Christ déclarant que quiconque tue par l’épée, périra par l’épée, ils
déniaient à la société et au gouvernement le droit de répression, les
uns d’une manière absolue, car ils enseignaient «_quod nullo modo
facienda est justitia, quod Deus non voluit justitiam_», les autres,
plus opportunistes, en condamnant seulement la peine de mort.
L’un des «sympathisants» étant devenu Consul de Toulouse, l’hérétique
Pierre Garsias lui rappela qu’il n’avait pas le droit de participer à un
procès pouvant aboutir à une sentence capitale «_quod nullo modo
consentiret in judicando in mortem alterius_».
Du même principe «qu’en aucun cas on ne peut tuer, _nullo casu
occidendum_», ils tiraient la condamnation de toutes les guerres, même
défensives. Ennemis de la justice et de l’armée, ils étaient de vrais
anarchistes, ne différant de ceux de nos jours que par le vêtement de
leur pensée, car c’est au nom de leur théologie qu’ils sapaient la
société, tandis que nos anarchistes modernes le font au nom de
conceptions philosophiques ou libertaires.
Les gouvernements n’attendirent pas le XIIe siècle pour voir le danger
que de semblables doctrines feraient courir à l’ordre social si elles
gagnaient les foules et à plusieurs reprises, ils essayèrent d’en
réprimer la propagande. Fait curieux et qui prouve que ce n’est pas
l’Église qui a inventé la répression de l’hérésie par des lois pénales:
ce fut un empereur païen, celui-là même qui entre tous a persécuté les
chrétiens avec le plus d’acharnement, Dioclétien qui a porté les
premières lois contre le Manichéisme, ancêtre direct, nous l’avons vu,
du Catharisme. Par un décret de 287 qu’a enregistré le code Théodosien,
il édicta contre tous les disciples de Manès, sans distinction de secte,
la peine de mort ou tout au moins des travaux forcés aux mines, et ses
successeurs Valentinien et Honorius ne firent que suivre son exemple
lorsque, par une série d’édits réunis au livre XVI du Code Justinien,
ils frappèrent d’exil et de confiscation plusieurs sectes hérétiques et
de mort certaines sectes manichéennes estimées encore plus dangereuses;
ces peines furent renouvelées par l’empereur Justinien.
A la fin du Xe siècle, les Manichéens firent de tels progrès en
Macédoine et en Bulgarie qu’on les appela en Occident _Bougres_,
c’est-à-dire Bulgares, ou Bogomiles, du nom de l’un de leurs chefs. Mû
par les raisons d’ordre public qui avaient inspiré les empereurs des
siècles précédents, l’empereur Alexis Comnène fit arrêter et condamner
au bûcher un grand nombre de ces hérétiques.
Au cours du même siècle, les chroniqueurs signalent en France des actes
de répression semblables; en 1017, dix chanoines de l’église
Sainte-Croix d’Orléans, convaincus de manichéisme, étaient dégradés,
excommuniés et brûlés par ordre du roi Robert, qui était cependant l’ami
personnel de plusieurs d’entre eux. Si, la mort dans l’âme, le roi se
montra aussi inflexible contre eux, c’est parce que, dit le chroniqueur
Raoul Glaber, «il appréhendait de leurs doctrines à la fois la ruine de
la patrie et la mort des âmes, _tristis et mœrens nimium effectus,
quoniam et ruinam patriae revera et animarum metuebat interitum_». On ne
saurait mieux affirmer que la sévérité de Robert s’inspirait à la fois
de raisons d’intérêt religieux et de défense sociale.
Malgré ces actes de répressions isolés, l’hérésie néo-manichéenne prit
des proportions considérables au XIIe siècle, dans la France du Nord, en
Allemagne, en Italie, mais plus particulièrement dans les pays au sud de
la Loire. Au cours des missions qu’il dirigea contre elles en Aquitaine
et en Languedoc, sans grand succès, saint Bernard faisait ces tristes
constatations: «Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque jour?
Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique Henri!
Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres
sans honneur et, pour tout dire en un mot, il n’y a plus que des
chrétiens sans Christ. On regarde les églises comme des synagogues, les
sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les
hommes meurent dans leurs péchés, les âmes paraissent devant le tribunal
terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par
la sainte communion. On va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de
la vie du Christ en leur refusant la grâce du baptême. O douleur!
faut-il qu’un tel homme soit écouté et que tout un peuple croie en lui!»
Dans la seconde moitié du siècle, le comte Raymond V de Toulouse faisait
écho à ces plaintes douloureuses. «L’hérésie, disait-il, a pénétré
partout. Elle a jeté la discorde dans toutes les familles, divisant le
mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère.
Les prêtres eux-mêmes ont cédé à la contagion. Les églises sont désertes
et tombent en ruines. Pour moi, je fais tout mon possible pour arrêter
un pareil fléau; mais je sens mes forces au-dessous de ma tâche. Les
personnages les plus importants de ma terre se sont laissés corrompre.
La foule a suivi leur exemple, ce qui fait que je n’ose ni ne puis
réprimer le mal.»
En recueillant ces plaintes désolées et ces aveux d’impuissance de la
bouche d’un saint Bernard et d’un si grand seigneur ne croirait-on pas
entendre les lamentations désolées du curé le plus découragé de l’une de
nos paroisses les plus indifférentes! Une foule de témoignages puisés
aux archives de l’Inquisition méridionale nous prouvent combien étaient
exactes ces tristes descriptions de la désolation religieuse du Midi de
la France.
De Bordeaux à Marseille, des Pyrénées à l’Auvergne, les Cathares avaient
partie gagnée; ils prêchaient et pratiquaient leur culte publiquement.
Tandis que les églises étaient désertes, leurs assemblées
étaient suivies par l’immense majorité de la population. A
Saint-Martin-la-Lande, en Lauraguais, «_maxima pars hominum ibat ad
praedicationem_» (1215). A Caraman, à Lanta, à Verfeil, c’est le
ministre hérétique et non le prêtre que les mourants appelaient à leur
chevet pour recevoir l’initiation cathare, le _consolamentum_ et non les
sacrements: «_pauci homines moriebantur apud Caramanhum, vel Lantarium,
vel Viridefolium quin hereticarentur_» (1215). A Castelnaudary, Cathares
et Vaudois avaient leurs établissements publics et des couvents pour
leurs Parfaits et leurs Parfaites; ils allaient même chanter dans
l’église, ce qui donnerait à croire soit qu’ils l’avaient usurpée sur
les catholiques, soit qu’ils en partageaient l’usage avec eux, en vertu
d’un _simultaneum_ analogue à celui qui attribuait naguère aux
protestants et aux catholiques l’usage du même édifice du culte en
Alsace et dans l’ancienne principauté de Montbéliard.
Les deux sectes rivales des Vaudois et des Néo-manichéens étaient
tellement puissantes qu’elles organisaient des _meetings_ et des
conférences contradictoires entre elles sur les places publiques; les
catholiques étaient si faibles et si découragés qu’ils n’osaient même
pas s’y aventurer avant les prédications de saint Dominique. Le peuple
était si familier avec ces controverses qu’elles alimentaient les
conversations; il discutait sur les doctrines hérétiques ou catholiques
comme il le fait de nos jours sur les questions sociales et politiques.
«Passant un jour par le chemin qui longeait l’hospice de Laurac, un
écolier, Amiel Bernard, entendit deux truands, recueillis sans doute
dans cet asile de mendicité, discuter sur l’Eucharistie. L’un d’eux
prétendait que pourvu que l’on eût la foi autant valait communier avec
une feuille d’arbre et même avec du crottin qu’avec les espèces
consacrées; l’autre truand le contestait. Dans sa simplicité ce fait est
des plus curieux; il nous prouve que l’esprit de libre examen en matière
religieuse avait pénétré dans les couches les plus infimes de la société
puisque même les mendiants ne craignaient pas d’exprimer publiquement
des doutes et même des interprétations singulièrement hétérodoxes sur
les dogmes les plus sacrés[6].
[6] JEAN GUIRAUD. _L’albigéisme languedocien au XIIe siècle_, p.
CCXXXII.
Toutes les classes de la société avaient été gagnées par le
néo-manichéisme; et tout d’abord la noblesse. «Les personnages les plus
importants de ma terre se sont laissé corrompre», écrivait en 1177
Raymond V, comte de Toulouse, au chapitre général de Citeaux. Il aurait
pu le dire de son propre fils Raymond VI. Tout en faisant des dons aux
abbayes et en protestant de la pureté de sa foi catholique, ce dernier
recherchait la société des Parfaits et se faisait toujours accompagner
de l’un d’eux pour recevoir le _Consolamentum_ en cas de maladie grave.
Qui trompait-il, l’Église ou l’hérésie? En tout cas cette duplicité
dénotait chez lui un singulier opportunisme et les égards qu’il avait
pour les Cathares, s’ils ne prouvaient pas sa foi en eux, lui étaient du
moins inspirés par l’importance qu’il leur reconnaissait dans ses états.
Le comte de Foix Raymond Roger donna aux hérétiques une marque toute
particulière de sa faveur lorsqu’il permit à sa femme Philippa de se
faire Parfaite et par conséquent de renoncer à jamais à sa famille et à
lui-même pour aller vivre avec eux. «En 1205, Philippa, comtesse de
Foix, était établie à Dun où elle dirigeait une communauté de Parfaites,
qui appartenaient elles-mêmes à l’aristocratie du pays. Pierre Guillaume
d’Arvinha qui alla les voir dans leur couvent mentionne avec Philippa,
Alamanda de Nogairol et sa propre mère Cécile d’Arvinha. Le comte de
Foix était resté dans les meilleurs termes avec sa femme, puisque
souvent il venait la voir à Dun avec son escorte et prenait ses repas
avec elle et ses compagnes. Il semble même que Philippa ait fait, comme
les Parfaits, des tournées d’apostolat, qui étaient de vraies
missions... Le comte permit aussi à sa sœur Esclarmonde de recevoir le
_Consolamentum_ et, entouré de nombreux chevaliers, il assista à cette
cérémonie qui se déroula en son château de Fanjeaux, en 1206. Une autre
de ses sœurs offrit aux hérétiques sur ses propres terres un asile
qu’elle croyait imprenable, sur une hauteur d’environ 1.200 mètres à
Montségur; elle les aida à y construire une forteresse escarpée et
difficilement abordable qui devait les protéger de toutes les atteintes
des croisés».
Parmi les plus puissants feudataires du comte de Foix figuraient les
seigneurs de Castelverdun. Le chef de cette maison combattit les Croisés
et lorsque le traité de Paris de 1229 eut proscrit l’hérésie, il
s’entremit pour qu’on lui laissât la liberté du culte à Montségur devenu
pour elle comme une place de sûreté. Atteint d’une maladie mortelle chez
sa parente Cavaers, châtelaine de Fanjeaux, il demanda deux Parfaits qui
allèrent chercher ses deux amis, chevaliers comme lui, Hugues et Sicard
de Durfort; il reçut d’eux le _Consolamentum_ et mourut dans l’hérésie.
A Montréal, place forte qui se dressait sur une hauteur aux larges
horizons dominant, d’une part, tout le pays entre Castelnaudary et
Carcassonne et de l’autre, le Razès, habitait une famille féodale
puissante par ses possessions et ses alliances. Son chef, Aymeric,
s’intitulait, en 1211, seigneur de Montréal et de Laurac-le-Grand; sa
sœur Guillelme possédait Lavaur qu’elle défendit vaillamment contre
Simon de Montfort. Or tous les membres de cette grande famille étaient
hérétiques.
En face de Montréal, s’accrochant aux pentes de la Montagne-Noire se
voient encore les ruines majestueuses du château-fort de Saissac, avec
les pans de mur qui furent de puissantes courtines et formaient avec
leurs tours, un puissant système de défense et de domination. Le bourg
qui l’entourait était lui-même solidement fortifié. Là habitait un
seigneur qui avait étendu ses domaines sur tout le versant méridional de
la Montagne-Noire, de Revel à Caunes. C’était vraiment le roi de la
Montagne et telle était sa puissance qu’il fut choisi comme tuteur du
jeune Trencavel, vicomte de Carcassonne et de Béziers. Or Bertrand de
Saissac était hérétique si bien que la victoire des croisés lui fit
perdre tous ses biens. L’une de ses parentes «tenait maison
d’hérétiques», c’est-à-dire était supérieure d’un couvent de Parfaites à
Hautpoul, l’une des possessions de la famille.
Plus importante encore que les ruines de Saissac sont celles qui se
dressent sur les sommets du Cabardès, dominant la route qui coupe la
Montagne-Noire, pour mettre en communication Carcassonne et Albi. Dans
cette place formidable dont plusieurs tours crénelées et un magnifique
donjon en ruines demeurent les majestueux témoins, habitait une
puissante famille seigneuriale toute gagnée à l’hérésie. Son chef Pierre
Roger recevait chez lui ostensiblement les Cathares; un de leurs
diacres, Arnaud Not, faisait des prêches dans le château et parmi ses
auditeurs figurait toute la noblesse d’alentour: Grave, chevalier de
Cabaret, Bernard de Miraval, Pierre Raymond de Salsigne, Pierre de
Laure, Gaucelm de Miraval. La plupart d’entre eux reçurent à leur lit de
mort le _Consolamentum_. Parfois la prédication était plus solennelle;
c’était l’évêque cathare Pierre Isarn qui la faisait lui-même.
Les vicomtes de Carcassonne et de Béziers de la maison de Trencavel
eurent envers l’hérésie la même attitude que leurs suzerains les comtes
de Toulouse. Tout en faisant des legs à l’Église, Roger II avait choisi
comme tuteur de son fils le seigneur notoirement hérétique de Saissac;
sommé en 1173 de retirer sa protection aux Parfaits, il ne s’était pas
exécuté et avait été excommunié par les légats du Saint-Siège. Fils d’un
tel père, pupille de Bertrand de Saissac, Raymond Roger Trencavel se
défendit d’être hérétique lorsqu’en 1209, il tomba aux mains des
Croisés; mais il reconnut que «les sectaires avaient trouvé protection
dans ses villes et sur ses terres» et il en rejeta la responsabilité sur
les hommes que son père avait désignés pour gouverner la vicomté et
l’éduquer lui-même pendant sa minorité.
Les plus puissants seigneurs des hautes vallées de l’Aude et de ses
affluents pyrénéens étaient les sires de Niort. Outre les châteaux-forts
et les nombreux villages qu’ils possédaient sur les hauteurs du pays de
Sault, dans les vallées de l’Aude, et du Rébentys et du côté de
l’Ariège, dans le Donezan et le comté de Foix, les trois frères, Guiraud
Guillaume, Bernard Oth et Raymond tenaient de leur grand’mère Blanche de
Laurac d’importants domaines dans le Lauraguais. Ils avaient, d’autre
part, contracté des alliances de famille avec Nunès Sanche, comte de
Roussillon, et les rois d’Aragon.
Or ils étaient tous foncièrement hérétiques. «Dès sa plus tendre
enfance, Bernard Oth avait été élevé par sa grand’mère Blanche dans le
couvent d’hérétiques qu’elle dirigeait à Laurac. Il y avait, pendant
quatre ans, vécu de la vie des cathares, mangeant à leur table de leur
pain bénit, assistant aux prédications des diacres et adorant les
Parfaits.» (P. CCLII).
Sous l’autorité de ces grands seigneurs féodaux se trouvait toute une
noblesse de hobereaux possédant un ou plusieurs villages, quelquefois
même se partageant avec plusieurs autres un fief ou certains droits.
Avant la croisade des Albigeois, la ville et le territoire de Mirepoix
se partageaient entre 35 coseigneurs, vassaux du comte de Foix. Or toute
cette noblesse rurale et même paysanne était, comme ses puissants
suzerains, presque entièrement gagnée à l’hérésie.
Il en était de même des classes populaires. Les Cathares leur en
imposaient par leur austérité. C’est ce que faisait remarquer saint
Dominique aux religieux cisterciens qui essayaient en vain de ramener à
la foi catholique les populations du Languedoc. «Voyez les Cathares,
disait-il, c’est par les apparences trompeuses de la pauvreté et par des
dehors d’austérité qu’ils persuadent les simples...; triomphez d’une
sainteté menteuse par une religion vraie.»
Les Parfaits, d’autre part, «allaient au peuple» en lui rendant les
services qui pouvaient le mieux le gagner. «Il ne faut pas avoir habité
longtemps la campagne pour savoir le prestige dont y jouissent les
médecins, surtout s’ils semblent donner leurs consultations par une
sorte de vertu mystique. Un curé médecin voit rapidement les foules se
presser autour de lui et les soins que le prêtre peut donner au corps
lui ouvrent facilement le chemin des âmes. C’est ce qu’avaient compris
les Parfaits; un grand nombre d’entre eux étaient médecins.» (P. CCIX).
Plusieurs dignitaires de la secte exerçaient aussi la médecine, et de
même beaucoup de Parfaites.
Les Cathares rendaient aussi des services d’argent grâce aux sommes
considérables qui leur venaient par dons et legs de leurs adhérents. Ils
fréquentaient les foires et les marchés et colportaient de porte en
porte leurs marchandises; ce qui leur permettait de pénétrer dans
l’intérieur des familles et de s’y créer des relations qui, commerciales
d’abord, pouvaient prendre bientôt un caractère religieux.
En beaucoup de pays, ils ouvrirent des ateliers, soit pour augmenter
leur influence sur ceux qu’il employaient comme ouvriers, soit pour
assurer des moyens d’existence à ceux qui avaient fait profession entre
leurs mains, soit pour avoir des occasions, sous prétexte d’affaires, de
pénétrer au sein des familles. A Fanjeaux, un certain Tardieu
approvisionnait de toisons de moutons les artisans cathares. Dans le
couvent de Parfaites que dirigeaient, à Cabaret, Auda et Finas, on
tissait des pièces d’étoffe.
Parfois ces ateliers servaient moins à fabriquer des objets qu’à former
des apprentis que l’on préparait ainsi, dès leur jeunesse, à entrer un
jour dans la secte. «Un marchand de Fanjeaux, frère d’un dominicain,
raconta aux inquisiteurs que dans sa jeunesse, il avait été apprenti
chez des hérétiques et qu’en cette qualité, il les avait adorés. Or,
ajoutait-il, son cas n’était pas particulier; à Fanjeaux, beaucoup de
jeunes gens avaient été ainsi placés chez des patrons hérétiques et
n’avaient pas tardé à les adorer. P. de Gramasie travaillait chez des
hérétiques de Fanjeaux vers 1205 et c’est ainsi qu’il entendit les
prédications des Parfaits et finit par les adorer.» Ce prosélytisme par
l’apprentissage était facile en un temps ou l’apprenti était intimement
mêlé à la vie familiale de son patron, considéré comme le fils de la
maison, élevé et formé avec les enfants de son maître.
Cet apostolat fut si fécond qu’il finit par gagner au catharisme la
plupart des corps de métiers, dans le Midi surtout, mais aussi dans le
Nord de la France, en Allemagne et en Italie. Dans le Languedoc, au
début du XIIIe siècle, les deux termes de «tisserand» et de «Cathare»
étaient synonymes, tant l’industrie textile comptait de patrons et
d’ouvriers soumis à la direction cathare. Déjà en 1157, le Concile de
Reims faisait remarquer que c’était surtout par les voyages de
tisserands nomades, ancêtres des «Compagnons de France», que les
doctrines néo-manichéennes se propageaient dans le pays tout entier, au
sein du monde ouvrier.
Enfin les Cathares se servaient de l’enseignement comme d’un excellent
instrument de prosélytisme, leur permettant d’amener à leurs doctrines,
dès l’âge le plus tendre, les enfants qui leur étaient confiés.
Plusieurs de leurs maisons étaient des écoles et même des internats où
leur influence se substituait entièrement à celle des familles. «A
Saint-Martin-la-Lande, deux Parfaites entrèrent un jour chez une veuve,
Na Mazeus, et voyant son fils, Pierre Biure, un enfant d’une douzaine
d’années sans doute, ils lui proposèrent de l’emmener avec elles pour
apprendre les lettres. L’ayant rencontrée, une autre fois, chez un
certain Cap-de-Porc, elles lui firent les mêmes ouvertures: s’il voulait
quitter sa famille et venir chez elles, elles le feraient instruire;
n’en avait-il pas assez de garder les bœufs?... Ce fut aussi sous
couleur de l’instruire que les hérétiques de Verfeil se firent livrer, à
Villemur, Matfred de Palhac. Ils lui enseignèrent la grammaire, espérant
qu’il deviendrait une colonne de leur église, _magna columna ecclesiae
haereticorum_.
Pour garder à jamais l’enfant qu’on leur confiait et le soustraire
entièrement à l’influence de sa famille, les Cathares usaient de
procédés étranges; en voici un que rapporte Étienne de Bourbon. «Un
jour, dit-il, une mère voulant livrer sa fille aux hérétiques, feignit,
sur leur conseil, de se rendre avec son enfant en pèlerinage au tombeau
d’un saint. Cependant, s’emparant de la jeune fille, les hérétiques la
firent entrer dans une maison inconnue, la revêtirent de leur habit,
puis rendant à la mère les vêtements qu’elle venait de quitter: «Vous
pourrez, lui dirent-ils, affirmer à vos voisins que votre enfant a passé
de ce monde en un monde meilleur, puisque elle est venue à nous et que
reçue dans cette maison souterraine, elle est morte au monde.» La
malheureuse femme suivit ces tristes conseils; elle paya même au curé du
lieu les droits de sépulture. Heureusement, la jeune fille, au bout de
sept ans, parvint à s’échapper de sa prison, revint à la foi et révéla
la ruse de sa mère.»
Dans d’autres cas, c’est à la suite de rapts que les enfants étaient
conduits dans les maisons hérétiques pour y recevoir l’enseignement et
l’éducation qui les prépareraient à l’initiation. En 1245, un certain
Pons, d’Avignonet, racontait aux inquisiteurs que trente ans auparavant,
soit en 1215, son fils lui avait été volé par les hérétiques et que,
depuis, il n’avait pu le revoir.
Ce qui rendait l’hérésie encore plus forte et plus conquérante, c’était
sa solide organisation; elle formait une contre-Église avec ses fidèles,
ses docteurs, ses couvents, sa hiérarchie et son culte.
Les foules qui lui appartenaient se divisaient en deux groupes
d’importance numérique et d’influence inégales.
Les plus nombreux étaient les _Croyants_. C’étaient ceux qui, sans avoir
fait profession, recevaient les directions de la secte et la
favorisaient de tout leur pouvoir. Ils continuaient à vivre dans le
monde sans que rien les en distinguât; ils gardaient toutes les
apparences du catholicisme, recevant à l’occasion les sacrements de
l’Église, suivant ses offices et entretenant le plus souvent des
relations correctes avec ses religieux, ses prêtres et ses évêques,
prenant même part à des œuvres pies par leurs aumônes et leurs
fondations. Mais au fond de leur cœur, ils préféraient à l’Église,
l’hérésie, au clergé catholique, la hiérarchie cathare; et leur foi
chrétienne était précaire parfois même nulle.
S’ils ne demandaient pas le _Consolamentum_, cérémonie d’initiation qui
aurait fait d’eux des hérétiques Parfaits, des Purs ou Cathares, c’était
pour ne pas s’astreindre aux pratiques rigoureuses de la secte,
l’abstinence, la rupture de leur mariage, la chasteté perpétuelle; mais
la plupart, croyant que le salut était dans le _Consolamentum_ et non
dans les sacrements de l’Église comptaient bien le recevoir à leur lit
de mort, pour obtenir ainsi, sans avoir à mener une vie austère, le
bénéfice de leur conversion. Ils renvoyaient à leurs derniers moments la
réception du _Consolamentum_, comme aux premiers siècles du
christianisme, beaucoup de païens, chrétiens au fond de leur cœur,
ajournaient jusqu’à leur lit de mort leur baptême.
Beaucoup ne dissimulaient pas ce calcul. Un certain Bernard Bort étant
gravement malade reçut la visite de deux Parfaits qui lui proposèrent le
_Consolamentum_. Il refusa leurs services quoique étant leur partisan,
«parce qu’il ne pensait pas mourir, _quia non putabat mori_.»