Quoique chef du parti guelfe en Italie, le roi de Naples, Robert

d’Anjou, montra moins de docilité. Sa femme la reine Sanche ne cachait

pas sa sympathie pour les Spirituels et sous son influence, le roi

prétendit s’opposer au procès inquisitorial que dirigea contre deux

d’entre eux, Pierre de Cadenet et André de Galian, le général de l’ordre

franciscain, nommé à la place de Michel de Césène, Géraud. Jean XXII

repoussa énergiquement ses plaintes, le menaçant de dénoncer au monde

entier la faveur que la reine accordait aux Spirituels. «Si la reine

irritée contre le général des Frères Mineurs prétend le diffamer,

écrivait-il le 13 mars 1332, au roi Robert, il sera obligé, lui et ses

frères, de publier et d’écrire en divers pays pour leur justification

que la reine favorise les schismatiques et les apostats de l’Ordre, que

de quelque part qu’ils viennent, elle les reçoit et leur fournit avec

abondance tout ce qui leur est nécessaire, tandis qu’elle persécute les

frères fidèles. _Elle ne souffre pas que le général ni même les

inquisiteurs et les évêques fassent leur devoir contre les hérétiques;

elle a, au contraire, arraché aux prélats les lettres que nous leur

avions adressées concernant l’office de l’Inquisition_.»

Alliés de Louis de Bavière contre la papauté, les Spirituels prirent une

grande importance en Allemagne, y faisant de nombreux prosélytes parmi

les mystiques d’une part, et de l’autre, parmi les gibelins et les

adversaires de la cour romaine. Aussi l’Inquisition les poursuivit-elle

avec une énergie toute particulière dans tous les pays qui n’acceptaient

pas l’autorité de Louis de Bavière.

Dans certaines régions ce furent les évêques qui dirigèrent la

poursuite. Parmi les captures les plus importantes que fit, en 1322,

l’archevêque de Cologne Henri, figurait un Béguin, Lollard Walter,

Hollandais, qui exerçait une telle influence sur ses disciples que,

adoptant son surnom, ils se nommèrent _Lollards_. Il prêchait et

écrivait en langue vulgaire comme devait le faire, deux siècles plus

tard, Luther. Arrêté, il refusa, malgré les supplices de la torture, de

livrer les noms de ses partisans et mourut sur le bûcher. En 1325, ce

furent des assemblées de Béguins qui furent découvertes; 50 d’entre eux

furent mis à mort, toujours par l’autorité épiscopale. L’action

énergique de l’archevêque de Cologne fut imitée, en Westphalie, par ses

collègues de Munster, d’Osnabruck, de Minden et de Paderborne et par

celui de Metz; dans cette dernière ville, plusieurs hérétiques furent

brûlés.

L’épiscopat sentit la nécessité d’organiser des Inquisitions régulières

et de les confier à des religieux. Aussi, vers 1340, nous voyons un

religieux augustin, Jordan, instrumenter en Saxe, condamner au bûcher à

Angermunde 14 hérétiques et un à Erfurt. Ce dernier qui se déclarait

Fils de Dieu et annonçait qu’il ressusciterait le troisième jour, semble

avoir été un fou plutôt qu’un hérétique.

Lorsque, après la mort de Louis de Bavière (1347), l’Empire eut à sa

tête un chef, Charles IV de Luxembourg, si dévoué au Saint-Siège, qu’on

le surnommait «l’Empereur des prêtres», l’Inquisition fut dirigée non

plus par les évêques mais par le pape. En 1348 Jean Schandelang,

dominicain de Strasbourg, fut nommé inquisiteur, au nom du Saint-Siège,

pour toute l’Allemagne.

Le Saint-Office eut à sévir à la suite du mysticisme déréglé et

révolutionnaire qu’allumèrent les horreurs de la Peste Noire et dont

l’une des manifestations, en Allemagne comme en France, fut la

multiplication des bandes errantes de Flagellants. Les mystiques en

rupture de ban, les Frères du Libre Esprit, les _Fraticelli_, les

Lollards, les Béguins, rejoignirent partout les Flagellants, surtout

lorsque le pape Clément VI eut sévèrement condamné leurs pratiques.

Aussi, à plusieurs reprises, les papes essayèrent-ils de nouveau de

remettre en mouvement contre tous ces hérétiques l’Inquisition. En 1353,

Innocent VI renouvela les pouvoirs de Jean Schandelang; en 1366, un

autre dominicain, Henri de Agro, exerçait les fonctions inquisitoriales

dans la province de Mayence, le diocèse de Strasbourg, le diocèse de

Bâle de la province de Besançon, aidé, comme l’avait décrété le concile

de Vienne, par les représentants des évêques. En 1367, Urbain V nommait

inquisiteurs toujours contre les Béguins, deux dominicains, Ludwig von

Caliga et Walter Kerlinger, et par deux édits signés à Lucques, les 9 et

10 juin 1369, l’Empereur Charles IV ordonna à tous les détenteurs de

l’autorité civile de donner leur concours le plus absolu aux

Inquisiteurs; en même temps, il remettait en pleine vigueur les

ordonnances portées par les empereurs Hohenstaufen du XIIe et du XIIIe

siècles, en particulier par Frédéric II, contre l’hérésie.

Ainsi organisée, la répression fut sévère; à Magdebourg, Erfurt,

Nordhausen, plusieurs Béguins furent brûlés. Elle fut efficace; car

l’Empereur déclara bientôt que l’hérésie était anéantie dans les

provinces de Magdebourg et de Brême, en Thuringe, dans la Hesse et en

Saxe et Grégoire XI ordonnait, en 1372, de poursuivre les hérétiques

dans les pays de Brabant, de Hollande, de Poméranie et de Silésie, où

ils avaient reflué vers les confins de l’Empire.

En affaiblissant l’Église partagée entre deux obédiences rivales, le

grand Schisme ne paralysa pas l’Inquisition d’Allemagne. En 1392, un

inquisiteur papal, nommé Martin, traversa la Souabe, réconcilia avec

l’Église un grand nombre de Béguins et de Spirituels et en envoya aussi

quelques-uns au bûcher; la même année, à Bingen, 36 hérétiques étaient

brûlés. Les années suivantes, 1393 et 1394, un autre inquisiteur papal,

Pierre, provincial des Célestins, montra une grande activité. Il

réconcilia un grand nombre d’hérétiques, se contentant de leur imposer

des pénitences canoniques; un de ses registres, dit M. Lea, ne contient

pas moins de 443 affaires.

Ce qui amena cette recrudescence d’activité de l’Inquisition, même

pendant le schisme, c’est que l’hérésie devenait de plus en plus

redoutable. Toutes les sectes qui avaient pullulé à la suite du

mouvement mystique des Spirituels s’étaient confondues les unes dans les

autres; d’autre part, l’hérésie vaudoise se réveillait à leur contact.

Enfin, toutes ces sectes prenaient de plus en plus un caractère

révolutionnaire.

Les Spirituels avaient dirigé déjà contre Jean XXII une offensive

religieuse et politique à la fois, puisqu’ils l’avaient déclaré intrus

et avaient fait cause commune avec son rival l’Empereur Louis de

Bavière, pour le faire déposer et déchaîner le schisme. Les doctrines

impérialistes des légistes furent propagées par les docteurs spirituels

contre la papauté. Le théologien franciscain Occam fit cause commune

avec les légistes impériaux, Marsile de Padoue et Jean de Jandun. A

mesure que le mouvement s’accentua, il prit un caractère social, parce

que c’était dans les masses populaires que l’hérésie se recrutait et

bientôt, de social il devint socialiste et même anarchiste, avec les

Lollards, Wicklef et Jean Huss.

En 1413, Jean Lucke tira des œuvres du premier 160 propositions qui

furent, bientôt après, condamnées par le Concile de Constance; or voici

celles qui, dans le nombre, traitent des relations sociales.

«1º Sans la grâce, l’homme ne saurait tirer un droit légitime de

propriété ni des dépositions des témoins, ni des sentences des juges, ni

de la possession matérielle, ni de l’hérédité, ni des mutations, ni même

de tout cela réuni;

«2º Puisque Dieu a donné à l’homme tout bien, dès que l’homme en abuse,

il ne peut plus se réclamer de la donation divine; et si ce titre de

propriété lui fait défaut, je ne sais quel autre il pourra alléguer;

«3º Tout homme injuste, occupant un bien de Dieu, ne saurait l’avoir que

par vol, rapine et brigandage.

«4º Toute communauté, toute personne ecclésiastique ayant coutume

d’abuser de ses richesses, peut en être dépouillée par le pouvoir civil,

quels que soient d’ailleurs les titres humains sur lesquels elle

s’appuie.

«5º Dieu ne peut pas donner à l’homme, ni pour lui-même ni pour ses

héritiers, une puissance civile perpétuelle.

«6º La succession n’est pas un titre suffisant pour légitimer une vraie

puissance, s’il ne s’y joint la charité.

«7º Toute personne en état habituel de péché mortel ne saurait exercer

un pouvoir légitime.

«8º Dans le cas où la patrie serait ravagée et dévastée, même par les

barbares, mieux vaudrait tout souffrir humblement que de repousser avec

courage l’agression.

«9º Dieu exige du pouvoir civil la justice; aussi quiconque est en état

de péché mortel n’est maître de rien.»

Il n’est pas nécessaire d’examiner longuement ces propositions pour leur

découvrir un caractère d’anarchisme mystique. D’après Wicklef, le

pouvoir n’est qu’une communication faite par Dieu à l’homme de son

pouvoir suprême; or Dieu ne se communiquant qu’à ceux qui sont en état

de grâce, quiconque est en état de péché mortel ne saurait entrer en

communication avec Dieu, et partant, exercer une autorité légitime.

Usurpateur en conséquence quiconque, en vertu des prétendues lois de

succession, du consentement populaire, de la possession même, prétend

gouverner sans la grâce de Dieu! C’est un devoir pour tout fidèle de se

dresser contre lui et de détruire une tyrannie d’autant plus odieuse

qu’elle s’attaque à Dieu lui-même.

Sans doute, les théologiens de la théocratie avaient prêché aux siècles

du Moyen-Age une doctrine qui peut être, par un certain côté, comparée à

celle de Wicklef. D’après eux, l’orthodoxie la plus rigoureuse devait

être exigée de tout détenteur du pouvoir et le prince qui se mettait en

opposition ouverte avec l’Église, était, par ce fait même, privé de

toute autorité. La déchéance du prince était la conséquence logique et

immédiate de son excommunication; et ainsi, si d’après Wicklef, il ne

pouvait y avoir d’autorité légitime sans état de grâce, d’après Grégoire

VII il n’y avait pas de pouvoir sans l’orthodoxie.

La ressemblance entre ces deux doctrines est toute superficielle. Ce qui

les distingue profondément, c’est que la doctrine théocratique désigne

le tribunal qui jugera les détenteurs de l’autorité, prévenus d’hérésie

et, à ce titre, passibles de déposition, comme aussi la procédure qui

précisera le crime dont la punition sera la déchéance. On peut trouver

excessives ces prétentions, mais comme loin de détruire l’autorité,

elles se contentent de la déplacer, en la centralisant aux mains du

pape, on ne saurait les accuser d’anarchisme.

Dans la théorie de Wicklef au contraire, le vice qui détruit l’autorité

n’est pas évident, car le péché mortel n’est pas un acte aussi

caractérisé qu’une rébellion ouverte contre l’Église. Le prince peut en

commettre dans sa vie privée, en secret, au sein même de sa conscience;

sa faute sera connue tantôt de lui seul, tantôt de ses familiers les

plus intimes, tantôt d’un nombre plus ou moins grand de ses sujets; elle

aura ainsi une publicité très variable. Mais surtout, qui pourra dire,

d’une manière certaine, si le péché est mortel. L’intention aggrave une

faute, en apparence légère, ou atténue un péché en apparence mortel.

Quel homme peut scruter les consciences au point de pouvoir deviner avec

certitude chez le prince le péché mortel qui doit être suivi du retrait

d’obéissance? En toute logique, Dieu seul pourrait le faire, or Wicklef

en reconnaît le droit à chacun! C’est la révolte à tout propos, le

signal de la révolte donné par le premier venu, à propos de n’importe

quel acte, que Wicklef prône dans ces propositions extraites de ses

œuvres. S’il ne nie pas l’existence théorique de l’autorité, en

pratique, il en rend l’exercice impossible, et l’anarchisme est la

conséquence nécessaire de ses erreurs théologiques.

Le communisme s’en dégage aussi avec une non moins forte logique. On

peut résumer en deux propositions les idées de Wicklef sur la propriété:

1º sans l’état de grâce, la propriété c’est le vol; 2º l’état de grâce

donne droit à la propriété. Or ces deux propositions justifient toutes

les convoitises et toutes les spoliations. A une dénonciation intéressée

qui lui était faite contre un fonctionnaire accusé de _carlisme_[45],

Louis-Philippe répondit finement que le fonctionnaire carliste était

celui dont un autre convoitait la place. Ne pouvait-on pas dire, avec

encore plus de raison, que le jour où le système de Wicklef aurait force

de loi, les propriétaires dont on convoiterait les biens--c’est-à-dire

tous--seraient immédiatement réputés en état de péché mortel; ce serait

l’anarchie dans la propriété. Et que signifie ce droit de propriété

conféré par la grâce sinon le droit de chacun à la propriété? car enfin,

si les consciences sont plus fortement inclinées au mal qu’au bien, il

n’est cependant pas interdit à personne d’atteindre, pour un temps plus

ou moins long, l’état de grâce, c’est-à-dire le droit à la propriété et

pour ménager à chacun l’accès à la propriété, le jour où la pureté de sa

conscience le lui permettrait, il n’y aurait qu’un moyen,

l’établissement du communisme.

[45] C’est-à-dire partisan de la restauration de Charles X.

Wicklef n’a pas reculé d’ailleurs devant ces conclusions et dans son

traité sur le pouvoir civil (_De civili dominio_), il a formulé ce

théorème collectiviste: «Tous les biens de Dieu doivent être communs et

je le prouve ainsi. Tout homme doit être en état de grâce, et s’il y

est, il est le maître de la terre et de tout ce qu’elle contient.

«Or cela ne pourrait pas s’accorder avec la multiplicité de la race

humaine si les biens ne devaient pas être communs; donc ils doivent

l’être.»

Enfin l’idée de patrie était rejetée par Wicklef et par ses disciples;

car recommander une attitude toujours passive devant les attaques de

l’ennemi, condamner le défenseur de son pays, voir en lui un coupable,

n’est-ce pas rendre toute patrie impossible? N’est-ce pas nier les

devoirs que la patrie nous impose; n’est-ce pas même les transformer en

crimes? Et voilà comment nous trouvons dans l’âme de ce prédicateur

anglais du XIVe siècle les idées utopiques et antipatriotiques d’un

Tolstoï, propagées par les socialistes et les anarchistes modernes.

Ainsi anarchiste, communiste, «sans-patrie» apparut le système de

Wicklef au Concile de Constance qui le condamna et à l’Inquisition qui

en poursuivit les propagateurs.

Ces doctrines sortirent de la spéculation pure et donnèrent naissance à

de graves troubles sociaux. En Angleterre, les Lollards se soulevèrent,

saccageant les comtés d’Essex, de Kent, de Suffolk et de Norfolk,

ouvrant les portes des prisons, massacrant les hommes d’Église, de loi

et de finances. Le 13 juin 1381, jour de la fête du Saint-Sacrement, ils

entrèrent à Londres et le lendemain, ils tuèrent l’archevêque de

Cantorbéry et le grand prieur de Saint-Jean de Jérusalem, dont les têtes

furent promenées, au bout de piques, dans toute la ville. Que Wicklef

ait été sinon l’instigateur direct de ces atrocités, du moins

l’inspirateur de ceux qui les commettaient, c’est ce qu’il est difficile

de nier. Les Lollards et en particulier leurs chefs Wat-Tyler et John

Bull se réclamaient de lui; dans la suite, l’opinion publique fit

remonter jusqu’à ses prédications la responsabilité de ces violences;

enfin il est impossible de ne pas reconnaître une étroite relation entre

ses déclarations contre l’Église, sa richesse et son autorité temporelle

et ces excès contre les clercs, les prélats, les financiers et les

magistrats.

Jean Huss fut toujours présenté comme le disciple de Wicklef et son

continuateur; leurs contemporains n’ont pas établi de différence entre

eux et c’est ensemble qu’ils furent condamnés par le concile de

Constance. Cette étroite solidarité de ces deux hérétiques a été

nettement affirmée par l’historien français qui a le mieux étudié Jean

Huss et les hussites, Ernest Denis. Or tout en insistant de préférence

sur les erreurs théologiques de Huss, les Pères de Constance ont marqué

qu’elles étaient séditieuses et prêchaient la révolte au nom de la

grâce; ils en tirèrent cette proposition qui est du pur wickléfisme.

«Tout homme en état de péché n’est ni prince temporel, ni prélat, ni

évêque, _Nullus est dominus civilis, nullus est praelatus, nullus est

episcopus_.»

Le concile ne la lui prêtait pas à tort, car plus tard, Æneas Silvius

Piccolomini la retrouvait chez les Hussites. D’après eux, écrivait-il,

quiconque était coupable de péché mortel devenait incapable de remplir

n’importe quelle fonction civile ou ecclésiastique, et dans ce cas, la

révolte contre lui était «le plus sacré des devoirs.»

Comme celles de Wicklef, les doctrines de Jean Huss devaient déchaîner

le désordre et la guerre civile. En les condamnant avant le concile de

Constance, l’Université de Paris avait prédit que cette «hérésie

pernicieuse, féconde en lamentables crimes, ne pouvait qu’entraîner les

peuples à l’insoumission et à la révolte et finirait par attirer sur le

pays, assez malheureux pour les accueillir, la malédiction de Cham.»

Cette prédiction se réalisa à la lettre puisque, pendant une grande

partie du XVe siècle, la Bohême fut ravagée par la guerre des Hussites.

D’après les historiens anticatholiques, cette guerre avait été allumée

par le bûcher qui consuma, à Constance, Jean Huss et Jérôme de Prague,

malgré le sauf-conduit que leur avait donné le roi des Romains,

Sigismond. D’autres attribuent, avec plus de raison, une cause politique

à ces luttes; ils y voient des aspirations slaves identifiées avec

l’hérésie, contre le germanisme catholique. Mais il ne faut pas oublier

tout ce qu’il y avait de socialiste et de communiste dans les

revendications hussites; et à ce point de vue, le mouvement

révolutionnaire de Bohême, au XVe siècle, procédait directement des

doctrines de Jean Huss et de Wicklef, syncrétisme de tout ce qu’il y

avait d’antisocial dans les systèmes des Spirituels, des Bégards, des

Vaudois et des Cathares.

Dans sa belle _Histoire du peuple allemand_, Janssen met en évidence

cette vérité: «Par une adresse au Conseil de Prague, raconte-t-il, une

fraction du parti hussite propose l’adoption de douze articles

principaux. Ces articles réclament l’abolition de tous droits contraires

aux commandements de Dieu. L’abrogation du droit existant était le

premier pas à faire vers le but que l’on voulait atteindre: le libre

usage des eaux, forêts et pâturages pour tous. Dans l’administration de

la justice, tout devait être basé sur le droit divin. Les hommes étaient

frères; nul ne devait être soumis à qui que ce fût. D’autres voulaient

la communauté des biens: personne ne devait plus posséder une propriété

particulière. Celui qui gardait un bien pour lui seul était en état de

péché mortel.»

Légat en Bohême, le cardinal Branda insistait, en 1424, sur le caractère

antisocial des aspirations hussites: «La plupart de ces hérétiques,

dit-il, veulent la communauté des biens et soutiennent qu’on ne doit aux

autorités ni tribut, ni obéissance. Or par ces principes toute

civilisation est détruite. Les Hussites regardent comme non avenus les

droits divins et humains et ne songent qu’à s’en débarrasser par la

violence. Les choses iront si loin que ni rois ni princes, dans les

royaumes ou principautés, ni bourgeois dans leurs villes, ni

particuliers dans leurs propres maisons, ne seront plus en sûreté; car

cette abominable secte ne s’en prend pas seulement à la foi et à

l’Église; dirigée par Satan, elle déclara la guerre à l’humanité tout

entière dont elle attaque et renverse tous les droits.» Et il concluait

en disant que le salut de la société humaine, _conservatio societatis

humanae_, était intéressé autant que l’Église à la défaite des

hussites[46].

[46] Ces trois dernières pages ont été empruntées à une étude signée

de moi sur la _Répression de l’Hérésie au Moyen Age_ et qui a paru

dans mes _Questions d’Histoire et d’Archéologie Chrétienne_ (Paris,

Gabalda).

En parlant ainsi, le cardinal Branda faisait écho, à travers trois

siècles, au roi Robert le Pieux. Quand ce roi mit à mort les

néo-manichéens d’Orléans, il les accusait de préparer par leurs

doctrines, «la ruine de la patrie et la mort des âmes, _ruinam patriae

et animarum interitum_». Branda voyait dans la défaite des Hussites le

salut du genre humain, _conservatio societatis humanae_. Cette rencontre

du roi du XIe siècle et du cardinal du XVe, n’est pas fortuite; elle

montre que dérivant plus ou moins les unes des autres, les grandes

hérésies du Moyen-Age avaient un aspect antisocial, communiste,

anarchiste et que l’un des objets poursuivis par l’Inquisition a été

précisément de sauvegarder à la fois les intérêts sociaux et les vérités

religieuses qu’elles menaçaient en même temps.

CHAPITRE VI

L’INQUISITION AU XIVe SIÈCLE

JUIFS ET SORCIERS

SOMMAIRE.--Les Juifs et l’Église.--L’Inquisition contre les Juifs

relaps.--Sorcellerie et Magie.--L’Inquisition contre la sorcellerie.

L’Inquisition eut aussi à s’occuper des Juifs, mais à un point de vue

particulier.

Tant qu’ils restaient fidèles à leur religion ils échappaient

entièrement à son action. En vertu du principe que, ne connaissant pas

la loi chrétienne, ils ne pouvaient pas être jugés par elle, ils

jouirent, pendant tout le Moyen-Age, d’une liberté de conscience à peu

près complète. A maintes reprises, le droit canon proclame qu’aucun

d’eux ne doit être amené par la force au baptême. Une constitution de

Clément III défend à tout chrétien de conférer le baptême à un Juif qui

ne voudrait pas le recevoir, de le tuer, de le blesser ou de lui enlever

ses biens sans un jugement régulier de la société civile l’y autorisant,

ni de le gêner dans la célébration de son culte. Ordre était fait aux

fidèles de respecter la liberté individuelle des Juifs et leurs

cimetières et de n’exiger d’eux que les contributions accoutumées.

Clément III frappait d’excommunication ceux qui violeraient ces

prescriptions et déclarait prendre les Juifs sous sa protection. Il

ajoutait qu’en agissant ainsi il suivait l’exemple de Calixte II, Eugène

III, Alexandre III et Célestin III, ses prédécesseurs du XIIe siècle.

En insérant cet acte pontifical dans le livre V de ses Décrétales,

Grégoire IX faisait siennes ces prescriptions, au moment même où il

organisait l’Inquisition contre les hérétiques, et il est à remarquer

que le compilateur des Décrétales, celui qui y transcrivit la bulle de

Clément III, Raymond de Pennafort, avait été, quelques années

auparavant, un sévère inquisiteur en Aragon.

Les mesures édictées par le _Corpus Juris canonici_ contre les Juifs ont

été prises moins pour les persécuter que pour protéger contre leurs

entreprises et leur puissance les chrétiens. S’ils ne pouvaient avoir ni

esclaves ni serviteurs chrétiens, c’était pour préserver ces derniers de

leur emprise; et c’est pour la même raison que les chrétiens ne

pouvaient pas servir chez eux et que les fidèles de l’Église ne devaient

pas recourir à leurs médecins et à leurs chirurgiens, sauf dans des cas

de grave nécessité. Il est à croire que ces cas se présentèrent souvent;

car les médecins juifs eurent de belles clientèles chrétiennes et furent

souvent les médecins attitrés de papes et d’évêques.

Au même moment où l’Inquisition du Midi de la France poursuivait

l’hérésie, il y avait des juiveries dotées de privilèges et d’une

organisation particulière à Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Agde,

Béziers, Montpellier, Lunel et Beaucaire. «La juiverie de Narbonne était

située dans le domaine du vicomte de cette ville... Il y avait aussi, en

1276, quelques Juifs qui demeuraient dans celui de l’archevêque de

Narbonne. Il y avait plusieurs Juifs à Pamiers, sous l’autorité de

l’abbé et ensuite de l’évêque de cette ville et du comte de Foix qui en

étaient seigneurs.»

Dans la plupart des villes, qu’ils habitaient, ils possédaient des

synagogues où leur culte était libre et même parfois des écoles

rabbiniques, et les biens de ces synagogues et de ces écoles étaient

sous la garantie des lois de la société civile et de l’Église.

L'Inquisition médiévale · 第 12 / 16 段