L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre d

COLLECTION “LA VIE CHRÉTIENNE”

publiée sous la direction de MAURICE BRILLANT

L’INQUISTION

MÉDIÉVALE

PAR

JEAN GUIRAUD

A PARIS

CHEZ BERNARD GRASSET

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: SEIZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA

NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 12 ET I A IV.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

Copyright by Bernard Grasset, 1928.

INTRODUCTION

Comment peut-on parler encore de l’Inquisition après tous ceux qui ont

déjà traité cette question controversée: ennemis de l’Église dénonçant

les rigueurs de l’inquisition pour ameuter les masses populaires contre

un cléricalisme capable de toutes les cruautés; apologistes leur

répondant en lavant l’Inquisition de tous leurs reproches; historiens de

toutes nations multipliant, d’après de nouveaux documents, des études

particulières sur ce sujet brûlant? Ne risque-t-on pas de dire une fois

de plus ce que connaissent les personnes averties, et si on veut porter

un jugement sur cette institution, se classer ou, ce qui est pire, être

classé malgré soi parmi ses avocats d’office ou ses détracteurs?

Peut-on apporter une documentation nouvelle, des faits nouveaux? et

peut-on se flatter d’être objectif en pareille matière, et, dans la

négative, pourquoi ajouter un numéro de plus à la bibliographie déjà si

longue de l’Inquisition?

Nous avons passé outre à ces objections, estimant que même si on a peu

de documents nouveaux on peut s’efforcer de les mettre en meilleure

lumière et invoquer le dicton bien connu: _Non nova sed nove._ Mais

est-il vrai qu’il n’y ait rien de nouveau à dire? Beaucoup d’archives

qui étaient jalousement fermées ou ne s’entr’ouvraient que pour de rares

privilégiés se sont largement ouvertes et ont été explorées depuis un

demi-siècle; et tout d’abord, les plus importantes qui soient pour

l’histoire religieuse, les Archives du Vatican. Les érudits de toute

nation qui y travaillent en ont tiré des documents et même des

collections de documents qui précisent ou rectifient des solutions que

l’on croyait définitives. Je n’en veux pour preuve que le _Bullaire de

l’Inquisition de la France au XIVe siècle_, formé de bulles pour la

plupart inédites que M. l’abbé Vidal a extraites des archives du

Vatican. Nous avons tiré parti de ces documents pour saisir sur le vif

le fonctionnement de l’Inquisition au Moyen-Age. Le même service a été

rendu aux historiens par la publication que nous devons à Mgr Douais des

documents sur l’histoire concernant l’_Inquisition du Midi de la

France_.

Ces documents nouveaux permettent de réviser et parfois de corriger, sur

plus d’un point, les _Histoires générales de l’Inquisition au Moyen

Age_, qui sont à notre disposition, en particulier celle de l’Américain

Lea, traduite en français par M. Salomon Reinach.

On ne saurait en contester l’érudition, mais il ne faut pas l’avoir trop

longtemps maniée pour remarquer en elle deux graves défauts. On y

chercherait en vain le _lucidus ordo_ de la science française; même

après l’avoir longtemps pratiquée, il est difficile d’y retrouver ce

qu’on se rappelle fort bien y avoir vu, tant elle est confuse et mal

présentée. D’autre part, l’auteur en l’écrivant ne s’est pas dégagé de

ces préjugés haineux contre l’Église catholique qui lui ont inspiré la

plupart de ses œuvres historiques. Il s’est parfois efforcé de les

dominer et nous-même nous rendons hommage aux jugements qu’il a portés

sur certaines accusations lancées par ses amis et coreligionnaires

contre l’Inquisition; mais plus souvent, son récit dégénère en un

réquisitoire passionné et injuste. Les nouvelles collections de textes

récemment publiées permettent de distinguer dans l’œuvre de Lea ce qui

est de la science et ce qui est du pamphlet.

Cependant c’est moins par la documentation que par la méthode employée

que l’on peut, dans une certaine mesure, faire œuvre originale en

parlant de l’Inquition. Presque toujours, ce sujet a été abordé avec des

arrière-pensées étrangères et parfois contraires à l’esprit

scientifique; dès lors, plus on est objectif et plus on a de chance de

le traiter avec originalité. Nous nous y sommes efforcé; au lecteur de

voir si nous y avons réussi.

Nous n’avons prétendu poser aucune thèse _a priori_; et voilà pourquoi

nous n’avons pas abordé la question de savoir si l’Église avait ou non

le droit de réprimer par la force l’hérésie. Nous ne contestons pas

l’importance de ce problème au point de vue théologique et canonique et

même historique; mais nous aimons mieux qu’il soit mis sous les yeux des

lecteurs moins par un syllogisme scolastique que par le simple exposé

des faits. C’est pour la même raison que nous nous sommes abstenus le

plus possible de porter des jugements sur les hommes et les

institutions, ne le faisant que lorsque nos conclusions n’étaient que le

résumé de faits déjà racontés. En laissant ainsi la parole aux textes,

nous avons voulu éviter les deux écueils d’une pareille étude,

l’apologie ou le dénigrement du catholicisme ou de ses adversaires, de

l’Inquisition ou de l’hérésie. Avant tout, nous nous sommes efforcé de

faire œuvre d’historien.

C’est le seul moyen de connaître l’Inquisition et de la comprendre.

L’apologiste et l’accusateur risquent de n’apercevoir que certains

aspects du sujet; le premier ne verra dans les sentences de

l’Inquisition que des jugements dictés par un intérêt surnaturel, et

rendus en vertu d’un pouvoir transcendant, intérêt et pouvoir que les

fautes et les erreurs individuelles ne sauraient dénaturer. L’accusateur

ne verra que des actes de tyrannie et des crimes d’autant plus

révoltants qu’ils étouffaient dans les supplices et le feu la liberté de

l’esprit et la voix de la conscience en invoquant l’autorité divine.

L’historien, au contraire, groupe les faits pour en dégager ensuite les

points de vue les plus divers, et réunissant ces aspects variés en une

vue générale il fait fonctionner l’Inquisition sous les yeux du lecteur,

la montrant non pas telle que se la figurent ses détracteurs et ses

apologistes, pas même comme l’avaient conçue ses auteurs, mais telle

qu’elle fut en réalité, et non pas seulement à un moment déterminé mais

dans le cours sans cesse en mouvement de son évolution.

L’Inquisition était avant tout un tribunal; or un tribunal c’est des

accusés en face de juges et ces deux groupes sont en fonction l’un de

l’autre. Les séparer, étudier les uns et négliger les autres, c’est

altérer gravement l’institution que l’on prétend décrire, et risquer de

ne la point saisir; car les accusés font comprendre les juges et les

juges les accusés.

Aussi nous sommes-nous efforcés de décrire en même temps l’Inquisition

et les hérésies qu’elle réprimait, les doctrines des accusés et leur

répression par les juges. Parlant de l’Inquisition du Midi de la France,

nous avons exposé les prédications théologiques, morales, politiques et

sociales des Cathares et de leurs adhérents, leur organisation et leur

action, en même temps que nous montrions le tribunal qui allait les

poursuivre. C’est d’après la même méthode que nous avons exposé la

doctrine et l’action des Vaudois, des Spirituels, des fraticelli, et des

lollards, des sorciers et des juifs, telles que la voyaient les juges du

Saint-Office qui les poursuivaient. Un tel exposé fait comprendre les

raisons d’ordre religieux, politique et social qui ont ainsi dressé

l’une contre l’autre l’hérésie et l’Inquisition; or l’historien ne doit

pas se contenter de décrire les institutions, il doit encore les faire

comprendre et leurs raisons d’être il doit les demander non pas à ses

idées _a priori_ mais aux faits eux-mêmes.

L’Inquisition est un tribunal; mais les jugements de tout tribunal

supposent, d’une part, une des lois d’une formule absolue et, de

l’autre, des sentences en faisant une application adaptée à chaque cas

particulier que le texte juridique ne peut pas prévoir; une législation

rigide et une jurisprudence essentiellement variable. C’est donner une

idée tout à fait fausse de l’Inquisition que d’aligner les constitutions

pontificales et les canons de conciles qui définissaient sa procédure et

son code pénal. Si on veut serrer de plus près les faits, il faut aussi

voir comment, en fait, le Saint Office fonctionnait et dans quelle

mesure il s’en tenait à la lettre de la loi ou l’interprétait soit en

l’élargissant soit en la restreignant dans l’application.

On nous dit, par exemple, que la procédure inquisitoriale refusait aux

accusés le ministère d’un avocat et les ennemis de l’Église en tirent

prétexte pour l’accuser d’avoir ainsi méconnu le droit de défense de

l’accusé pour le livrer pieds et poings liés à la cruauté de juges

fanatiques; et certains apologistes de l’Église--tel Mgr d’Hulst, dans

la chaire de Notre-Dame,--ont déclaré que le catholicisme doit jeter

par-dessus bord l’Inquisition parce que, sur ce point capital, elle

n’est pas défendable.

Et voilà que le procès de Jeanne d’Arc--qui est un procès

d’inquisition--nous montre des inquisiteurs demandant à l’accusée si

elle a fait choix de ses avocats; et les comptes d’autres procès

mentionnent les honoraires qui ont été versés pour les avocats des

justiciables du Saint-Office; preuve évidente que l’Inquisition

admettait les avocats de la défense et que, dès lors, il faut distinguer

la lettre de la loi qui, en effet, a _parfois_ interdit le ministère des

avocats et la jurisprudence, l’usage et la coutume qui le permettaient.

On voit par cet exemple combien il est indispensable d’examiner en même

temps le _droit_ et le _fait_. C’est ce que nous nous sommes efforcé de

faire en étudiant l’Inquisition non seulement d’après son code, mais

aussi et surtout d’après son fonctionnement réel.

Enfin, l’Inquisition a été une institution humaine, et comme tout ce qui

est humain, elle a évolué. Or l’erreur de presque tous ceux qui la

condamnent et aussi de la plupart de ceux qui la défendent est de croire

qu’elle fut toujours la même et qu’on peut porter sur elle un jugement

d’ensemble, favorable ou défavorable. Tout au plus voit-on quelque

différence entre l’Inquisition espagnole, celle de Torquemada, et

l’Inquisition du Moyen-Age, celle qu’ils identifient avec saint

Dominique et ses Prêcheurs. De là des appréciations qui laissent

inexplicables certains contrastes comme celui-ci.

Si une institution, à ses origines, a été papale, c’est bien

l’Inquisition médiévale. Ses premiers règlements lui ont été donnés, à

Toulouse, au nom du Saint-Siège par un légat du pape, le cardinal Romain

de Saint-Ange. Les inquisiteurs agissaient au nom du pape dont ils

tenaient leurs fonctions, _auctoritate apostolica_; et ils ne

dépendaient que de lui, dans l’exercice de leurs fonctions. Mais alors

comment expliquer que dans le procès des Templiers qui s’est poursuivi

moins de cent ans après l’établissement de l’Inquisition, ce tribunal

papal ait visiblement agi à l’encontre du pape Clément V et dans

l’intérêt du roi de France Philippe le Bel? Évidemment parce que, en

moins d’un siècle, l’Inquisition avait tellement évolué que de tribunal

papal défendant la foi contre l’hérésie, _negotium fidei_, elle était

progressivement devenue, en réalité, sans que les apparences eussent

changé, un tribunal de plus en plus politique, subissant l’influence du

roi beaucoup plus que celle du pape. S’il en est ainsi, les

appréciations que l’histoire porte sur elle et sur son action

s’éclairent de jours bien différents et qui, en tout cas, doivent être

singulièrement nuancés.

Une autre vue simpliste de l’histoire fait attribuer à l’Église seule

l’institution de l’Inquisition et par conséquent tout l’odieux de ses

jugements et de ses autodafés. Une étude plus approfondie des textes

montre au contraire que plusieurs puissances ont concouru à la

répression de l’hérésie au Moyen-Age.

Les ancêtres reculés des Cathares contre lesquels fut établie

l’Inquisition du XIIIe siècle, les Manichéens, furent poursuivis, avec

la plus grande rigueur, par l’empereur Dioclétien; persécuteur encore

plus cruel du christianisme, on ne saurait imaginer un instant que son

bras ait été armé contre ces infidèles par l’Église. Sept siècles plus

tard, les Néo-Manichéens d’Orléans furent frappés de sentences de mort;

et ce fut par le roi Robert et non par une juridiction ecclésiastique.

Au XIIe siècle, des actes pontificaux édictèrent des peines sévères

contre les hérétiques de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne;

mais ces interventions des papes avaient été réclamées avec insistance

par les rois de France et d’Angleterre et par les empereurs germaniques;

et au XIIIe siècle, nous sommes en présence de décisions prises contre

les hérétiques, en même temps par les principes séculiers, les évêques

et les papes. De ces faits étudiés sans arrière-pensée, à la simple

lumière des textes, que faut-il conclure? Mais que l’Inquisition,

c’est-à-dire la recherche des hérétiques et leur répression par des

mesures pénales souvent rigoureuses ne fut pas l’œuvre exclusive de

l’Église; que l’autorité civile concourut à ces poursuites autant

qu’elle et même la devança dans la personne d’un empereur païen,

persécuteur par ailleurs du christianisme.

Et cette constatation nous conduit sur la nature même de l’Inquisition à

des conclusions complexes que nous développons à la fin de ce livre.

Qu’il nous suffise, pour le moment, d’opposer aux affirmations

simplistes de certains historiens de l’Inquisition, les aspects très

variés de la question et de leur rappeler que les ignorer ou les

dissimuler c’est ne donner de la réalité qu’une image mutilée et dès

lors inexacte. C’est le reproche que l’on peut adresser à la plupart de

ceux qui ont écrit sur l’Inquisition, et c’est pourquoi ce sujet si

souvent traité peut être renouvelé pour l’emploi de nouvelles méthodes:

_non nova sed nove_.

* * * * *

Ce n’est pas une raison pour faire table rase de tout ce qui a été écrit

jusqu’à ce jour sur l’Inquisition. Pour notre part, nous devons beaucoup

à nos devanciers. Quelques soient les réserves que nous avons faites sur

l’_Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age_ de Lea, nous l’avons lue et

consultée maintes fois avec profit et nous en dirons autant de celle de

M. de Cauzons, pseudonyme qui cache un prêtre qui, par désir

d’impartialité, s’est montré d’une sévérité excessive à l’égard du

Saint-Office. Nous avons aussi utilisé le volume de M. l’abbé Vacandard

sur l’_Inquisition_, où se retrouvent cette documentation sérieuse et

cette modération dans les jugements qui distinguent les écrits de cet

historien.

Sur la procédure inquisitoriale on ne saurait se dispenser de consulter

l’ouvrage de M. Tanon, sur l’_Histoire des tribunaux de l’Inquisition en

France_ et les études de M. Charles Molinus sur l’Inquisition

toulousaine; mais il faut les compléter et parfois les corriger par

l’étude de Mgr Douais sur l’_Inquisition_ et encore plus par les

_Documents_ qui ont été publiés par ce savant prélat dans la Collection

de la Société de l’Histoire de France, _pour servir à l’Histoire de

l’Inquisition dans le Languedoc_.

Ce dernier ouvrage nous a été particulièrement utile, parce que,

publiant des sentences d’inquisiteurs, il évoquait à nos yeux leur

procédure, non pas celle qui était édictée par les textes législatifs,

mais celle qu’ils suivaient dans la pratique, et qui souvent différait

de la première. Le _Bullaire de l’Inquisition en France au XIVe siècle_,

réuni et commenté par M. Vidal, nous a rendu les mêmes services, parce

qu’il nous a fait assister à la marche de plus d’un procès

inquisitorial.

En même temps que l’Inquisition, nous avons étudié les hérétiques

qu’elle poursuivait, avec leurs doctrines, leurs pratiques, et leur

organisation.

Au XIIIe siècle, elle a surtout lutté contre les Cathares

néo-manichéens, non seulement en Languedoc, mais encore dans le reste de

la France, en Italie, dans la péninsule ibérique et en Allemagne. Pour

faire connaître les Cathares du Midi de la France, plus connus sous le

nom d’Albigeois, j’ai tout simplement résumé la longue étude que j’ai

publiée moi-même, il y a une quinzaine d’années sur l’_Albigéisme

languedocien au XIIe siècle_.

M’appuyant sur les Manuels des inquisiteurs et dépouillant les Registres

de l’Inquisition qui pour la plupart ont disparu mais dont la collection

Doat conserve des copies authentiques, je me suis efforcé, d’après les

déclarations mêmes des hérétiques, de reconstituer les doctrines

métaphysiques, théologiques, morales et sociales des Albigeois, leur

organisation, leurs pratiques et leurs rites, et la place considérable

qu’ils occupaient, avant l’établissement de l’Inquisition dans toutes

les classes de la société et à tous les degrés de la hiérarchie sociale.

En d’autres pays, des études originales ou des collections de documents

nous ont fait connaître, de la même manière, les Cathares et leurs

adhérents: tel par exemple la publication du savant professeur de la

Faculté de théologie de Munich qui devint, après 1870, l’un des chefs

des Vieux-Catholiques, Dœllinger, publication qui a pour titre

_Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters_[1].

[1] J’ai donné des bibliographies détaillées du Catharisme à la fin de

mon étude sur _l’Albigéisme languedocien au XIIe siècle_, p. CCCXLII

et dans mes articles sur _l’Inquisition_ et les _Albigeois_ parus le

premier dans le _Dictionnaire d’apologétique de la foi catholique_,

le second dans le _Dictionnaire d’histoire et de géographie

ecclésiastiques_.

Quoique beaucoup d’hérétiques aient été arrêtés sous la double

inculpation de catharisme et de vaudoisie, ces deux doctrines sont

distinctes, comme le démontrait déjà en 1834 une thèse présentée devant

l’Université de Leyde sous ce titre: _Disputatio academica de Valdensium

secta ab Albigensibus bene distinguenda_ par Jas. Cette distinction

était marquée, dès le XIIIe et le XIVe siècle par les Manuels des

Inquisiteurs, en particulier ceux de Moneta et de Bernard Gui; et c’est

sur leur témoignage autorisé que la secte vaudoise nous a été décrite

par M. Comba dans son _Histoire des Vaudois_ et plus récemment, par M.

Marx dans son étude sur l’_Inquisition en Dauphiné_.

Au XIVe siècle et au XVe le Saint-Office poursuivit avec une

persévérance inlassable tous les hérétiques Spirituels, Fraticelli,

Bizocchi et Béguins qui voulurent imposer au peuple chrétien tout entier

la pratique de la stricte pauvreté et annonçaient le prochain avènement

de l’Esprit-Saint, venant compléter, en l’absorbant, l’œuvre du Christ.

Ces doctrines ayant inspiré un grand nombre de controverses, au sein de

l’ordre franciscain, d’une part, et de l’autre, entre catholiques et

hérétiques, la bibliographie de ce sujet serait tellement considérable

qu’elle réclamerait à elle seule un volume. Nous signalons à ceux qui

s’intéresseraient particulièrement à cette question les études qui ont

été consacrées aux défenseurs et aux propagateurs de ces doctrines,

celles de M. Édouard Jordan sur _Joachim de Flore_ dans le _Dictionnaire

de théologie catholique_, du P. Callaey sur _Ubertin de Casal_, de

Hauréau sur _Bernard Délicieux et l’Inquisition albigeoise_, les

nombreux travaux d’ensemble qui ont été publiés sur l’ordre franciscain

et les controverses qui le divisèrent si profondément au XIIIe siècle et

dont le plus récent et l’un des meilleurs est le volume du P. Gratien

sur l’_Histoire de la fondation et de l’évolution de l’Ordre des Frères

Mineurs_ au XIIIe siècle. Le cardinal Ehrle a consacré de nombreuses

études aux Spirituels et aux Fraticelli. Signalons enfin l’ouvrage

d’ensemble de Tocco sur l’hérésie au Moyen-Age (_l’eresia nel medio

evo_) et la collection de textes sur les hérésies que publia, au XVIIIe

siècle, du Plessis d’Argentré sous le titre de _Collectio judiciorum de

novis erroribus_ et qui mérite toujours d’être consultée.

Nous nous en sommes servis pour résumer les doctrines de Wicklef et de

son disciple Jean Huss.

Pour montrer qu’à partir de Philippe le Bel l’Inquisition subit de plus

en plus l’influence du pouvoir civil, en France et hors de France, nous

avons donné un rapide aperçu de plusieurs procès inquisitoriaux qui

furent inspirés et conduits plus par la politique que par le souci de

l’orthodoxie, par exemple ceux de Templiers et de Jeanne d’Arc.

Pour le premier on peut se reporter aux actes mêmes du procès qui furent

édités par Michelet puis plusieurs fois réédités, et on lira avec

intérêt les biographies qui ont été consacrées dans l’_Histoire

littéraire de la France_ aux trois personnages qui en prirent la

direction, au nom de Philippe le Bel, celle de Guillaume de Nogaret par

Renan, celle du cardinal Bérenger Frédol et celle de l’inquisiteur de

France Guillaume de Paris, par Lajard.

Quant au procès de Jeanne d’Arc, ses procès-verbaux ont été plusieurs

fois édités et encore dans ces derniers temps par M. Pierre Champion et

il a été longuement étudié par les auteurs de ces éditions et les

nombreuses Histoires de Jeanne d’Arc qui ont été écrites dans ces

cinquante dernières années.

Dans les pages qui vont suivre, dépourvues à dessein de tout apparat

critique pouvant en gêner la lecture, on reconnaîtra facilement les

textes et les livres que l’auteur a mis à contribution.

CHAPITRE PREMIER

LE CATHARISME AU XIIe SIÈCLE

SOMMAIRE.--Le dualisme cathare.--Christologie cathare.--Morale

individuelle et sociale.--Nirvana des Parfaits.--Horreur de la

famille.--Doctrines anarchistes.--Répression par les gouvernements

païens et chrétiens antérieure à l’Inquisition.--Le catharisme tout

puissant dans le Midi de la France.--Ses moyens d’action.--Parfaits et

Croyants.--Faiblesse du catholicisme persécuté.

Le XIIe siècle vit s’épanouir en plusieurs pays, mais plus

particulièrement dans le Midi de la France, une hérésie qui, par ses

doctrines et le nombre de ses adhérents, devait constituer un grand

danger pour l’Église catholique. Partant d’un pessimisme absolu, elle ne

voyait en ce monde que mal et corruption, et dès lors, elle ne pouvait

pas admettre qu’il fût l’œuvre d’un Dieu bon. La nature visible ne

pouvait être que la création d’un être puissant sans doute mais

essentiellement mauvais; et cet être c’était Satan.

Mais au-dessus de ce monde, ces hérétiques en concevaient un autre,

formé d’esprits incorruptibles et bienheureux, qui étaient les créatures

d’un être essentiellement bon et infiniment puissant, Dieu.

Ainsi se dressaient l’un contre l’autre, à la tête de deux mondes

opposés dont ils étaient les auteurs, deux principes contraires en

conflit permanent: Satan prince de la terre et de la nature, Dieu,

souverain des esprits et du ciel.

Étaient-ils également puissants et leur action devait-elle se combattre

à jamais? ou bien l’un d’eux, le principe mauvais, était-il inférieur à

l’autre, le principe bon, et destiné à succomber sous les coups de sa

puissance victorieuse, lorsque les temps seraient révolus? Sur ce point

essentiel comme sur les conclusions qui en découlaient, ces hérétiques

se divisaient.

Ils se divisaient aussi quand ils voulaient expliquer l’origine de ces

deux mondes opposés. Pour les uns, la matière était éternelle et le rôle

du démon avait été de la tirer du chaos en séparant, pour les combiner

entre eux, ses quatre éléments essentiels: le feu, l’air, l’eau et la

terre. Dans ce cas, Satan n’avait été que l’artisan de la matière, le

démiurge. D’autres, au contraire, disaient qu’il en avait été le

créateur, l’ayant tirée du néant.

Mêmes hésitations quand il s’agissait d’expliquer le monde des esprits.

Pour les uns, les esprits avaient existé de tout temps au sein de Dieu,

et ils en étaient sortis par une série indéfinie d’émanations ou

hypostases, analogue à celle par laquelle le Fils procède du Père.

D’après les autres, au contraire, les esprits auraient été tirés du

néant par un acte créateur du Dieu bon.

L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre de ces mondes

opposés. Son corps, fait d’une matière corruptible, était l’œuvre et la

propriété de Satan; mais son âme, pur esprit, ne pouvait venir que de

Dieu et lui appartenait. C’est par des récits mythiques que ces

hérétiques expliquaient la première rencontre et l’union de l’âme et du

corps dans l’être humain.

D’après les uns, Adam avait été un ange envoyé par Dieu pour voir

comment Lucifer organisait la matière; dès qu’il le vit épiant ainsi son

œuvre, le démon se saisit de lui et l’enferma dans un corps fait de

limon. «Rends ce que tu dois!» lui dit-il, c’est-à-dire soumets-toi à la

matière! «Adam se jeta alors à ses pieds, le supplia d’avoir pitié de

lui et de le délivrer de la prison ignoble dans laquelle il se trouvait

enfermé lui promettant de se mettre désormais à son service. Le démon

refusa et le força à lui payer sa dette en accomplissant avec Ève

l’œuvre de chair.» Quand il l’eut accomplie, Adam fut engagé à jamais

dans la matière, et avec lui tous ses descendants, parce qu’ils

provenaient de l’acte le plus matériel qui se puisse imaginer, l’union

de l’homme et de la femme.

D’autres hérétiques expliquaient le dualisme de la nature humaine d’une

manière qui se rapprochait de la doctrine catholique. Avant la création

de la matière, disaient-ils, Satan avait été l’auteur de la révolte des

anges et de leur chûte. Mais en foudroyant les anges rebelles, Dieu leur

avait procuré un moyen de se relever par l’expiation. Il avait permis à

Satan de se servir d’eux pour animer les corps qu’il venait de former du

limon, mais auxquels manquait l’esprit de vie. Satan s’en était réjoui

parce qu’il croyait qu’emprisonnés ainsi par lui dans la matière, les

anges rebelles lui appartiendraient à jamais; mais dans sa courte

sagesse il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer sa défaite en

procurant dans la prison du corps aux esprits déchus l’épreuve et la

pénitence qui leur permettraient, après la mort, de rentrer dans le

paradis perdu.

Ce dualisme de l’homme, ces hérétiques le retrouvaient dans l’humanité

et dans son histoire. L’âme, disaient-ils, était restée ignorante de sa

nature, de sa chute au sein du corps et de sa destinée; elle ne les

avait connues que lorsque le Christ était venu sur terre pour les lui

révéler. Dès lors, l’histoire du monde se divisait en deux grandes

périodes: celle qui avait précédé la venue du Christ pendant laquelle

Satan régnait sans conteste sur un monde ignorant, et celle qui l’a

suivie au cours de laquelle l’empire lui est disputé par la doctrine qui

arrache l’âme à sa captivité corporelle.

Dès lors, l’Ancien Testament avait été le règne de Satan; le dieu

qu’adoraient les Juifs charnels Jéhovah, était Satan lui-même et la

Bible l’histoire de sa domination sur le peuple hébreu. «Les Cathares

(c’est ainsi que se nommaient ces hérétiques) prenaient donc le

contrepied de l’Ancien Testament et tout ce que celui-ci attribuait à

Dieu ils le rapportaient à Satan. Les patriarches et les prophètes de

l’Ancienne Loi n’étaient en réalité que des fils de Bélial, de vrais

démons suscités par leur père pour maintenir son règne; et dans leur

nombre ces hérétiques comptaient Énoch, Abraham, qui reçut de Satan la

circoncision, Moïse qui, étant lui-même mauvais, s’entretint à plusieurs

reprises avec le démon, accomplit sur son injonction et avec son secours

tous ses miracles, reçut de lui la Loi sur le Sinaï et édicta, sous son

inspiration, tous les rites de la religion juive, pour se faire adorer

comme un dieu; enfin les prophètes qui furent suscités non par le dieu

bon, mais par Satan pour activer, à la suite de Moïse, le culte du

diable»[2].

[2] JEAN GUIRAUD. _L’Albigéisme languedocien au XIIe siècle_, p. XLIX.

Entre tous ces prophètes, les Cathares distinguaient le dernier en date,

Jean-Baptiste, pour lui témoigner une aversion particulière. Il avait

été suscité par le démon, disaient-ils, comme le moyen suprême

d’empêcher l’œuvre du Christ dont le Précurseur aurait été ainsi le plus

puissant antagoniste. Le baptême matériel de l’eau qu’il prêchait et

qu’il conférait aux masses était fait pour les détourner du baptême de

l’esprit qu’apportait Jésus comme signe de sa doctrine purement

spirituelle.

Ils n’ignoraient pas les nombreux passages du Nouveau Testament où le

Christ et ses disciples parlent avec respect de l’Ancienne Loi, des

patriarches tels que Abraham, des prophètes tels que David, l’ancêtre de

Jésus lui-même, d’Élie et de tous ceux dont le Sauveur invoquait le

témoignage. Mais ils déclaraient que, dans le Décalogue et dans

l’ensemble de l’Ancien Testament, le démon avait habilement mêlé un peu

de vérité à une masse de mensonges pour mieux tromper l’humanité.

Le Christ, disaient les Cathares, était venu sur terre pour sauver

l’humanité et, sur ce point, ils s’accordaient avec les catholiques,

mais ils s’en séparaient dès qu’ils définissaient la personne et l’œuvre

du Rédempteur.

Ils l’appelaient souvent Dieu, mais ils donnaient de sa divinité des

explications diverses mais toutes contraires à la conception chrétienne.

Il était dieu parce qu’il était l’une des nombreuses émanations du Dieu

bon et éternel. Certains attribuaient à Jésus, émanation ou éon, une

dignité éminente sur tous les autres éons parce que seul d’entre eux il

avait été adopté par l’Être suprême dont il était ainsi le Fils et qu’il

pouvait appeler son Père.

Un ministre cathare, Guillaume Fabre, de Pech-Hermer, expliquait ainsi à

ses fidèles la nature et la mission du Christ: «Voyant que son royaume

s’appauvrissait sous l’action des esprits mauvais, Dieu demanda à ceux

qui l’entouraient: «Qui de vous veut être mon fils, de sorte que je sois

son père?» Comme personne ne lui répondait, Jésus qui était son baile

(homme de confiance), _Christus qui erat bajulus Dei_, lui dit: «Je veux

être votre fils et j’irai partout où vous m’enverrez.» Et alors Dieu

l’adopta pour fils et l’envoya dans le monde prêcher le nom de Dieu.»

Quelque différentes que fussent ces explications, tous les Cathares

s’entendaient pour nier l’Incarnation. Puisque toute matière était

foncièrement mauvaise et le domaine de Satan, comment un dieu aurait-il

pu y demeurer en s’unissant à la chair? Il se serait mis ainsi sous la

domination de celui-là même dont il venait libérer l’humanité.

Le Rédempteur ne pouvait donc être que pur esprit; mais comme d’autre

part, il voulait tomber en ce monde sous les sens des hommes, il fallait

qu’il prît les apparences d’un homme. Partant de ce principe, les

Cathares faisaient de la vie terrestre du Christ une fantasmagorie

perpétuelle.

La Vierge Marie n’avait été, elle aussi, qu’un pur esprit aux apparences

humaines. Sa maternité n’était que l’union des deux esprits, qui

formaient tout son être, le sien et celui de son divin fils. «C’est ce

que voulait dire un docteur hérétique de Castelsarrasin, R. de Rodols,

lorsque, prenant l’expression évangélique _obumbrare_ dans son sens

étymologique, il déclarait que le Sauveur était venu en ce monde comme

une ombre et non dans la réalité d’un corps humain: «_Deus non venerat

in beata Virgine sed obumbraverat se ibi tantum_[3].»

[3] JEAN GUIRAUD, _op. cit._, p. LXI.

Jésus avait grandi, avait mené la même vie que les autres hommes,

mangeant, buvant, parlant; pures apparences que tout cela, répondaient

les hérétiques. «_Omnia in similitudine facta fuisse._»

Il avait au moins souffert pendant sa Passion, pour racheter l’humanité

par les douleurs de son sanglant sacrifice. Non! répondaient-ils, car

étant pur esprit il ne pouvait ni souffrir, ni mourir, ni par conséquent

ressusciter: «_non fuit passus in carne, non fuit mortuus

corporaliter... non resurrexit vere quia mortuus non fuit._» Mais alors

que penser des récits pathétiques de la Passion? On les expliquait soit

par la persistance de la fantasmagorie jusque sur la Croix, soit par la

substitution au Christ disparu d’un homme réel expiant son propre péché.

A Montesquieu, le ministre cathare Bonafos enseignait chez Guillaume de

Villèle «que sur la Croix, le Christ avait été figuré par un voleur,

aussi coupable que les deux larrons qui étaient à ses côtés. Dès lors,

il n’y avait dans ce supplice rien de révoltant puisque celui qui

représentait Jésus expiait ses fautes personnelles. D’après un autre

hérétique, Limosus Nègre, cet homme avait déjà traversé plusieurs

existences, en vertu de la métempsychose; or dans l’une il avait commis

des meurtres et des fornications. C’est pour cela, ajoutait-il, que le

crucifié a été frappé de la lance: coupable d’homicide, il tombait sous

le coup de la sentence qui condamne à périr par le glaive quiconque a

tué par le glaive. Agents du démon, les Juifs avaient cru mettre en

Croix le Fils de Dieu, mais ils n’avaient eu entre les mains qu’un

vulgaire voleur; sur le Calvaire comme au jour de la Création de

l’homme, le Père du mensonge s’était trouvé dupé lui-même.» (P. LVII).

D’ailleurs, pour les Cathares, la Rédemption n’était pas une expiation,

mais un enseignement; pour libérer les âmes de l’emprise de Satan, il

suffisait de leur apprendre comment elles pouvaient se libérer

elles-mêmes de la prison de leur corps et redevenir de purs esprits

retournant de droit à Dieu dès qu’elles retrouvaient ainsi leur nature

spirituelle.

Ceux qui le savaient étaient les fils de l’Esprit et ils adoraient Dieu

en esprit et en vérité. Ils formaient l’Église cathare. Les autres

restaient sous l’emprise de Satan parce qu’ils continuaient l’erreur de

l’Ancien Testament et ils demeuraient les sectateurs de Jéhovah

puisqu’ils ne comprenaient ni la mission de Jésus, ni la signification

du Nouveau Testament. Ceux-là formaient l’Église catholique et les

autres églises chrétiennes. Ainsi le dualisme de l’humanité s’avérait

dans l’opposition irréductible du Catharisme et du Christianisme.

De cette métaphysique et de cette théologie les Cathares tiraient leur

morale individuelle et sociale. Pour se sauver il fallait séparer l’âme

du corps, et on y parvenait de deux manières.

Les uns pratiquaient une vie d’ascétisme qui diminuant progressivement

l’action du corps sur l’âme, finissait par établir entre eux un divorce

de fait que la mort ne faisait que ratifier; pour employer une

expression de la mystique chrétienne, on mourait à soi-même avant de

mourir à la vie de ce monde.

Le moyen d’y parvenir c’était de s’incorporer le moins de matière

possible et par conséquent de se nourrir le moins possible; de là cette

abstinence qui était l’une des pratiques les plus rigoureuses de la

morale cathare. Elle consistait dans un régime végétarien; la viande des

animaux, et tout ce qui provenait d’eux, comme le lait, le fromage et

les œufs, étant considérés comme choses plus particulièrement

matérielles. Ils permettaient cependant l’usage du poisson parce que cet

animal à sang froid leur semblait moins matériel que les animaux à sang

chaud.

A cette raison de s’abstenir de la viande, provenant de l’horreur que

leur inspirait l’impureté de la matière, certaines sectes en ajoutaient

une autre tirée de leur croyance à la métempsychose. «Ils ne tuent

jamais ni animal, ni volatile, écrivait d’eux l’inquisiteur Bernard Gui,

car ils croient que dans les animaux privés de raison et même dans les

oiseaux résident les esprits des hommes qui sont morts sans avoir été

reçus dans leur secte, par l’imposition des mains selon leurs rites.»

C’est à cette horreur de toute viande qu’on les reconnaissait. «Invité à

Albi chez le marchand Golfier, l’hérétique Guillaume Payen refusa du

poulet rôti qu’on lui présentait. Se doutant alors que son hôte était

Cathare, Golfier lui fit servir du poisson et il en mangea.» Lorsqu’ils

allaient de village en village visiter les adhérents dont ils voulaient

réchauffer le zèle, on leur donnait ce qui était nécessaire à leur

subsistance; or ce n’était jamais de la viande, des œufs, de la graisse

ou du laitage, mais des fruits frais ou secs, raisins, figues, amandes,

noisettes, du blé ou des légumes, du vin, du miel, des fouaces ou

gâteaux de farine de froment.»[4] Quand une personne était «consolée»,

c’est-à-dire recevait l’initiation cathare, on lui demandait:

«Promettez-vous à Dieu, à l’Évangile et à nous de ne plus manger

désormais de viande, de fromage, d’œufs, ni de tout autre aliment gras?»

[4] JEAN GUIRAUD. _Questions d’histoire et d’archéologie_, p. 63, 64.

L’acte qui était considéré comme le plus matériel, celui qui avait fixé

dans le mal Adam et toute sa descendance, c’était l’acte de la

génération. Coupable à cause de la souillure qu’il imprimait, il l’était

aussi parce qu’en appelant de nouveaux êtres à la vie terrestre et

matérielle, il étendait le règne de Satan. La chasteté perpétuelle

s’imposait donc à tout Cathare.

Alimenter le moins possible la vie en soi et s’abstenir de la propager,

c’était bien, mais ce qui était encore mieux c’était de la restreindre

progressivement pour arriver un jour, en la détruisant, à libérer

entièrement l’âme de sa prison corporelle. Parvenir à s’abstraire

tellement de son propre corps qu’on n’use plus d’aucun de ses sens et

qu’on perde complètement conscience de sa propre existence était

considéré par les Cathares comme un degré élevé de perfection. Ils

regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux qui atteignaient

ainsi au nirvanâ tel qu’on le voit encore chez les fakirs de l’Inde.

«Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, en Albigeois, alla

voir par curiosité un de ces saints hérétiques. «Il lui apparut,

racontait-elle, comme la merveille la plus étrange: depuis fort

longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre,

insensible à ce qui l’entourait.» (P. 55)[5].

[5] Les références données ainsi dans le texte et ne portant pas le

titre de l’ouvrage, se rapportent au livre déjà cité au bas de la

page la plus proche.

D’autres brusquaient les choses, et pour libérer leur âme de leur corps,

ils se donnaient eux-mêmes la mort. «Le suicide, écrit Mgr Douais,

d’après les réponses des hérétiques aux interrogatoires de

l’Inquisition, était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se

faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain; d’autres

prenaient des potions empoisonnées; ceux-ci se frappaient eux-mêmes.

L’_Endura_ était le mode de suicide le plus employé: il consistait à se

laisser mourir de faim. Les documents sur l’hérésie cathare qu’a publiés

Dœllinger nous en présentent plusieurs cas.» Raymond Isaure racontait en

1308 aux inquisiteurs qu’aussitôt initié, Guillaume Sabatier se mit en

_endura_ dans sa maison de campagne; il y resta sept semaines entières

sans manger, puis mourut. Une femme du nom de Gentilis se condamna, dans

les mêmes circonstances, au jeûne le plus absolu et mourut au bout de

six jours. Une femme de Coustaussa, non loin de Limoux, ayant quitté son

mari vint dans le Savartès recevoir l’initiation du _Consolamentum_.

Aussitôt après, elle se mit en _endura_ à Ax et mourut. Le témoin qui

rapportait ces faits aux inquisiteurs déclarait avoir ouï dire par

plusieurs hérétiques qu’avant de mourir, cette femme était restée à jeun

environ douze semaines. Une certaine Montoliva se mit en _endura_ «ne

mangeant rien et ne buvant que de l’eau fraîche; elle mourut au bout de

six semaines.» Quelquefois, c’étaient les ministres cathares eux-mêmes

qui condamnaient à la mort par le jeûne absolu ceux qu’ils venaient

d’initier et dont ils assuraient le salut par une mort suivant

immédiatement la purification de l’initiation. C’est ce que nous dit une

déposition reçue par l’Inquisition vers 1242. «Le ministre défendit de

donner désormais à manger à la malade qu’il venait «d’hérétiquer», _ne

dicta infirma perderet bonum quod receperat_.» (P. 53).

Ces doctrines et ces pratiques n’étaient pas nées au XIIe siècle dans

ces pays du Midi de la France ou du Nord de l’Italie où elles eurent

tant d’adeptes. Elles étaient aussi anciennes, peut-être même plus

anciennes que le christianisme dont elles niaient si radicalement le

dogme et la morale. Dans le dualisme opposant le bon et le mauvais

principe, nous reconnaissons les doctrines manichéennes qui propagées en

Perse et dans tout l’Orient, se dressèrent contre l’Église naissante et

traversèrent tout le Moyen-Age. Dans le système des hypostases tirant de

la substance divine Jésus, Marie et une infinité d’esprits bienheureux,

nous retrouvons la théorie des éons de la Gnose primitive.

Le système qui faisait de la vie terrestre et de la Passion du Christ

une fantasmagorie, le docétisme, avait été enseigné, dès le IIe siècle,

par le marcionisme et combattu par les Pères apostoliques, puis au IIIe

par Tertullien et par saint Hilaire au IVe. L’adoptianisme qui faisait

de Jésus le fils adoptif du Père, avait été enseigné semble-t-il vers

260 à Antioche par Paul de Samosate, et aux temps de Charlemagne par

Félix, évêque d’Urgel. L’encratisme, c’est-à-dire la prohibition absolue

de la génération et de toute nourriture animale, avait été prêché, bien

avant les Cathares, par la Gnose et le marcionisme au IIe et au IIIe

siècle, et encore au milieu du IVe siècle par des disciples extrémistes

d’Eustathe de Sébaste que condamna, en 340, le concile de Gangres. Ainsi

le catharisme du XIIe siècle nous apparaît moins comme une hérésie

nouvelle que comme un syncrétisme d’hérésies ayant traversé tout le

Moyen Age et finissant par se réunir en un système néo-manichéen.

Ce n’est donc pas par leur nouveauté que ces doctrines prirent une

importance capitale, mais par le nombre de leurs adeptes. En se

propageant dans les masses elles sortirent du domaine de la spéculation

théologique pour pénétrer l’opinion publique et exercer une influence

considérable sur la vie sociale.

C’est par sa morale sociale en effet beaucoup plus que par ses rêveries

mystiques ou théologiques que le catharisme attira l’attention de plus

en plus inquiète de l’Église et des gouvernements.

Tant qu’il demeure un acte individuel le suicide est assurément

coupable, mais il n’est pas un danger social: il le devient si une

doctrine le prêche et par la diffusion de plus en plus grande de ses

enseignements en multiplie tellement le cas qu’il devient une épidémie.

Il en fut ainsi de la doctrine de l’_endura_ cathare, mais beaucoup plus

encore de celle qui proposait au genre humain tout entier la virginité

perpétuelle.

Les néo-manichéens du XIIe siècle ne se contentaient pas en effet de la

prôner comme une forme supérieure, mais exceptionnelle, de la vie morale

et religieuse comme l’avaient fait de tout temps les chrétiens; leur

pessimisme radical la présentait comme l’idéal de l’humanité tout

entière parce qu’elle était le moyen d’en finir avec la vie. L’_endura_

tuait la vie dans l’individu; la virginité universelle devait la tarir

dans le genre humain.

C’est ce qu’enseignaient formellement les Cathares en condamnant non

seulement la fornication et la luxure, mais le mariage lui-même, et par

le mariage la propagation de la race humaine.

Ils n’établissaient pas, comme le christianisme, une distinction

essentielle entre la débauche et le mariage; dans ce dernier, ils ne

voyaient qu’une légalisation criminelle et sacrilège de la première.

Leur intransigeance farouche leur dictait pour flétrir le mariage la

formule dont se servent de nos jours ceux qui contre lui prônent au

contraire la «liberté de l’amour» et l’union libre. «_Matrimonium est

meretricium, matrimonium est lupanar_» disaient les Cathares du

Moyen-Age; «le mariage est un concubinat légal», disent les bolchevistes

et les anarchistes d’aujourd’hui.

Après avoir entendu beaucoup de Cathares, l’inquisiteur Bernard Gui

résumait ainsi leur doctrine: «Ils condamnent absolument le mariage

entre l’homme et la femme; ils prétendent qu’on y est en état perpétuel

de péché; ils nient que le Dieu bon l’ait jamais institué. Ils déclarent

que connaître charnellement sa femme n’est pas une moindre faute qu’un

commerce incestueux avec une mère, une fille, une sœur.»

Concevoir et mettre au monde un enfant c’était commettre un acte

essentiellement démoniaque puisque c’était appeler à la vie de ce monde

un être qui de ce fait serait la chose, le bien du démon. Se trouvant

enceinte, Guillelma, femme d’un marchand de bois de Toulouse, reçut la

visite de la Parfaite Fabressa. Celle-ci lui fit ses condoléances et

sans doute aussi des reproches en lui conseillant «_quod rogaret Deum ut

liberaret eam a daemone quem habebat in ventro_». On devine facilement à

quelles pratiques criminelles, même aux yeux de la loi civile, pouvaient

conduire de pareilles condoléances et de tels conseils!

Quiconque recevait l’initiation cathare devait renoncer à jamais au

mariage et s’il l’avait contracté, le rompre aussitôt, en quittant pour

toujours son conjoint. «Décidé à recevoir le _consolamentum_, Guillaume

de Raissac avertissait son beau-père qu’il allait lui renvoyer sa fille.

Vers 1218, Bernard Pons de Laure était gravement malade à

Roquefère-en-Cabardès; sa femme Bermonde demanda à deux hérétiques de

venir lui donner le _consolamentum_. Mais, avant de procéder à cet acte,

ceux-ci exigèrent de Bermonde qu’elle renonçât à jamais à son mari et ce

ne fut qu’après avoir reçu cet engagement qu’ils procédèrent à la

cérémonie: «POST-MODUM, _consolati fuerunt dictum infirmum_.» Revenu à

la santé, Pons de Laure abandonna l’hérésie, revint au monde et par la

même occasion, reprit sa femme, oublieuse, elle aussi, de sa promesse.

Mais bientôt, ce fut au tour de Bermonde d’être malade et de demander le

_consolamentum_; les deux hérétiques qui accoururent à son appel,

n’agirent pas autrement que les premiers. Avant de commencer les rites

de l’initiation, ils exigèrent que Pons de Laure renonçât à sa femme; et

après en avoir reçu la promesse formelle, ils le consolèrent:

«POST-MODUM, _dicti haeretici consolati fuerunt dictam infirmam._»

Dans leur aversion absolue du mariage, les Parfaits malgré leur farouche

pureté, lui préféraient le libertinage; il était plus grave,

disaient-ils, _facere cum uxore quam cum alia muliere_. La raison en est

facile à comprendre: les liaisons du libertinage étaient plus fragiles

que celle du mariage et n’aboutissaient pas à la constitution d’une

famille; et à ce double titre elles étaient un obstacle moins grand à

l’initiation qui comportait le vœu de perpétuelle continence.

Ainsi s’explique l’indulgence vraiment étrange que ces «purs»

accordaient aux débordements de ceux de leurs adhérents qui

«sympathisaient» avec leur secte sans en adopter toutes les doctrines et

encore moins les pratiques, les Croyants.

Au vu et au su de tout le monde, Guillelma Campanha était la concubine

d’Arnaud Mestre et cependant Parfaits et Parfaites descendaient chez

elle quand ils passaient dans son pays, au Mas-Saintes-Puelles. Raymond

de Na Amelha lui aussi, logeait chez sa concubine, Na Barona, les

Parfaits qu’il protégeait et en particulier l’un des chefs de l’Église

hérétique Bertrand Marty. Parmi les Croyants qui se pressaient aux

prédications de Bertrand Marty à Montségur vers 1240, nous distinguons

plusieurs faux ménages: Guillelma Calveta _amasia Petri Vitalis_;

Willelmus Raimundi et Arnauda _amasia ejus_; Petrus Aura et Boneta,

_amasia uxor ejus_; Raimunda, _amasia Othonis de Massabrac_. La famille

de Villeneuve, à Lasbordes, protégeait ouvertement l’hérésie; or il y

avait chez elle un bâtard, Adhémar, _frater naturalis Poncii de

Villanova_, et l’on peut en dire autant d’autres seigneurs protecteurs

de l’hérésie et amis des «Purs», les Unaud de Lanta, les sires du Vilar,

les Mazeroles de Gaja.

En même temps que la famille, les doctrines et la propagande de ce

néo-manichéisme sapaient à la base les institutions sur lesquelles

s’élèvent toutes les sociétés civilisées.

L'Inquisition médiévale · 第 1 / 16 段