d’Anjou, montra moins de docilité. Sa femme la reine Sanche ne cachait
pas sa sympathie pour les Spirituels et sous son influence, le roi
prétendit s’opposer au procès inquisitorial que dirigea contre deux
d’entre eux, Pierre de Cadenet et André de Galian, le général de l’ordre
franciscain, nommé à la place de Michel de Césène, Géraud. Jean XXII
repoussa énergiquement ses plaintes, le menaçant de dénoncer au monde
entier la faveur que la reine accordait aux Spirituels. «Si la reine
irritée contre le général des Frères Mineurs prétend le diffamer,
écrivait-il le 13 mars 1332, au roi Robert, il sera obligé, lui et ses
frères, de publier et d’écrire en divers pays pour leur justification
que la reine favorise les schismatiques et les apostats de l’Ordre, que
de quelque part qu’ils viennent, elle les reçoit et leur fournit avec
abondance tout ce qui leur est nécessaire, tandis qu’elle persécute les
frères fidèles. _Elle ne souffre pas que le général ni même les
inquisiteurs et les évêques fassent leur devoir contre les hérétiques;
elle a, au contraire, arraché aux prélats les lettres que nous leur
avions adressées concernant l’office de l’Inquisition_.»
Alliés de Louis de Bavière contre la papauté, les Spirituels prirent une
grande importance en Allemagne, y faisant de nombreux prosélytes parmi
les mystiques d’une part, et de l’autre, parmi les gibelins et les
adversaires de la cour romaine. Aussi l’Inquisition les poursuivit-elle
avec une énergie toute particulière dans tous les pays qui n’acceptaient
pas l’autorité de Louis de Bavière.
Dans certaines régions ce furent les évêques qui dirigèrent la
poursuite. Parmi les captures les plus importantes que fit, en 1322,
l’archevêque de Cologne Henri, figurait un Béguin, Lollard Walter,
Hollandais, qui exerçait une telle influence sur ses disciples que,
adoptant son surnom, ils se nommèrent _Lollards_. Il prêchait et
écrivait en langue vulgaire comme devait le faire, deux siècles plus
tard, Luther. Arrêté, il refusa, malgré les supplices de la torture, de
livrer les noms de ses partisans et mourut sur le bûcher. En 1325, ce
furent des assemblées de Béguins qui furent découvertes; 50 d’entre eux
furent mis à mort, toujours par l’autorité épiscopale. L’action
énergique de l’archevêque de Cologne fut imitée, en Westphalie, par ses
collègues de Munster, d’Osnabruck, de Minden et de Paderborne et par
celui de Metz; dans cette dernière ville, plusieurs hérétiques furent
brûlés.
L’épiscopat sentit la nécessité d’organiser des Inquisitions régulières
et de les confier à des religieux. Aussi, vers 1340, nous voyons un
religieux augustin, Jordan, instrumenter en Saxe, condamner au bûcher à
Angermunde 14 hérétiques et un à Erfurt. Ce dernier qui se déclarait
Fils de Dieu et annonçait qu’il ressusciterait le troisième jour, semble
avoir été un fou plutôt qu’un hérétique.
Lorsque, après la mort de Louis de Bavière (1347), l’Empire eut à sa
tête un chef, Charles IV de Luxembourg, si dévoué au Saint-Siège, qu’on
le surnommait «l’Empereur des prêtres», l’Inquisition fut dirigée non
plus par les évêques mais par le pape. En 1348 Jean Schandelang,
dominicain de Strasbourg, fut nommé inquisiteur, au nom du Saint-Siège,
pour toute l’Allemagne.
Le Saint-Office eut à sévir à la suite du mysticisme déréglé et
révolutionnaire qu’allumèrent les horreurs de la Peste Noire et dont
l’une des manifestations, en Allemagne comme en France, fut la
multiplication des bandes errantes de Flagellants. Les mystiques en
rupture de ban, les Frères du Libre Esprit, les _Fraticelli_, les
Lollards, les Béguins, rejoignirent partout les Flagellants, surtout
lorsque le pape Clément VI eut sévèrement condamné leurs pratiques.
Aussi, à plusieurs reprises, les papes essayèrent-ils de nouveau de
remettre en mouvement contre tous ces hérétiques l’Inquisition. En 1353,
Innocent VI renouvela les pouvoirs de Jean Schandelang; en 1366, un
autre dominicain, Henri de Agro, exerçait les fonctions inquisitoriales
dans la province de Mayence, le diocèse de Strasbourg, le diocèse de
Bâle de la province de Besançon, aidé, comme l’avait décrété le concile
de Vienne, par les représentants des évêques. En 1367, Urbain V nommait
inquisiteurs toujours contre les Béguins, deux dominicains, Ludwig von
Caliga et Walter Kerlinger, et par deux édits signés à Lucques, les 9 et
10 juin 1369, l’Empereur Charles IV ordonna à tous les détenteurs de
l’autorité civile de donner leur concours le plus absolu aux
Inquisiteurs; en même temps, il remettait en pleine vigueur les
ordonnances portées par les empereurs Hohenstaufen du XIIe et du XIIIe
siècles, en particulier par Frédéric II, contre l’hérésie.
Ainsi organisée, la répression fut sévère; à Magdebourg, Erfurt,
Nordhausen, plusieurs Béguins furent brûlés. Elle fut efficace; car
l’Empereur déclara bientôt que l’hérésie était anéantie dans les
provinces de Magdebourg et de Brême, en Thuringe, dans la Hesse et en
Saxe et Grégoire XI ordonnait, en 1372, de poursuivre les hérétiques
dans les pays de Brabant, de Hollande, de Poméranie et de Silésie, où
ils avaient reflué vers les confins de l’Empire.
En affaiblissant l’Église partagée entre deux obédiences rivales, le
grand Schisme ne paralysa pas l’Inquisition d’Allemagne. En 1392, un
inquisiteur papal, nommé Martin, traversa la Souabe, réconcilia avec
l’Église un grand nombre de Béguins et de Spirituels et en envoya aussi
quelques-uns au bûcher; la même année, à Bingen, 36 hérétiques étaient
brûlés. Les années suivantes, 1393 et 1394, un autre inquisiteur papal,
Pierre, provincial des Célestins, montra une grande activité. Il
réconcilia un grand nombre d’hérétiques, se contentant de leur imposer
des pénitences canoniques; un de ses registres, dit M. Lea, ne contient
pas moins de 443 affaires.
Ce qui amena cette recrudescence d’activité de l’Inquisition, même
pendant le schisme, c’est que l’hérésie devenait de plus en plus
redoutable. Toutes les sectes qui avaient pullulé à la suite du
mouvement mystique des Spirituels s’étaient confondues les unes dans les
autres; d’autre part, l’hérésie vaudoise se réveillait à leur contact.
Enfin, toutes ces sectes prenaient de plus en plus un caractère
révolutionnaire.
Les Spirituels avaient dirigé déjà contre Jean XXII une offensive
religieuse et politique à la fois, puisqu’ils l’avaient déclaré intrus
et avaient fait cause commune avec son rival l’Empereur Louis de
Bavière, pour le faire déposer et déchaîner le schisme. Les doctrines
impérialistes des légistes furent propagées par les docteurs spirituels
contre la papauté. Le théologien franciscain Occam fit cause commune
avec les légistes impériaux, Marsile de Padoue et Jean de Jandun. A
mesure que le mouvement s’accentua, il prit un caractère social, parce
que c’était dans les masses populaires que l’hérésie se recrutait et
bientôt, de social il devint socialiste et même anarchiste, avec les
Lollards, Wicklef et Jean Huss.
En 1413, Jean Lucke tira des œuvres du premier 160 propositions qui
furent, bientôt après, condamnées par le Concile de Constance; or voici
celles qui, dans le nombre, traitent des relations sociales.
«1º Sans la grâce, l’homme ne saurait tirer un droit légitime de
propriété ni des dépositions des témoins, ni des sentences des juges, ni
de la possession matérielle, ni de l’hérédité, ni des mutations, ni même
de tout cela réuni;
«2º Puisque Dieu a donné à l’homme tout bien, dès que l’homme en abuse,
il ne peut plus se réclamer de la donation divine; et si ce titre de
propriété lui fait défaut, je ne sais quel autre il pourra alléguer;
«3º Tout homme injuste, occupant un bien de Dieu, ne saurait l’avoir que
par vol, rapine et brigandage.
«4º Toute communauté, toute personne ecclésiastique ayant coutume
d’abuser de ses richesses, peut en être dépouillée par le pouvoir civil,
quels que soient d’ailleurs les titres humains sur lesquels elle
s’appuie.
«5º Dieu ne peut pas donner à l’homme, ni pour lui-même ni pour ses
héritiers, une puissance civile perpétuelle.
«6º La succession n’est pas un titre suffisant pour légitimer une vraie
puissance, s’il ne s’y joint la charité.
«7º Toute personne en état habituel de péché mortel ne saurait exercer
un pouvoir légitime.
«8º Dans le cas où la patrie serait ravagée et dévastée, même par les
barbares, mieux vaudrait tout souffrir humblement que de repousser avec
courage l’agression.
«9º Dieu exige du pouvoir civil la justice; aussi quiconque est en état
de péché mortel n’est maître de rien.»
Il n’est pas nécessaire d’examiner longuement ces propositions pour leur
découvrir un caractère d’anarchisme mystique. D’après Wicklef, le
pouvoir n’est qu’une communication faite par Dieu à l’homme de son
pouvoir suprême; or Dieu ne se communiquant qu’à ceux qui sont en état
de grâce, quiconque est en état de péché mortel ne saurait entrer en
communication avec Dieu, et partant, exercer une autorité légitime.
Usurpateur en conséquence quiconque, en vertu des prétendues lois de
succession, du consentement populaire, de la possession même, prétend
gouverner sans la grâce de Dieu! C’est un devoir pour tout fidèle de se
dresser contre lui et de détruire une tyrannie d’autant plus odieuse
qu’elle s’attaque à Dieu lui-même.
Sans doute, les théologiens de la théocratie avaient prêché aux siècles
du Moyen-Age une doctrine qui peut être, par un certain côté, comparée à
celle de Wicklef. D’après eux, l’orthodoxie la plus rigoureuse devait
être exigée de tout détenteur du pouvoir et le prince qui se mettait en
opposition ouverte avec l’Église, était, par ce fait même, privé de
toute autorité. La déchéance du prince était la conséquence logique et
immédiate de son excommunication; et ainsi, si d’après Wicklef, il ne
pouvait y avoir d’autorité légitime sans état de grâce, d’après Grégoire
VII il n’y avait pas de pouvoir sans l’orthodoxie.
La ressemblance entre ces deux doctrines est toute superficielle. Ce qui
les distingue profondément, c’est que la doctrine théocratique désigne
le tribunal qui jugera les détenteurs de l’autorité, prévenus d’hérésie
et, à ce titre, passibles de déposition, comme aussi la procédure qui
précisera le crime dont la punition sera la déchéance. On peut trouver
excessives ces prétentions, mais comme loin de détruire l’autorité,
elles se contentent de la déplacer, en la centralisant aux mains du
pape, on ne saurait les accuser d’anarchisme.
Dans la théorie de Wicklef au contraire, le vice qui détruit l’autorité
n’est pas évident, car le péché mortel n’est pas un acte aussi
caractérisé qu’une rébellion ouverte contre l’Église. Le prince peut en
commettre dans sa vie privée, en secret, au sein même de sa conscience;
sa faute sera connue tantôt de lui seul, tantôt de ses familiers les
plus intimes, tantôt d’un nombre plus ou moins grand de ses sujets; elle
aura ainsi une publicité très variable. Mais surtout, qui pourra dire,
d’une manière certaine, si le péché est mortel. L’intention aggrave une
faute, en apparence légère, ou atténue un péché en apparence mortel.
Quel homme peut scruter les consciences au point de pouvoir deviner avec
certitude chez le prince le péché mortel qui doit être suivi du retrait
d’obéissance? En toute logique, Dieu seul pourrait le faire, or Wicklef
en reconnaît le droit à chacun! C’est la révolte à tout propos, le
signal de la révolte donné par le premier venu, à propos de n’importe
quel acte, que Wicklef prône dans ces propositions extraites de ses
œuvres. S’il ne nie pas l’existence théorique de l’autorité, en
pratique, il en rend l’exercice impossible, et l’anarchisme est la
conséquence nécessaire de ses erreurs théologiques.
Le communisme s’en dégage aussi avec une non moins forte logique. On
peut résumer en deux propositions les idées de Wicklef sur la propriété:
1º sans l’état de grâce, la propriété c’est le vol; 2º l’état de grâce
donne droit à la propriété. Or ces deux propositions justifient toutes
les convoitises et toutes les spoliations. A une dénonciation intéressée
qui lui était faite contre un fonctionnaire accusé de _carlisme_[45],
Louis-Philippe répondit finement que le fonctionnaire carliste était
celui dont un autre convoitait la place. Ne pouvait-on pas dire, avec
encore plus de raison, que le jour où le système de Wicklef aurait force
de loi, les propriétaires dont on convoiterait les biens--c’est-à-dire
tous--seraient immédiatement réputés en état de péché mortel; ce serait
l’anarchie dans la propriété. Et que signifie ce droit de propriété
conféré par la grâce sinon le droit de chacun à la propriété? car enfin,
si les consciences sont plus fortement inclinées au mal qu’au bien, il
n’est cependant pas interdit à personne d’atteindre, pour un temps plus
ou moins long, l’état de grâce, c’est-à-dire le droit à la propriété et
pour ménager à chacun l’accès à la propriété, le jour où la pureté de sa
conscience le lui permettrait, il n’y aurait qu’un moyen,
l’établissement du communisme.
[45] C’est-à-dire partisan de la restauration de Charles X.
Wicklef n’a pas reculé d’ailleurs devant ces conclusions et dans son
traité sur le pouvoir civil (_De civili dominio_), il a formulé ce
théorème collectiviste: «Tous les biens de Dieu doivent être communs et
je le prouve ainsi. Tout homme doit être en état de grâce, et s’il y
est, il est le maître de la terre et de tout ce qu’elle contient.
«Or cela ne pourrait pas s’accorder avec la multiplicité de la race
humaine si les biens ne devaient pas être communs; donc ils doivent
l’être.»
Enfin l’idée de patrie était rejetée par Wicklef et par ses disciples;
car recommander une attitude toujours passive devant les attaques de
l’ennemi, condamner le défenseur de son pays, voir en lui un coupable,
n’est-ce pas rendre toute patrie impossible? N’est-ce pas nier les
devoirs que la patrie nous impose; n’est-ce pas même les transformer en
crimes? Et voilà comment nous trouvons dans l’âme de ce prédicateur
anglais du XIVe siècle les idées utopiques et antipatriotiques d’un
Tolstoï, propagées par les socialistes et les anarchistes modernes.
Ainsi anarchiste, communiste, «sans-patrie» apparut le système de
Wicklef au Concile de Constance qui le condamna et à l’Inquisition qui
en poursuivit les propagateurs.
Ces doctrines sortirent de la spéculation pure et donnèrent naissance à
de graves troubles sociaux. En Angleterre, les Lollards se soulevèrent,
saccageant les comtés d’Essex, de Kent, de Suffolk et de Norfolk,
ouvrant les portes des prisons, massacrant les hommes d’Église, de loi
et de finances. Le 13 juin 1381, jour de la fête du Saint-Sacrement, ils
entrèrent à Londres et le lendemain, ils tuèrent l’archevêque de
Cantorbéry et le grand prieur de Saint-Jean de Jérusalem, dont les têtes
furent promenées, au bout de piques, dans toute la ville. Que Wicklef
ait été sinon l’instigateur direct de ces atrocités, du moins
l’inspirateur de ceux qui les commettaient, c’est ce qu’il est difficile
de nier. Les Lollards et en particulier leurs chefs Wat-Tyler et John
Bull se réclamaient de lui; dans la suite, l’opinion publique fit
remonter jusqu’à ses prédications la responsabilité de ces violences;
enfin il est impossible de ne pas reconnaître une étroite relation entre
ses déclarations contre l’Église, sa richesse et son autorité temporelle
et ces excès contre les clercs, les prélats, les financiers et les
magistrats.
Jean Huss fut toujours présenté comme le disciple de Wicklef et son
continuateur; leurs contemporains n’ont pas établi de différence entre
eux et c’est ensemble qu’ils furent condamnés par le concile de
Constance. Cette étroite solidarité de ces deux hérétiques a été
nettement affirmée par l’historien français qui a le mieux étudié Jean
Huss et les hussites, Ernest Denis. Or tout en insistant de préférence
sur les erreurs théologiques de Huss, les Pères de Constance ont marqué
qu’elles étaient séditieuses et prêchaient la révolte au nom de la
grâce; ils en tirèrent cette proposition qui est du pur wickléfisme.
«Tout homme en état de péché n’est ni prince temporel, ni prélat, ni
évêque, _Nullus est dominus civilis, nullus est praelatus, nullus est
episcopus_.»
Le concile ne la lui prêtait pas à tort, car plus tard, Æneas Silvius
Piccolomini la retrouvait chez les Hussites. D’après eux, écrivait-il,
quiconque était coupable de péché mortel devenait incapable de remplir
n’importe quelle fonction civile ou ecclésiastique, et dans ce cas, la
révolte contre lui était «le plus sacré des devoirs.»
Comme celles de Wicklef, les doctrines de Jean Huss devaient déchaîner
le désordre et la guerre civile. En les condamnant avant le concile de
Constance, l’Université de Paris avait prédit que cette «hérésie
pernicieuse, féconde en lamentables crimes, ne pouvait qu’entraîner les
peuples à l’insoumission et à la révolte et finirait par attirer sur le
pays, assez malheureux pour les accueillir, la malédiction de Cham.»
Cette prédiction se réalisa à la lettre puisque, pendant une grande
partie du XVe siècle, la Bohême fut ravagée par la guerre des Hussites.
D’après les historiens anticatholiques, cette guerre avait été allumée
par le bûcher qui consuma, à Constance, Jean Huss et Jérôme de Prague,
malgré le sauf-conduit que leur avait donné le roi des Romains,
Sigismond. D’autres attribuent, avec plus de raison, une cause politique
à ces luttes; ils y voient des aspirations slaves identifiées avec
l’hérésie, contre le germanisme catholique. Mais il ne faut pas oublier
tout ce qu’il y avait de socialiste et de communiste dans les
revendications hussites; et à ce point de vue, le mouvement
révolutionnaire de Bohême, au XVe siècle, procédait directement des
doctrines de Jean Huss et de Wicklef, syncrétisme de tout ce qu’il y
avait d’antisocial dans les systèmes des Spirituels, des Bégards, des
Vaudois et des Cathares.
Dans sa belle _Histoire du peuple allemand_, Janssen met en évidence
cette vérité: «Par une adresse au Conseil de Prague, raconte-t-il, une
fraction du parti hussite propose l’adoption de douze articles
principaux. Ces articles réclament l’abolition de tous droits contraires
aux commandements de Dieu. L’abrogation du droit existant était le
premier pas à faire vers le but que l’on voulait atteindre: le libre
usage des eaux, forêts et pâturages pour tous. Dans l’administration de
la justice, tout devait être basé sur le droit divin. Les hommes étaient
frères; nul ne devait être soumis à qui que ce fût. D’autres voulaient
la communauté des biens: personne ne devait plus posséder une propriété
particulière. Celui qui gardait un bien pour lui seul était en état de
péché mortel.»
Légat en Bohême, le cardinal Branda insistait, en 1424, sur le caractère
antisocial des aspirations hussites: «La plupart de ces hérétiques,
dit-il, veulent la communauté des biens et soutiennent qu’on ne doit aux
autorités ni tribut, ni obéissance. Or par ces principes toute
civilisation est détruite. Les Hussites regardent comme non avenus les
droits divins et humains et ne songent qu’à s’en débarrasser par la
violence. Les choses iront si loin que ni rois ni princes, dans les
royaumes ou principautés, ni bourgeois dans leurs villes, ni
particuliers dans leurs propres maisons, ne seront plus en sûreté; car
cette abominable secte ne s’en prend pas seulement à la foi et à
l’Église; dirigée par Satan, elle déclara la guerre à l’humanité tout
entière dont elle attaque et renverse tous les droits.» Et il concluait
en disant que le salut de la société humaine, _conservatio societatis
humanae_, était intéressé autant que l’Église à la défaite des
hussites[46].
[46] Ces trois dernières pages ont été empruntées à une étude signée
de moi sur la _Répression de l’Hérésie au Moyen Age_ et qui a paru
dans mes _Questions d’Histoire et d’Archéologie Chrétienne_ (Paris,
Gabalda).
En parlant ainsi, le cardinal Branda faisait écho, à travers trois
siècles, au roi Robert le Pieux. Quand ce roi mit à mort les
néo-manichéens d’Orléans, il les accusait de préparer par leurs
doctrines, «la ruine de la patrie et la mort des âmes, _ruinam patriae
et animarum interitum_». Branda voyait dans la défaite des Hussites le
salut du genre humain, _conservatio societatis humanae_. Cette rencontre
du roi du XIe siècle et du cardinal du XVe, n’est pas fortuite; elle
montre que dérivant plus ou moins les unes des autres, les grandes
hérésies du Moyen-Age avaient un aspect antisocial, communiste,
anarchiste et que l’un des objets poursuivis par l’Inquisition a été
précisément de sauvegarder à la fois les intérêts sociaux et les vérités
religieuses qu’elles menaçaient en même temps.
CHAPITRE VI
L’INQUISITION AU XIVe SIÈCLE
JUIFS ET SORCIERS
SOMMAIRE.--Les Juifs et l’Église.--L’Inquisition contre les Juifs
relaps.--Sorcellerie et Magie.--L’Inquisition contre la sorcellerie.
L’Inquisition eut aussi à s’occuper des Juifs, mais à un point de vue
particulier.
Tant qu’ils restaient fidèles à leur religion ils échappaient
entièrement à son action. En vertu du principe que, ne connaissant pas
la loi chrétienne, ils ne pouvaient pas être jugés par elle, ils
jouirent, pendant tout le Moyen-Age, d’une liberté de conscience à peu
près complète. A maintes reprises, le droit canon proclame qu’aucun
d’eux ne doit être amené par la force au baptême. Une constitution de
Clément III défend à tout chrétien de conférer le baptême à un Juif qui
ne voudrait pas le recevoir, de le tuer, de le blesser ou de lui enlever
ses biens sans un jugement régulier de la société civile l’y autorisant,
ni de le gêner dans la célébration de son culte. Ordre était fait aux
fidèles de respecter la liberté individuelle des Juifs et leurs
cimetières et de n’exiger d’eux que les contributions accoutumées.
Clément III frappait d’excommunication ceux qui violeraient ces
prescriptions et déclarait prendre les Juifs sous sa protection. Il
ajoutait qu’en agissant ainsi il suivait l’exemple de Calixte II, Eugène
III, Alexandre III et Célestin III, ses prédécesseurs du XIIe siècle.
En insérant cet acte pontifical dans le livre V de ses Décrétales,
Grégoire IX faisait siennes ces prescriptions, au moment même où il
organisait l’Inquisition contre les hérétiques, et il est à remarquer
que le compilateur des Décrétales, celui qui y transcrivit la bulle de
Clément III, Raymond de Pennafort, avait été, quelques années
auparavant, un sévère inquisiteur en Aragon.
Les mesures édictées par le _Corpus Juris canonici_ contre les Juifs ont
été prises moins pour les persécuter que pour protéger contre leurs
entreprises et leur puissance les chrétiens. S’ils ne pouvaient avoir ni
esclaves ni serviteurs chrétiens, c’était pour préserver ces derniers de
leur emprise; et c’est pour la même raison que les chrétiens ne
pouvaient pas servir chez eux et que les fidèles de l’Église ne devaient
pas recourir à leurs médecins et à leurs chirurgiens, sauf dans des cas
de grave nécessité. Il est à croire que ces cas se présentèrent souvent;
car les médecins juifs eurent de belles clientèles chrétiennes et furent
souvent les médecins attitrés de papes et d’évêques.
Au même moment où l’Inquisition du Midi de la France poursuivait
l’hérésie, il y avait des juiveries dotées de privilèges et d’une
organisation particulière à Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Agde,
Béziers, Montpellier, Lunel et Beaucaire. «La juiverie de Narbonne était
située dans le domaine du vicomte de cette ville... Il y avait aussi, en
1276, quelques Juifs qui demeuraient dans celui de l’archevêque de
Narbonne. Il y avait plusieurs Juifs à Pamiers, sous l’autorité de
l’abbé et ensuite de l’évêque de cette ville et du comte de Foix qui en
étaient seigneurs.»
Dans la plupart des villes, qu’ils habitaient, ils possédaient des
synagogues où leur culte était libre et même parfois des écoles
rabbiniques, et les biens de ces synagogues et de ces écoles étaient
sous la garantie des lois de la société civile et de l’Église.