la conversion du roi n'avait pour elle qu'un intérêt général. Cette
armée, qui depuis la conquête de la Gaule romaine comprenait au moins
autant de chrétiens que de païens, puisqu'elle se recrutait parmi
les indigènes aussi bien que parmi les barbares, avait été licenciée
dès la fin de la campagne. Les soldats étaient rentrés dans leurs
foyers: ceux-ci avaient regagné les villes gauloises qui étaient leur
patrie, ceux-là étaient allés retrouver leurs familles sur les bords
de l'Escaut et de la Meuse, dans les vastes plaines des Pays-Bas. Les
soldats chrétiens, apparemment, se réjouirent comme autrefois les
contemporains de Constantin le Grand; quant aux barbares païens, ils
restaient étrangers aux préoccupations de la conscience individuelle
de leur roi, et ne se laissèrent pas gagner par son exemple. Ils
continuèrent d'ignorer Jésus-Christ et de sacrifier à leurs dieux
jusqu'au jour où des missionnaires zélés, pénétrant chez eux au péril
de leur vie, leur apportèrent la bonne nouvelle du salut. Il fallut
plus d'une génération pour les convertir. Ceux de Cologne étaient
encore en grande partie païens un demi-siècle plus tard, et ils
faillirent faire un mauvais parti à saint Gallus de Clermont, malgré
la faveur dont il jouissait auprès du roi Thierry I, parce qu'il avait
osé détruire un de leurs sanctuaires[487]. Quant aux Saliens, plusieurs
continuèrent de pratiquer le culte païen à la cour de leurs propres
rois[488]. Au septième siècle, ils jetèrent leurs premiers apôtres
dans l'Escaut[489], et ils restèrent longtemps rétifs à l'Évangile. La
Toxandrie, leur patrie primitive, comptait encore des païens à la fin
du huitième siècle, et les rivages de la Flandre ne furent entièrement
débarrassés du paganisme que pendant le onzième. Cette lenteur du
peuple franc à suivre son roi dans les chemins où il venait d'entrer
s'explique par la torpeur morale de toute barbarie: elle n'était pas le
fait d'une opposition de principe, et rien n'eût été plus éloigné de
l'esprit des Francs, à cette heure, que de prendre ombrage de la vie
religieuse d'un monarque aimé et victorieux[490].
[Note 487: Grégoire de Tours, _Vitæ Patrum_, VI, 2.]
[Note 488: _Vita sancti Vedasti_, c. 7, S R M, III, 410.]
[Note 489: _Vita sancti Amandi_, par Baudemund.]
[Note 490: Cependant Dubos, II, p. 538; Fauriel, II, p. 59;
Pétigny, II, p. 418; Loebell, 2e édit., p. 329, Leblant, _Inscriptions
chrétiennes de la Gaule_, t. I, p. XLVII, suivis de quantité
d'écrivains qui parlent d'après eux, affirment que lors du baptême
de Clovis, les Francs qui voulurent rester païens se séparèrent de
lui et allèrent se mettre sous les ordres de Ragnacaire de Cambrai.
Pétigny va même plus loin en affirmant qu'à cette occasion Ragnacaire
se sépara ouvertement de Clovis. A supposer que Ragnacaire existât
encore à cette date (on a vu plus haut que le contraire est probable),
il y a là une grave erreur, résultant de l'interprétation vicieuse du
passage d'Hincmar que voici: Multi denique de Francorum exercitu necdum
ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium
aliquamdiu degerunt, donec Christi gratia cooperante gloriosis potitus
victoriis, eundem Raganarium flagitiis turpitudinum inservientem
vinctum a Francis sibi traditum rex Chlodowicus occidit, et omnem
Francorum populum per beatum Remigium ad fidem converti et baptizari
obtinuit. L'idée d'Hincmar est très claire, sinon bien exacte: il se
figure que tous les Francs de Clovis se sont convertis avec lui, et il
ajoute que ceux qui faisaient partie du royaume de Ragnacaire restèrent
païens (comme leur roi) jusqu'à la conquête de ce royaume par Clovis.
Il n'est pas question là de soldats de Clovis qui l'auraient quitté
pour protester contre sa conversion, et qui seraient allés servir
Ragnacaire. J'ajoute que si Hincmar ne nomme ici que Ragnacaire et
non Chararic, c'est parce qu'il considère ce dernier comme étant déjà
converti ainsi que son fils, sur la foi de la légende qui montre Clovis
les introduisant de force dans l'ordre du clergé.]
L'instruction religieuse des hommes de Clovis fut menée rapidement,
et il fallut fixer la date de la cérémonie du baptême. Une antique
tradition, qu'on disait remonter jusqu'aux Apôtres, voulait que ce
sacrement ne fût administré que le jour de Pâques, afin que cette
grande fête pût être, en quelque sorte, le jour de la résurrection
pour les hommes et pour Dieu[491]. Mais le respect de la tradition ne
prévalut pas, dans l'esprit des évêques, sur les raisons majeures qu'il
y avait de ne pas prolonger le catéchuménat du roi et des siens. En
considération des circonstances tout à fait exceptionnelles, on crut
devoir s'écarter pour cette fois de la règle ordinaire, en fixant la
cérémonie à la Noël. Après la fête de Pâques, la Nativité du Sauveur
était assurément, dans toute l'année liturgique, celle qui, par sa
signification mystique et par la majesté imposante de ses rites, se
prêtait le mieux au grand acte qui allait s'accomplir.
[Note 491: Voir, pour la Gaule, le canon 18 du concile d'Auxerre et
le canon 3 du deuxième concile de Mâcon. Toutefois il y a des exemples
que dans la Gaule du sixième siècle on administrait le baptême à Noël
(Grégoire de Tours, VIII, 9).]
Est-il vrai qu'en attendant ce jour, Clovis voulut s'y préparer par
un pèlerinage au tombeau de saint Martin, le patron national de la
Gaule? Saint Nizier, évêque de Trèves, parle de ce pèlerinage à une
petite-fille de Clovis, comme d'un fait qui est dans toutes les
mémoires[492], et l'on sait la dévotion particulière de Clotilde pour
le sanctuaire de Tours, auprès duquel elle voulut passer ses dernières
années. Les miracles de l'illustre thaumaturge avaient été un de ses
grands arguments au temps de ses controverses religieuses avec son
époux: serait-il étonnant qu'au moment où il allait devenir chrétien
comme elle, elle eût voulu témoigner sa reconnaissance au saint en
lui menant sa royale conquête? C'était, en même temps, procurer à
Clovis lui-même la grâce d'être le témoin oculaire des prodiges que
la miséricorde de Dieu réalisait tous les jours auprès du glorieux
tombeau, et aviver sa foi au spectacle de tant de merveilles. Il
ne serait donc nullement invraisemblable que Clovis eût inauguré
la nombreuse série des pèlerinages de souverains aux reliques du
confesseur de la Touraine. Il est vrai que Tours appartenait pour
lors aux Visigoths; mais le roi de ce peuple, qui ne savait pas même
défendre la tête de ses hôtes contre les exigences de son puissant
voisin, aurait-il voulu s'opposer à ce que Clovis vînt faire ses
dévotions auprès d'un sanctuaire qui était le rendez-vous des fidèles
de toute l'Europe? C'est à peine, d'ailleurs, si le roi des Francs s'y
trouvait en pays étranger: il n'avait que la Loire à passer, et il
pouvait visiter le sanctuaire sans entrer dans la ville même, qui était
éloignée d'un quart de lieue environ.
[Note 492: Audisti ava tua, domna bone memorie Hrodchildis,
qualiter in Francia venerit, quomodo domnum Hlodoveum ad legem
catholicam adduxerit, et cum esset homo astutissimus, noluit
adquiescere antequam vera agnosceret. Cum ista quæ supra dixi (il
s'agit des miracles des saints) probata cognovit, humilis ad domni
Martini limina cecidit et baptizare se sine mora promisit. M. G. H.
_Epistolæ Meroringici et Karolini ævi_, t. I, p. 122. Sur le pèlerinage
de Clovis à Tours, voir l'ingénieuse interprétation de M. Lecoy de la
Marche, _Saint Martin_, p. 362.]
Toutefois, il faut bien l'avouer, le silence gardé sur un événement
de cette nature par Grégoire de Tours, qui était le mieux placé pour
le connaître et le plus intéressé à le raconter, ne permet pas à
l'historien de se prononcer d'une manière catégorique à ce sujet[493].
[Note 493: J'ai fait droit aux judicieuses réserves formulées par
le R. P. Chérot dans l'un des articles qu'il a consacrés à la première
édition de ce livre. (V. _Études Religieuses_, t. 67, (avril 1896) p.
639 et suivantes.]
Cependant le grand jour de la régénération de Clovis approchait.
L'auguste cérémonie devait avoir lieu à Reims, qui était la métropole
de la Belgique seconde et la ville de saint Remi. Quelle autre ville
était plus digne d'un tel honneur, et à qui son prélat eût-il consenti
à le céder? Grégoire de Tours, il est vrai, ne nomme pas expressément
Reims comme théâtre de ce grand événement, mais ce silence même est une
présomption en faveur de la tradition rémoise, car le rôle attribué
à saint Remi implique celui de sa ville épiscopale. S'il en avait
été autrement, l'historien n'eût pu se dispenser de nommer la ville
préférée à la cité champenoise, à moins d'induire gratuitement la
postérité en erreur[494]. Tous les chroniqueurs ont été unanimes à
reconnaître Reims dans la ville baptismale de Clovis, et jamais aucune
autre cité gauloise ne lui a disputé son titre d'honneur.
[Note 494: Déjà Frédégaire, III, 21 (_Script. rer. Merov._, II, p.
101), (III, p. 408), et le _Vita S. Vedasti_, c. 3, (_o. c._ III, p.
408) ont interprété le témoignage de Grégoire de Tours dans le sens
favorable à Reims. M. Krusch le reconnaît, mais au lieu d'en conclure
que c'était le sens le plus obvie du texte, il croit au contraire que
cette interprétation est contredite par l'_arcessire_ de Grégoire (v.
le passage en question ci-dessus, p. 516, n. 3). Mais l'objection de
M. Krusch est aujourd'hui énervée par la conjecture du P. Jubaru. (V.
ci-dessus p. 316 avec la note 2). La thèse de M. Krusch repose sur une
interprétation vicieuse de la lettre de saint Nizier de Trèves à la
reine Clotsinde, femme d'Alboïn. Dans cette lettre, (v. p. 323, note)
l'évêque ne se propose nullement de raconter le baptême de Clovis,
mais il se contente d'y faire allusion en passant pour trouver dans
cette histoire un exemple édifiant pour le roi des Lombards. Comment
M. Krusch peut-il écrire: «Die Ansicht dass die Taufe Chlodovechs in
Reims erfolgt sei ist also ein für alle mal aufsugeben.» (Krusch, _Zwei
Heiligenleben des Jonas von Susa_ dans Mittheilungen des Instituts für
östreichische Geschichte, XIV, p. 441.]
Il est probable que Clovis vint s'établir à Reims avec Clotilde
quelques jours avant le baptême, si l'on ne préfère admettre qu'il y
séjourna toute l'arrière-saison pour se préparer au sacrement. Selon
toute apparence, le couple royal prit un logement dans le palais
qui surgissait alors au-dessus de la porte Basée. C'est là, dans le
voisinage d'une église Saint Pierre mentionnée par d'anciens textes,
que le roi des Francs passa les derniers jours de son catéchuménat[495].
[Note 495: Jubaru, l. c. p. 331. Malgré l'érudition et la sagacité
déployées par M. Louis Demaison dans la dissertation dont il a bien
voulu enrichir la première édition de ce volume, pour établir que
Clovis a habité le palais archiépiscopal situé près de la cathédrale,
je n'ai pu résister à la force de l'argumentation du P. Jubaru.]
Bien que déchue alors de la splendeur qui l'entourait à l'époque
romaine, la métropole de la deuxième Belgique restait une des plus
belles villes du royaume franc. Le vaste ovale de son enceinte
muraillée, qui datait du troisième siècle finissant, englobait le
centre et la partie la plus considérable de la cité primitive. Elle
était percée de quatre portes correspondant à deux grandes rues qui se
coupaient à angles droits, et ornée, à ses extrémités méridionale et
septentrionale, de deux arcs de triomphe dont le dernier est encore
debout aujourd'hui. Son amphithéâtre, ses thermes opulents, fondés par
Constantin le Grand, les riantes villas disséminées dans ses environs,
en un mot, tout ce que ne protégeait pas l'enceinte rétrécie élevée
sous Dioclétien avait souffert cruellement pendant les désordres des
derniers siècles[496]. Toutefois, une florissante série de basiliques
chrétiennes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la ville, la
consolait de ses revers et était pour elle le gage de jours meilleurs.
Depuis que la paix avait été rendue à l'Église, les tombeaux des saints
et des martyrs de Reims, alignés le long de la voie Césarée, qui
sortait de la ville par la porte du sud[497], s'étaient transformés en
opulents sanctuaires où les fidèles se complaisaient à multiplier les
témoignages de leur piété. Là se dressait Saint-Sixte, la plus ancienne
cathédrale de Reims, élevée sur le tombeau de son premier pasteur.
Voisine de Saint-Sixte, l'église dédiée aux martyrs Timothée et
Apollinaire gardait des souvenirs chers à la dévotion et au patriotisme
des Rémois. Saint-Martin, non loin de là, surgissait entouré d'hypogées
chrétiens remplis de peintures murales symboliques, dans le style de
celles qu'on retrouve dans les catacombes de Rome[498]. De l'autre
côté de la chaussée, et presque en face de ce groupe, l'œil était
attiré d'abord par Saint-Agricole, bâti au quatrième siècle par
l'illustre préfet Jovin; là se trouvait le beau sarcophage en marbre
blanc de ce grand homme de guerre, et aussi celui de saint Nicaise,
l'évêque martyr du cinquième siècle, substitué plus tard à saint
Agricole dans le patronage de ce sanctuaire. A côté de Saint-Agricole
était Saint-Jean, qui avait été probablement le baptistère de Reims
à l'époque où Saint-Sixte en était la cathédrale, et Saint-Celsin,
placé plus tard sous l'invocation de sainte Balsamie. Enfin, en arrière
du premier groupe et en s'éloignant de la chaussée, on voyait encore,
au milieu des tombeaux, un modeste oratoire dédié à saint Christophe,
auquel était réservé l'honneur d'abriter les cendres de saint Remi. Ce
grandiose ensemble d'édifices religieux avait poussé, comme des fleurs
suaves, sur les tombes des martyrs et des confesseurs; les fidèles
étaient venus grouper leurs habitations à l'ombre de leurs murailles
vénérées, et une seconde Reims, entièrement chrétienne, avait surgi en
dehors et à côté de la vieille cité romaine. Au surplus, l'intérieur de
la ville s'était lui-même enrichi, depuis la fin des persécutions, de
plusieurs nobles monuments, qui racontaient les triomphes de l'Église
et la foi des fidèles. Dès 314, l'évêque Bétause y avait bâti l'église
des Saints-Apôtres, qui s'appela plus tard Saint-Symphorien, et, dans
les premières années du cinquième siècle, saint Nicaise avait élevé
et dédié à la sainte Vierge le sanctuaire qui, depuis cette date,
est resté en possession du siège cathédral de Reims. C'est, on s'en
souvient, au seuil de cette église qu'il avait succombé, en 407, sous
les coups des Vandales, et Reims conservait avec émotion le souvenir de
son martyre, dont on montre encore aujourd'hui la place au milieu de la
basilique agrandie. Avec tous ces monuments sacrés, que desservait un
nombreux clergé, la ville était donc un centre religieux considérable,
et si l'on tient compte du prestige qui entourait son évêque saint
Remi, on n'aura pas de peine à se persuader que la métropole de
la deuxième Belgique était aussi, à certains égards, la métropole
religieuse du royaume des Francs.
[Note 496: L. Demaison, _les Thermes de Reims_ (_Travaux de
l'Académie de Reims_, t. LXXV, année 1883).]
[Note 497: C'est aujourd'hui la rue du Barbâtre.]
[Note 498: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
p. 448.]
De concert, sans doute, avec le roi des Francs, saint Remi veilla à ce
que la fête eût tout l'éclat religieux et profane qu'elle comportait.
Tout ce qu'il y avait de personnages éminents dans le royaume y fut
convié[499], et les invitations allèrent même chercher les princes de
l'Église au delà des frontières[500]. Le baptême de Clovis prenait la
portée d'un événement international. La Gaule chrétienne en suivait
les préparatifs avec une attention émue; les princes de la hiérarchie
catholique tournaient du côté des Francs un regard plein d'espérance,
et un tressaillement d'allégresse parcourait au loin l'Église
humiliée sous le joug des hérétiques. En même temps, de sérieuses
préoccupations durent visiter les hommes d'État de l'arianisme, en
particulier dans les cours de Toulouse et de Ravenne. Qu'annonçait,
en effet, pour la famille des monarques barbares, cette diversité de
confession religieuse qui allait se produire pour la première fois au
milieu d'eux? Et que réservait au monde l'espèce de complicité morale
qu'ils sentaient sourdre entre le roi des Francs et les populations
catholiques soumises à leur autorité?
[Note 499: C'est ce qui ressort du passage suivant de la lettre de
saint Avitus à Clovis: Conferebamus namque nobiscum tractabamusque,
quale esset illud, cum adunatorum numerosa pontificum manus sancti
ambitione servitii membra regia undis vitalibus confoveret, cum se
servis Dei inflecteret timendum gentibus caput. On ne connaît toutefois
aucun de ces prélats, sauf saint Soleine de Chartres (v. Appendice).
Il est parlé aussi de saint Vaast (_Vita Vedasti_, c. 3) et des saints
Médard et Gildard (_Vita sancti Gildardi_, dans _Analect. Bolland._, t.
VIII, p. 397).]
[Note 500: S. Avitus, _Epistolæ_, 46 (41): Si corporaliter non
accessi, gaudiorum tamen communione non defui, quandoquidem hoc
quoque regionibus vestris divina pietas gratulationis adjecerit, ut
ante baptismum vestrum ad nos sublimissimæ humilitatis nuntius, qua
competentem vos profitebamini pervenerit.]
Au milieu de l'allégresse des uns et de l'inquiétude des autres, se
leva enfin le grand jour qui devait faire de la nation franque la fille
aînée de l'Église catholique. Ce fut le 25 décembre 496, jour de la
fête de Noël. Jamais, depuis son existence, la ville de Reims n'avait
été témoin d'une solennité si grandiose; aussi avait-elle déployé
toute la pompe imaginable pour la célébrer dignement. De riches tapis
ornaient la façade des maisons; de grands voiles brodés, tendus à
travers les rues, y faisaient régner un demi-jour solennel; les églises
resplendissaient de tous leurs trésors; le baptistère était décoré
avec un luxe extraordinaire, et des cierges innombrables brillaient à
travers les nuages de l'encens qui fumait dans les cassolettes. Les
parfums, dit le vieux chroniqueur, avaient quelque chose de céleste,
et les personnes à qui Dieu avait fait la grâce d'être témoins de ces
splendeurs purent se croire transportées au milieu des délices du
paradis[501].
[Note 501: Velis depictis adumbrantur plateæ, ecclesiæ curtinis
albentibus adurnantur, baptistirium componitur, balsama difunduntur,
micant flagrantes odorem cerei, totumque templum baptistirii divino
respergeretur ab odore, talemque sibi gratiam adstantibus Deus tribuit,
ut æstimarent se paradisi odoribus collocari. Grégoire de Tours, II,
31.]
Du palais de la porte Basée, où il avait pris sa résidence, le
roi des Francs, suivi d'un cortège vraiment triomphal, s'achemina
à travers les acclamations enthousiastes de la foule, jusqu'à la
cathédrale Notre-Dame, où devait avoir lieu le baptême. «Il s'avance,
le nouveau Constantin, écrit une plume contemporaine, il s'avance
vers la piscine baptismale pour se guérir de la lèpre du péché, et
les vieilles souillures vont disparaître dans les jeunes ondes de la
régénération[502].» Ce fut un défilé processionnel selon tout l'ordre
du rituel ecclésiastique. En tête venait la croix, suivie des livres
sacrés portés par des clercs; puis s'avançait le roi Clovis, dont
l'évêque tenait la main comme pour lui servir de guide vers la maison
de Dieu[503]. Derrière lui marchait Clotilde, la triomphatrice de
cette grande journée; elle était accompagnée de Théodoric, le fils aîné
du roi, et des princesses ses sœurs, Alboflède et Lanthilde, celle-ci
arienne, celle-là plongée jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme.
Trois mille Francs, parmi lesquels toute la bande du roi, et un certain
nombre d'autres hommes libres de son armée[504], s'acheminaient
à la suite du monarque, et venaient, comme lui, reconnaître pour
chef suprême le Dieu de Clotilde. Les litanies de tous les Saints
alternaient avec les hymnes les plus triomphales de l'Église, et
retentissaient à travers la splendeur de la ville en fête comme les
chants des demeures célestes. «Est-ce là, aurait demandé Clovis à saint
Remi, le royaume du ciel que tu me promets?--Non, aurait répondu le
pontife, mais c'est le commencement du chemin qui y conduit[505].»
[Note 502: Procedit novos Constantinus ad lavacrum, deleturus lepræ
veteris morbum, sordentesque maculas gestas antiquitus recenti latice
deleturus. Grégoire de Tours, II, 31.]
[Note 503: Sicque præcedentibus sacrosanctis evangeliis et
crucibus, cum hymnis et canticis spiritualibus atque lætaniis,
sanctorumque nominis acclamatis, sanctus pontifex manum tenens regis
a domo regia pergit ad baptisterium, subsequente regina et populo.
Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, pp. 376-377). On ne
s'étonnera pas de nous voir emprunter ces détails descriptifs à
Hincmar: l'ordre liturgique d'une cérémonie de ce genre était sans
doute le même au IXe siècle qu'au VIe.]
[Note 504: Grégoire, II, 31, suivi par le _Liber historiæ_, c. 15,
se borne à dire d'une manière générale: De exercito ejus... amplius
tria milia. Frédégaire, III, 21, dit: sex milia Francis. Hincmar, _Vita
Remigii_, parle de trois mille sans compter les femmes et les enfants.
D'autre part, la _Vie de saint Soleine de Chartres_ connaît trois cent
soixante-quatre nobles baptisés avec Clovis. Il faut s'en tenir au
témoignage de Grégoire.]
[Note 505: Dum autem simul pergerent, rex interrogavit episcopum,
dicens: Patrone, est hoc regnum Dei quod mihi promittis? Cui episcopus:
Non est hoc, inquit, illud regnum, sed initium viæ per quam venitur ad
illud. Hincmar, _Vita sancti Remigii_ (Bouquet, III, p. 377).]
Arrivé sur le seuil du baptistère, où les évêques réunis pour la
circonstance étaient venus à la rencontre du cortège, ce fut le roi
qui, le premier, prit la parole et demanda que saint Remi lui conférât
le baptême[506]. «Eh bien, Sicambre, répondit le confesseur, incline
humblement la tête, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as
adoré[507].» Et la cérémonie sacrée commença aussitôt avec toute
la solennité qu'elle a gardée à travers les siècles. Répondant aux
questions liturgiques de l'officiant, le roi déclara renoncer au culte
de Satan, et fit sa profession de foi catholique, dans laquelle,
en conformité des besoins spéciaux de cette époque tourmentée par
l'hérésie arienne, la croyance à la très sainte Trinité était formulée
d'une manière particulièrement expresse. Ensuite, descendu dans la
cuve baptismale, il reçut la triple immersion sacramentelle au nom
du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. Au sortir du baptistère, on
lui administra encore le sacrement de confirmation, selon l'usage en
vigueur dans les baptêmes d'adultes. Les personnages princiers furent
ondoyés après le roi; Lanthilde, qui était déjà chrétienne, n'avait pas
besoin d'être rebaptisée, et on se borna à la confirmer selon le rite
catholique[508]. Quant aux trois mille Francs qui se pressaient sous
les voûtes sacrées, il est probable que le sacrement leur fut conféré
selon le mode de l'aspersion, déjà pratiqué à cette époque. Tous les
baptisés revêtirent ensuite la robe blanche, en signe de l'état de
grâce où ils entraient par la vertu du sacrement de la régénération.
[Note 506: Rex ergo prior poposcit se a pontifeci baptizare.
Grégoire de Tours, II, 31. Ce _prior_ semble trahir une liturgie un peu
différente de l'actuelle: _Sacerdos interrogat_: Quo nomine vocaris?
_Catechumenus_ respondet: N... _Sacerdos_: Quid petis ab Ecclesia
Dei? _R._ Fidem, etc. V. le rituel romain, _Ordo baptismi adultorum_.
Ou bien a-t-on voulu marquer que dans son impatience Clovis n'a pas
attendu la question liturgique, mais qu'en vrai barbare il a passé
par-dessus les formalités?]
[Note 507: Cui ingresso ad baptismum sanctus Dei sic infit ore
facundo: Mitis depone colla Sicamber, adora quod incendisti, incende
quod adorasti. Grégoire de Tours, II, 31.]
[Note 508: Grégoire de Tours, II, 31.]