COLLECTION “LA VIE CHRÉTIENNE”
publiée sous la direction de MAURICE BRILLANT
L’INQUISTION
MÉDIÉVALE
PAR
JEAN GUIRAUD
A PARIS
CHEZ BERNARD GRASSET
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: SEIZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA
NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 12 ET I A IV.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1928.
INTRODUCTION
Comment peut-on parler encore de l’Inquisition après tous ceux qui ont
déjà traité cette question controversée: ennemis de l’Église dénonçant
les rigueurs de l’inquisition pour ameuter les masses populaires contre
un cléricalisme capable de toutes les cruautés; apologistes leur
répondant en lavant l’Inquisition de tous leurs reproches; historiens de
toutes nations multipliant, d’après de nouveaux documents, des études
particulières sur ce sujet brûlant? Ne risque-t-on pas de dire une fois
de plus ce que connaissent les personnes averties, et si on veut porter
un jugement sur cette institution, se classer ou, ce qui est pire, être
classé malgré soi parmi ses avocats d’office ou ses détracteurs?
Peut-on apporter une documentation nouvelle, des faits nouveaux? et
peut-on se flatter d’être objectif en pareille matière, et, dans la
négative, pourquoi ajouter un numéro de plus à la bibliographie déjà si
longue de l’Inquisition?
Nous avons passé outre à ces objections, estimant que même si on a peu
de documents nouveaux on peut s’efforcer de les mettre en meilleure
lumière et invoquer le dicton bien connu: _Non nova sed nove._ Mais
est-il vrai qu’il n’y ait rien de nouveau à dire? Beaucoup d’archives
qui étaient jalousement fermées ou ne s’entr’ouvraient que pour de rares
privilégiés se sont largement ouvertes et ont été explorées depuis un
demi-siècle; et tout d’abord, les plus importantes qui soient pour
l’histoire religieuse, les Archives du Vatican. Les érudits de toute
nation qui y travaillent en ont tiré des documents et même des
collections de documents qui précisent ou rectifient des solutions que
l’on croyait définitives. Je n’en veux pour preuve que le _Bullaire de
l’Inquisition de la France au XIVe siècle_, formé de bulles pour la
plupart inédites que M. l’abbé Vidal a extraites des archives du
Vatican. Nous avons tiré parti de ces documents pour saisir sur le vif
le fonctionnement de l’Inquisition au Moyen-Age. Le même service a été
rendu aux historiens par la publication que nous devons à Mgr Douais des
documents sur l’histoire concernant l’_Inquisition du Midi de la
France_.
Ces documents nouveaux permettent de réviser et parfois de corriger, sur
plus d’un point, les _Histoires générales de l’Inquisition au Moyen
Age_, qui sont à notre disposition, en particulier celle de l’Américain
Lea, traduite en français par M. Salomon Reinach.
On ne saurait en contester l’érudition, mais il ne faut pas l’avoir trop
longtemps maniée pour remarquer en elle deux graves défauts. On y
chercherait en vain le _lucidus ordo_ de la science française; même
après l’avoir longtemps pratiquée, il est difficile d’y retrouver ce
qu’on se rappelle fort bien y avoir vu, tant elle est confuse et mal
présentée. D’autre part, l’auteur en l’écrivant ne s’est pas dégagé de
ces préjugés haineux contre l’Église catholique qui lui ont inspiré la
plupart de ses œuvres historiques. Il s’est parfois efforcé de les
dominer et nous-même nous rendons hommage aux jugements qu’il a portés
sur certaines accusations lancées par ses amis et coreligionnaires
contre l’Inquisition; mais plus souvent, son récit dégénère en un
réquisitoire passionné et injuste. Les nouvelles collections de textes
récemment publiées permettent de distinguer dans l’œuvre de Lea ce qui
est de la science et ce qui est du pamphlet.
Cependant c’est moins par la documentation que par la méthode employée
que l’on peut, dans une certaine mesure, faire œuvre originale en
parlant de l’Inquition. Presque toujours, ce sujet a été abordé avec des
arrière-pensées étrangères et parfois contraires à l’esprit
scientifique; dès lors, plus on est objectif et plus on a de chance de
le traiter avec originalité. Nous nous y sommes efforcé; au lecteur de
voir si nous y avons réussi.
Nous n’avons prétendu poser aucune thèse _a priori_; et voilà pourquoi
nous n’avons pas abordé la question de savoir si l’Église avait ou non
le droit de réprimer par la force l’hérésie. Nous ne contestons pas
l’importance de ce problème au point de vue théologique et canonique et
même historique; mais nous aimons mieux qu’il soit mis sous les yeux des
lecteurs moins par un syllogisme scolastique que par le simple exposé
des faits. C’est pour la même raison que nous nous sommes abstenus le
plus possible de porter des jugements sur les hommes et les
institutions, ne le faisant que lorsque nos conclusions n’étaient que le
résumé de faits déjà racontés. En laissant ainsi la parole aux textes,
nous avons voulu éviter les deux écueils d’une pareille étude,
l’apologie ou le dénigrement du catholicisme ou de ses adversaires, de
l’Inquisition ou de l’hérésie. Avant tout, nous nous sommes efforcé de
faire œuvre d’historien.
C’est le seul moyen de connaître l’Inquisition et de la comprendre.
L’apologiste et l’accusateur risquent de n’apercevoir que certains
aspects du sujet; le premier ne verra dans les sentences de
l’Inquisition que des jugements dictés par un intérêt surnaturel, et
rendus en vertu d’un pouvoir transcendant, intérêt et pouvoir que les
fautes et les erreurs individuelles ne sauraient dénaturer. L’accusateur
ne verra que des actes de tyrannie et des crimes d’autant plus
révoltants qu’ils étouffaient dans les supplices et le feu la liberté de
l’esprit et la voix de la conscience en invoquant l’autorité divine.
L’historien, au contraire, groupe les faits pour en dégager ensuite les
points de vue les plus divers, et réunissant ces aspects variés en une
vue générale il fait fonctionner l’Inquisition sous les yeux du lecteur,
la montrant non pas telle que se la figurent ses détracteurs et ses
apologistes, pas même comme l’avaient conçue ses auteurs, mais telle
qu’elle fut en réalité, et non pas seulement à un moment déterminé mais
dans le cours sans cesse en mouvement de son évolution.
L’Inquisition était avant tout un tribunal; or un tribunal c’est des
accusés en face de juges et ces deux groupes sont en fonction l’un de
l’autre. Les séparer, étudier les uns et négliger les autres, c’est
altérer gravement l’institution que l’on prétend décrire, et risquer de
ne la point saisir; car les accusés font comprendre les juges et les
juges les accusés.
Aussi nous sommes-nous efforcés de décrire en même temps l’Inquisition
et les hérésies qu’elle réprimait, les doctrines des accusés et leur
répression par les juges. Parlant de l’Inquisition du Midi de la France,
nous avons exposé les prédications théologiques, morales, politiques et
sociales des Cathares et de leurs adhérents, leur organisation et leur
action, en même temps que nous montrions le tribunal qui allait les
poursuivre. C’est d’après la même méthode que nous avons exposé la
doctrine et l’action des Vaudois, des Spirituels, des fraticelli, et des
lollards, des sorciers et des juifs, telles que la voyaient les juges du
Saint-Office qui les poursuivaient. Un tel exposé fait comprendre les
raisons d’ordre religieux, politique et social qui ont ainsi dressé
l’une contre l’autre l’hérésie et l’Inquisition; or l’historien ne doit
pas se contenter de décrire les institutions, il doit encore les faire
comprendre et leurs raisons d’être il doit les demander non pas à ses
idées _a priori_ mais aux faits eux-mêmes.
L’Inquisition est un tribunal; mais les jugements de tout tribunal
supposent, d’une part, une des lois d’une formule absolue et, de
l’autre, des sentences en faisant une application adaptée à chaque cas
particulier que le texte juridique ne peut pas prévoir; une législation
rigide et une jurisprudence essentiellement variable. C’est donner une
idée tout à fait fausse de l’Inquisition que d’aligner les constitutions
pontificales et les canons de conciles qui définissaient sa procédure et
son code pénal. Si on veut serrer de plus près les faits, il faut aussi
voir comment, en fait, le Saint Office fonctionnait et dans quelle
mesure il s’en tenait à la lettre de la loi ou l’interprétait soit en
l’élargissant soit en la restreignant dans l’application.
On nous dit, par exemple, que la procédure inquisitoriale refusait aux
accusés le ministère d’un avocat et les ennemis de l’Église en tirent
prétexte pour l’accuser d’avoir ainsi méconnu le droit de défense de
l’accusé pour le livrer pieds et poings liés à la cruauté de juges
fanatiques; et certains apologistes de l’Église--tel Mgr d’Hulst, dans
la chaire de Notre-Dame,--ont déclaré que le catholicisme doit jeter
par-dessus bord l’Inquisition parce que, sur ce point capital, elle
n’est pas défendable.
Et voilà que le procès de Jeanne d’Arc--qui est un procès
d’inquisition--nous montre des inquisiteurs demandant à l’accusée si
elle a fait choix de ses avocats; et les comptes d’autres procès
mentionnent les honoraires qui ont été versés pour les avocats des
justiciables du Saint-Office; preuve évidente que l’Inquisition
admettait les avocats de la défense et que, dès lors, il faut distinguer
la lettre de la loi qui, en effet, a _parfois_ interdit le ministère des
avocats et la jurisprudence, l’usage et la coutume qui le permettaient.
On voit par cet exemple combien il est indispensable d’examiner en même
temps le _droit_ et le _fait_. C’est ce que nous nous sommes efforcé de
faire en étudiant l’Inquisition non seulement d’après son code, mais
aussi et surtout d’après son fonctionnement réel.
Enfin, l’Inquisition a été une institution humaine, et comme tout ce qui
est humain, elle a évolué. Or l’erreur de presque tous ceux qui la
condamnent et aussi de la plupart de ceux qui la défendent est de croire
qu’elle fut toujours la même et qu’on peut porter sur elle un jugement
d’ensemble, favorable ou défavorable. Tout au plus voit-on quelque
différence entre l’Inquisition espagnole, celle de Torquemada, et
l’Inquisition du Moyen-Age, celle qu’ils identifient avec saint
Dominique et ses Prêcheurs. De là des appréciations qui laissent
inexplicables certains contrastes comme celui-ci.
Si une institution, à ses origines, a été papale, c’est bien
l’Inquisition médiévale. Ses premiers règlements lui ont été donnés, à
Toulouse, au nom du Saint-Siège par un légat du pape, le cardinal Romain
de Saint-Ange. Les inquisiteurs agissaient au nom du pape dont ils
tenaient leurs fonctions, _auctoritate apostolica_; et ils ne
dépendaient que de lui, dans l’exercice de leurs fonctions. Mais alors
comment expliquer que dans le procès des Templiers qui s’est poursuivi
moins de cent ans après l’établissement de l’Inquisition, ce tribunal
papal ait visiblement agi à l’encontre du pape Clément V et dans
l’intérêt du roi de France Philippe le Bel? Évidemment parce que, en
moins d’un siècle, l’Inquisition avait tellement évolué que de tribunal
papal défendant la foi contre l’hérésie, _negotium fidei_, elle était
progressivement devenue, en réalité, sans que les apparences eussent
changé, un tribunal de plus en plus politique, subissant l’influence du
roi beaucoup plus que celle du pape. S’il en est ainsi, les
appréciations que l’histoire porte sur elle et sur son action
s’éclairent de jours bien différents et qui, en tout cas, doivent être
singulièrement nuancés.
Une autre vue simpliste de l’histoire fait attribuer à l’Église seule
l’institution de l’Inquisition et par conséquent tout l’odieux de ses
jugements et de ses autodafés. Une étude plus approfondie des textes
montre au contraire que plusieurs puissances ont concouru à la
répression de l’hérésie au Moyen-Age.
Les ancêtres reculés des Cathares contre lesquels fut établie
l’Inquisition du XIIIe siècle, les Manichéens, furent poursuivis, avec
la plus grande rigueur, par l’empereur Dioclétien; persécuteur encore
plus cruel du christianisme, on ne saurait imaginer un instant que son
bras ait été armé contre ces infidèles par l’Église. Sept siècles plus
tard, les Néo-Manichéens d’Orléans furent frappés de sentences de mort;
et ce fut par le roi Robert et non par une juridiction ecclésiastique.
Au XIIe siècle, des actes pontificaux édictèrent des peines sévères
contre les hérétiques de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne;
mais ces interventions des papes avaient été réclamées avec insistance
par les rois de France et d’Angleterre et par les empereurs germaniques;
et au XIIIe siècle, nous sommes en présence de décisions prises contre
les hérétiques, en même temps par les principes séculiers, les évêques
et les papes. De ces faits étudiés sans arrière-pensée, à la simple
lumière des textes, que faut-il conclure? Mais que l’Inquisition,
c’est-à-dire la recherche des hérétiques et leur répression par des
mesures pénales souvent rigoureuses ne fut pas l’œuvre exclusive de
l’Église; que l’autorité civile concourut à ces poursuites autant
qu’elle et même la devança dans la personne d’un empereur païen,
persécuteur par ailleurs du christianisme.
Et cette constatation nous conduit sur la nature même de l’Inquisition à
des conclusions complexes que nous développons à la fin de ce livre.
Qu’il nous suffise, pour le moment, d’opposer aux affirmations
simplistes de certains historiens de l’Inquisition, les aspects très
variés de la question et de leur rappeler que les ignorer ou les
dissimuler c’est ne donner de la réalité qu’une image mutilée et dès
lors inexacte. C’est le reproche que l’on peut adresser à la plupart de
ceux qui ont écrit sur l’Inquisition, et c’est pourquoi ce sujet si
souvent traité peut être renouvelé pour l’emploi de nouvelles méthodes:
_non nova sed nove_.
* * * * *
Ce n’est pas une raison pour faire table rase de tout ce qui a été écrit
jusqu’à ce jour sur l’Inquisition. Pour notre part, nous devons beaucoup
à nos devanciers. Quelques soient les réserves que nous avons faites sur
l’_Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age_ de Lea, nous l’avons lue et
consultée maintes fois avec profit et nous en dirons autant de celle de
M. de Cauzons, pseudonyme qui cache un prêtre qui, par désir
d’impartialité, s’est montré d’une sévérité excessive à l’égard du
Saint-Office. Nous avons aussi utilisé le volume de M. l’abbé Vacandard
sur l’_Inquisition_, où se retrouvent cette documentation sérieuse et
cette modération dans les jugements qui distinguent les écrits de cet
historien.
Sur la procédure inquisitoriale on ne saurait se dispenser de consulter
l’ouvrage de M. Tanon, sur l’_Histoire des tribunaux de l’Inquisition en
France_ et les études de M. Charles Molinus sur l’Inquisition
toulousaine; mais il faut les compléter et parfois les corriger par
l’étude de Mgr Douais sur l’_Inquisition_ et encore plus par les
_Documents_ qui ont été publiés par ce savant prélat dans la Collection
de la Société de l’Histoire de France, _pour servir à l’Histoire de
l’Inquisition dans le Languedoc_.
Ce dernier ouvrage nous a été particulièrement utile, parce que,
publiant des sentences d’inquisiteurs, il évoquait à nos yeux leur
procédure, non pas celle qui était édictée par les textes législatifs,
mais celle qu’ils suivaient dans la pratique, et qui souvent différait
de la première. Le _Bullaire de l’Inquisition en France au XIVe siècle_,
réuni et commenté par M. Vidal, nous a rendu les mêmes services, parce
qu’il nous a fait assister à la marche de plus d’un procès
inquisitorial.
En même temps que l’Inquisition, nous avons étudié les hérétiques
qu’elle poursuivait, avec leurs doctrines, leurs pratiques, et leur
organisation.
Au XIIIe siècle, elle a surtout lutté contre les Cathares
néo-manichéens, non seulement en Languedoc, mais encore dans le reste de
la France, en Italie, dans la péninsule ibérique et en Allemagne. Pour
faire connaître les Cathares du Midi de la France, plus connus sous le
nom d’Albigeois, j’ai tout simplement résumé la longue étude que j’ai
publiée moi-même, il y a une quinzaine d’années sur l’_Albigéisme
languedocien au XIIe siècle_.
M’appuyant sur les Manuels des inquisiteurs et dépouillant les Registres
de l’Inquisition qui pour la plupart ont disparu mais dont la collection
Doat conserve des copies authentiques, je me suis efforcé, d’après les
déclarations mêmes des hérétiques, de reconstituer les doctrines
métaphysiques, théologiques, morales et sociales des Albigeois, leur
organisation, leurs pratiques et leurs rites, et la place considérable
qu’ils occupaient, avant l’établissement de l’Inquisition dans toutes
les classes de la société et à tous les degrés de la hiérarchie sociale.
En d’autres pays, des études originales ou des collections de documents
nous ont fait connaître, de la même manière, les Cathares et leurs
adhérents: tel par exemple la publication du savant professeur de la
Faculté de théologie de Munich qui devint, après 1870, l’un des chefs
des Vieux-Catholiques, Dœllinger, publication qui a pour titre
_Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters_[1].
[1] J’ai donné des bibliographies détaillées du Catharisme à la fin de
mon étude sur _l’Albigéisme languedocien au XIIe siècle_, p. CCCXLII
et dans mes articles sur _l’Inquisition_ et les _Albigeois_ parus le
premier dans le _Dictionnaire d’apologétique de la foi catholique_,
le second dans le _Dictionnaire d’histoire et de géographie
ecclésiastiques_.
Quoique beaucoup d’hérétiques aient été arrêtés sous la double
inculpation de catharisme et de vaudoisie, ces deux doctrines sont
distinctes, comme le démontrait déjà en 1834 une thèse présentée devant
l’Université de Leyde sous ce titre: _Disputatio academica de Valdensium
secta ab Albigensibus bene distinguenda_ par Jas. Cette distinction
était marquée, dès le XIIIe et le XIVe siècle par les Manuels des
Inquisiteurs, en particulier ceux de Moneta et de Bernard Gui; et c’est
sur leur témoignage autorisé que la secte vaudoise nous a été décrite
par M. Comba dans son _Histoire des Vaudois_ et plus récemment, par M.
Marx dans son étude sur l’_Inquisition en Dauphiné_.
Au XIVe siècle et au XVe le Saint-Office poursuivit avec une
persévérance inlassable tous les hérétiques Spirituels, Fraticelli,
Bizocchi et Béguins qui voulurent imposer au peuple chrétien tout entier
la pratique de la stricte pauvreté et annonçaient le prochain avènement
de l’Esprit-Saint, venant compléter, en l’absorbant, l’œuvre du Christ.
Ces doctrines ayant inspiré un grand nombre de controverses, au sein de
l’ordre franciscain, d’une part, et de l’autre, entre catholiques et
hérétiques, la bibliographie de ce sujet serait tellement considérable
qu’elle réclamerait à elle seule un volume. Nous signalons à ceux qui
s’intéresseraient particulièrement à cette question les études qui ont
été consacrées aux défenseurs et aux propagateurs de ces doctrines,
celles de M. Édouard Jordan sur _Joachim de Flore_ dans le _Dictionnaire
de théologie catholique_, du P. Callaey sur _Ubertin de Casal_, de
Hauréau sur _Bernard Délicieux et l’Inquisition albigeoise_, les
nombreux travaux d’ensemble qui ont été publiés sur l’ordre franciscain
et les controverses qui le divisèrent si profondément au XIIIe siècle et
dont le plus récent et l’un des meilleurs est le volume du P. Gratien
sur l’_Histoire de la fondation et de l’évolution de l’Ordre des Frères
Mineurs_ au XIIIe siècle. Le cardinal Ehrle a consacré de nombreuses
études aux Spirituels et aux Fraticelli. Signalons enfin l’ouvrage
d’ensemble de Tocco sur l’hérésie au Moyen-Age (_l’eresia nel medio
evo_) et la collection de textes sur les hérésies que publia, au XVIIIe
siècle, du Plessis d’Argentré sous le titre de _Collectio judiciorum de
novis erroribus_ et qui mérite toujours d’être consultée.
Nous nous en sommes servis pour résumer les doctrines de Wicklef et de
son disciple Jean Huss.
Pour montrer qu’à partir de Philippe le Bel l’Inquisition subit de plus
en plus l’influence du pouvoir civil, en France et hors de France, nous
avons donné un rapide aperçu de plusieurs procès inquisitoriaux qui
furent inspirés et conduits plus par la politique que par le souci de
l’orthodoxie, par exemple ceux de Templiers et de Jeanne d’Arc.
Pour le premier on peut se reporter aux actes mêmes du procès qui furent
édités par Michelet puis plusieurs fois réédités, et on lira avec
intérêt les biographies qui ont été consacrées dans l’_Histoire
littéraire de la France_ aux trois personnages qui en prirent la
direction, au nom de Philippe le Bel, celle de Guillaume de Nogaret par
Renan, celle du cardinal Bérenger Frédol et celle de l’inquisiteur de
France Guillaume de Paris, par Lajard.
Quant au procès de Jeanne d’Arc, ses procès-verbaux ont été plusieurs
fois édités et encore dans ces derniers temps par M. Pierre Champion et
il a été longuement étudié par les auteurs de ces éditions et les
nombreuses Histoires de Jeanne d’Arc qui ont été écrites dans ces
cinquante dernières années.
Dans les pages qui vont suivre, dépourvues à dessein de tout apparat
critique pouvant en gêner la lecture, on reconnaîtra facilement les
textes et les livres que l’auteur a mis à contribution.
CHAPITRE PREMIER
LE CATHARISME AU XIIe SIÈCLE
SOMMAIRE.--Le dualisme cathare.--Christologie cathare.--Morale
individuelle et sociale.--Nirvana des Parfaits.--Horreur de la
famille.--Doctrines anarchistes.--Répression par les gouvernements
païens et chrétiens antérieure à l’Inquisition.--Le catharisme tout
puissant dans le Midi de la France.--Ses moyens d’action.--Parfaits et
Croyants.--Faiblesse du catholicisme persécuté.
Le XIIe siècle vit s’épanouir en plusieurs pays, mais plus
particulièrement dans le Midi de la France, une hérésie qui, par ses
doctrines et le nombre de ses adhérents, devait constituer un grand
danger pour l’Église catholique. Partant d’un pessimisme absolu, elle ne
voyait en ce monde que mal et corruption, et dès lors, elle ne pouvait
pas admettre qu’il fût l’œuvre d’un Dieu bon. La nature visible ne
pouvait être que la création d’un être puissant sans doute mais
essentiellement mauvais; et cet être c’était Satan.
Mais au-dessus de ce monde, ces hérétiques en concevaient un autre,
formé d’esprits incorruptibles et bienheureux, qui étaient les créatures
d’un être essentiellement bon et infiniment puissant, Dieu.
Ainsi se dressaient l’un contre l’autre, à la tête de deux mondes
opposés dont ils étaient les auteurs, deux principes contraires en
conflit permanent: Satan prince de la terre et de la nature, Dieu,
souverain des esprits et du ciel.
Étaient-ils également puissants et leur action devait-elle se combattre
à jamais? ou bien l’un d’eux, le principe mauvais, était-il inférieur à
l’autre, le principe bon, et destiné à succomber sous les coups de sa
puissance victorieuse, lorsque les temps seraient révolus? Sur ce point
essentiel comme sur les conclusions qui en découlaient, ces hérétiques
se divisaient.
Ils se divisaient aussi quand ils voulaient expliquer l’origine de ces
deux mondes opposés. Pour les uns, la matière était éternelle et le rôle
du démon avait été de la tirer du chaos en séparant, pour les combiner
entre eux, ses quatre éléments essentiels: le feu, l’air, l’eau et la
terre. Dans ce cas, Satan n’avait été que l’artisan de la matière, le
démiurge. D’autres, au contraire, disaient qu’il en avait été le
créateur, l’ayant tirée du néant.
Mêmes hésitations quand il s’agissait d’expliquer le monde des esprits.
Pour les uns, les esprits avaient existé de tout temps au sein de Dieu,
et ils en étaient sortis par une série indéfinie d’émanations ou
hypostases, analogue à celle par laquelle le Fils procède du Père.
D’après les autres, au contraire, les esprits auraient été tirés du
néant par un acte créateur du Dieu bon.
L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre de ces mondes
opposés. Son corps, fait d’une matière corruptible, était l’œuvre et la
propriété de Satan; mais son âme, pur esprit, ne pouvait venir que de
Dieu et lui appartenait. C’est par des récits mythiques que ces
hérétiques expliquaient la première rencontre et l’union de l’âme et du
corps dans l’être humain.
D’après les uns, Adam avait été un ange envoyé par Dieu pour voir
comment Lucifer organisait la matière; dès qu’il le vit épiant ainsi son
œuvre, le démon se saisit de lui et l’enferma dans un corps fait de
limon. «Rends ce que tu dois!» lui dit-il, c’est-à-dire soumets-toi à la
matière! «Adam se jeta alors à ses pieds, le supplia d’avoir pitié de
lui et de le délivrer de la prison ignoble dans laquelle il se trouvait
enfermé lui promettant de se mettre désormais à son service. Le démon
refusa et le força à lui payer sa dette en accomplissant avec Ève
l’œuvre de chair.» Quand il l’eut accomplie, Adam fut engagé à jamais
dans la matière, et avec lui tous ses descendants, parce qu’ils
provenaient de l’acte le plus matériel qui se puisse imaginer, l’union
de l’homme et de la femme.
D’autres hérétiques expliquaient le dualisme de la nature humaine d’une
manière qui se rapprochait de la doctrine catholique. Avant la création
de la matière, disaient-ils, Satan avait été l’auteur de la révolte des
anges et de leur chûte. Mais en foudroyant les anges rebelles, Dieu leur
avait procuré un moyen de se relever par l’expiation. Il avait permis à
Satan de se servir d’eux pour animer les corps qu’il venait de former du
limon, mais auxquels manquait l’esprit de vie. Satan s’en était réjoui
parce qu’il croyait qu’emprisonnés ainsi par lui dans la matière, les
anges rebelles lui appartiendraient à jamais; mais dans sa courte
sagesse il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer sa défaite en
procurant dans la prison du corps aux esprits déchus l’épreuve et la
pénitence qui leur permettraient, après la mort, de rentrer dans le
paradis perdu.
Ce dualisme de l’homme, ces hérétiques le retrouvaient dans l’humanité
et dans son histoire. L’âme, disaient-ils, était restée ignorante de sa
nature, de sa chute au sein du corps et de sa destinée; elle ne les
avait connues que lorsque le Christ était venu sur terre pour les lui
révéler. Dès lors, l’histoire du monde se divisait en deux grandes
périodes: celle qui avait précédé la venue du Christ pendant laquelle
Satan régnait sans conteste sur un monde ignorant, et celle qui l’a
suivie au cours de laquelle l’empire lui est disputé par la doctrine qui
arrache l’âme à sa captivité corporelle.
Dès lors, l’Ancien Testament avait été le règne de Satan; le dieu
qu’adoraient les Juifs charnels Jéhovah, était Satan lui-même et la
Bible l’histoire de sa domination sur le peuple hébreu. «Les Cathares
(c’est ainsi que se nommaient ces hérétiques) prenaient donc le
contrepied de l’Ancien Testament et tout ce que celui-ci attribuait à
Dieu ils le rapportaient à Satan. Les patriarches et les prophètes de
l’Ancienne Loi n’étaient en réalité que des fils de Bélial, de vrais
démons suscités par leur père pour maintenir son règne; et dans leur
nombre ces hérétiques comptaient Énoch, Abraham, qui reçut de Satan la
circoncision, Moïse qui, étant lui-même mauvais, s’entretint à plusieurs
reprises avec le démon, accomplit sur son injonction et avec son secours
tous ses miracles, reçut de lui la Loi sur le Sinaï et édicta, sous son
inspiration, tous les rites de la religion juive, pour se faire adorer
comme un dieu; enfin les prophètes qui furent suscités non par le dieu
bon, mais par Satan pour activer, à la suite de Moïse, le culte du
diable»[2].
[2] JEAN GUIRAUD. _L’Albigéisme languedocien au XIIe siècle_, p. XLIX.
Entre tous ces prophètes, les Cathares distinguaient le dernier en date,
Jean-Baptiste, pour lui témoigner une aversion particulière. Il avait
été suscité par le démon, disaient-ils, comme le moyen suprême
d’empêcher l’œuvre du Christ dont le Précurseur aurait été ainsi le plus
puissant antagoniste. Le baptême matériel de l’eau qu’il prêchait et
qu’il conférait aux masses était fait pour les détourner du baptême de
l’esprit qu’apportait Jésus comme signe de sa doctrine purement
spirituelle.
Ils n’ignoraient pas les nombreux passages du Nouveau Testament où le
Christ et ses disciples parlent avec respect de l’Ancienne Loi, des
patriarches tels que Abraham, des prophètes tels que David, l’ancêtre de
Jésus lui-même, d’Élie et de tous ceux dont le Sauveur invoquait le
témoignage. Mais ils déclaraient que, dans le Décalogue et dans
l’ensemble de l’Ancien Testament, le démon avait habilement mêlé un peu
de vérité à une masse de mensonges pour mieux tromper l’humanité.
Le Christ, disaient les Cathares, était venu sur terre pour sauver
l’humanité et, sur ce point, ils s’accordaient avec les catholiques,
mais ils s’en séparaient dès qu’ils définissaient la personne et l’œuvre
du Rédempteur.
Ils l’appelaient souvent Dieu, mais ils donnaient de sa divinité des
explications diverses mais toutes contraires à la conception chrétienne.
Il était dieu parce qu’il était l’une des nombreuses émanations du Dieu
bon et éternel. Certains attribuaient à Jésus, émanation ou éon, une
dignité éminente sur tous les autres éons parce que seul d’entre eux il
avait été adopté par l’Être suprême dont il était ainsi le Fils et qu’il
pouvait appeler son Père.
Un ministre cathare, Guillaume Fabre, de Pech-Hermer, expliquait ainsi à
ses fidèles la nature et la mission du Christ: «Voyant que son royaume
s’appauvrissait sous l’action des esprits mauvais, Dieu demanda à ceux
qui l’entouraient: «Qui de vous veut être mon fils, de sorte que je sois
son père?» Comme personne ne lui répondait, Jésus qui était son baile
(homme de confiance), _Christus qui erat bajulus Dei_, lui dit: «Je veux
être votre fils et j’irai partout où vous m’enverrez.» Et alors Dieu
l’adopta pour fils et l’envoya dans le monde prêcher le nom de Dieu.»
Quelque différentes que fussent ces explications, tous les Cathares
s’entendaient pour nier l’Incarnation. Puisque toute matière était
foncièrement mauvaise et le domaine de Satan, comment un dieu aurait-il
pu y demeurer en s’unissant à la chair? Il se serait mis ainsi sous la
domination de celui-là même dont il venait libérer l’humanité.
Le Rédempteur ne pouvait donc être que pur esprit; mais comme d’autre
part, il voulait tomber en ce monde sous les sens des hommes, il fallait
qu’il prît les apparences d’un homme. Partant de ce principe, les
Cathares faisaient de la vie terrestre du Christ une fantasmagorie
perpétuelle.
La Vierge Marie n’avait été, elle aussi, qu’un pur esprit aux apparences
humaines. Sa maternité n’était que l’union des deux esprits, qui
formaient tout son être, le sien et celui de son divin fils. «C’est ce
que voulait dire un docteur hérétique de Castelsarrasin, R. de Rodols,
lorsque, prenant l’expression évangélique _obumbrare_ dans son sens
étymologique, il déclarait que le Sauveur était venu en ce monde comme
une ombre et non dans la réalité d’un corps humain: «_Deus non venerat
in beata Virgine sed obumbraverat se ibi tantum_[3].»
[3] JEAN GUIRAUD, _op. cit._, p. LXI.
Jésus avait grandi, avait mené la même vie que les autres hommes,
mangeant, buvant, parlant; pures apparences que tout cela, répondaient
les hérétiques. «_Omnia in similitudine facta fuisse._»
Il avait au moins souffert pendant sa Passion, pour racheter l’humanité
par les douleurs de son sanglant sacrifice. Non! répondaient-ils, car
étant pur esprit il ne pouvait ni souffrir, ni mourir, ni par conséquent
ressusciter: «_non fuit passus in carne, non fuit mortuus
corporaliter... non resurrexit vere quia mortuus non fuit._» Mais alors
que penser des récits pathétiques de la Passion? On les expliquait soit
par la persistance de la fantasmagorie jusque sur la Croix, soit par la
substitution au Christ disparu d’un homme réel expiant son propre péché.
A Montesquieu, le ministre cathare Bonafos enseignait chez Guillaume de
Villèle «que sur la Croix, le Christ avait été figuré par un voleur,
aussi coupable que les deux larrons qui étaient à ses côtés. Dès lors,
il n’y avait dans ce supplice rien de révoltant puisque celui qui
représentait Jésus expiait ses fautes personnelles. D’après un autre
hérétique, Limosus Nègre, cet homme avait déjà traversé plusieurs
existences, en vertu de la métempsychose; or dans l’une il avait commis
des meurtres et des fornications. C’est pour cela, ajoutait-il, que le
crucifié a été frappé de la lance: coupable d’homicide, il tombait sous
le coup de la sentence qui condamne à périr par le glaive quiconque a
tué par le glaive. Agents du démon, les Juifs avaient cru mettre en
Croix le Fils de Dieu, mais ils n’avaient eu entre les mains qu’un
vulgaire voleur; sur le Calvaire comme au jour de la Création de
l’homme, le Père du mensonge s’était trouvé dupé lui-même.» (P. LVII).
D’ailleurs, pour les Cathares, la Rédemption n’était pas une expiation,
mais un enseignement; pour libérer les âmes de l’emprise de Satan, il
suffisait de leur apprendre comment elles pouvaient se libérer
elles-mêmes de la prison de leur corps et redevenir de purs esprits
retournant de droit à Dieu dès qu’elles retrouvaient ainsi leur nature
spirituelle.
Ceux qui le savaient étaient les fils de l’Esprit et ils adoraient Dieu
en esprit et en vérité. Ils formaient l’Église cathare. Les autres
restaient sous l’emprise de Satan parce qu’ils continuaient l’erreur de
l’Ancien Testament et ils demeuraient les sectateurs de Jéhovah
puisqu’ils ne comprenaient ni la mission de Jésus, ni la signification
du Nouveau Testament. Ceux-là formaient l’Église catholique et les
autres églises chrétiennes. Ainsi le dualisme de l’humanité s’avérait
dans l’opposition irréductible du Catharisme et du Christianisme.
De cette métaphysique et de cette théologie les Cathares tiraient leur
morale individuelle et sociale. Pour se sauver il fallait séparer l’âme
du corps, et on y parvenait de deux manières.
Les uns pratiquaient une vie d’ascétisme qui diminuant progressivement
l’action du corps sur l’âme, finissait par établir entre eux un divorce
de fait que la mort ne faisait que ratifier; pour employer une
expression de la mystique chrétienne, on mourait à soi-même avant de
mourir à la vie de ce monde.
Le moyen d’y parvenir c’était de s’incorporer le moins de matière
possible et par conséquent de se nourrir le moins possible; de là cette
abstinence qui était l’une des pratiques les plus rigoureuses de la
morale cathare. Elle consistait dans un régime végétarien; la viande des
animaux, et tout ce qui provenait d’eux, comme le lait, le fromage et
les œufs, étant considérés comme choses plus particulièrement
matérielles. Ils permettaient cependant l’usage du poisson parce que cet
animal à sang froid leur semblait moins matériel que les animaux à sang
chaud.
A cette raison de s’abstenir de la viande, provenant de l’horreur que
leur inspirait l’impureté de la matière, certaines sectes en ajoutaient
une autre tirée de leur croyance à la métempsychose. «Ils ne tuent
jamais ni animal, ni volatile, écrivait d’eux l’inquisiteur Bernard Gui,
car ils croient que dans les animaux privés de raison et même dans les
oiseaux résident les esprits des hommes qui sont morts sans avoir été
reçus dans leur secte, par l’imposition des mains selon leurs rites.»
C’est à cette horreur de toute viande qu’on les reconnaissait. «Invité à
Albi chez le marchand Golfier, l’hérétique Guillaume Payen refusa du
poulet rôti qu’on lui présentait. Se doutant alors que son hôte était
Cathare, Golfier lui fit servir du poisson et il en mangea.» Lorsqu’ils
allaient de village en village visiter les adhérents dont ils voulaient
réchauffer le zèle, on leur donnait ce qui était nécessaire à leur
subsistance; or ce n’était jamais de la viande, des œufs, de la graisse
ou du laitage, mais des fruits frais ou secs, raisins, figues, amandes,
noisettes, du blé ou des légumes, du vin, du miel, des fouaces ou
gâteaux de farine de froment.»[4] Quand une personne était «consolée»,
c’est-à-dire recevait l’initiation cathare, on lui demandait:
«Promettez-vous à Dieu, à l’Évangile et à nous de ne plus manger
désormais de viande, de fromage, d’œufs, ni de tout autre aliment gras?»
[4] JEAN GUIRAUD. _Questions d’histoire et d’archéologie_, p. 63, 64.
L’acte qui était considéré comme le plus matériel, celui qui avait fixé
dans le mal Adam et toute sa descendance, c’était l’acte de la
génération. Coupable à cause de la souillure qu’il imprimait, il l’était
aussi parce qu’en appelant de nouveaux êtres à la vie terrestre et
matérielle, il étendait le règne de Satan. La chasteté perpétuelle
s’imposait donc à tout Cathare.
Alimenter le moins possible la vie en soi et s’abstenir de la propager,
c’était bien, mais ce qui était encore mieux c’était de la restreindre
progressivement pour arriver un jour, en la détruisant, à libérer
entièrement l’âme de sa prison corporelle. Parvenir à s’abstraire
tellement de son propre corps qu’on n’use plus d’aucun de ses sens et
qu’on perde complètement conscience de sa propre existence était
considéré par les Cathares comme un degré élevé de perfection. Ils
regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux qui atteignaient
ainsi au nirvanâ tel qu’on le voit encore chez les fakirs de l’Inde.
«Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, en Albigeois, alla
voir par curiosité un de ces saints hérétiques. «Il lui apparut,
racontait-elle, comme la merveille la plus étrange: depuis fort
longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre,
insensible à ce qui l’entourait.» (P. 55)[5].
[5] Les références données ainsi dans le texte et ne portant pas le
titre de l’ouvrage, se rapportent au livre déjà cité au bas de la
page la plus proche.
D’autres brusquaient les choses, et pour libérer leur âme de leur corps,
ils se donnaient eux-mêmes la mort. «Le suicide, écrit Mgr Douais,
d’après les réponses des hérétiques aux interrogatoires de
l’Inquisition, était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se
faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain; d’autres
prenaient des potions empoisonnées; ceux-ci se frappaient eux-mêmes.
L’_Endura_ était le mode de suicide le plus employé: il consistait à se
laisser mourir de faim. Les documents sur l’hérésie cathare qu’a publiés
Dœllinger nous en présentent plusieurs cas.» Raymond Isaure racontait en
1308 aux inquisiteurs qu’aussitôt initié, Guillaume Sabatier se mit en
_endura_ dans sa maison de campagne; il y resta sept semaines entières
sans manger, puis mourut. Une femme du nom de Gentilis se condamna, dans
les mêmes circonstances, au jeûne le plus absolu et mourut au bout de
six jours. Une femme de Coustaussa, non loin de Limoux, ayant quitté son
mari vint dans le Savartès recevoir l’initiation du _Consolamentum_.
Aussitôt après, elle se mit en _endura_ à Ax et mourut. Le témoin qui
rapportait ces faits aux inquisiteurs déclarait avoir ouï dire par
plusieurs hérétiques qu’avant de mourir, cette femme était restée à jeun
environ douze semaines. Une certaine Montoliva se mit en _endura_ «ne
mangeant rien et ne buvant que de l’eau fraîche; elle mourut au bout de
six semaines.» Quelquefois, c’étaient les ministres cathares eux-mêmes
qui condamnaient à la mort par le jeûne absolu ceux qu’ils venaient
d’initier et dont ils assuraient le salut par une mort suivant
immédiatement la purification de l’initiation. C’est ce que nous dit une
déposition reçue par l’Inquisition vers 1242. «Le ministre défendit de
donner désormais à manger à la malade qu’il venait «d’hérétiquer», _ne
dicta infirma perderet bonum quod receperat_.» (P. 53).
Ces doctrines et ces pratiques n’étaient pas nées au XIIe siècle dans
ces pays du Midi de la France ou du Nord de l’Italie où elles eurent
tant d’adeptes. Elles étaient aussi anciennes, peut-être même plus
anciennes que le christianisme dont elles niaient si radicalement le
dogme et la morale. Dans le dualisme opposant le bon et le mauvais
principe, nous reconnaissons les doctrines manichéennes qui propagées en
Perse et dans tout l’Orient, se dressèrent contre l’Église naissante et
traversèrent tout le Moyen-Age. Dans le système des hypostases tirant de
la substance divine Jésus, Marie et une infinité d’esprits bienheureux,
nous retrouvons la théorie des éons de la Gnose primitive.
Le système qui faisait de la vie terrestre et de la Passion du Christ
une fantasmagorie, le docétisme, avait été enseigné, dès le IIe siècle,
par le marcionisme et combattu par les Pères apostoliques, puis au IIIe
par Tertullien et par saint Hilaire au IVe. L’adoptianisme qui faisait
de Jésus le fils adoptif du Père, avait été enseigné semble-t-il vers
260 à Antioche par Paul de Samosate, et aux temps de Charlemagne par
Félix, évêque d’Urgel. L’encratisme, c’est-à-dire la prohibition absolue
de la génération et de toute nourriture animale, avait été prêché, bien
avant les Cathares, par la Gnose et le marcionisme au IIe et au IIIe
siècle, et encore au milieu du IVe siècle par des disciples extrémistes
d’Eustathe de Sébaste que condamna, en 340, le concile de Gangres. Ainsi
le catharisme du XIIe siècle nous apparaît moins comme une hérésie
nouvelle que comme un syncrétisme d’hérésies ayant traversé tout le
Moyen Age et finissant par se réunir en un système néo-manichéen.
Ce n’est donc pas par leur nouveauté que ces doctrines prirent une
importance capitale, mais par le nombre de leurs adeptes. En se
propageant dans les masses elles sortirent du domaine de la spéculation
théologique pour pénétrer l’opinion publique et exercer une influence
considérable sur la vie sociale.
C’est par sa morale sociale en effet beaucoup plus que par ses rêveries
mystiques ou théologiques que le catharisme attira l’attention de plus
en plus inquiète de l’Église et des gouvernements.
Tant qu’il demeure un acte individuel le suicide est assurément
coupable, mais il n’est pas un danger social: il le devient si une
doctrine le prêche et par la diffusion de plus en plus grande de ses
enseignements en multiplie tellement le cas qu’il devient une épidémie.
Il en fut ainsi de la doctrine de l’_endura_ cathare, mais beaucoup plus
encore de celle qui proposait au genre humain tout entier la virginité
perpétuelle.
Les néo-manichéens du XIIe siècle ne se contentaient pas en effet de la
prôner comme une forme supérieure, mais exceptionnelle, de la vie morale
et religieuse comme l’avaient fait de tout temps les chrétiens; leur
pessimisme radical la présentait comme l’idéal de l’humanité tout
entière parce qu’elle était le moyen d’en finir avec la vie. L’_endura_
tuait la vie dans l’individu; la virginité universelle devait la tarir
dans le genre humain.
C’est ce qu’enseignaient formellement les Cathares en condamnant non
seulement la fornication et la luxure, mais le mariage lui-même, et par
le mariage la propagation de la race humaine.
Ils n’établissaient pas, comme le christianisme, une distinction
essentielle entre la débauche et le mariage; dans ce dernier, ils ne
voyaient qu’une légalisation criminelle et sacrilège de la première.
Leur intransigeance farouche leur dictait pour flétrir le mariage la
formule dont se servent de nos jours ceux qui contre lui prônent au
contraire la «liberté de l’amour» et l’union libre. «_Matrimonium est
meretricium, matrimonium est lupanar_» disaient les Cathares du
Moyen-Age; «le mariage est un concubinat légal», disent les bolchevistes
et les anarchistes d’aujourd’hui.
Après avoir entendu beaucoup de Cathares, l’inquisiteur Bernard Gui
résumait ainsi leur doctrine: «Ils condamnent absolument le mariage
entre l’homme et la femme; ils prétendent qu’on y est en état perpétuel
de péché; ils nient que le Dieu bon l’ait jamais institué. Ils déclarent
que connaître charnellement sa femme n’est pas une moindre faute qu’un
commerce incestueux avec une mère, une fille, une sœur.»
Concevoir et mettre au monde un enfant c’était commettre un acte
essentiellement démoniaque puisque c’était appeler à la vie de ce monde
un être qui de ce fait serait la chose, le bien du démon. Se trouvant
enceinte, Guillelma, femme d’un marchand de bois de Toulouse, reçut la
visite de la Parfaite Fabressa. Celle-ci lui fit ses condoléances et
sans doute aussi des reproches en lui conseillant «_quod rogaret Deum ut
liberaret eam a daemone quem habebat in ventro_». On devine facilement à
quelles pratiques criminelles, même aux yeux de la loi civile, pouvaient
conduire de pareilles condoléances et de tels conseils!
Quiconque recevait l’initiation cathare devait renoncer à jamais au
mariage et s’il l’avait contracté, le rompre aussitôt, en quittant pour
toujours son conjoint. «Décidé à recevoir le _consolamentum_, Guillaume
de Raissac avertissait son beau-père qu’il allait lui renvoyer sa fille.
Vers 1218, Bernard Pons de Laure était gravement malade à
Roquefère-en-Cabardès; sa femme Bermonde demanda à deux hérétiques de
venir lui donner le _consolamentum_. Mais, avant de procéder à cet acte,
ceux-ci exigèrent de Bermonde qu’elle renonçât à jamais à son mari et ce
ne fut qu’après avoir reçu cet engagement qu’ils procédèrent à la
cérémonie: «POST-MODUM, _consolati fuerunt dictum infirmum_.» Revenu à
la santé, Pons de Laure abandonna l’hérésie, revint au monde et par la
même occasion, reprit sa femme, oublieuse, elle aussi, de sa promesse.
Mais bientôt, ce fut au tour de Bermonde d’être malade et de demander le
_consolamentum_; les deux hérétiques qui accoururent à son appel,
n’agirent pas autrement que les premiers. Avant de commencer les rites
de l’initiation, ils exigèrent que Pons de Laure renonçât à sa femme; et
après en avoir reçu la promesse formelle, ils le consolèrent:
«POST-MODUM, _dicti haeretici consolati fuerunt dictam infirmam._»
Dans leur aversion absolue du mariage, les Parfaits malgré leur farouche
pureté, lui préféraient le libertinage; il était plus grave,
disaient-ils, _facere cum uxore quam cum alia muliere_. La raison en est
facile à comprendre: les liaisons du libertinage étaient plus fragiles
que celle du mariage et n’aboutissaient pas à la constitution d’une
famille; et à ce double titre elles étaient un obstacle moins grand à
l’initiation qui comportait le vœu de perpétuelle continence.
Ainsi s’explique l’indulgence vraiment étrange que ces «purs»
accordaient aux débordements de ceux de leurs adhérents qui
«sympathisaient» avec leur secte sans en adopter toutes les doctrines et
encore moins les pratiques, les Croyants.
Au vu et au su de tout le monde, Guillelma Campanha était la concubine
d’Arnaud Mestre et cependant Parfaits et Parfaites descendaient chez
elle quand ils passaient dans son pays, au Mas-Saintes-Puelles. Raymond
de Na Amelha lui aussi, logeait chez sa concubine, Na Barona, les
Parfaits qu’il protégeait et en particulier l’un des chefs de l’Église
hérétique Bertrand Marty. Parmi les Croyants qui se pressaient aux
prédications de Bertrand Marty à Montségur vers 1240, nous distinguons
plusieurs faux ménages: Guillelma Calveta _amasia Petri Vitalis_;
Willelmus Raimundi et Arnauda _amasia ejus_; Petrus Aura et Boneta,
_amasia uxor ejus_; Raimunda, _amasia Othonis de Massabrac_. La famille
de Villeneuve, à Lasbordes, protégeait ouvertement l’hérésie; or il y
avait chez elle un bâtard, Adhémar, _frater naturalis Poncii de
Villanova_, et l’on peut en dire autant d’autres seigneurs protecteurs
de l’hérésie et amis des «Purs», les Unaud de Lanta, les sires du Vilar,
les Mazeroles de Gaja.
En même temps que la famille, les doctrines et la propagande de ce
néo-manichéisme sapaient à la base les institutions sur lesquelles
s’élèvent toutes les sociétés civilisées.