pour arrêter les progrès de l’hérésie et encore moins reconquérir sur
elle le terrain perdu. Aussi, au cours du XIIe siècle, les papes
avaient-ils fait appel au clergé du Nord de la France et surtout à
l’ordre de Citeaux. A la demande du pape, saint Bernard était venu
prêcher contre les hérétiques; ni son éloquence, ni l’ardeur de son zèle
apostolique, n’avaient réussi; on l’avait tourné en dérision. En 1177,
Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone dirigea une mission dans les états
du comte de Toulouse; elle n’obtint aucun résultat appréciable. En 1181,
Henri, abbé de Clairvaux, fit une nouvelle tournée accompagnée de
mesures de répression puisqu’il déposa l’archevêque de Narbonne, Pierre
d’Arsac. Il réunit plusieurs conciles pour réformer l’Église occitane et
il s’empara de la ville de Lavaur qui était un repaire d’hérétiques.
Malgré ces actes d’énergie, le Catharisme continua à faire de tels
progrès que, dès l’année même de son avènement, Innocent III s’en
préoccupa. Il organisa une troisième mission cistercienne à la tête de
laquelle il mit deux religieux; l’un d’eux, Raynier, étant tombé malade,
fut remplacé par l’archidiacre de Maguelonne, Pierre de Castelnau, qui
fit aussitôt profession dans l’ordre de Citeaux et devint moine de
l’abbaye de Fontfroide près de Narbonne.
Munis de pleins pouvoirs par le Saint-Siège, ces nouveaux légats
mêlèrent la répression à la persuasion. Ils firent des enquêtes ou
inquisitions sur les hérétiques et leurs menées, exigeant, sans
l’obtenir, leur répression du pouvoir séculier, qui le plus souvent,
était gagné lui-même à l’hérésie; ils menaçaient les endurcis de
sentences d’excommunication et de confiscation de leurs biens.
En même temps, ils multipliaient les prédications et engageaient même
avec les Parfaits des conférences contradictoires; dans l’une d’elles
qui eut lieu, en 1204, à Carcassonne, Pierre de Castelnau et Raoul, son
collègue, se mesurèrent avec l’évêque cathare, Bernard de Simorre. Peine
perdue! en 1204, Pierre de Castelnau était tellement découragé qu’il
demandait au pape Innocent III, sans l’obtenir, d’être relevé de ses
fonctions.
Ce fut alors que traversant le Languedoc, Diégo, évêque d’Osma, et le
sous-prieur de son chapitre, Dominique de Gusman, voyant le désarroi des
prédicateurs cisterciens et la puissance de l’hérésie, abandonnèrent
leurs projets de voyage pour se consacrer à leur tour à la lutte contre
l’hérésie.
Pour gagner les âmes égarées ils employèrent deux moyens. Ils essayèrent
de rivaliser d’austérité avec les Parfaits: renvoyant ses équipages en
Espagne, Diégo, accompagné de Dominique, parcourut les campagnes, pieds
nus, revêtu d’une robe de bure, sans argent, faisant contraste avec la
magnificence des légats cisterciens. En même temps, ils multipliaient
les prédications et les conférences contradictoires dans des réunions
qui étaient présidées par un bureau mixte et se terminaient par le vote
d’ordres du jour, comme nos modernes meetings.
Plusieurs de ces controverses furent brillantes. A Servian, près de
Béziers, la réplique fut donnée à saint Dominique et à Diégo par un
prêtre apostat, Thierry, et la discussion se prolongea pendant huit
jours. De là les missionnaires allèrent à Béziers où les conférences
contradictoires se poursuivirent quinze jours. Il en fut de même à
Montréal où les plus illustres cathares, au nombre desquels était
Guilabert de Castres, argumentèrent contre Diégo et Dominique.
Ces missions avaient les résultats les plus différents. A Verfeil,
l’obstination hérétique fut telle que Diégo contre ce bourg renouvela la
malédiction que lui avait déjà lancée, à la suite de son échec, saint
Bernard: «Verfeil (_Viridefolium_, feuille verte), que le seigneur te
dessèche!» A Montréal, au contraire, saint Dominique semble avoir eu
l’avantage: les arbitres qui appartenaient au clan hérétique, refusèrent
de mettre aux voix l’ordre du jour et 150 conversions au catholicisme
suivirent la réunion (1206). Une grande controverse eut lieu, l’année
suivante, à Pamiers, entre les catholiques et les Vaudois ayant à leur
tête Durand de Huesca. Le président de la réunion était du parti
hérétique; non seulement il se convertit avec ses compagnons vaudois,
mais encore il forma avec eux la pieuse association des Pauvres
catholiques qui faisaient vœu de mendier leur pain, de pratiquer la
charité et de prêcher les hérétiques.
Le succès partiel de ces prédications excita la colère des Cathares qui,
assurés de la complicité des seigneurs, multiplièrent leurs attentats
contre l’Église. Aussi à plusieurs reprises, Innocent III fit-il appel
au roi de France, Philippe-Auguste, et à ses barons du Nord pour obtenir
leur protection en faveur des catholiques du Midi de la France. Le 8 mai
1204, il leur demandait de mettre leur puissance à la disposition des
légats; le 7 février 1205, il se faisait encore plus pressant: il
écrivait à Philippe-Auguste et à son fils aîné, le prince Louis: «En
vertu du pouvoir que vous avez reçu d’en haut, contraignez les comtes et
les barons du Midi à confisquer les biens des hérétiques et usez d’une
semblable peine envers ceux de ces seigneurs qui refuseront de les
chasser de leurs terres.»
Comptant sur l’appui que le pape demandait ainsi au roi de France,
Pierre de Castelnau reprenait courage et poursuivait énergiquement la
lutte contre l’hérésie. Excommunié une première fois, à cause de la
faveur qu’il accordait aux Cathares, le comte de Toulouse avait été
absous en 1198 sur la promesse qu’il avait faite de les poursuivre; il
ne tint nullement sa promesse. A la fin de 1204, Pierre de Castelnau la
lui rappela, le mettant en demeure de proscrire les hérétiques et de
confisquer leurs biens. Raymond VI le promit; il laissa déposer par le
légat l’évêque de Toulouse, mais il ne fit rien lui-même. Le légat
négocia la paix entre plusieurs seigneurs, les réunit ensuite dans une
ligue contre l’hérésie, et demanda au comte Raymond de s’unir à eux.
Raymond VI refusa et Pierre retourna contre lui la ligue nouvellement
formée. Enfin il lança contre lui une sentence solennelle
d’excommunication qui fut aussitôt confirmée par le Pape. «Si cette
punition ne vous fait pas rentrer en vous-même, écrivait Innocent III à
Raymond VI, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s’élever
contre vous comme contre un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de
l’Église, avec permission à chacun de retenir toutes les terres dont il
pourra s’emparer sur vous afin que le pays ne soit plus infecté
d’hérésie sous votre domination.»
Devant ces menaces, Raymond VI se soumit et obtint la levée de
l’excommunication; mais éclairé par Pierre de Castelnau, le Pape n’avait
aucune confiance dans le comte de Toulouse et de même que pour suppléer
le clergé du Midi, le Saint-Siège avait fait appel aux Cisterciens, de
même il confia au roi de France et à ses barons la défense de
l’orthodoxie que déclinaient le comte de Toulouse et les seigneurs du
Midi. «Par une bulle datée du 17 novembre 1207, il invita
Philippe-Auguste à venir dans le comté de Toulouse combattre les
hérétiques et y rétablir l’orthodoxie; à lui et à tous ceux qui
prendraient part à cette expédition, Innocent III accordait les mêmes
indulgences qu’aux croisés partant pour la Terre Sainte. Des bulles
analogues étaient adressées aux comtes, barons, chevaliers et en général
à tous les chrétiens du royaume de France, aux comtesses de Troyes, de
Vermandois et de Blois, au duc de Bourgogne, aux comtes de Nevers et de
Dreux et à Guillaume de Dampierre.
C’était la Croisade contre les Albigeois prêchée par le Pape à toute la
France du Nord.
Retenu par sa guerre avec l’Angleterre, Philippe-Auguste répondit
froidement à cet appel si solennel; il mettait comme condition préalable
à son intervention dans le Midi la conclusion d’une trêve avec
l’Angleterre garantie par le Saint-Siège et une aide pécuniaire du
clergé; encore ne voulait-il s’engager que pour un an.
Au milieu de ces hésitations survint un événement imprévu qui précipita
les événements: le 15 janvier 1208, au moment où il allait passer le
Rhône après avoir eu, la veille, à Saint-Gilles, un entretien orageux
avec le comte de Toulouse, le légat apostolique Pierre de Castelnau
était assommé par un inconnu et aussitôt l’opinion publique désigna
Raymond VI comme l’instigateur de ce crime: le meurtrier était de fait
un de ses familiers. Ce fut aussi le sentiment de l’abbé de Citeaux et
du Pape.
«A la nouvelle de cet assassinat, Innocent III manifesta la plus grande
colère.» De l’affliction qu’il en eut, dit la _Chanson de la Croisade_,
il tint la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle et
saint Pierre de Rome.» Dès le 10 mars 1208, il envoya une lettre
circulaire aux archevêques de Narbonne, d’Arles, d’Embrun, d’Aix, de
Vienne et à leurs suffragants. Après avoir fait l’éloge de Pierre de
Castelnau et décrit sa mort, il leur faisait un pressant devoir de
poursuivre l’hérésie qui avait armé le bras du meurtrier. Quant au comte
de Toulouse, il le désignait comme le complice de l’assassin et il
l’excommuniait en déliant de leurs serments «tous ceux qui lui avaient
promis fidélité, société ou alliance»; il ordonnait à tout chrétien «de
poursuivre sa personne et d’occuper ses domaines, sauf le droit du
seigneur principal.» Les évêques devaient prêter leur concours le plus
absolu aux deux légats Arnaud, abbé de Citeaux et Navarre, évêque de
Couserans. Le pape ordonna en même temps à l’archevêque de Tours de
ménager une trêve entre les rois de France et d’Angleterre, puis de se
joindre aux évêques de Nevers et de Paris pour prêcher la Croisade dans
les terres de Philippe-Auguste et de ses vassaux.
Aucune de ces mesures ne put faire sortir le roi de France de sa
prudente réserve; il se contenta, malgré toutes les instances du
Saint-Siège, de permettre à ses barons de se croiser et c’est ainsi
qu’en 1209, l’armée de la Croisade s’organisa sans l’intervention de
Philippe-Auguste.
Elle se composait d’un grand nombre de seigneurs, de prélats et de
paysans. «L’ost, dit la _Chanson de la Croisade_, fut merveilleuse:
vingt mille chevaliers armés de toutes pièces, plus de deux cent mille
vilains et paysans, sans compter clercs et bourgeois.» Pierre, abbé de
Vaux-Cernay qui prit part à l’expédition avec les autres abbés
cisterciens, réduit ces chiffres: il ne comptait que 50.000 hommes dans
l’armée quand elle arriva sous les murs de Carcassonne.
Nous n’avons pas à raconter avec ses péripéties la Croisade des
Albigeois, marquée tantôt par la victoire des armées du Nord, tantôt par
des retours de fortune en faveur des seigneurs du Midi. La bataille de
Muret dans laquelle fut tué le principal allié des Albigeois, le roi
Pierre d’Aragon, sembla assurer la victoire définitive du chef des
armées du Nord, Simon de Montfort, sur Raymond VI et ses troupes
méridionales; mais, cinq ans après, la mort de Simon sous les murs de
Toulouse remettait tout en question puisque le commandement de la
Croisade tombait aux mains du fils de Simon, Amaury, tout à fait
inférieur à son père par l’intelligence et le caractère. En moins d’un
an Raymond VI, aidé par la jeunesse entreprenante de son fils, reprenait
une grande partie du terrain perdu.
La Croisade semblait compromise; ce fut le moment que Philippe-Auguste
choisit pour en saisir la direction afin d’en recueillir les fruits. Son
fils Louis prit le commandement des troupes d’Amaury désemparées et à la
suite de plusieurs campagnes qu’il poursuivit pendant son règne éphémère
de trois ans (1223-1226), il prépara la victoire finale qui fut obtenue
grâce à l’habileté diplomatique de sa femme Blanche de Castille, sous la
minorité de son fils Louis IX. En 1229, Raymond VII, comte de Toulouse,
demanda la paix qui fut signée définitivement à Paris en 1229.
Par ce traité, Raymond VII cédait au roi de France le bas Languedoc, qui
forma les sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire; il ne gardait
pour lui que le Toulousain, l’Agenais, la Rouergue et une partie de
l’Albigeois. Il donnait à un frère de Louis IX, Alphonse de Poitiers, sa
fille unique Jeanne en mariage et par elle la succession éventuelle des
domaines qu’il conservait.
Le cardinal légat Romain de Saint-Ange, négociateur du traité, fit
insérer dans le texte des clauses concernant la répression de l’hérésie.
Raymond VII s’engageait à faire ce que son père Raymond VI avait refusé
avant la Croisade, à poursuivre les hérétiques et à les exterminer,
c’est-à-dire à les expulser de ses terres après leur avoir confisqué
leurs biens.
Pour agir ainsi, il fallait les rechercher avec d’autant plus de soin
que ne pouvant plus compter sur la faveur des princes, ils allaient
désormais se cacher en donnant à leur secte le caractère d’une société
secrète.
Cette recherche (_inquisitio_) des hérétiques en vue de leur procès et
de leur extermination fut l’_Inquisition_.
A vrai dire elle n’était pas une nouveauté.
Nous avons vu plus haut que, dès les origines même du christianisme, les
princes, empereurs romains et byzantins, rois de France, avaient édicté
des mesures sévères pour réprimer et punir l’hérésie à cause de ses
doctrines anarchiques et antisociales. Les papes du XIIe siècle
n’avaient fait que marcher sur leurs traces, lorsqu’ils avaient publié
des ordonnances contre les hérétiques de plus en plus dangereux et
ordonné aux souverains de les exécuter.
Dès 1139, le concile œcuménique de Latran présidé par Innocent III,
s’exprimait ainsi dans son canon 23: «Les hérétiques qui rejettent le
sacrement du corps et du sang du Seigneur, le baptême des enfants, le
sacerdoce et les autres ordres, condamnent le mariage, sont expulsés de
l’Église de Dieu; nous les condamnons et nous ordonnons au pouvoir civil
de les réprimer». Le concile de Reims qui se tint en 1148 sous la
présidence du pape Eugène III, effrayé des progrès des Cathares dans le
Midi de la France, renouvela ces sentences: «Personne, disait-il, ne
devait défendre ou protéger les Cathares; aucun seigneur ne devait les
accepter sur ses terres sous peine d’anathème et d’interdit.»
Effrayés, comme l’avait été Robert le Pieux, par le caractère antisocial
et anarchiste des doctrines et des organisations hérétiques, les princes
sollicitaient de l’Église de semblables décrets et l’inclinaient vers la
rigueur. Rien n’est plus curieux à ce propos que la discussion qui
s’engagea, en 1162, entre le roi de France Louis VII et le pape
Alexandre III.
Le frère du roi, Henri, archevêque de Reims, inquiet du progrès des
Cathares, s’apprêtait à les poursuivre lorsque ceux-ci firent appel au
Saint-Siège. Alexandre III répondit à leur attente en recommandant ainsi
la douceur envers eux à l’archevêque et au comte de Flandre. «Mieux vaut
absoudre les coupables que de s’attaquer par une excessive sévérité à la
vie d’innocents... l’indulgence sied mieux aux gens d’Église que la
dureté.» Et il appuyait son conseil sur ce texte de l’Écriture: «_Noli
nimium esse justus._»
Louis VII, à qui l’archevêque dut communiquer cette lettre, répondit au
Pape pour plaider contre sa mansuétude la cause de la rigueur: «Notre
frère l’archevêque de Reims, lui dit-il, parcourant dernièrement la
Flandre, y a trouvé des hommes égarés par les plus funestes doctrines,
adeptes de l’hérésie des Manichéens; l’observation a prouvé qu’ils sont
beaucoup plus mauvais qu’ils ne le paraissent. Si leur secte continue à
se développer, ce sera un grand mal pour la foi... Que votre sagesse
donne une attention toute particulière à cette peste et la supprime
avant qu’elle puisse grandir. Je vous en supplie pour l’honneur de la
foi chrétienne, donnez toute liberté dans cette affaire à l’archevêque;
il détruira ceux qui s’élèvent ainsi contre Dieu: sa juste sévérité sera
louée par tous ceux qui, dans ce pays, sont animés d’une vraie piété. Si
vous agissiez autrement, les murmures ne s’apaiseraient pas facilement
et vous déchaîneriez contre l’Église romaine les violents reproches de
l’opinion.»
Le pape qui chassé de Rome, s’était réfugié dans les états de Louis VII,
s’inclina devant ses représentations; il convoqua à Tours un concile qui
réunit 12 cardinaux, 124 évêques, 314 abbés et une foule considérable et
il prit des mesures énergiques contre «l’hérésie manichéenne qui, comme
un chancre, s’était étendue à travers toute la Gascogne et dans d’autres
provinces.» Tous les évêques et tous les prêtres avaient ordre de
surveiller les hérétiques, de les faire chasser du pays où on les
découvrirait, de surprendre leurs assemblées secrètes et de les faire
condamner par les princes à la prison et à la confiscation de leurs
biens.
Le roi d’Angleterre se montrait aussi rigoureux contre les hérétiques
que le roi de France. Traqués en Flandre, en 1163, ceux-ci s’étaient
réfugiés en Grande-Bretagne. Henri II les fit arrêter, marquer d’un fer
rouge au front et exposer, ainsi défigurés, devant le peuple. C’est
ainsi, nous dit le chroniqueur Guillaume de Newbridge, qu’il préserva
totalement le royaume de la peste de l’hérésie. Les Assises de Clarendon
rédigées par Henri II défendaient «de recevoir chez soi des hérétiques
sous peine de voir sa maison détruite.» C’était l’extermination complète
et radicale de l’hérésie et comme le fait remarquer Lea, dans son
_Histoire de l’Inquisition_, elle était ordonnée par une loi
exclusivement civile, poursuivie par des officiers laïques et une
juridiction séculière, au nom d’un prince excommunié par l’Église à
cause du soin qu’il prenait de la soumettre au pouvoir laïque.
Lorsqu’ils eurent signé la paix entre eux, Louis VII et Henri II
entraînèrent le pape dans une action encore plus énergique. C’est sur
leurs instances qu’Alexandre III, envoya en 1179, dans le Midi de la
France la mission du cardinal de Saint-Chrysogone. «Henri II, dit le
chroniqueur Benoît de Peterborough (1178), ne voulut pas passer la mer
et rentrer en Angleterre avant de s’être entendu avec le roi de France
pour envoyer de concert avec lui, dans le comté de Toulouse, des hommes
d’Église et des laïques qui ramèneraient les hérétiques à la vraie foi
par des prédications ou les réduiraient par les armes.»
Alexandre répondait à leurs vœux lorsque, rentré dans Rome, il
convoquait le concile de Latran et devant les évêques qui le
composaient, tout en rappelant que le clergé avait horreur des
répressions sanglantes (_cruentas effugiunt ultiones_), il invitait les
puissances séculières à édicter des sanctions pénales «contre les
Cathares, les _Publicani_ et les _Patareni_, qui en Gascogne, dans
l’Albigeois et le comté de Toulouse, ne se contentaient pas de professer
leur erreur en secret, mais la manifestaient publiquement.» Il déclarait
anathème leurs protecteurs, quiconque les recevrait sur ses terres ou
commercerait avec eux; il appelait les princes et le peuple aux armes
contre eux. Une indulgence de deux ans était accordée à tous les
chrétiens qui répondraient à cet appel; pendant leur séjour à l’armée
sainte, leurs droits et leurs biens seraient sous la sauvegarde spéciale
des évêques.
Cette décrétale d’Alexandre III proclamait, pour la première fois, la
guerre sainte, la Croisade, contre les hérétiques.
Dès les débuts de son règne, Philippe-Auguste se montra aussi rigoureux
contre l’hérésie que son père Louis VII. Dans sa _Philippide_, Guillaume
Le Breton le félicite d’avoir poursuivi énergiquement ces êtres
malfaisants «que le peuple appelle _Popelicani_, qui réprouvent le
bonheur conjugal, déclarent défendre l’usage de la viande et répandent
plusieurs autres superstitions.» Le roi les a fait sortir de leurs
cachettes et après les avoir fait juger par ses tribunaux, les a
«envoyés au bûcher, pour que le feu matériel leur soit un avant-goût des
flammes de l’enfer». Ainsi, dit toujours Guillaume Le Breton, le royaume
a été totalement purgé de l’hérésie et nul ne peut y vivre s’il
n’accepte pas tous les dogmes de la foi catholique ou s’il nie les
sacrements.
Si un prince fut hostile à l’Église, ce fut Frédéric Barberousse,
empereur d’Allemagne, qui suscita contre les Papes des antipapes, chassa
par les armes le Souverain Pontife de Rome et le força à vivre plusieurs
années en exil, se moqua des excommunications, fomenta des schismes et
tenta d’asservir entièrement le clergé au pouvoir civil. Il fut, comme
Henri II, Louis VII et Philippe-Auguste, un pourchasseur de l’hérésie.
Ce fut lui qui, à l’assemblée de Vérone de 1181 réunissant autour du
pape et de l’empereur des patriarches, des archevêques, des prélats et
des princes venus de tout l’Empire, persuada au pape Lucius III de
promulguer une nouvelle constitution, plus énergique encore que celle
d’Alexandre III «contre les Cathares, les Patarins, ceux qui
s’appelaient faussement les Humiliés et les Pauvres de Lyon; les
_Passagini_, les _Josephini_, les _Arnaldistae_.»
Cette constitution de Vérone, insérée plus tard par Grégoire IX dans le
recueil des Décrétales, était, remarque l’historien Lea, «la plus sévère
qui eut été encore fulminée contre l’hérésie.» «Elle excommuniait avec
les chefs de l’hérésie, ceux qui les protégeaient, avaient reçu d’eux le
_Consolamentum_, se disaient Croyants ou Parfaits. Ceux d’entre eux qui
seraient clercs, seraient dégradés, dépouillés de leurs charges et de
leurs bénéfices et livrés à la puissance civile pour être punis par
elle. Les laïques seraient livrés de la même manière et pour le même
objet au bras séculier, surtout s’ils étaient relaps. Tout archevêque ou
évêque devait inspecter soigneusement en personne ou par son archidiacre
ou des personnes de confiance, une ou deux fois l’an, les paroisses
suspectes et se faire désigner sous serment par les habitants les
hérétiques déclarés ou cachés. Ceux-ci devraient se purger par serment
du soupçon d’hérésie et se montrer désormais bons catholiques. S’ils
refusaient de prêter le serment ou retombaient ultérieurement dans
l’erreur, l’évêque les punirait. Les comtes, barons, recteurs, consuls
des villes et autres lieux devaient prêter serment d’aider l’Église dans
cette œuvre de répression, sous peine de perdre leurs charges, d’être
excommuniés et de voir l’interdit lancé sur leurs terres. Les villes qui
résisteraient sur ces points aux ordres des évêques seraient mises au
ban de toutes les autres; aucune ne pourrait commercer avec elles.
Quiconque recevrait chez soi des hérétiques serait déclaré infâme à
jamais, incapable de plaider, de témoigner et d’exercer une fonction
publique. Enfin, les archevêques et les évêques devaient avoir, en
matière d’hérésie, toute juridiction et être considérés comme délégués
apostoliques par ceux qui jouissant du privilège de l’exemption, étaient
placés sous la juridiction immédiate du Saint-Siège.»
Lorsque Pierre de Castelnau sommait Raymond VI non seulement de rompre
ses relations suspectes avec l’hérésie, mais encore de poursuivre
Parfaits et Croyants et de les chasser de ses États, il invoquait, d’une
part, la législation civile des rois de France et d’Angleterre,
suzerains du comte de Toulouse et la législation canonique des conciles
et des papes codifiée en quelque sorte dans la Constitution de Vérone.
Avant d’aborder l’examen des règlements qui furent édictés dans le Midi
de la France à la suite de la Croisade des Albigeois, quelques remarques
s’imposent.
Il est tout d’abord évident que le pouvoir civil s’est inquiété de
l’existence et du développement des hérésies autant et plus peut-être
que l’autorité religieuse. Celles qui le préoccupaient le plus ce
n’étaient pas celles qui étaient purement théologiques; car nous ne
voyons pas qu’il se soit ému de la négation par Bérenger de Tours du
dogme de la transsubstantiation. Celles qui l’effrayaient c’étaient
celles dont l’erreur théologique se doublait de doctrines anarchistes et
antisociales; et voilà des princes excommuniés par l’Église qui les
poursuivaient au moins autant que les papes, parce que dans leur
triomphe éventuel ils voyaient, selon l’expression même de Robert le
Pieux, «la ruine même de la patrie.»
A ce point de vue, la répression de l’hérésie fut une œuvre de défense
sociale autant qu’une œuvre de défense religieuse.
Dans cette politique de répression le pouvoir civil devança l’Église
puisque les plus anciennes lois frappant les Manichéens eurent pour
auteurs des empereurs païens; et dans les premiers siècles de cette
lutte, le plus souvent, ce fut le pouvoir civil qui excita le zèle de
l’Église et des papes, sollicitant de leur part des canons de conciles
et des décrétales répondant à leurs édits et à leurs ordonnances.