celui qui, punissant les enfants et les petits-enfants pour les fautes
de leur aïeul ou de leur père, les frappait d’incapacité ecclésiastique
et civile et de mort civile. Il faut ajouter que beaucoup en furent
relevés par des dispenses des inquisiteurs et des papes. Voici quelques
exemples de ces réhabilitations. Le 25 avril 1326, Jean XXII déclara le
dominicain Guillaume Garric apte à enseigner, prêcher, confesser, être
élu à toutes les autres fonctions comme les autres religieux de l’ordre,
bien que la mémoire de son grand-père et de sa grand-mère eût été
condamnée dans un procès posthume[28]. Semblable dispense était
accordée, le 31 juillet 1329, pour la même raison, à un dominicain de
Carcassonne, Guillaume Peyre[29]. Le 19 décembre 1330, deux frères et
leur cousin, tous trois religieux, Trinitaires à Limoux, appartenant à
la famille Embry, de cette ville, qui avait compté en son sein, au
siècle précédent, des hérétiques zélés, condamnés par l’Inquisition,
étaient de même réhabilités. Des dispenses pontificales semblables,
rendaient des laïques, descendants d’hérétiques, aptes à toutes les
charges et fonctions publiques; une d’elles était accordée, le 25 juin
1352, par l’intermédiaire de l’archevêque de Narbonne à Raymond de
Tournissan.
[28] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition de France_, 115.
[29] _Ibidem_, 140.
Il y a d’ailleurs un cas de ce genre qui est assez célèbre pour qu’il
nous dispense d’en citer encore d’autres. C’est celui du fameux légiste
Guillaume de Nogaret. Il était petit-fils d’un Cathare des environs de
Toulouse; ce qui ne l’empêcha pas d’être professeur de droit à
l’Université de Montpellier, juge mage de la sénéchaussée de Beaucaire,
membre de la Cour du roi; de faire fonction de chancelier; d’être l’âme
damnée de Philippe le Bel dans l’affaire d’Ansagni et dans le procès des
Templiers; et de posséder dans le Bas-Languedoc d’importantes
seigneuries que lui procura la faveur du roi telles que Calvisson,
Tancarlet et Marsillargues.
CHAPITRE IV
L’INQUISITION EN FRANCE ET DANS LE MONDE CHRÉTIEN AU XIIIe SIÈCLE
CATHARES ET VAUDOIS
SOMMAIRE.--L’hérésie cathare dans le Nord de la France.--Établissement
de l’Inquisition en France, en Aragon et Castille, en Italie.--Saint
Pierre martyr.--L’Inquisition dans l’Empire germanique.--Les
Vaudois; leurs doctrines, leur organisation.--L’Inquisition en
Dauphiné.--L’inquisiteur François Borrel.--L’Inquisition en Corse.
L’organisation que nous venons de décrire n’était pas spéciale à
l’Inquisition du Midi de la France; elle fut étendue à tous les
tribunaux inquisitoriaux qui, au cours du XIIIe siècle, s’établirent
dans la plupart des nations chrétiennes.
Les hérésies cathare et vaudoise n’étaient pas en effet cantonnées dans
les états du comte de Toulouse et plus particulièrement dans le pays
albigeois dont elles finirent par tirer leur nom le plus connu. Les
mesures prises contre elles par Robert le Pieux et Philippe-Auguste dans
la France du Nord, Henri II en Angleterre, Frédéric Barberousse en
Allemagne, les papes Alexandre III, Lucius III et Innocent III dans la
chrétienté tout entière nous prouvent bien que, dès le XIIe siècle, et
même avant, le néo-manichéisme et les autres hérésies plus ou moins
apparentées à lui s’étaient répandues, non seulement dans l’Occitanie,
mais aussi dans tout le monde chrétien.
Il est donc naturel que l’Église et le pouvoir civil, pour les
poursuivre partout, aient institué, dans la plupart des nations, des
tribunaux inquisitoriaux ressemblant, par leur organisation et leur
procédure, à ceux que nous venons de décrire.
De 1108 à 1125, un certain Tanchelm propageait le néo-manichéisme dans
la Nouvelle-Zélande, à Anvers et en Flandre, et à ses prédications se
joignait une action politique et sociale. «Il faisait porter devant lui
une bannière et un glaive, symboles de la puissance temporelle, et pour
prouver qu’elle lui était conférée par Dieu, il leva une armée de 3.000
hommes qui appuya ses arguments par la violence. Marchant à sa tête,
revêtu d’un manteau royal et le front ceint de la couronne, il s’empara
de force de Bruges et s’établit en maître à Anvers. Après avoir déclaré
que les églises devaient être réputées des lieux de débauche _ecclesias
Dei lupanaria esse reputandas_, il les faisait profaner par ses
partisans. Il empêchait par la force la levée des dîmes et faisait
mettre à mort quiconque lui résistait: «_resistentes sibi caedibus
saeviebat_», dit de lui le chroniqueur Sigebert de Gembloux[30].
[30] _Monumenta Germaniae historica_, VI, p. 449.
Les chroniqueurs de la fin du XIIe siècle nous montrent, sous le règne
de Philippe-Auguste, le Centre de la France mis à feu et à sang par des
hérétiques que l’on appelait Cataphryges, Arriens, Patarins et qui
ressemblaient aux Cathares et aux Albigeois du Midi. Ils saccageaient et
brûlaient les églises, infligeaient aux prêtres des traitements cruels
et sacrilèges, foulaient aux pieds les objets sacrés et les saintes
hosties. A l’appel des populations du Berry et du Limousin,
Philippe-Auguste dut diriger contre eux une expédition qui en extermina,
à Dun, plus de 7.000.
La chronique de Saint-Marien d’Auxerre marque, en 1200, dans la province
de Sens, des progrès considérables de l’hérésie néo-manichéenne,
_haeresis populicana_, qu’elle déclare la plus «puante» de toutes,
_omnium haereseon fetulentissima_. L’abbé de Saint-Martin et le doyen de
la cathédrale de Nevers qui y avaient adhéré furent déposés par le
concile de Sens. «Le cardinal Pierre de Saint-Marcel fut envoyé dans ces
pays pour la combattre; il convoqua à Paris un concile devant lequel il
cita le chevalier Evrard qui gouvernait le comté de Nevers comme dans le
Midi l’hérétique seigneur de Saissac administrait les terres de son
pupille le comte de Carcassonne et Béziers. Reconnu coupable par le
légat, Evrard fut livré au bras séculier et brûlé à Nevers. A Paris, la
place des Champeaux, près du Louvre, fut réservée, vers 1209, pour le
supplice des hérétiques.
Cette poursuite de l’hérésie, ces procès aboutissant à des condamnations
et même à des exécutions et conduits par un légat du pape, prouvent que
l’Inquisition fonctionnait déjà dans le Nord de la France avant même
qu’elle n’eût pris dans le Midi sa forme définitive.
Elle l’avait vers l’an 1232. Cette année-là, Grégoire IX nommait le
prieur des dominicains de Besançon, Gautier et son compagnon Robert
inquisiteurs du comté de Bourgogne (Franche-Comté). L’année suivante, le
13 avril 1233, il chargeait les Prêcheurs de la poursuite de l’hérésie
dans tout le royaume de France «parce que les soucis de leurs multiples
occupations permettaient à peine aux évêques de respirer.» Enfin, le 21
août 1235, il nommait inquisiteur général, _per universum regnum
Franciae_, frère Robert, surnommé _le Bougre_, parce que, avant d’entrer
dans l’ordre de Saint-Dominique, il avait été l’un de ces hérétiques
Cathares que le peuple appelait _Bulgari_ en latin et _Bougres_ en
langue vulgaire[31].
[31] FRÉDÉRICQ. _Robert le Bougre, premier inquisiteur général de
France_, p. 13.
Saint-Louis assura à l’Inquisition son concours le plus absolu. Dans sa
_Chronique rimée_, Philippe Mousket affirme que l’inquisiteur Robert le
Bougre agissait au nom du pape (_l’apostole_) et du pouvoir spirituel
(_estole_) comme au nom du roi.
Par le commant de l’apostole,
Qui li enjoint par estole,
Et par la volonté dou roi
De France ki l’en fist octroi[32].
[32] DOM BOUQUET. _Recueil des historiens de France_, XXII, p. 55.
Le Coutumier connu sous le nom d’_Établissements de Saint Louis_
constate le même accord: «Quand le juge (ecclésiastique) aurait examiné
(l’accusé), s’il trouvait qu’il fût bougre (hérétique), si le devait
envoier à la justice laïque, et la justice laïque le doit faire ardoir
(brûler).» Ce que répète un autre texte juridique important, les
_Coutumes du Beauvaisis_ de Beaumanoir: «En tel cas, doit aider la
laïque justice à Sainte Église; car quand quelqu’un est condamné comme
bougre par l’extermination de Sainte Église, Sainte Église le doit
abandonner à la laïque justice et la justice laïque le doit ardoir parce
que la justice spirituelle ne doit nul mettre à mort.»
A la fin du XIIe siècle et pendant la Croisade des Albigeois, les
souverains d’Aragon avaient été sinon les adeptes, du moins les
protecteurs de l’hérésie dans le Midi de la France. Ils étaient
apparentés aux seigneurs de Foix, de Carcassonne et de Béziers et aux
comtes de Toulouse dont nous avons montré les perpétuelles collusions
avec les Cathares et lorsque Simon de Montfort marcha contre eux, le roi
Pierre d’Aragon vint à leur secours et même mourut en combattant contre
les croisés à la bataille de Muret (1213).
Est-ce pour cette raison qu’oubliant les édits promulgués contre eux, en
1198, par ce même roi d’Aragon Pierre, les hérétiques de Languedoc
cherchèrent, après leur défaite, un asile de l’autre côté des Pyrénées?
Vers 1226, leur nombre effraya les évêques aragonais et leur roi Jayme.
Pour arrêter cette invasion de l’hérésie, ce dernier remit en vigueur
les édits de 1198 contre «les hérétiques, leurs hôtes, leurs fauteurs et
défenseurs». Quelques années plus tard, il établit l’Inquisition dans
son royaume.
Sur les conseils de son confesseur, le dominicain Raymond de Pennafort,
il demanda à Grégoire IX de lui envoyer des inquisiteurs et par une
bulle du 26 mai 1232, le pape chargea l’archevêque de Tarragone de
faire, avec l’aide des Prêcheurs, une inquisition générale en Aragon et
en Catalogne. L’année suivante, Jayme publia contre l’hérésie un code de
répression reproduisant celui que le cardinal Romain de Saint-Ange avait
promulgué à Toulouse, au lendemain du traité de Paris. Enfin en 1235,
Grégoire IX lui envoya tout un traité de procédure inquisitoriale
qu’avait rédigé Raymond de Pennafort, devenu pénitencier et canoniste du
Saint-Siège. Dès lors, l’Inquisition était établie en Aragon, aux mains
des dominicains et des franciscains et son action s’étendait sur la
Navarre.
En même temps, le roi saint Ferdinand de Castille, cousin de saint
Louis, l’organisait dans ses états. Le _Fuero real_ promulgué par son
successeur Alphonse X le Sage, en 1255, et les _Siete partidas_ de 1265
reproduisaient les prescriptions qu’avait édictées Grégoire IX contre
l’hérésie et que le pape Boniface VIII devait plus tard inscrire dans sa
collection canonique, le Sexte.
Dès le XIe siècle, la Lombardie avait été un actif foyer d’hérésie. Vers
1040, un certain Girard prêchait aux habitants de Monteforte, près de
Milan, des doctrines qui se rapprochaient du manichéisme par leur
condamnation radicale du mariage et de la famille. L’archevêque de
Milan, Héribert ayant fait aux gens de Monteforte une guerre
victorieuse, emmena Girard prisonnier ainsi que plusieurs de ses
adeptes. Il aurait voulu leur sauver la vie pour les amener ensuite à se
convertir; mais le peuple ne l’entendit pas ainsi. Il éleva un bûcher en
face d’une croix, imposant aux hérétiques de choisir entre la mort par
le bûcher ou l’abjuration devant la croix. N’ayant pas voulu abjurer,
ils furent tous brûlés malgré l’archevêque.
Le feu ne consuma pas l’hérésie; au XIIe siècle, elle avait fait des
progrès considérables; sous le nom de Patarins, les néo-manichéens
étaient nombreux dans toute l’Italie du Nord. Vers le même temps, les
prédications d’un caractère à la fois politique et théologique d’Arnaud
de Brescia déchaînaient la révolution à Rome et des troubles dans une
grande partie de l’Italie. «Les clercs qui ont des propriétés, les
évêques qui tiennent des régales, les moines qui possèdent des biens ne
sauraient être sauvés. Tous ces biens appartiennent au prince et le
prince n’en peut disposer qu’en faveur des laïques.» En parlant ainsi,
Arnaud appelait les princes à la curée des biens ecclésiastiques et à la
révolte tous les sujets de seigneuries ecclésiastiques, à commencer par
celle du pape. A Brescia même, l’évêque fut dépouillé de ses biens et
chassé par les Arnaldistes; et en 1146, le peuple romain, s’insurgeant à
l’appel d’Arnaud, chassa Eugène III et proclama la République sous la
suprématie de l’empereur allemand.
Attirée par les doctrines politiques de cet agitateur, dans la plupart
des villes italiennes, la bourgeoisie gibeline, anti-papale et
impérialiste favorisa Patarins et Cathares, comme le faisaient en
Languedoc les seigneurs, et en se développant de plus en plus, l’hérésie
devint un grave danger social. Un auteur du XIIIe siècle, Étienne de
Bourbon, déclare que, de son temps, il y avait à Milan au moins dix-sept
sectes hérétiques. Vers le milieu du XIIIe siècle, l’un des militants de
l’orthodoxie catholique énumérait les différentes églises cathares des
Marches et de la Lombardie.
Dans son _Histoire de l’Inquisition_, à tendances hostiles au
catholicisme, Lea fait remarquer que les forces cathares et gibelines
coalisées déchaînaient, en de nombreux pays, la guerre civile et
sociale. En 1204, elles soulevaient Plaisance contre l’évêque qui était
exilé avec son clergé. Ces derniers s’étant réfugiés à Crémone, la haine
des sectaires les y poursuivit: elle souleva contre eux les Patarins qui
expulsèrent, avec les réfugiés de Plaisance, l’évêque de Crémone et
nombre de ses partisans. Ce ne fut qu’en 1207 que les catholiques de
Plaisance purent rentrer dans leur cité et rétablir leur culte.
Les hérétiques étaient si puissants que certains pessimistes annonçaient
que l’Église finirait par périr sous leurs coups. Dans son commentaire
de l’Apocalypse, Joachim de Flore voyait dans les hérétiques les
sauterelles armées du venin des scorpions surgissant, au son de la
cinquième trompette, du fond de l’abîme. Il trouvait inutile toute
résistance contre eux, surtout depuis qu’en 1195, ils étaient entrés en
négociations avec les Sarrasins.
La puissance et le fanatisme de ces hérétiques italiens furent encore
renforcés lorsque, vaincus chez eux par la Croisade de Simon de
Montfort, les Albigeois vinrent se réfugier en masse dans l’Italie du
Nord, tout en gardant des relations occultes avec ceux de leurs frères
qui étaient demeurés dans leurs pays. Un complot permanent contre
l’Église unissait les hérétiques d’Italie et ceux du Midi de la France.
Rien de plus suggestif, à ce sujet, que les réponses que fit, vers 1277,
aux inquisiteurs, un de leurs prisonniers, Pierre de Beauville,
d’Avignonet. Au lendemain du meurtre des Inquisiteurs toulousains, tués
à Avignonet par des hérétiques cathares, avec la complicité probable du
comte de Toulouse Raymond VII, Pierre de Beauville, se sachant suspect,
se réfugia en Lombardie sur le conseil d’un serviteur du comte de
Toulouse. Il alla à Cuneo où il demeura sept ans; il fréquentait un
atelier de corroyeurs que dirigeaient ouvertement un Toulousain réfugié
Arnaud Poirier de _Burgueto-Novo_, et sa femme Béatrice, tous deux
Croyants. Il y rencontra d’autres réfugiés Raymond de Baux, qui était
venu de Toulouse, et Raymond Imbert de Moissac. Dans la ville, il trouva
un drapier de Toulouse, Arnaud de Frezonis, Barthélemy Boyer, de la rue
des Avocats de Toulouse, et beaucoup d’autres hérétiques du Lauraguais
et du Carcassès.
Après ce séjour de sept ans à Cuneo, il passa à Plaisance où il vécut
cinq ans avec des réfugiés de Saint-Paul Cadajous, puis à Crémone, où
résidaient l’évêque des hérétiques de Toulouse et des réfugiés de Lanta,
Goderville, Dreuille, Issel, Fanjeaux, Saint-Martin-la-Lande et
Toulouse. Il se transporta ensuite à Pavie où il vécut 14 ans, y
rencontrant aussi de nombreux réfugiés du Midi de la France et avec eux,
un diacre des hérétiques de Catalogne, Philippe. Après un séjour à
Alexandrie, à San-Quirico, près de Gênes, et en d’autres lieux, il eut
sans doute la nostalgie de la patrie qu’il avait quittée quarante ans
auparavant; il revint à Avignon mais pour se faire prendre par
l’Inquisition. Au cours de l’interrogatoire où il raconta son odyssée,
il donna les noms d’au moins cent languedociens hérétiques, réfugiés en
Italie, avec lesquels il s’était trouvé en rapports personnels[33]. Ce
mouvement d’émigration se continua pendant tout le XIIIe siècle; car la
collection Doat nous donne des récits de voyages semblables à celui que
nous venons de résumer et datés de 1271 et 1277.
[33] Bibliothèque nationale, fonds Doat XXV fº 297 et suiv.
Dans ces régions où l’hérésie, ayant le plus souvent la faveur des
pouvoirs publics, se pratiquait publiquement et même lançait de
violentes attaques contre les catholiques, on s’explique la forte
organisation qui fut donnée par l’Église à l’Inquisition; entre elle et
les hérétiques ce fut une guerre à mort. Dès 1224, le pape Honorius III
confia aux évêques de Brescia, de Modène et de Rimini le soin
d’organiser la poursuite de l’hérésie. En 1228, Geoffroi, cardinal de
Saint-Marc et légat du Saint-Siège en Lombardie, rendait obligatoires
les lois qui ordonnaient la mise à mort par l’autorité civile des
hérétiques que le tribunal ecclésiastique livrait au bras séculier. En
Italie, comme ailleurs, Grégoire IX confiait la direction de
l’Inquisition aux Prêcheurs et aux Mineurs; il nommait, en 1232,
Albéric, inquisiteur de Lombardie; en 1233, Pierre de Vérone,
inquisiteur de Milan et inquisiteurs de Florence, Aldobrandino
Cavalcante, en 1231, et Ruggiero Calcagni en 1244; ils étaient tous
dominicains.
Ces inquisiteurs furent munis de pouvoirs étendus; outre ceux qu’ils
reçurent du pape, comme leurs collègues des autres pays, ils furent
soutenus par la législation très sévère qu’édicta contre les hérétiques
l’empereur Frédéric II. Coup sur coup, furent promulgués, en 1231 et
1232, une loi impériale qui rendait exécutoire en Italie, comme en
Allemagne, les mesures prises à Toulouse, en 1229, par le cardinal de
Saint-Ange; un édit publié à Amalfi déclarant l’hérésie crime de
lèse-majesté, ce qui comportait la peine de mort; enfin l’ordonnance de
Ravenne qui étendait à tout l’empire l’édit d’Amalfi.
Plusieurs principautés et républiques municipales de l’Italie édictèrent
aussi des lois particulières contre l’hérésie, et veillèrent à
l’exécution de celles du Saint-Siège et de l’Empire. C’est ce que fit, à
Rome, en 1231, le sénateur Annibaldi, gouverneur de la commune sous
l’autorité du pape.
Rigoureuse, l’Inquisition fut combattue avec la dernière violence par
l’hérésie puissamment organisée et disposant, comme nous l’avons vu, de
forces considérables dans les masses populaires et la riche bourgeoisie
gibeline et de la faveur de nombreux seigneurs. L’un des tyrans les plus
redoutés de l’Italie, Ezzelin de Romano (mort en 1259) est présenté par
les chroniqueurs de son temps comme un ennemi acharné de l’Église et un
protecteur des Cathares: «_inimicus ecclesiae, haereticorum refugium; a
fide catholica penitus alienus, ob hoc sicut perfidus haereticus ab
ecclesia damnatus_.» Or il possédait Vérone, Padoue, Vicence, Trévise,
Feltre, Trente et Brescia.
La position des inquisiteurs fut souvent critique et les Prêcheurs
payèrent parfois fort cher la mission qu’ils avaient spécialement reçue
de poursuivre l’hérésie. L’un d’eux, Pierre de Vérone, fut assassiné
comme le furent vers le même temps, sur les terres du comte de Toulouse,
les inquisiteurs d’Avignonet; il fut aussitôt canonisé et l’Église
l’honore sous le nom de Saint Pierre martyr.
En 1279, l’Inquisition avait fait plusieurs exécutions à Parme; la femme
de l’aubergiste Ubertino Bianco, Tedesca, avait été brûlée, en même
temps qu’une grande dame dont elle avait été la servante, Oliva de
Fredulfi. Le menu peuple (_popolani_) qui était, sans doute, attaché à
l’aubergiste, envahit le couvent dominicain où résidait l’inquisiteur,
le saccagea, mit à mort un vieux frère, Jacques Ferrari, et à mal
plusieurs autres. Les Prêcheurs durent quitter la ville sur laquelle le
Pape lança l’interdit; ils n’y rentrèrent que huit ans plus tard (1287),
après de longues négociations[34].
[34] MURATORI. _Rerum italicarum scriptores_, IX, 9, p. 35 (_Chronicon
Parmense_).
Pour contrebalancer la force hérétique capable de provoquer de pareils
soulèvements, l’Inquisition organisa des sociétés politiques et
religieuses décidées à défendre à main armée l’orthodoxie. A Plaisance,
entre 1260 et 1270, un de ces groupements, la société du Saint-Esprit,
avait pour siège la maison de l’Inquisition, preuve évidente des
relations étroites qu’il entretenait avec elle. Dans cette même ville et
dans les environs se créa la Compagnie de la Croix pour tenir tête au
chef du parti gibelin, Uberto Pelavicino, fauteur d’hérésie. Vers 1240,
les dominicains de Bologne fondèrent, dans cette ville, la Société de
Sainte-Marie et de Saint-Dominique contre les Patarins et les Sodomites.
A Milan, l’inquisiteur Pierre de Vérone avait créé la Société des
défenseurs de la foi dont Grégoire IX faisait un bel éloge en 1234. Le
même pape louait de même les Frères de la Milice de Jésus-Christ de
Parme et, comme il le faisait dans une lettre adressée à Jourdain de
Saxe, général des dominicains, on peut supposer que les inquisiteurs
dominicains n’étaient étrangers ni à la création ni à la marche de cette
société. En 1261, se fondait une ligue catholique entre plusieurs
seigneurs de Bologne, de Parme et de Reggio; c’était le membre d’une
famille entièrement dévouée aux dominicains depuis quarante ans,
Lotteringo d’Andaló, qui en avait pris l’initiative.
Avec de tels appuis les Inquisiteurs purent poursuivre leur œuvre
difficile. En 1273, ils osèrent s’attaquer à l’une des citadelles de
l’hérésie, Sermione, près de Vérone. Là résidait un évêque cathare,
Laurent, entouré d’un grand nombre de réfugiés de Bourgogne, de France
et de Piémont. L’Inquisiteur, frère Tinnidio, évêque de Vérone,
s’appuyant sur le podestat de la ville Andaló degli Andaló, fit arrêter
un hérétique de Sermione qui lui échappa, ce qui amena une grande
effervescence dans le pays. Il organisa contre Sermione une expédition
militaire qui fut conduite par Albert della Scala, chef de l’illustre
famille véronaise des Scaliger, et à laquelle il prit part en personne
avec son auxiliaire dans l’œuvre de l’Inquisition, fra Filippo
Bonaccorsi. La guerre se termina par la défaite des hérétiques; 200
d’entre eux furent brûlés le 13 février 1278, dans les Arènes de Vérone.
Ce fut l’une des plus cruelles exécutions de l’Inquisition italienne.
Il est probable que d’autres interventions armées contre le repaire
hérétique de Sermione durent se produire dans la suite; car le 27 juin
1289--onze ans après--le pape Nicolas IV félicitait les Scaliger de la
conquête de Sermione[35].
[35] CIPOLLA. _Nuove notizie sugli eretici Veronesi_ (1273-1310), p.
9.
Les hérétiques étaient puissants, même dans les États de l’Église et
l’Inquisition dut les y poursuivre. A Orvieto, par exemple, ils avaient
à leur tête Tosti; dès 1249, l’inquisiteur Roger condamnait comme
hérétiques Christophe et Barthélemy de Ranuccio, membres de cette
famille. Vingt ans plus tard, leurs descendants furent l’objet d’une
semblable condamnation; leurs demeures et les tours qui les défendaient
furent rasées à la suite d’une série de sentences des 14, 20 et 30 mai,
des 20 et 26 juillet, du 13 août, enfin du 22 janvier 1269, rendues par
les inquisiteurs dominicains contre Ranuccio, Christophe, Rainier de
Stradigittostesso, Rainier di Bartolomeo, et plusieurs de leurs cousins
dont une femme, donna Tafura de Tosti[36].
[36] Le texte de ces condamnations a été publié par THEINER. _Codex
diplomaticus Sanctae Sedis._
Les inquisiteurs surveillaient les allées et venues des réfugiés qui
leur étaient signalés des pays d’où ils venaient. Vers 1264, un certain
Raymond Baussan, originaire de Laurac (près Castelnaudary), se rendit de
Plaisance, où il avait d’abord émigré, dans les Pouilles «_in quadam
bastida que vocatur Lagarda-Lombart_.» Il y vit l’évêque des hérétiques
de Toulouse qui l’invita à dîner; il descendit chez deux Cathares qu’il
«adora», Pons Boyer de Saint-Rome, diocèse de Toulouse, et Raymond
d’Andorre, et il s’y rencontra avec d’autres réfugiés de la région de
Toulouse, en particulier Guiraud Unaud et Mathieu de Cerveria. Mais le
roi Manfred les chassa, à la demande des inquisiteurs de Toulouse et du
roi d’Aragon qui lui avaient dénoncé leur hérésie et leur présence[37].
[37] DOELLINGER. _Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters_,
tome II.