Manfred, roi de Sicile, qui proscrivait ainsi les hérétiques à la

demande de l’Inquisition, était lui-même, au même moment, en lutte avec

l’Église et excommunié par elle. Le pape Urbain IV cherchait à lui

opposer un concurrent; cette opération fut menée à bonne fin par son

successeur, Clément IV, qui dressa Charles d’Anjou contre Manfred et

elle fut consommée lorsque, vainqueur à Tagliacozzo, Charles fit tomber

sous la hache du bourreau la tête de Conradin, fils de Manfred.

Excommunié par l’Église, pendant une grande partie de son règne, le père

de Manfred, l’empereur Frédéric II, avait poursuivi avec une extrême

rigueur les hérétiques, en parfait accord avec l’Inquisition; ce qui

semble indiquer qu’il obéissait moins au fanatisme religieux et à un

sentiment de dévouement au Saint-Siège, qu’à des raisons d’ordre

politique et social. Dans les hérétiques il poursuivait moins des

adversaires du catholicisme que des révolutionnaires qui, par leur

doctrine et leur action, menaçaient l’ordre établi comme devaient le

faire plus tard, toujours en Allemagne, à la suite des prédications de

Luther, les anabaptistes de Munzer.

Les empereurs du XIIe siècle avaient déjà montré une grande sévérité

contre l’hérésie et nous avons vu, plus haut, la grande part qu’ils

prirent aux mesures qu’édictèrent les papes contre elle, en particulier

à la grande assemblée de Vérone.

Dès son avènement, Frédéric II suivit l’exemple de ses prédécesseurs.

Dans sa bulle d’or d’Egra (12 juillet 1213), il promit au pape Innocent

III, alors son protecteur, son concours le plus absolu pour l’extirper

entièrement de ses états: «_super eradicando autem haereticae pravitatis

errore auxilium dabimus et operam efficacem_.» Le jour de son

couronnement (22 novembre 1220), il publia une Constitution dont les

articles 5 et 6 étaient dirigés contre les hérétiques Cathares,

Patarins, Spéronistes, Léonistes, Arnaldistes et Circoncis, renouvelant

contre eux les mesures édictées par Alexandre III, par Lucius III à

Vérone et par Innocent III au récent concile universel de Latran. Il

ordonna à l’Université de Bologne d’expliquer cette constitution dans

ses cours de droit. Quatre ans plus tard, en mars 1224, il publia, pour

toute la Lombardie, une ordonnance frappant de la peine de mort les

hérétiques, au nom du droit civil comme au nom du droit ecclésiastique,

«_utriusque juris auctoritate muniti_», et de la plénitude de son

pouvoir, parce que, disait-il, le Seigneur, en lui donnant la couronne

impériale, l’avait établi gardien du corps de l’Église avec l’obligation

de le préserver de la contamination des brebis galeuses.

Les expressions que nous avons soulignées prouvent bien que, pour

Frédéric II, la répression de l’hérésie était une attribution, un devoir

même de la fonction impériale et d’ordre politique autant que religieux.

Il développa lui-même cette considération dans une lettre qu’il adressa

au pape Grégoire IX. «L’Église, lui disait-il, est déchirée

intérieurement par de faux frères, comme par des vices cachés, et

extérieurement par les attaques des rébellions politiques qui font des

blessures visibles. A ces deux maux la Providence céleste a appliqué non

pas deux remèdes mais un seul sous une double forme: l’onguent du

ministère sacerdotal servant à guérir spirituellement les vices

intérieurs des faux frères, vices qui souillent l’âme dans sa noble

essence; et la puissance du glaive impérial qui doit percer avec sa

pointe les blessures extérieurement gonflées et, en abattant les ennemis

publics, supprimer matériellement avec le tranchant ce qui est pourri et

desséché.

«Tel est vraiment, Très Saint Père, le remède unique, quoique double, de

notre infirmité; et bien que ces deux choses, le Sacerdoce et le

Saint-Empire, paraissent distinctes dans les termes qui servent à les

désigner, elles ont réellement la même signification en vertu de leur

même origine; car toutes deux sont, dès le principe, instituées par la

puissance divine...

«C’est donc à nous deux qui ne faisons qu’un et qui croyons assurément

de même, qu’il appartient d’assurer de concert le salut de la foi, de

restaurer les droits de l’Église _aussi bien que ceux de l’Empire_ en

aiguisant contre les destructeurs de la foi et les rebelles de l’Empire

les glaives qui nous sont confiés.»

Ce qui ressort de cette lettre c’est que c’est moins comme mandataire de

l’Église que comme représentant direct de Dieu que l’Empereur «de la

plénitude de sa puissance» réprimait l’hérésie au for extérieur, le for

intérieur étant seul réservé au Pape. On comprend, dès lors, que même en

conflit avec le Saint-Siège, même excommunié, il ait exercé contre

l’hérésie une œuvre de répression inhérente à la dignité et à la

fonction impériales.

Ce fut le dominicain Conrad de Marbourg qui fut chargé d’appliquer en

Allemagne les ordonnances impériales et les constitutions pontificales

qui avaient créé l’Inquisition et en précisaient la marche; il se montra

fort rigoureux.

D’Allemagne, l’Inquisition s’étendit en Bohême, en Hongrie, et de là,

dans les pays slaves et scandinaves. Quant à la Flandre et aux Pays-Bas,

ils étaient soumis, dès 1233, à l’action de l’Inquisiteur de France,

Robert le Bougre. Vers 1240, il y avait des tribunaux inquisitoriaux,

confiés aux dominicains et aux franciscains, dans la plupart des pays

chrétiens.

* * * * *

L’Inquisition finit par avoir raison de l’hérésie contre laquelle elle

avait été instituée, le néo-manichéisme cathare. Au commencement du XIVe

siècle, il avait perdu toute sa force dans le Midi de la France et même

en Italie; on n’en trouvait plus que des cas isolés.

L’hérésie vaudoise fut beaucoup plus tenace. Parce que l’Inquisition du

XIIIe siècle la poursuivit en même temps que le catharisme, on la

confond souvent avec lui; en réalité, elle en différait beaucoup. «La

doctrine vaudoise, écrit avec raison M. Jean Marx dans sa savante étude

sur l’_Inquisition en Dauphiné_, innove peu en matière de dogme; elle

est surtout une négation de l’autorité de l’Église et de la valeur de

ses œuvres.» Ce n’est pas chez elle qu’il faut chercher la survivance

des hérésies des premiers siècles se rencontrant au sein du catharisme:

le dualisme des manichéens, les émanations infinies d’hypostases de la

gnose et du marcionisme, l’encratisme et le docétisme, que nous avons

décrits en étudiant la doctrine cathare.

Les Vaudois voulaient, avant tout, revenir à la pauvreté évangélique, et

ils condamnaient tout ce qui dans l’Église s’en écartait: la richesse

des clercs, leurs principautés, leur autorité temporelle. Dans la

hiérarchie ecclésiastique, ils ne voyaient plus une force sanctifiante;

la sainteté n’était à leurs yeux qu’individuelle et elle ne s’acquérait

ni par des sacrements ni par des pratiques rituelles, mais par des

œuvres personnelles.

Ils croyaient à la divinité du Christ et de ses enseignements et

admettaient même avec l’Eucharistie, la Confession; mais ils pensaient

que tout homme juste pouvait continuer l’œuvre du Christ au milieu de

ses frères, et par exemple, absoudre des péchés, consacrer

l’Eucharistie, présider aux prières et annoncer l’Évangile. Ainsi, ce

n’étaient pas seulement les richesses et la puissance temporelle de

l’Église qu’ils rejetaient, mais toute la hiérarchie de l’Église. Nous

pouvons nous les représenter comme des puritains protestants ayant

encore conservé quelques dogmes spécifiquement catholiques et pénétrés

d’un esprit de pauvreté, évangélique ou franciscain. En un temps où ce

clergé qu’ils rejetaient depuis le pape jusqu’au dernier des clercs,

jouissait de richesses et d’une puissance temporelle considérables, les

Vaudois faisaient figure de révolutionnaires. Leur puritanisme ébranlait

les fondements de la puissance civile. Ils faisaient du serment un

péché; ils s’élevaient contre toute guerre offensive ou défensive; ils

refusaient à la société tout droit de répression sanglante; et par

l’anarchie, ils rejoignaient les Cathares.

Ce qui faisait aussi qu’on les confondait avec eux, c’est qu’ils

avaient, eux aussi, leurs Parfaits, leurs Purs. C’étaient des hommes

ayant un tel renom de sainteté qu’on s’adressait à eux pour obtenir

l’absolution des péchés par une cérémonie rappelant le _Melioramentum_

des Albigeois.

Ces hommes particulièrement vénérés et influents, se nommaient _barbes_

et comme les Parfaits cathares, ils menaient une vie beaucoup plus

austère que les autres adhérents de leur secte. Bernard Gui nous la

décrit dans sa Pratica. «Une fois qu’ils sont reçus dans l’ordre (car

ils finissaient par former un clergé), ils promettent d’observer la

pauvreté évangélique et la chasteté; ils doivent vivre d’aumônes. Tous

les ans, ils tiennent un ou deux chapitres généraux en secret, se

rassemblant dans une maison louée pour la circonstance par un des leurs.

C’est là que le majoral charge les frères de missions dans les divers

pays. On lui rend compte des collectes et des dépenses qui ont été

faites.» Au XIIIe et au début du XIVe siècle, les Pauvres constituaient

une sorte de confrérie où l’on entrait par le diaconat. Le diacre

subissait un examen préalable sur les Écritures, puis il allait étudier

à l’école que la secte possédait à Milan ou dans quelque autre maison

lui appartenant. L’ordination se faisait par le majoral ou par un autre

supérieur au moyen de l’imposition des mains.

Quant aux autres membres de la secte, ils devaient se rapprocher le plus

possible de la vie des Pauvres, mais sans être tenus à la suivre et

partout où la pratique de leur foi était impossible, ils avaient la

permission de se conduire extérieurement comme des catholiques plus ou

moins pieux.

L’hérésie vaudoise semble s’être tout d’abord développée dans la région

de Lyon; c’est dans cette ville que vivait le riche marchand Pierre

Valdo, qui donna son nom aux «Pauvres de Lyon,» parce qu’il avait fait

un abandon total de ses biens afin de pratiquer la pauvreté absolue.

Chassés de Lyon par l’archevêque, les Vaudois ou Pauvres de Lyon se

répandirent dans la région lyonnaise, le Dauphiné, la Provence et même

le Languedoc, où on les confondit avec les Cathares. Comme ces derniers,

ils essaimèrent en Italie, dans l’empire germanique et jusque sur le

littoral de la Baltique. Ils se cantonnèrent solidement dans les vallées

alpestres du Dauphiné et du Piémont que l’on appela plus

particulièrement les vallées vaudoises. C’est surtout là que

l’Inquisition les poursuivit.

Dès le début du XIIIe siècle, en 1208, Innocent III nommait les évêques

de Couserans et de Riez et l’abbé de Citeaux légats non seulement dans

la province de Narbonne et d’Auch, mais aussi dans celles d’Aix,

d’Arles, d’Embrun et de Vienne, pour y combattre l’hérésie, et en même

temps, l’empereur Otton IV de Brunswick ordonnait à l’évêque de Turin

d’expulser les Vaudois de son diocèse.

Dans le cours du XIIIe siècle, une série d’inquisiteurs procédèrent

contre eux; le dominicain Étienne de Bourbon qui parcourut le Lyonnais

et le diocèse de Valence et décrivit leurs croyances et leurs mœurs dans

ses _Anecdotes historiques_; l’évêque d’Avignon, Zoen Tencarari,

qu’Innocent IV envoya comme légat dans les provinces de Besançon,

Tarentaise, Vienne, Embrun, Arles et Aix en 1243; les Frères Mineurs

qu’Urbain IV institua, en 1263, inquisiteurs de Provence et de

Forcalquier.

Malgré les efforts de l’Inquisition, l’hérésie vaudoise était fort

puissante dans la région des Alpes, au commencement du XIVe siècle. En

Piémont et dans la haute Lombardie, les hérétiques tenaient publiquement

des congrès réunissant plus de 500 personnes.

Ils bravaient les inquisiteurs. En 1321, deux frères mineurs, Catelain

Faure et Pierre Pascal, avaient été envoyés contre eux par l’inquisiteur

en chef Jacques Bernard. Ils s’arrêtèrent à Montélier, au prieuré de

Saint-Jacques. Dans le silence de la nuit, un groupe nombreux

d’hérétiques armés pénétra dans le prieuré, brisant les portes de la

chambre où reposaient les inquisiteurs. Ceux-ci furent massacrés et les

meurtriers s’acharnèrent sur leur corps... Ils marchèrent, en 1332,

contre l’inquisiteur Jean Albert, de Castellazzo et l’obligèrent à fuir

et Guillaume, curé d’Angrogne, fut tué sur la place du village alors

qu’il venait de célébrer la messe; les Vaudois le soupçonnaient de les

avoir dénoncés à l’inquisiteur. A Suse en 1365, à Buqueras en 1374, des

inquisiteurs périrent ainsi. En 1383, en Dauphiné, les gens de Valpute

attaquèrent rudement le châtelain Antoine Ruchier, qui fut même blessé.

En 1474, l’inquisiteur Jean Veylet, accompagné d’un religieux et d’un

secrétaire, fut assailli entre le mont Genèvre et Césane; ses bulles,

ses papiers et ses pièces de procédure furent enlevés ainsi que l’argent

qu’il emportait pour aller à Rome. Quelques années plus tard, les

hérétiques de Valcluson attaquèrent et pillèrent la maison de

l’inquisiteur Blaise de Berra et tuèrent un de ses serviteurs. Les

tentatives amiables d’Alberto Cattaneo, en 1487, furent accueillies

assez mal; les Vaudois du Valcluson, se rassemblèrent en grand nombre et

parlèrent d’aller attaquer le commissaire apostolique[38].

[38] JEAN MARX. _L’Inquisition en Dauphiné_, pp. 17-18.

C’était sans doute parce que l’hérésie était si puissante que parfois

les gouverneurs et les magistrats hésitèrent à prêter contre elle

main-forte à l’Inquisition. Le 19 octobre 1331, Jean XXII blâmait le

bailli de Briançon et le châtelain de Queyras des obstacles qu’ils

mettaient à la poursuite des hérétiques et les sommait en particulier de

livrer à l’Inquisiteur ou à l’évêque du lieu deux d’entre eux qu’ils

protégeaient[39].

[39] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition française_, nº 114.

Le successeur de Jean XXII, Benoît XII, activa de toute façon la

poursuite des Vaudois. Dès la première année de son pontificat, il

exhortait Humbert, dauphin du Viennois, à rechercher soigneusement les

Vaudois et à les livrer aux inquisiteurs (16 juin 1335) et le même jour,

il écrivait, dans le même sens, à Aymar de La Voulte, évêque de Valence.

L’année suivante (13 avril 1336), à la demande du frère mineur Guillaume

de Montrond, inquisiteur de Provence, il ordonnait aux prélats, aux

inquisiteurs, aux seigneurs temporels et aux villes de Lombardie, de

faire arrêter les hérétiques de l’Embrunois et des autres contrées de

Provence, réfugiés chez eux (VIDAL, nº 149).

Ainsi donné, l’élan ne se ralentit pas. L’inquisiteur Pierre de Monts et

l’archevêque d’Embrun faisaient brûler douze habitants de la Valpute en

face de l’église d’Embrun; en 1353, ils réconciliaient 150 Vaudois en

leur imposant des Croix et 18 autres, l’année suivante. Les deux

inquisiteurs franciscains, Hugues Cardillon et Jean Richard,

parcoururent, en 1363, les vallées de l’Embrunois.

Leur zèle fut encore dépassé par François Borrel. Il était déjà à la

tête de l’Inquisition dauphinoise avant l’avènement de Grégoire XI

(1370). Ce pape lui maintint ses fonctions et, après le grand schisme,

le pape d’Avignon Clément VII les lui confirma en 1381. Par une série de

bulles, Grégoire XI lui assura le concours du gouverneur du Dauphiné,

des seigneurs de Vinay, de Virieu, de Chateauvillain, du bailli d’Embrun

et de Briançon, des sires de Clermont et de Roussillon. Après avoir

énergiquement reproché leur faiblesse aux archevêques et évêques de

Vienne, Embrun, Tarentaise, Valence, Viviers, Grenoble, et Genève, il

leur mandait de se mettre à l’entière disposition du frère Borrel. Puis

s’adressant à l’inquisiteur lui-même, il lui ordonnait d’envoyer dans

toute l’étendue du Dauphiné, de la Savoie et de la Provence, des

missionnaires des quatre ordres mendiants, dominicains, augustins,

carmes, mineurs, pour prêcher les hérétiques (7 mai 1375). Cette

énergique campagne de prédications et d’inquisition était appuyée par la

présence d’un légat spécial du Saint-Siège, Antoine, évêque de Massa.

Les gouverneurs et les magistrats accompagnaient Borrel dans ses

tournées.

Les archives de l’Isère conservent «le cahier où Antoine Ruchier,

châtelain de Valpute, a inscrit la liste des vacations consacrées par

lui au service de l’Inquisition dans sa région.

«Il a secondé François Borrel, sur un mandement spécial de Charles de

Bouville, gouverneur du Dauphiné. Le 20 juin 1381, il s’est rendu à

Embrun où l’inquisiteur procédait à l’interrogatoire de Jean Lambert, un

«maître» de la secte vaudoise; trois hommes l’accompagnaient. En 1382,

il assiste l’inquisiteur dans l’examen de plusieurs hérétiques; ils vont

ensemble à l’Argentière où 140 témoins sont interrogés. En juillet 1383,

l’inquisiteur apprend que, parmi les gens de la Valpute qu’il a frappés

de peines canoniques, certains se sont enfuis et d’autres n’observent

pas leurs pénitences: il requiert donc le châtelain d’entrer avec lui

dans la vallée... Cependant, l’inquisiteur a reçu de graves dépositions

contre les gens du Valcluson; à la demande du prévôt d’Oulx, du vibailli

et du juge du Briançonnais, il s’en va prêcher la bonne parole aux gens

de cette vallée, accompagné toujours par Antoine Ruchier. Mais arrivés

dans la vallée, ils rencontrent une violente résistance; le châtelain

est blessé, il a les pouces démis. Néanmoins, il assiste l’inquisiteur

dans divers procès qui se déroulent à Embrun; plusieurs Vaudois relaps

sont livrés au bras séculier.

«Sur les instances de l’inquisiteur, le gouverneur du Dauphiné et le

Conseil delphinal ordonnent à Artaud d’Arces, bailli de Briançon,

d’entrer à main armée dans le Valcluson; l’inquisiteur et le bailli

requièrent, le 26 octobre 1384, Antoine Ruchier de pénétrer dans la

vallée avec le plus de forces qu’il pourra. L’expédition dure douze

jours. Armand du Roussel et Jean Rousset chevauchent à côté du

châtelain. Le 3 avril, l’inquisiteur porte à Oulx, une série de

sentences contre nombre de Vaudois arrêtés... Les hommes d’armes Jean

Faure, de Voreppe et Étienne de Blois, ont accompagné à cheval Antoine

Ruchier qui, au cours de cette longue campagne, a procédé à un certain

nombre d’exécutions capitales.» (MARX.)

Cette citation nous donne une idée de l’activité que déploya

l’inquisiteur Borrel, pendant un quart de siècle, non seulement dans les

vallées que nous venons d’indiquer, mais dans le Dauphiné, le Piémont et

la Savoie. Le résultat de ses enquêtes fut la création de nouvelles

prisons inquisitoriales, celles qui existaient auparavant ne suffisant

plus au nombre de prisonniers qu’il avait arrêtés et condamnés. Dès le 7

octobre 1375, Grégoire XI s’inquiétait de l’entretien des prisonniers et

il en donnait la charge aux évêques de leurs diocèses respectifs. Le 22

juillet 1376, il confirmait le projet élaboré par l’évêque de Missa et

un certain nombre de personnages ecclésiastiques et laïques de Vienne,

de la création d’une prison inquisitoriale dans un local de cette ville

appelé le Palais Vieux, appartenant à la mense archiépiscopale. Quant au

chapitre, il devait fournir une maison sise près de l’hôpital et qui

serait l’hôtel de l’Inquisition (Vidal, nºs 306 et 307). Le 15 août

1376, le Pape adressait un appel général à tous les fidèles, leur

demandant de contribuer par leurs aumônes à l’entretien des hérétiques

pauvres, prisonniers de l’Inquisition, «_pro alimentis carceratorum

hujusmodi_», ce qui semble bien indiquer que quand ils le pouvaient, les

«emmurés» devaient s’entretenir eux-mêmes.

Cette grande inquisition se poursuivit jusqu’en 1393; cette année-là, de

nombreux hérétiques furent brûlés à Grenoble. Ainsi se terminèrent les

fonctions de ce redoutable inquisiteur qui, devenu provincial des

franciscains de Provence, eut pour successeur, comme inquisiteur,

Antoine Alhaudi, nommé sur sa proposition par le pape le 1er juin 1393.

L’hérésie vaudoise ayant pénétré en Corse, l’Inquisition fut exercée

aussi, à plusieurs reprises, dans cette île; en 1340 et en 1369, sous la

direction de franciscains; en 1372, par un carme, évêque de Mariana; en

1372, par l’évêque d’Ajaccio et le vicaire général des franciscains.

Cinq ans après, Grégoire XI demanda à Léonard de Giffon, général des

franciscains, de déléguer un inquisiteur en Corse et en Sardaigne, ces

deux îles étant travaillées «de nombreuses hérésies» (24 juillet 1377;

VIDAL, p. XIII-XIV, et nº 309).

CHAPITRE V

L’INQUISITION AU XIVe SIÈCLE

SPIRITUELS, BEGHARDS ET LOLLARDS

SOMMAIRE.--Joachim de Flore.--Les _Spirituels_ de l’ordre

franciscain.--L’Inquisition contre les Spirituels et les _Fraticelli_

dans le Midi de la France.--Dans l’Empire germanique: Louis de

Bavière.--L’Inquisition contre les Béguins en France, en Espagne, en

Italie.--Les Lollards: Wicklef et Jean Huss; leurs doctrines

antisociales déchaînant les guerres sociales.--L’Inquisition contre les

Lollards et les Hussites.

A côté des Vaudois, le XIIIe siècle vit naître et se développer

plusieurs autres sectes exaltant la pauvreté et jetant le discrédit sur

l’Église coupable, à leurs yeux, d’entasser des richesses et de posséder

des principautés. Elles procédaient des écrits d’un ermite cistercien de

Calabre, Joachim de Flore, abbé de Curace, mort dans les dernières

années du XIIe siècle. Expliquant à la lumière de l’Apocalypse, la

Trinité, il apercevait une évolution historique au sein des trois

personnes divines et doublait ainsi sa théologie d’une philosophie de

l’histoire se terminant elle-même en prophétie.

L’Ancien Testament, disait-il, avait été l’œuvre du Père, qui lui-même

avait prédit l’œuvre rédemptrice du Fils. Le Nouveau Testament, œuvre du

rachat de l’humanité, était le règne du Fils; mais le Fils n’avait-il

pas prédit à son tour l’avénement de l’Esprit qui achèverait et

perfectionnerait son action, donnant ainsi au monde, après la rédemption

par le Fils, cet amour infini, et cette charité qui absorbe en elle-même

la foi et l’espérance parce que seule elle communique à l’homme la

plénitude de la divinité? Joachim de Flore décrivait les signes qui

annonceraient l’avénement prochain de cet Évangile éternel de l’Esprit

qui engloberait en lui les deux Testaments. Les générations qui le

suivirent, commentant ses écrits comme des livres saints, placèrent vers

1260 l’année où commencerait le règne de l’Esprit.

Cette théologie, tellement risquée que son auteur la soumit spontanément

au jugement du Saint-Siège, donnait naissance à une morale et à une

politique sociales. Le premier règne, celui du Père, est celui du

mariage, celui où la chair proche du péché primordial, l’emporte encore.

Le mariage qui réglemente les passions charnelles, est alors le degré le

plus élevé de la dignité humaine. C’est aussi celui de la crainte

courbant l’humanité tremblante devant le Dieu jaloux. Le règne du Fils a

porté à un haut degré la spiritualisation de l’homme; c’est l’âge de la

cléricature établie sur la continence absolue de la virginité.

L’avénement du Paraclet prédit achèvera cette œuvre de spiritualisation,

puisque le Paraclet est l’Esprit. «Les clercs ont commencé cette

sublimation des instincts mais n’ont pas renoncé à la vie active; ils

sont restés dans le monde, n’ont pas rompu complètement avec le corps.

Les moines porteront au plus haut degré, par la vie contemplative et le

renoncement absolu, l’exaltation de l’Esprit.»

Dans ces oppositions de deux Testaments, de la chair et de l’esprit et

dans l’annonce de cette victoire définitive de l’esprit, nous

retrouvons--il est vrai sans trace de manichéisme--certaines doctrines

cathares. D’autre part, ce détachement des choses matérielles, ce

renoncement absolu, les Pauvres de Lyon, les Vaudois, les prêchaient

aussi; et les prêchait aussi, vers le même temps, celui qui s’était

fiancé à dame Pauvreté, saint François d’Assise.

Aussi n’est-il pas étonnant que les visions apocalyptiques de l’abbé

calabrais aient séduit à la fois, au cours du XIIIe siècle, des

infidèles tels que les Cathares, des hérétiques tels que les Vaudois, et

des orthodoxes, prétendant le demeurer même quand il leur arriva d’être

condamnés par les papes, les franciscains.

L'Inquisition médiévale · 第 10 / 16 段