Mais ces Croyants ne manquaient jamais l’occasion, quand ils assistaient

à quelque réunion hérétique, de manifester leur ferme désir de recevoir

un jour l’initiation; ils étaient ainsi des «hérétiques de désir». Quand

ils se trouvaient en présence des Parfaits, ils les saluaient en disant:

«Bons chrétiens, donnez-nous la bénédiction de Dieu et la vôtre;

demandez pour nous au Seigneur qu’il garde notre âme de la mauvaise mort

et nous conduise à une bonne fin.» «Or, ajoute l’inquisiteur Bernard

Gui, ils appellent _mauvaise mort_ la mort dans le giron de l’Église

romaine et «bien finir par le ministère des bons chrétiens» c’est se

faire recevoir, à son dernier soupir, dans la secte et l’ordre des

hérétiques.» Ces engagements souvent renouvelés s’appelaient

_convenentia_.

Une fois par mois, ils assistaient à un prêche des Parfaits appelé

l’_apparelhamentum_. Ils y faisaient un examen de conscience à la suite

duquel ils prononçaient ces paroles: «Tandis que la sainte parole de

Dieu nous enseigne, ainsi que les saints Apôtres et nos frères

spirituels nous le prêchent, que nous rejetions tout désir de la chair

et toute souillure, nous serviteurs négligents, non seulement nous ne

faisons pas la volonté de Dieu, mais le plus souvent nous accomplissons

la volonté de la chair et nous nous asservissons aux soucis du monde, si

bien que nous nuisons à nos esprits.»

Après avoir ainsi libéré leur conscience de ses remords, reçu la

bénédiction des Parfaits auxquels ils avaient rendu l’hommage de

«l’adoration», ils reprenaient leur vie habituelle, fréquentant, s’il le

fallait, l’Église catholique qui était cependant, aux yeux de la secte,

l’Église de Satan, exerçant tous les métiers, prenant les aliments

défendus et menant le plus souvent une vie dissolue que toléraient

(comme nous l’avons vu plus haut) les Parfaits. L’usage de la viande

était criminel et cependant les documents signalent des bouchers

Croyants. «Si au cours de leurs voyages, on offrait aux Parfaits de la

viande, du gibier ou simplement des œufs, ils se gardaient d’y toucher;

mais ils n’avaient aucun scrupule d’en faire manger eux-mêmes à leurs

Croyants. Vers 1231, plusieurs Croyants d’Avignon allèrent «adorer» deux

Parfaits qui étaient de passage; or au repas liturgique qu’ils prirent

en leur présence, «ils mangèrent du lièvre et plusieurs autres choses

que les Parfaits leur donnèrent». Nous savons que la morale cathare

interdisait formellement les rapports sexuels et mettait au même rang

l’inceste, l’adultère et le mariage. Or les Parfaits les toléraient chez

leurs Croyants qui, jusqu’à l’initiation complète du _Consolamentum_

gardaient avec eux leurs femmes et leurs concubines et souvent les unes

et les autres.

Les Croyants prenaient d’autant plus de libertés avec la morale humaine

et cathare qu’ils étaient persuadés que le _Consolamentum_ les

purifierait, d’un seul coup, à leur dernière heure, de toutes leurs

fautes, si graves fussent-elles, et de toutes leurs souillures.

Puisque la secte libérait ainsi les Croyants de toutes les obligations

du catholicisme sans leur imposer les siennes, en les mettant

d’ailleurs, par ses doctrines auxquelles ils adhéraient, au-dessus de

toutes les lois humaines, on conçoit que le nombre de ces hérétiques

honoraires ait été fort nombreux et ait formé comme un tiers-ordre de

l’Église cathare.

Au-dessus des Croyants, objets de leur part d’une grande vénération et

d’un vrai culte, les Parfaits, appelés aussi Cathares ou Purs, formaient

la vraie Église néo-manichéenne. Ils en étaient les membres _actifs_

puisqu’ils se proposaient de mettre leur vie de tous les jours en

conformité avec ses doctrines. Ils étaient consacrés Parfaits par les

rites du _Consolamentum_. Ils vivaient le plus souvent en commun comme

des religieux et lorsqu’ils voyageaient, c’était deux à deux. Ils

étaient soumis à une sévère discipline et à une étroite hiérarchie.

Certains auteurs leur ont attribué un chef suprême comme un pape; mais

il est possible qu’ils aient cru voir un pape cathare dans tel évêque de

la secte dont l’autorité ne portait que sur une région déterminée. Il

est plus juste de croire, à la suite de plusieurs inquisiteurs qui ont

étudié de près le catharisme, que la secte se composait d’une fédération

d’Églises. En France, on en comptait quatre, celles des pays de langue

d’oil, de Toulouse, d’Albi et de Carcassonne.

Chacune de ces églises avait à sa tête un évêque. Dans la première

moitié du XIIIe siècle, l’évêque cathare de Toulouse se nommait Gaucelm.

Un jour de l’année 1203, Olivier de Cuc, seigneur d’Auriac, le rencontra

dans une rue de Toulouse avec son compagnon Vidal de Montaigu; pour leur

faire honneur, il descendit de cheval et mit à leur disposition ses

montures. Étant toujours évêque de Toulouse, en 1213, quand les croisés

se furent rendus maîtres de cette ville, Gaucelm se retira à Lavaur.

Il semble qu’à la suite de la tourmente de la croisade albigeoise,

plusieurs évêques cathares aient dirigé simultanément l’église hérétique

de Toulouse, de 1223 à 1240. «Gaucelm vivait encore en ces temps-là

puisque, en qualité d’évêque, il prêchait aux Cassès, près de

Castelnaudary, et y présidait une cérémonie religieuse en 1228; et

cependant, en 1215, Bernard de La Mothe, diacre de la secte, avait été

élevé à la dignité épiscopale et pendant plus de vingt ans, devait

exercer, lui aussi, son ministère dans le Toulousain, à Saint-Germain, à

Lanta, à Toulouse enfin, près de la Croix-de-Baragnon, et chez Sicard de

Gameville. Une déposition reçue en 1239 par les inquisiteurs, nous le

montre faisant, de 1223 à 1225, de vraies tournées pastorales dans le

haut Languedoc, signalé tour à tour à Villemur, Montauban, Moissac,

Castelsarrasin, et Toulouse, où il rencontrait un autre évêque de la

secte Guilabert de Castres; dans le pays de Lanta, à Taravel, à

Folcalvat où il était reçu chez une noble dame; à Caraman où il

descendait et passait un an chez un diacre hérétique Guiraud de Gordo; à

Labécède-Lauraguais où Guilabert de Castres, son confrère, lui offrait

l’hospitalité; à Laurac chez le diacre Raymond Bernard, où il était

adoré par plusieurs seigneurs de la contrée; enfin à Fanjeaux, où il

donnait audience chez Guilabert de Castres à toute la noblesse cathare

du pays.

De là, il entra dans le Carcassès et visita tour à tour Aragon,

Montolieu, Saissac, Verdun, pour assister ensuite, dans le Razès, au

concile de Pieusse et à l’ordination de Benoît de Termes. Il retourna

ensuite dans le Lantarès et le pays de Caraman, ses résidences

habituelles, en passant par le Mirepoix, le Savartès et les terres du

comte de Foix.

Quoique le séjour de Toulouse fût devenu dangereux depuis que, par le

traité de Paris, Raymond VII s’était engagé à réprimer l’hérésie,

Bernard de La Mothe y exerça plusieurs fois son ministère chez de nobles

Croyants, les Roaix, les Massos, les Bouquet, les Roqueville. Il reparut

aussi, vers le même temps, à Avignonet, dans le Mirepoix et le comté de

Foix. Vers 1240, on le perd de vue.

On peut suivre de la même façon les traces des autres évêques du

Toulousain, Guilabert de Castres, Bertrand Marty, des évêques du

Carcassès, Pierre Isarn, Guillaume Abit, Pierre Folha; de l’évêque du

Razès Benoît de Termes, qui fut élu dans une réunion d’une centaine de

personnes qui se tint dans la maison des Cathares, à Pieusse, non loin

de Limoux.

Partout où il se trouvait, l’évêque était le chef; il présidait les

assemblées et prenait toutes les décisions importantes; il était assisté

de deux Parfaits qui étaient comme ses vicaires généraux: le fils majeur

et le fils mineur.

Au-dessous des évêques il y avait des diacres qui parcouraient sans

cesse leurs régions respectives, se tenant en perpétuelle relation avec

les Parfaits et les Croyants, prêchant et présidant aux différentes

assemblées et réunions liturgiques de la secte. Dans notre étude

détaillée sur l’_Albigéisme languedocien au XIIe et au XIIIe siècles_,

nous avons dressé la liste de nombreux diacres cathares en mentionnant,

d’après les Registres de l’Inquisition, leurs résidences et parfois

leurs tournées (p. CXLI-CLIII).

Ainsi forte du nombre de ses adhérents et de sa solide hiérarchie,

l’Église cathare n’avait en face d’elle qu’une Église catholique

affaiblie et découragée, dépourvue, semblait-il, de toute force de

réaction.

Tandis que les masses l’abandonnaient, désertaient ses sacrements, ses

prédications et ses temples, le clergé catholique était battu en brèche

par la noblesse. Les seigneurs du XIIe siècle comme les princes qui au

XVIe siècle, donnèrent leur adhésion à la Réforme, en Allemagne, en

Angleterre, dans les pays scandinaves et même dans certaines régions de

la France, souvent favorisèrent l’hérésie moins par conviction que par

l’avidité qui les poussait à faire main basse sur les biens

ecclésiastiques, à la faveur de la crise que traversait le catholicisme.

Ils ne voyaient pas que, dépositaires de l’autorité, ils favorisaient

l’éclosion et le développement des ferments d’anarchie politique et

sociale que portaient en elle les doctrines néo-manichéennes[7] et qui

n’auraient pas manqué d’éclater sans la victoire de la Croisade et

l’établissement de l’Inquisition.

[7] De même, les princes allemands qui favorisèrent les débuts de la

Réforme pour dépouiller l’Église catholique de ses biens, ne

prévoyaient pas les guerres sociales et les cataclysmes qui devaient

déchaîner l’anabaptisme et les autres sectes issues des prédications

de Luther.

Le comte de Toulouse Raymond VI donnait le premier l’exemple de cette

curée des biens d’Église. Dans une lettre du 1er mars 1196, le pape

Célestin III s’en plaignait amèrement: «Nous avons appris, lui

disait-il, non sans une grande douleur, que vous n’avez aucun respect

pour la juridiction des églises et des monastères.» Il lui reprochait

d’avoir pillé les domaines de l’abbaye de Saint-Gilles et fait

construire sur ses terres le château-fort de Mirapetra.

Lorsque, en 1224, Raymond VII, comte de Toulouse, se réconcilia avec

l’Église, voici les biens ecclésiastiques qu’il dut rendre aux églises

et aux abbayes parce qu’elles en avaient été dépouillées par son père et

par lui-même: à la cathédrale de Vaison, la ville et le château de

Vaison; à l’évêque de Maguelonne, le château de Melgueil; à l’évêque

d’Agde, la ville d’Agde, Loupian et plusieurs châteaux; à l’abbé de

Saint-Pons, le château de Salvetat, Montouliers, Labastide-Rouairoux; à

l’abbé de Quarante, Cesseras; à l’abbé de Saint-Tibéry, le Mas

Saintes-Puelles; à l’évêque d’Albi, la place de Vias; à l’abbé de

Gaillac, ses anciennes possessions de Gaillac; à l’évêque d’Agen, tous

ses anciens droits dans la ville et le diocèse; à l’évêque de Rodez,

Villeneuve avec tous ses droits; à l’évêque de Toulouse, à l’abbé de

Saint-Sernin et au prieur de la Daurade, dans la même ville, tous leurs

anciens droits; et nous arrêtons là la liste interminable de ces

usurpations.

L’abbaye de Lagrasse s’était vu confisquer par le vicomte de Béziers et

de Carcassonne et par ses vassaux: dans le Razès, Cépie, Malviés,

Saint-Couat, Verzeilles, Montgradail, la moitié de Belvèze, Couffoulens,

Leuc, Couiza, Luc-sur-Aude; dans le Cabardès, Cabrespine; dans le

Carcassès, Blomac, Comigne, Cours, Comeilles, Alaric, Moux, Montlaur,

Montclar, etc. D’autre part, Olivier de Termes lui avait pris tous les

villages qu’elle possédait dans les Corbières et le Roussillon.

Un des seigneurs les plus hostiles à l’Église était ce seigneur de

Saissac, Bertrand, qui gouverna comme régent la vicomté de Carcassonne

et de Béziers pendant la minorité de son pupille Raymond Roger

Trencavel. Pour mieux dépouiller l’abbaye d’Alet des biens qu’il

convoitait, il y installa, comme abbé, une de ses créatures, par les

procédés les plus odieux. Les moines ayant rejeté son candidat avaient

élu un de leurs voisins, l’abbé de Saint-Polycarpe, Bernard de

Saint-Ferréol. «En l’apprenant, le sire de Saissac se livra aux pires

excès. Il se rendit à Alet, entra de force dans l’enceinte de l’abbaye

et après un engagement entre ses hommes et ceux du monastère, il arracha

violemment de son siège Bernard de Saint-Ferréol, l’enferma dans une

étroite prison et l’y retint trois jours. Puis, cassant de sa propre

autorité le choix qui venait d’être fait, il fit procéder à une nouvelle

élection dans les circonstances les plus macabres. Pour effacer tout ce

qui avait été accompli les jours précédents, il eut l’idée inouïe de

faire présider le chapitre par l’abbé qui venait de mourir: il le fit

déterrer et revêtir de ses insignes, puis l’installa sur son trône

abbatial. Sous la présidence de ce cadavre en décomposition, les moines

terrifiés votèrent et ce fut naturellement pour le candidat de Bertrand.

Ainsi se fit l’élection de Boson. Arrachée par l’intimidation, achetée

par la simonie (car plusieurs religieux avaient reçu de l’argent de

Bertrand), accomplie dans les circonstances les plus étranges, elle

aurait dû être cassée. Mais l’archevêque de Narbonne se laissa acheter,

lui aussi, et donna sa confirmation à Boson. Avec un tel abbé, Bertrand

de Saissac et Trencavel après lui, prirent de telles libertés avec les

biens du monastère qu’ils furent rapidement dilapidés et l’abbaye

réduite à la misère.

L’abbaye de Saint-Hilaire, près de Carcassonne, fut également dépouillée

par la noblesse environnante, en particulier des biens qu’elle possédait

à Limoux et de l’église Saint-Martin de cette ville.

Encouragé par les violences des seigneurs, le peuple se livrait à toutes

sortes d’attentats contre les églises et les membres du clergé. «La

soldatesque du comte de Foix commettait dans les églises et les

monastères les plus odieuses profanations. Après la prise d’Urgel,

«elles faisaient avec les bras et les jambes des crucifix des pilons

pour broyer les condiments de leur cuisine. Leurs chevaux mangeaient

l’avoine sur les autels. Eux-mêmes, après avoir affublé les images du

Christ d’un casque et d’un écu, s’exerçaient à les percer de coups de

lance, comme les mannequins qui leur servaient au jeu de la quintaine.

Dans le diocèse de Toulouse, l’évêque ne pouvait plus faire ses visites

pastorales parce que les populations lui étaient hostiles et il devait

se faire accompagner de fortes escortes. A Béziers, les chanoines se

retranchaient dans leur église transformée en forteresse, par crainte

des habitants de la ville.

Quelques mois avant la Croisade, les moines de Montolieu voyaient se

soulever contre eux la population de leur ville. Le monastère fut

envahi, pillé et brûlé par les hérétiques, ses terres dévastées et sous

la conduite de leur abbé, les religieux eurent à peine le temps de se

réfugier à Carcassonne où Raymond de Capendu les recueillit.

L’évêque de Carcassonne, Bérenger, avait été, quelques années

auparavant, persécuté par les hérétiques de sa cité épiscopale. Sur la

fin de ses jours, il voulut prêcher contre eux et réfuter leurs erreurs

en leur prédisant les maux qui devaient tomber sur eux. Loin de se

convertir, ils le chassèrent de Carcassonne avec défense à n’importe

quel habitant de la ville de rester en relations avec lui[8].

[8] JEAN GUIRAUD. _L’Albigéisme languedocien au XIIe et XIIIe siècle_,

pp. CCLXXIX-CCLXXX.

Un jour, au Mas Saintes-Puelles, dans la boutique de Pierre Gauta, il se

passa un fait vraiment ignoble. Plusieurs personnes s’y trouvaient

réunies et parmi elles était un certain Pierre Rigaud, qui étant

acolythe, portait la tonsure cléricale; une des personnes présentes

devant toutes les autres commit une incongruité que seul le latin peut

exprimer: «_inductus propria voluntate, minxit super coronam ipsius

testis qui est acolythus, in opprobrium et in turpitudinem totius

ecclesiae catholicae_.»

Parfois, c’était par l’assassinat, manqué ou accompli, que ces

populations témoignaient leur haine aux gens d’Église.

Au cours de ses prédications saint Dominique faillit être massacré par

les hérétiques. Pressentant quelque embûche, nous dit un de ses

biographes du XIIIe siècle, il marchait intrépide et alerte, montant

vers Fanjeaux. Du bord du sentier tombèrent sur lui des gens armés qui

l’avaient attendu pour le tuer et ils n’y renoncèrent qu’en voyant avec

quelle ardeur il désirait le martyre. «A quoi bon, se dirent-ils, faire

son jeu?» Encore de nos jours, en souvenir de ce fait ce sentier

s’appelle le chemin du Sicaire et le lieu même où saint Dominique fut

assailli est marqué d’une croix. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de

Castelnau, par des hérétiques, familiers du comte de Toulouse, qui

déchaîna la guerre des Albigeois en déterminant le pape Innocent III à

faire prêcher la Croisade.

En face de ces violences et de ces attentats de sectes qui se croyaient

tout permis, le clergé catholique s’abandonnait, sans la moindre

réaction, soit qu’il fut découragé, soit que plusieurs de ses membres

fussent complices de l’hérésie, comme ces prélats et ces clercs du XVIe

siècle, qui pactisèrent avec la Réforme.

Le métropolitain de tous ces diocèses que désolait l’hérésie, Bérenger,

archevêque de Narbonne depuis 1191, appartenait par sa naissance à cette

féodalité infectée de catharisme puisqu’il était le fils de Raymond

Bérenger, comte de Barcelone, et oncle de ce roi d’Aragon, Pierre, qui

devait trouver la mort à la bataille de Muret, en combattant les

croisés. En 1204, les légats du Saint-Siège le dénoncèrent à Innocent

III comme coupable «de montrer une extrême négligence dans les fonctions

de son ministère et de n’avoir pas encore visité ni sa province ni son

diocèse depuis treize ans qu’il occupait son siège, conduite,

disaient-ils, qui n’avait pas peu contribué à l’accroissement de

l’hérésie dans tout le pays.» De mœurs relâchées, pratiquant la simonie,

il n’avait ni les moyens, ni même la volonté de s’opposer au mal; il

devait être déposé en 1212 après la victoire des Croisés.

L’année précédente, son suffragant, Bernard Raymond de Roquefort, évêque

de Carcassonne, avait eu le même sort à cause de ses accointances avec

la noblesse hérétique à laquelle il se rattachait par sa naissance et

toute sa parenté; il en fut de même de Raymond de Rabastens, évêque de

Toulouse.

Nous avons vu plus haut quel singulier abbé, la violence du sire

hérétique de Saissac imposa au monastère bénédictin d’Alet. Aussi

n’est-il pas étonnant que le légat apostolique, Conrad, cardinal évêque

de Porto, ait procédé contre cet abbé Boson et l’ait dégradé «comme

favorisant les hérétiques». Il est à croire que la grande majorité des

moines ressemblait à l’abbé, puisque au lieu de donner à Boson, un

successeur, le légat concéda l’abbaye et ses biens au chapitre de

Narbonne, «parce que l’abbé et les moines du dit Alet soutenaient les

hérétiques de la dite ville.»

On ne saurait affirmer que l’abbé de Saint-Volusien de Foix fût

hérétique, mais son entourage comptait de nombreux Cathares. Il

appartenait à une famille de haute noblesse, que le catharisme avait

profondément pénétrée, la famille de Durban. «Vers 1224, son frère

Bertrand reçut le _Consolamentum_ à Pamiers, à son lit de mort, en

présence de plusieurs seigneurs du pays de Mirepoix; il légua aux

Parfaits son cheval. Agnès, sa sœur, était, elle aussi, hérétique. Vers

1210, à Castel-Verdun, en présence de Raymond de Montlaur, frère de

l’abbé de Saint-Antonin de Pamiers, elle déclarait qu’il n’y avait de

salut que chez les Cathares, _non erat salvatio nisi in haereticis_.

Elle éleva son fils Garcias Arnaud dans ces doctrines. En 1230, elle

assistait à une cérémonie de la secte à Castelverdun, chez Pons Arnaud,

seigneur du lieu.

Les Parfaits avaient des intelligences dans le monastère bénédictin de

Sorèze; ils envoyaient, un jour, une corbeille de cerises au moine

Guilabert Alzeu (p. CCLXXXVII).

Quant au bas clergé, encore plus mêlé, surtout dans les campagnes, aux

populations indifférentes ou fanatisées par les Parfaits, il était

découragé et démoralisé; il se résignait à son impuissance ou même

entretenait de bonnes relations avec les hérétiques afin de n’avoir pas

la vie trop dure. Il faisait, en somme, comme plus d’un curé de notre

temps qui croit nécessaire de faire bon ménage avec son maire

franc-maçon, telle famille radicale ou son instituteur socialiste parce

qu’il serait dangereux de les combattre.

Les interrogatoires de l’Inquisition nous présentent plusieurs de ces

curés qui entretenaient de bonnes relations non seulement

avec les Croyants mais même avec les Parfaits. Tel celui de

Saint-Michel-de-Lanès, en Lauraguais, maître Arnaud Baron: il aime

tellement le jeu qu’il laisse mourir ses paroissiens sans sacrements et

sans absolution plutôt que d’abandonner ses échecs et ses dés... et

peut-être aussi, ajoutons-le, parce qu’on a trop souvent refusé son

ministère. Entre un chrétien austère ne jouant pas et un hérétique

Croyant bon joueur, il n’hésite pas: c’est ce dernier qu’il fréquente.

Aussi par le jeu est-il fort lié avec les hérétiques et avec le plus

important de tous, le sire de Saint-Michel, seigneur du lieu, son

partenaire. D’une tolérance qui eût réjoui Voltaire, il accepte des

invitations à dîner au couvent hérétique de Labécède, paroisse cependant

assez éloignée de la sienne. Il a tellement la confiance des Parfaits

qu’il assiste à leurs cérémonies, sans toutefois s’associer à leurs

prières ou les adorer. «Lorsque les Croyants revenaient à l’Église il

avait une singulière manière de les absoudre. L’un d’eux, Guillaume

d’Issel, reçut de lui la pénitence dite des vendredis (_penitentia de

sextis feriis_). Mais, peu après, prêtre et pénitent se mirent à jouer

et la pénitence que le curé venait d’imposer fut l’enjeu de la partie.

Guillaume d’Issel la gagna et la pénitence lui fut enlevée!

Un autre curé, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un

Parfait, prenant avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu’il

était le commensal d’un «hérétique vêtu», mais peu lui importait. «Un

chevalier de Puylaurens, Sais de Montesquieu, alla entendre la

prédication de deux hérétiques de marque, Bernard de la Mothe et Raymond

de Carlipa; il aperçut dans l’assistance Rocas, curé de Cuq-Tolsa; et

cependant c’était en 1225, alors que la Croisade des Albigeois avait

porté de grands coups à l’hérésie. Un autre jour, il vit grande foule

devant le château de Puylaurens où un Vaudois allait faire une

conférence; et comme il reprochait à plusieurs de ceux qui étaient ainsi

assemblés de venir entendre un hérétique, ils lui répondirent qu’ils

pouvaient bien le faire puisque leur curé était avec eux. Il y avait en

effet parmi eux maître Bernard Adalbert, curé de la Crozelle.

«Les interrogatoires de l’Inquisition nous révèlent un fait tellement

inouï qu’il est à peine croyable. La citadelle de l’orthodoxie, le

couvent dominicain de Prouille, aurait compté, un traître en 1220, du

vivant même de saint Dominique, et le propre fils de Simon de Montfort,

qui avait été le chef de la Croisade et était mort en combattant

l’hérésie, Amaury aurait eu un chapelain hérétique. C’est ce que

déclarait à l’inquisiteur un habitant de Fanjeaux, Bernard Mir: «Dans ce

bourg, chez Guillelme de Nabona, il alla entendre l’un des chefs des

Cathares, Raymond Mercier et son compagnon; il y avait là Peytavi Arveu,

Guillaume Hugon, clerc, un autre clerc, Guillaume de Lanta, _un convers

de Prouille, Pierre Roger, et Gaubert, chapelain du comte de Montfort_;

et _tous_ adorèrent les hérétiques en fléchissant le genou et en disant:

«Bons hommes, priez Dieu pour nous!» (p. CCXC).

CHAPITRE II

L’ÉTABLISSEMENT DE L’INQUISITION

SOMMAIRE.--Missions cisterciennes impuissantes,--Saint Dominique.--La

Croisade des Albigeois.--La répression de l’hérésie par le pouvoir civil

et l’Église avant l’Inquisition.--Constitution de Vérone.--Le concile de

Toulouse.--Règlements de l’Inquisition toulousaine.--Prêcheurs et

Mineurs.--Manuels des Inquisiteurs.

L'Inquisition médiévale · 第 3 / 16 段