Dès sa fondation, peut-on dire, et pendant tout le premier siècle de son

existence, l’ordre de saint François fut profondément divisé par la

question de la pauvreté. Les uns, plus près de leur saint fondateur,

voulaient la pratiquer absolument et n’admettaient pas que leur ordre

pût posséder; les autres acceptaient les atténuations que, du vivant

même de saint François, le Saint-Siège avait apportées à sa règle et à

son idéal et demandaient que l’ordre pût posséder des biens et des

richesses pourvu que chacun en usât en esprit de pauvreté. Les

controverses sur cette question furent souvent violentes et

déterminèrent des conflits pénibles et même des schismes au sein de la

famille séraphique.

Les défenseurs de la pauvreté absolue se reconnurent dans ces disciples

de l’Esprit ou _Spirituels_, qui devaient hâter l’avénement du Paraclet,

décrit par Joachim de Flore, par la contemplation et le détachement

absolu des choses de ce monde. La pauvreté selon l’idéal de saint

François était pour eux le signe extérieur de l’homme vraiment

spirituel. Aussi plusieurs d’entre eux firent-ils des commentaires des

écrits de Joachim de Flore et on finit par les appeler tous des

_Spirituels_. En 1247, ce fut un religieux à tendances joachimistes qui

fut élu ministre général de l’Ordre, Jean de Parme; il dut donner sa

démission en 1257 lorsque le pape Alexandre IV eut condamné

l’_Introduction_ à _l’Évangile éternel_.

Vers le même temps un franciscain du couvent de Béziers, Pierre-Jean

Olive (né à Sérignan, en 1248), exposait un joachimisme atténué qui fut

désormais la doctrine des Spirituels. Rejetant la doctrine condamnée par

l’Église du règne de l’Esprit se substituant à celui du Fils, il

reprenait néanmoins la division de l’histoire du monde en trois âges et

de l’histoire de l’Église en sept époques, imaginée par Joachim de

Flore.

Le troisième âge du monde correspond à la sixième et à la septième

époque de l’Église. La sixième est marquée non par la publication d’un

nouvel Évangile, mais par le renouvellement de l’Évangile du Christ sur

la base de la très haute pauvreté contenue dans la Règle de saint

François, laquelle s’identifie avec l’évangile du Christ. De même que le

deuxième âge du monde avait été caractérisé par la fermeté dans la foi à

la divinité de Jésus, de même le troisième âge sera caractérisé par la

fermeté dans la pratique de la pauvreté de Jésus. Saint François est

comme une réapparition du Christ sur la terre.

«Son ordre, ou plutôt ceux qui s’inspireront de son esprit, seront

vraiment des «pauvres évangéliques»; ils seront persécutés par l’Église

charnelle comme le Christ le fut par la synagogue; et de même que le

Christ fut enseveli, l’esprit de la Règle sera enseveli et étouffé par

les commentaires, les dispenses et les adoucissements. Olive calcule que

le troisième âge du monde doit durer 700 ans et commencer vers l’an 1300

avec le crucifiement des «Pauvres évangéliques» par l’Antéchrist qui

trouvera ses principaux partisans dans l’ordre franciscain. Mais de même

encore que le Christ est ressuscité, après ces épreuves viendra le

triomphe. Olive devint aussitôt le grand théoricien, le saint, le

prophète des spirituels[40].»

[40] P. GRATIEN. _Histoire de la fondation et de l’évolution de

l’Ordre des Frères Mineurs au XIIIe siècle_, p. 387.

Les franciscains Spirituels, après de nombreuses péripéties, crurent

triompher avec l’avénement de Célestin V (1294). Ayant pratiqué lui-même

la vie érémitique, dans la pauvreté, ce pape connaissait et estimait

deux Spirituels, Pierre de Macerata et Pierre de Fossombrosse. Il les

reçut, écouta leurs plaintes et les déliant de l’obéissance à leurs

supérieurs franciscains, il les autorisa à vivre selon leur idéal

d’absolue pauvreté dans des ermitages mis à leur disposition par l’abbé

des Célestins. Leur joie fut de courte durée. Moins d’un an après,

Célestin V abdiquait; son successeur Boniface VIII cassait sa décision

et favorisait les poursuites qui pourraient être dirigées contre les

Spirituels. Ces derniers, sous l’influence de Pierre de Fossombrosse,

qui prit dès lors le nom d’Ange Clareno, refusèrent de reconnaître

l’abdication de Célestin V, estimant qu’elle avait été extorquée et

l’élection de Boniface VIII fut jugée par eux schismatique; ils

continuèrent donc d’invoquer la décision de Célestin V, qui leur

permettait de vivre entre eux et ils s’intitulèrent petits frères de la

Vie Pauvre, _Fraticelli_. C’est l’un des noms sous lesquels on désigna,

dès lors, les _Spirituels_.

Après la mort de Pierre-Jean Olive (1298), les _Fraticelli_ se

multiplièrent. Ils groupèrent eux-mêmes autour d’eux des laïques du

Tiers-Ordre, qui voulaient, eux aussi, être les adeptes et les apôtres

de la pauvreté; on les appela _Béguins_ et _Béguines_.

Boniface VIII, Clément V et Jean XXII essayèrent de supprimer ce

mouvement qui de plus en plus faisait opposition à l’Église, lui

reprochant ses richesses et ses principautés, comme le faisaient les

Vaudois; mais il trouva un défenseur énergique dans la personne d’un

franciscain du couvent de Narbonne, fervent apôtre de la Pauvreté

évangélique, Bernard Délicieux, et dans un autre Mineur qui continuait,

dans ses écrits, l’œuvre d’Olive, Ubertino de Casal. Bientôt, les

Spirituels se répandirent en Italie et dans le Midi de la France surtout

à Narbonne et à Béziers; dans ces deux dernières villes, ils furent si

puissants qu’ils réussirent à chasser des couvents franciscains les

religieux qui ne voulaient pas de la pauvreté absolue.

Après maintes remontrances et plusieurs procès inutiles, le pape Jean

XXII voulut en finir avec eux et, le 17 février 1317, il ordonna aux

inquisiteurs du Languedoc de traiter désormais comme des hérétiques les

dissidents franciscains, quelle qu’en fût la dénomination: Spirituels,

_Fraticelli_, _Bizochi_, Béguins. A la fin de la même année, une

nouvelle bulle de Jean XXII (30 décembre) excommunia solennellement et

supprima la secte des _Fraticelli_, frères de la pauvre vie, les

_Bizochi_ ou Béguins, qui «prétextant une autorisation de Célestin V»,

s’étaient établis et multipliés en Italie, en Sicile, en Provence, à

Narbonne et à Toulouse. La Congrégation des Spirituels de Toscane qui

avait pour chef Henri de Ceva, fut condamnée quelques semaines plus tard

(23 janvier 1318) et les évêques eurent ordre de punir les rebelles[41].

[41] Ces bulles sont résumées par VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition

française_, nºs 16 et 16 _bis_.

Dès lors, les Spirituels, les _Fraticelli_ et les Béguins furent gibier

d’Inquisition.

Jean XXII inaugura les poursuites. Le 27 avril, il manda aux officiaux

de Narbonne et de Béziers d’instrumenter contre un certain nombre de

Frères Mineurs, fauteurs de dissensions et de scandale dans leur ordre.

C’étaient, pour Narbonne, Guillaume de Saint-Amans, Raymond Crivelier,

Cervian, Bernard Parazols, Bérenger Tortel, Jacques de Portal, Guillaume

Laurent, Jacques de Rieu, Laurent de Salses, Raymond Carlat, Bertrand

Durand, Pierre Fabre, Bernard François, Guillaume Sautons, Jean Barrau,

Guillaume Roger, Raymond Bordic, Arnaud Raymond, Bernard d’Alzonne,

François Sysinus, Pons Roca, Jean Rasier, Bernard d’Antugnac, Guillaume

Arnaud, Raymond Bels, Bérenger de Ferrals, Guillaume Toulza, Bernard

Bonet, Bernard Tournier, Bertrand Grancarota, Jean Corvi, Pierre

Austensii, Guillaume Pourcel, Jean Gleize, Raymond Ferrier, Jean Pruni,

Raymond Borditi, Gentilis de La Marche, Bernard de Saverdun, Raymond

Dejean, Raymond Maistre, Guillaume Rousset, Guiraud Marty, Pierre Vidal,

Guillaume de Vesian, et Jacques de Montesquieu.

C’étaient pour Béziers: les religieux franciscains Bernard Marty, Pierre

Dominique, Vincent Guiraud, Bérenger Juliol, Pierre Baysse, Pierre de

Raymond Gontard, Pierre de Raymond de Mayrac, Bernard Andrieu, Bernard

Pelhier, Bernard Guille, Béranger Cofi, Déodat Miquel, Jacques Séguin,

Pons Porteneuve, Jean Fabre et Guillaume Raoul.

Ces religieux, convoqués en Avignon, parurent en consistoire devant le

pape: ils avaient à leur tête Bernard Délicieux qui prit leur défense.

Jean XXII les somma de se soumettre: quarante le firent; mais les

vingt-cinq autres, soutenus par Bernard Délicieux, refusèrent.

L’Inquisition s’empara de leurs personnes et une bulle du pape du 8

novembre 1317 ordonna à l’inquisiteur de Provence et de Forcalquier, le

Frère Mineur Michel Le Moine, d’instruire leur procès (VIDAL, nº 15).

Quatre d’entre eux ayant persisté dans leur obstination, furent livrés

au bras séculier et brûlés à Marseille, le 7 mai 1318; un fut condamné à

la prison perpétuelle et les vingt autres à des pénitences légères. Dans

les années suivantes, l’Inquisition condamna au bûcher un assez grand

nombre de _Fraticelli_ et de Béguins à Narbonne, Lunel, Lodève, Béziers,

Capestang, Carcassonne et Toulouse (1319-1322).

Quant à Bernard Délicieux, il fut arrêté à l’issue de l’audience de Jean

XXII de 1317, soumis à une enquête dirigée par Guillaume Méchin, évêque

de Troyes, et Pierre Letessier, abbé de Saint-Sernin de Toulouse et

jugé, au nom du pape par l’archevêque de Toulouse et les évêques de

Pamiers et de Saint-Papoul. Au lieu de le poursuivre comme hérétique, on

l’accusa d’avoir ameuté le peuple de Carcassonne contre les inquisiteurs

et de l’avoir conduit lui-même à l’assaut et au pillage de la maison de

l’Inquisition, les armes à la main. D’après l’acte d’accusation, résumé

par le pape lui-même dans sa bulle du 16 juillet 1319, Bernard Délicieux

aurait fait briser par la foule les portes de la prison inquisitoriale,

mis en liberté les prisonniers, démoli les maisons de plusieurs

habitants du bourg de Carcassonne, et mis au pillage leurs jardins et

leurs biens. Il aurait aussi diffamé les procès de l’Inquisition et

appuyé les hérétiques, leurs adhérents et ceux qui leur donnaient asile.

Il aurait enfin tenté par trahison de faire passer Carcassonne, Albi et

Cordes de la domination du roi de France à celle de l’infant de Majorque

et contribué par ses envoûtements à la mort du pape Benoît XI, ennemi

des Spirituels.

Les juges ne retinrent que la première accusation et condamnèrent

Délicieux à la prison perpétuelle.

Contre cette politique de répression de Jean XXII les _Fraticelli_

invoquaient des lettres de plusieurs de ses prédécesseurs, par exemple,

la bulle de Nicolas III, _Exiit qui seminat_, insérée par Boniface VIII

au Sexte qui déclarait que la règle de saint François était visiblement

inspirée du Saint-Esprit et qu’en ordonnant la pratique de l’absolue

pauvreté, elle ne fait que suivre l’exemple du Christ et des apôtres; le

canon _Exivi de paradiso_ du concile de Vienne approuvé par Clément V et

inséré dans les Clémentines, qui approuvait, dans une certaine mesure,

les rigoristes. Pour en finir avec ces discussions, Jean XXII les

rouvrit afin d’aboutir à une sentence définitive. Saisie par lui, une

commission de théologiens condamna la thèse des Spirituels: mais le

chapitre général des franciscains réuni par le général de l’Ordre,

Michel de Césène, l’affirma une fois de plus, sous l’influence du

général lui-même, de Guillaume Occam et de Buonagrazia de Vérone.

Jean XXII crut trancher définitivement le débat en publiant, le 12

novembre 1323, la constitution _Cum inter nonnullos_, où il condamnait

comme hérétique la doctrine des Spirituels et des _Fraticelli_,

affirmant que le Christ et les apôtres n’avaient jamais rien possédé en

propre mais pratiqué l’absolue pauvreté; il la fit insérer dans le

_Corpus juris canonici_, à la section des _Extravagantes_.

Ce qui avait enhardi les Spirituels jusqu’à la révolte déclarée contre

le Pape, c’est qu’ils avaient trouvé un protecteur fort puissant dans la

personne de l’empereur allemand Louis de Bavière.

A la mort de Henri VII, une double élection avait attribué la couronne

impériale à deux rivaux, Frédéric d’Autriche et Louis de Bavière. Le

pape voulut profiter de la circonstance pour affirmer, une fois de plus,

sa suprématie sur l’Empire; il se réserva de trancher lui-même le

différend et en attendant, il affecta la plus stricte neutralité entre

les deux adversaires, déclara l’Empire vacant et en confia le vicariat à

Robert d’Anjou, roi de Naples, chef du parti guelfe italien (1317). Les

deux rivaux n’en continuèrent pas moins à guerroyer l’un contre l’autre

et, le 28 septembre 1322, Louis de Bavière fit prisonnier, à la bataille

de Muhldorf, Frédéric d’Autriche.

Malgré cette victoire, Louis ne put pas obtenir la reconnaissance du

Saint-Siège, sans doute parce qu’il ne voulut pas accepter les

conditions qui en étaient le prix, et passant outre, il fit fonction de

roi des Romains, nomma un vicaire impérial en Italie et réorganisa la

ligue gibeline des seigneurs de Lombardie contre l’armée pontificale qui

assiégeait Visconti dans Milan et dut se retirer.

Jean XXII lança aussitôt contre lui un monitoire, le sommant

de comparaître en Avignon dans les trois mois, sous peine

d’excommunication. Louis de Bavière n’ayant pas comparu, après plusieurs

délais successifs, fut solennellement excommunié (1324). Cette

condamnation de l’empereur bavarois coïncidait avec celle des

Spirituels; elle les unit dans une étroite solidarité contre Jean XXII.

Le 22 mai 1324, dans sa déclaration solennelle de Sachsenhausen contre

le pape, Louis de Bavière prenait ouvertement le parti des _Fraticelli_

et des _Spirituels_. «La méchanceté du Pape, disait-il, s’attaque

jusqu’au Christ, jusqu’à la Très-Sainte-Vierge, jusqu’aux apôtres et à

tous ceux dont la vie a reflété la doctrine évangélique de la parfaite

pauvreté. Sept papes ont approuvé la règle que Dieu a révélée à Saint

François et par ses stigmates, le Christ l’a comme authentiquée de son

sceau. Mais cet oppresseur des pauvres, cet ennemi du Christ et des

apôtres cherche par la ruse et le mensonge à anéantir la parfaite

pauvreté.»

Dans sa savante étude sur Ubertin de Casal, le P. Callaey montre bien

que plusieurs _Fraticelli_ de marque collaborèrent directement à la

rédaction de cet appel de Louis de Bavière contre Jean XXII; l’un d’eux

était un ancien franciscain devenu bénédictin, François de Lautern. Le

27 juin 1324, Jean XXII ordonna aux archevêques de Cologne, de Mayence

et de Trêves, à l’évêque de Spire, au provincial et aux custodes

franciscains d’Allemagne, de l’arrêter et de l’envoyer en Avignon où son

procès serait instruit. Le provincial devait aussi se saisir de Henri de

Thalheim qui, au chapitre général de Pérouse, avait contribué à faire

triompher contre le pape la thèse de la pauvreté absolue et devait

devenir plus tard chancelier impérial. Jean XXII renouvela plusieurs

fois ses mandats d’arrêt contre François de Lautern; le 8 janvier 1326,

il ordonnait au custode de Ratisbonne de se saisir de lui à tout prix,

«parce qu’il semait des germes de doctrines perverses, _per diversa

Alemanniae loca_.»

Le ministre général Michel de Césène, bien que Spirituel, gardait encore

une extrême réserve. Au chapitre de Lyon, tenu à la Pentecôte de

1325--un an après l’appel de Sachsenhausen--il recommandait à tous les

franciscains de ne parler qu’avec modération et respect de l’Église

Romaine, du Pape et de sa définition sur la pauvreté évangélique[42],

ordonnant à tous les supérieurs de punir de prison les délinquants.

[42] P. CALLAEY, _op. cit._, p. 247.

Poursuivant, malgré son grand âge, la lutte contre ses adversaires

coalisés sur le terrain religieux et politique, Jean XXII condamnait

solennellement l’un des principaux ouvrages de l’un des maîtres les plus

vénérés des Spirituels, les _Postilles_ d’Olive sur l’Apocalypse (8

février 1326). Il voulut aussi s’assurer de la personne de Michel de

Césène et de Buonagrazia de Bergame et sous peine de déposition et

d’excommunication, il leur fit promettre par serment de ne pas quitter

la curie et Avignon sans sa permission. Michel et son compagnon savaient

que leur procès allait s’instruire et les dispositions du pape ne leur

laissaient aucun doute sur l’issue qui lui serait donnée. Aussi

prirent-ils la fuite, de nuit, et allèrent se réfugier en Italie. Par

une bulle racontant tous ces faits, Jean XXII prononça contre eux la

déposition, conséquence de leur fuite et les inculpant d’hérésie,

chargea l’inquisiteur de Provence, le franciscain Michel Le Moine,

d’instruire leur procès (1er juin 1327). (VIDAL, nº 80.)

La lutte était ouverte entre le pape et la fraction de l’ordre

franciscain qui, malgré la sentence d’excommunication et de déposition

lancée par le pape contre Michel de Césène et Buonagrazia de Bergame,

continuaient de reconnaître le premier comme leur ministre général et le

second comme le procureur général de leur ordre.

Louis de Bavière, de son côté, accentuait son hostilité contre le pape.

Sous l’influence des spirituels de son entourage, il accusait

publiquement Jean XXII d’hérésie et en ne l’appelant plus que «Jean de

Cahors», il montrait qu’il ne le reconnaissait plus comme pape. En même

temps, il décidait de marcher sur Rome. Parti de Trente le 15 mars 1327,

il entrait à Milan et y recevait le 31 mai, de l’évêque d’Arezzo, la

couronne de fer. Il s’emparait de Pise, après un siège d’un mois (8

octobre 1327), et le 7 janvier 1328, faisait son entrée solennelle à

Rome et dans la basilique de Saint-Pierre. Le 11 janvier, au Capitole,

sur la proposition de l’évêque d’Aléria, le peuple le proclamait

empereur. «Au matin du 17 janvier, un cortège pompeux conduit de

Sainte-Marie-Majeure à Saint-Pierre l’empereur vêtu de soie blanche,

monté sur un destrier blanc. Les évêques d’Aléria et de Castello

célèbrent la cérémonie du couronnement, suivant le rite traditionnel;

puis Sciarra Colonna, l’insulteur de Boniface VIII, place, au nom du

peuple romain, le diadème sur la tête de «l’oint du Seigneur».

De son côté, Jean XXII avait successivement privé Louis du duché de

Bavière et de tous ses fiefs impériaux ou ecclésiastiques (3 avril 1327)

l’avait déclaré hérétique à cause de son adhésion à la doctrine des

Spirituels (23 octobre 1327) et enfin il fit prêcher la croisade contre

lui en déclarant nul son couronnement (31 mars 1328).

L’union de Louis de Bavière et des Spirituels se resserra à mesure que

la lutte devenait plus acharnée. Ubertino de Casal, Buonagrazia de

Bergame, Occam et Michel de Césène étaient à ses côtés à Rome et ils

contribuèrent à la double démarche qui allait déchaîner une guerre

inexpiable entre le pape et l’empereur et le schisme dans l’Église: le

18 avril 1328, dans l’atrium de Saint-Pierre, la déposition de Jean XXII

pour cause d’hérésie proclamée dans une assemblée de clercs et de

laïques, que présidait l’empereur Louis de Bavière; le 12 mai, jour de

l’Ascension, l’élection par la plèbe romaine d’un obscur Spirituel,

Pierre de Corbara, comme pape sous le nom de Nicolas V.

Nous n’avons pas à raconter les péripéties du schisme qui se termina, en

1333, par la soumission de Pierre de Corbara à Jean XXII, ni celles de

la lutte entre l’Empereur et le Saint Siège à laquelle mit fin, en 1347,

la mort de Louis de Bavière; ce qu’il importe c’est de voir la part

importante qu’eut l’Inquisition dans la répression des _Fraticelli_.

Elle les poursuivit dans ces pays du Midi de la France où leur secte

s’était tout d’abord développée. Le 10 octobre 1326, l’évêque d’Elne,

Bérenger Batlle était chargé par Jean XXII d’une enquête sur les erreurs

que professait, au sujet de la pauvreté absolue du Christ et des

apôtres, un franciscain de Villefranche de Conflent, Guillaume Nègre.

(VIDAL, nº 70). Pour échapper à l’Inquisition, un certain nombre de

Béguins de Béziers et de Narbonne cherchèrent à partir en Terre-Sainte

et en Grèce où nul ne les suspecterait, et l’un d’eux, Pierre Trencavel

de Lieuran-Cabrières recueillit des fonds pour cette émigration. Il fut

arrêté et condamné à la prison perpétuelle. Il réussit à s’évader de la

prison inquisitoriale de Carcassonne; arrêté une seconde fois, il fut

détenu dans la prison de l’inquisiteur de Provence avec sa fille Andrée,

«_de crimine hujusmodi vehementer suspecta et etiam fugitiva_». Le 21

mars 1327, le pape ordonna à Michel Le Moine, inquisiteur de Provence,

de remettre ces deux personnes à Jean Duprat, son collègue de

Carcassonne, chargé d’instruire leur procès. Trencavel fut condamné,

avec plusieurs de ses partisans: Étienne Gramat de Béziers, Blaise

Boyer, tailleur à Narbonne, le prêtre Jean Roger et Bernard Maurin,

prêtre à Narbonne.

Parfois, les hérétiques poursuivis se réfugiaient dans des églises et

des couvents, où la force publique ne pouvait pas pénétrer pour les

arrêter et ainsi, leur impunité était garantie par une sorte de droit

d’asile. Jean XXII le leur enleva à la demande du roi de France,

Philippe VI (25 mai 1328). Désormais, les agents de la puissance

séculière purent se saisir d’eux jusqu’aux pieds des autels si l’évêque

ou l’inquisiteur y consentait. De son côté, le pape demandait au roi de

permettre aux inquisiteurs de faire justice des partisans de Louis de

Bavière qui venant d’Italie en grand nombre, «_multi Tusci_», s’étaient

réfugiés dans le royaume de France, apparemment dans les provinces de

Provence et de Languedoc; en même temps, il lui transmettait les actes

du procès d’un certain Pochin Esburre que devait poursuivre

l’Inquisiteur de Provence (30 juillet 1328)[43].

[43] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition française_, nº 81.

Philippe VI dut répondre favorablement à cette demande puisque, dans le

courant de 1329, Jean XXII faisait instrumenter contre les _Fraticelli_

jusque dans Paris. En février 1329, il chargeait Géraud _de Campinulo_,

chanoine et chantre de Paris, de se saisir d’un _Fraticello_ Cecco

d’Ascoli; en mai, de publier les sentences portées contre Louis de

Bavière, l’anti-pape Pierre de Corbière et les juristes qui défendaient

leur cause à Paris, Jean de Jandun et Marsile de Padoue; enfin le 13

juillet, il chargeait le même Géraud, Hugues Michel de Besançon, évêque

de Paris, et l’Université de faire arrêter Géraud Rostang de Gênes,

partisan de Michel de Césène, dont il avait favorisé la fuite d’Avignon

en Italie.

L’évêque de Paris exécuta les ordres du pape qui le félicitait de son

zèle, le 28 février 1330, à l’occasion du procès d’un autre _Fraticello_

nommé Conrad. Ce franciscain ayant accusé le pape d’hérésie,

l’officialité de Paris l’avait arrêté et emprisonné. Son procès fut

instruit par l’inquisiteur de France, Aubert de Châlons et l’évêque de

Paris, d’après les prescriptions du Concile de Vienne. Les pièces de

l’instruction et les moyens de défense de l’accusé furent transmis au

pape qui les retourna à l’évêque et à l’official, en louant leur zèle et

en les exhortant à poursuivre l’affaire (28 février 1330), selon l’avis

qu’avaient émis les cardinaux Jacques Fournier et Pierre de Mortemart.

Mais la reine de France, Jeanne, s’étant intéressée à l’accusé, le pape

le fit relâcher, se contentant de son repentir.

D’autres documents nous montrent l’Inquisition d’Aragon et de Majorque

instrumentant contre les _Fraticelli_. Le dominicain François Sala,

lieutenant de l’inquisiteur, d’accord avec Gui de Terrena, évêque de

Majorque, poursuivit Bernard Fustier, frère Mineur qui leur avait été

dénoncé comme hérétique; chez lui on trouva de nombreux écrits infectés

d’hérésie, dont la plupart lui avaient été envoyés par un habitant de

Girone.

Ces procédures et celles qui furent engagées contre un noble

Roussillonnais, Adhémar de Mosset, inculpé lui aussi de béguinisme,

avaient été provoquées par les lettres envoyées par Jean XXII, le 24

avril 1330, à l’évêque d’Elne et à l’inquisiteur de Majorque pour les

engager à poursuivre énergiquement l’hérésie, et le 8 mai au roi de

Majorque, Jacques II, pour lui demander de favoriser de tout son pouvoir

l’action de l’évêque et de l’inquisiteur[44]. Le pape dut être content

de l’Inquisition et du roi, car deux ans plus tard, il leur adressait à

l’une et à l’autre ses félicitations.

[44] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition française_, nºs 96, 97 et 99.

L'Inquisition médiévale · 第 11 / 16 段