Que devinrent les malheureux fuyards, qui avaient dans le dos la framée

des soldats de Clovis, et devant eux les hauts glaciers des Alpes,

ces redoutables boulevards du royaume d'Italie reconstitué? Blottis

dans les défilés, entre un vainqueur irrité et un roi puissant qui

n'entendait pas leur ouvrir son royaume, ils se voyaient en proie à

la plus lamentable détresse. Théodoric le Grand vint à leur secours.

Il avait tout intérêt à empêcher que Clovis, en leur donnant la

chasse, ne les jetât comme une avalanche sur la haute Italie, dont ils

connaissaient les charmes par les récits enflammés de leurs pères.

Il ne redoutait pas moins de voir les Francs devenir ses voisins

immédiats, s'ils parvenaient à dominer jusque sur les lignes de faîte

du haut desquelles se découvrent les belles plaines lombardes. Alors ce

prince, qui aimait la paix et qui demandait volontiers à la diplomatie

les lauriers de la guerre, crut le moment venu d'entrer dans le

débat. Affectant de considérer les hauts plateaux de la Rhétie comme

le prolongement et comme une partie intégrante du royaume italique,

il déclara qu'il ouvrait ce pays aux débris d'une nation déracinée,

et que les Alamans sans patrie pouvaient s'y réfugier à l'abri de sa

généreuse protection. Par ce trait d'habile politique, il couvrait

la frontière de l'Italie, en jetant en avant d'elle des populations

qui la défendraient au besoin avec l'énergie du désespoir, et il se

procurait des titres à la reconnaissance d'un peuple qu'il avait

l'air d'accueillir par humanité pure. Clovis, il est vrai, pouvait

prendre de l'ombrage de cette intervention du roi des Ostrogoths, qui

lui ravissait une partie des fruits de sa victoire. Pour prévenir

des observations, en même temps que pour justifier, d'une manière

indirecte, l'attitude de son gouvernement, Théodoric écrivit à Clovis

une lettre qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre de diplomatie.

Conçu dans le style grandiose de l'ancienne chancellerie romaine, dont

Cassiodore continuait la tradition auprès du monarque ostrogoth, ce

document, très courtois dans la forme et d'une singulière fermeté dans

le fond, se tenait dans le domaine des généralités élevées, et semblait

ne faire appel qu'aux sentiments généreux du roi des Francs. Il ne

pouvait toutefois échapper à celui-ci que la démarche de son puissant

beau-frère s'inspirait d'autres considérations que de celles d'une

philanthropie désintéressée, et qu'il y aurait peut-être quelque danger

à ne pas déférer à ses conseils de modération:

«Nous nous réjouissons, écrivait Théodoric, de la parenté glorieuse

qui nous rattache à vous. Vous avez, d'une manière heureuse, éveillé

à de nouveaux combats le peuple franc, depuis longtemps plongé dans

le repos[469]. D'une main victorieuse vous avez soumis les Alamans

abattus par la mort de leurs plus vaillants guerriers. Mais puisque

c'est toujours les auteurs de la perfidie qu'on doit en punir, et que

le châtiment mérité par les chefs ne doit pas frapper tout le monde,

modérez les coups que vous portez aux restes d'une nation écrasée.

Considérez que des vaincus qui se réfugient sous la protection de vos

parents ont quelque titre à vos égards. Soyez clément pour des hommes

qui se cachent, épouvantés, derrière les frontières de notre royaume.

Vous avez remporté un triomphe mémorable en inspirant au farouche

Alaman une telle terreur, qu'il a été réduit à vous demander humblement

la vie sauve. Qu'il vous suffise d'avoir vu leur roi succomber avec

l'orgueil de la race, et d'avoir en partie exterminé, en partie

asservi cette innombrable nation. Faire la guerre à ses débris, c'est

vous donner l'apparence de ne pas l'avoir vaincue toute. Croyez-en

ma vieille expérience dans ces matières. Les guerres qui ont eu pour

moi les résultats les plus heureux, ce sont celles où j'ai mis de la

modération dans mon but. Celui-là est sûr de vaincre toujours qui sait

être mesuré en tout, et la prospérité sourit de préférence à ceux qui

ne déploient pas une rigueur et une dureté excessives. Accordez-nous

donc gracieusement ce qui ne se refuse pas même entre nations

barbares[470]: de la sorte, vous n'aurez pas repoussé notre prière, et

vous n'aurez rien à craindre du côté des pays qui nous appartiennent.»

[Note 469: Ces paroles ne surprendront pas si l'on se rappelle ce

que nous avons dit précédemment de la manière dont s'était faite la

conquête de la Gaule, et de l'identité entre les Thuringiens de la

légende et les Francs de Chararic.]

[Note 470: «Cede itaque suaviter genio nostro quod sibi gentilitas

communi remittere consuevit exemplo.» Le sens de ces mots est fort

disputé, V. von Schubert, p. 39, note, qui traduit _entre parents_, et

le glossaire de Cassiodore par Mommsen, s. v. _gentilitas_.]

La lettre ajoutait que les porteurs étaient chargés d'un message verbal

qui devait rapporter des nouvelles de la santé de Clovis et insister

sur la demande qu'elle avait exprimée. Elle enveloppait dans un

dernier compliment des paroles qui ont assez l'air d'un avertissement

déguisé, en disant que le but de la communication qui devait être

faite de vive voix était que le roi des Francs fût désormais mieux

sur ses gardes, s'il voulait jouir constamment de la victoire. «Votre

prospérité est notre gloire, disait Théodoric, et chaque fois que

nous recevons une bonne nouvelle de vous, nous considérons que c'est

un profit pour tout le royaume d'Italie.» Enfin, pour laisser le

destinataire sous l'impression la plus favorable possible, la lettre

lui annonçait, par manière de conclusion, l'envoi du joueur de cithare

que Clovis, paraît-il, avait demandé à son beau-frère. Théodoric

connaissait l'effet qu'une attention délicate pouvait produire sur

ses correspondants barbares; il y recourait volontiers, et il prit

un soin particulier pour que le cadeau fût le plus agréable possible

au destinataire. Une lettre écrite en son nom à Boëce, le premier

musicologue de son temps[471], le chargeait de choisir lui-même

l'artiste digne d'être envoyé au roi des Francs. Cassiodore, qui tenait

la plume, s'était mis, à cette occasion, en frais d'éloquence pour

l'homme illustre qui était son rival littéraire. Ces amplifications,

peut-être ajoutées après coup, se lisent aujourd'hui avec fort peu

d'intérêt; toutefois, à la fin de la lettre, un trait mérite d'attirer

notre attention. Dans une réminiscence classique, l'écrivain rappelle à

son correspondant qu'il faut une espèce d'Orphée, capable de toucher,

par la douceur de ses accords, les cœurs farouches des barbares[472].

[Note 471: V. Cassiodore, _Var._, I, 45 et 46, sur l'envoi d'une

horloge d'eau à Gondebaud. Boëce est de nouveau consulté, et Cassiodore

lui écrit au nom de Théodoric: Frequenter enim quod arma explere

nequeunt, oblectamenta suavitatis imponunt. Sit ergo pro re publica et

cum ludere videmur.]

[Note 472: Sapientia vestra eligat præsenti tempore meliorem,

facturus aliquid Orphei, cum dulci sono gentilium fera corda domuerit.

Arnold, _Cæsarius von Arelate_, p. 245, est bien distrait lorsqu'il

interprète ce passage dans ce sens que Théodoric aurait envoyé Boëce

lui-même comme ambassadeur à Clovis.]

Tout fait croire que Théodoric réussit dans son entreprise, sans qu'il

fût nécessaire de recourir au talent du cithariste. Clovis, qui venait

d'ajouter à sa couronne un de ses plus beaux fleurons, avait tout

intérêt à ménager le roi d'Italie, et n'en avait aucun à s'aventurer

dans un pays montagneux et stérile, à la poursuite des fugitifs.

Le gros de la nation s'était soumis à lui; il pouvait négliger le

reste[473]. Aussi les panégyristes du roi d'Italie célébrèrent-ils

le succès des négociations de leur maître dans des harangues où ils

gonflent avec une exagération ridicule des résultats d'ailleurs

sérieux. C'était, selon le rhéteur Ennodius, le peuple tout entier des

Alamans que Théodoric venait de recueillir en deçà de ses frontières,

et cette nation qui avait si longtemps été le fléau de l'Italie en

devenait maintenant la gardienne. Les fugitifs eux-mêmes, à l'entendre,

devaient se féliciter de la catastrophe qui leur avait enlevé leur

patrie et leur roi: ne retrouvaient-ils pas un roi dans Théodoric, et

n'échangeaient-ils pas les marécages de leurs anciennes résidences

contre la fertilité du sol romain[474]?

[Note 473: Notre récit donne une explication satisfaisante des

quelques lignes énigmatiques de Frédégaire, III, 21: Alamanni terga

vertentes in fugam lapsi. Cumque regem suum cernerint interemptum,

novem annos exolis a sedibus eorum nec ullam potuerunt gentem

comperire, qui ei contra Francos auxiliaret, tandem se ditionem

Clodoviæ subdunt.--La date de 506, attribuée aujourd'hui par la

critique à la lettre de Théodoric, vient donner à ce passage une

incontestable autorité.]

[Note 474: Ennodius, _Panegyricus Theodorico dictus_, c. 15. Ces

paroles du rhéteur: _cui feliciter cessit fugisse patriam suam_,

sont à rapprocher de celles du panégyriste de Constantin: _Video

hanc fortunatissimam civitatem_ (Trèves)... _ita cunctis mœnibus

resurgentem ut se quodammodo gaudeat olim corruisse, auctior tuis facta

beneficiis_. (_Panegyr. lat._, VII, 22.) Les flatteurs sont partout les

mêmes.]

On ne doit pas se laisser tromper par cet enthousiasme de commande.

Les Alpes n'étaient pas plus riches au sixième siècle qu'aujourd'hui,

et Théodoric lui-même n'a voulu voir autre chose, dans les Alamans

cantonnés par lui en Helvétie, que les faibles débris d'une nation

écrasée. La vérité se trouve entre les déclamations du rhéteur, qui

exagère à plaisir les proportions du succès, et les atténuations du

diplomate, qui diminue le plus possible l'importance de la concession

demandée. On peut dire, pour conclure, que Clovis ne sacrifia pas grand

chose en limitant sa conquête au Rhin, mais que le roi d'Italie profita

en partie de sa victoire en s'attachant les vaincus. Ils lui fournirent

des soldats et gardèrent sa frontière; seulement, le jour du danger

venu, ils redevinrent, en vrais barbares qu'ils étaient, les pillards

du pays dont on les avait constitués les gardiens.

Nous avons voulu présenter un tableau d'ensemble de ces faits pour

aider le lecteur à en mieux saisir la signification, au risque

d'interrompre la succession chronologique des événements. Nous nous

hâtons maintenant de rentrer dans cette année 496, si riche en

souvenirs mémorables, pour assister aux grands spectacles qu'elle nous

réserve.

VI

LE BAPTÊME DE CLOVIS

Clovis et son armée rentrèrent en triomphateurs dans une patrie

qu'ils venaient de délivrer, acclamés par les populations de la Gaule

orientale, qui désormais n'avaient plus à trembler devant le glaive

des Alamans. L'ivresse de la victoire et la joie plus sereine de sa

conversion récente se mêlaient dans l'âme du roi des Francs, et il

n'est pas interdit de penser que le souvenir de Clotilde, dont le nom

avait été uni sur le champ de bataille à celui du Dieu qu'il venait de

confesser, le poussait à accélérer son retour.

Un hagiographe qui a écrit un siècle et demi après ces événements croit

pouvoir nous faire connaître son itinéraire. Si le vieil écrivain ne

s'est pas trompé, nous serions en état de refaire par la pensée les

principales étapes suivies par l'armée franque. Nous allons faire

connaître sans commentaire la version de l'hagiographe, dans laquelle

un fonds incontestable de traditions historiques a été combiné de

bonne heure avec des conjectures assez difficiles à contrôler à

distance.

Le roi Clovis, dit la biographie de saint Vaast, arriva à Toul après

sa victoire sur les Alamans. Comme il avait hâte de recevoir le

baptême, il s'y informa de quelqu'un qui pût l'initier aux vérités de

la religion chrétienne, et on lui fit connaître un saint personnage du

nom de Vedastes, qui y vivait dans la pratique de toutes les œuvres de

religion et de charité. Clovis s'adjoignit le saint comme compagnon de

route, et Vaast,--c'est sous cette forme que la postérité a retenu son

nom,--devint ainsi le catéchiste du nouveau converti. L'hagiographe

nous montre ensuite le royal catéchumène qui arrive, accompagné

du saint, et sans doute suivi de son armée, à une localité nommée

Grandpont[475], située sur la route de Trèves à Reims, à l'endroit

où cette chaussée traverse le cours de l'Aisne. C'était à peu de

distance de _Riguliacum_, aujourd'hui Rilly-aux-Oies, dans le canton

d'Attigny. Le saint y guérit un aveugle, et les fidèles des environs,

pour perpétuer le souvenir du miracle, élevèrent en son honneur une

basilique qui porte encore aujourd'hui son nom. Lorsqu'au septième

siècle cet épisode fut mis par écrit, la tradition locale de Rilly

avait, pour ainsi dire, toute la fraîcheur d'un événement récent, et

c'est par elle que le biographe aura connu le nom du royal compagnon

de voyage de son saint[476]. De Rilly, on gagna sans doute le palais

royal d'Attigny, où, si l'on en peut croire une ingénieuse conjecture,

Clotilde était accourue au devant de Clovis[477]. C'est là que

l'épouse chrétienne, au comble du bonheur, put serrer dans ses bras un

époux qui était désormais deux fois à elle[478]. C'est là aussi, selon

toute apparence, que Clovis licencia son armée, ne conservant auprès

de lui que les guerriers spécialement attachés à sa personne, ses

antrustions, comme on les appelait, garde du corps aussi vaillante que

dévouée.

[Note 475: Aujourd'hui Vieux-Pont, près de Rilly-aux-Oies.]

[Note 476: C'est ce que von Schubert, _o. c._, a fort bien remarqué

p. 168. Le même auteur, p. 169, note, croit pouvoir jalonner ainsi

l'itinéraire du retour de Clovis: trouée de Saverne Phalsbourg,

Strasbourg, Toul, vallée de la Meuse, Verdun, Aisne, Vouziers. Cf.

_Vita sancti Vedasti_, c. 3 dans les Bollandistes, t. I de février.]

[Note 477: V. l'article du R. P. Jubaru: _Clovis a-t-il été baptisé

à Reims_, dans les _Études religieuses, philosophiques_ etc., t. 67,

(février 1897,) p. 297 et suivantes.]

[Note 478: Je me rencontre dans cette conjecture avec Adrien de

Valois, _Rerum francicarum libri VIII_, t. I, p. 259: «Chrothildis

regina... viro læta occurrit.» Mais le voisinage de la villa royale

d'Attigny d'une part et les indications de l'itinéraire suivi par

Clovis d'après le _Vita Vedasti_, sont des éléments qui permettent de

préciser davantage. Il faut ajouter que l'hypothèse du P. Jubaru est

celle qui rend le mieux compte du texte de Grégoire de Tours, disant

que la reine fit venir en secret saint Remi pour catéchiser Clovis: ce

qui ne se comprend d'aucune manière mieux qu'en supposant qu'elle-même

résidait alors à Attigny. Jusqu'à présent, on se persuadait que Clovis

était rentré directement à Reims après sa victoire. C'est ainsi que

Frédégaire, III, 21, l'a compris: Nam cum de prilio memorato superius

Chlodoveus Remus fuisset reversus. De même le _Vita sancti Vedasti_,

c. 4: Ac inde ad Remorum urbem ad pontificem Remigium. etc. La Vie

de saint Arnoul de Tours, qui fait rentrer Clovis à Juvigny dans le

Soissonnais, est un document sans autorité.]

Le premier soin de la reine, lorsqu'elle eut reçu de la bouche même

de Clovis, avec le récit de sa victoire, la consolante nouvelle de

sa conversion, ce fut de mander secrètement saint Remi[479]. Le

prélat n'eût pas à convaincre un prince qui était déjà chrétien de

par son vœu; il put se borner à l'instruire des vérités fondamentales

de la foi. Une tradition fort ancienne, et dont la vraisemblance

psychologique permet de l'accueillir ici, nous fait assister à l'un

des entretiens de l'évêque et de son royal catéchumène. Celui-ci,

en entendant le récit de la Passion du Sauveur, aurait bondi dans

un transport de colère et se serait écrié: «Que n'étais-je là avec

mes Francs[480]!» Plus d'un soldat chrétien a commenté de la même

manière, au cours des siècles, la scène sanglante du Calvaire[481],

et l'interjection mise dans la bouche de Clovis a, dans tous les cas,

à défaut d'une authenticité incontestable, le mérite de refléter au

vif le naturel du converti. Au surplus, il est permis de croire que

le souverain d'une nation en grande partie catholique, l'époux de

Clotilde, le catéchumène de saint Vaast, possédait déjà une certaine

connaissance de la doctrine chrétienne. Et comme, d'autre part,

l'Église catholique devait avoir hâte de s'assurer de sa précieuse

conquête, saint Remi ne tarda pas à considérer sa tâche comme terminée.

[Note 479: Tunc regina arcessire clam sanctum Remedium Remensis

urbis episcopum jubet, depraecans ut regi verbum salutis insinuaret.

Grég. de Tours, H. F. II, 31.--«Quelques heures de chevauchée

permettaient à l'évêque d'arriver, à la nuit tombée, à la villa royale,

pour en repartir avant l'aube, en gardant sa démarche secrète, ainsi

que le désirait Clotilde.» Jubaru. _l. c._ p. 298.]

[Note 480: Cum a sanctum Remedium in albis evangelio lectio

Chlodoveo adnunciaretur, qualem Dominus noster Jesus Christus ad

passionem venerat, dixitque Chlodoveus: Si ego ibidem cum Francis meis

fuissem, ejus injuriam vindicassem. Frédégaire, III, 21.]

[Note 481: Par exemple le brave Crillon. «On assure, dit M. Ed. de

Barthélemy, qu'un jour, entendant la Passion prêchée à Avignon avec une

grande éloquence, il se leva tout d'un coup, transporté de colère et

s'écriant: «Où étais-tu, Crillon?» _Revue britannique_, septembre 1878,

p. 94.]

Il ne restait plus qu'à donner à la conversion de Clovis le sceau du

baptême. C'était le vœu le plus cher de Clotilde et de Remi, et Clovis

lui-même était pressé de s'acquitter d'une promesse faite à la face du

ciel. Mais une démarche de ce genre n'était pas sans difficulté. Le

peuple franc vénérait dans Clovis non seulement le fils de ses rois,

mais le descendant de ses dieux. Quand il marchait à la tête de son

armée, secouant sur ses épaules les boucles blondes de sa chevelure

royale, une auréole divine semblait rayonner autour de sa tête. En

brisant la chaîne sacrée qui rattachait sa généalogie au ciel, ne

devait-il pas craindre que son autorité fût ébranlée par la diminution

qui atteindrait son origine, le jour où il n'aurait plus d'autre titre

à régner que ses qualités personnelles[482]? Cette question était

sérieuse, et elle pouvait faire réfléchir tout autre que Clovis; lui,

il se sentait assez sûr de son peuple pour pouvoir passer outre.

[Note 482: Saint Avitus de Vienne fait allusion à cette difficulté

dans les paroles suivantes: Vos de toto priscæ originis stemmate sola

nobilitate contentus, quicquid omne potest fastigium generositatis

ornare prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. _Epist._, 46 (41).]

Un autre obstacle semble avoir fait plus longuement réfléchir Clovis.

Qu'allaient dire ses antrustions? Liés à sa personne par le lien

du serment, obligés envers lui, par leur honneur de guerriers, au

dévouement le plus absolu, ils ne pouvaient pas rester les adorateurs

de Wodan alors qu'il allait être le fidèle de Jésus-Christ. Entre eux

et lui tout était commun, et son Dieu devait être le leur. Le pacte

d'honneur et de dévouement qui les groupait autour de lui était sous la

garantie de la religion: quelle en eût été la sanction, s'il n'avait

pas eu de part et d'autre le même caractère? Clovis ne pouvait pas se

faire chrétien sans ses hommes, et s'il se convertissait, il fallait

qu'ils abjurassent avec lui. Sinon, la bande se dissolvait, et le

roi, qui avait abandonné la tradition nationale, se voyait abandonné

lui-même par ceux qui voulaient y rester fidèles.

Ce n'est donc pas le consentement de ses antrustions à son baptême,

c'est leur propre baptême que Clovis devait obtenir, s'il voulait

accomplir la grande œuvre de sa conversion[483]. Aussi n'était-il pas

sans inquiétude sur le résultat de sa démarche. «Je t'écouterais

volontiers, saint père, dit-il à l'évêque dans le récit de Grégoire de

Tours, seulement, les hommes qui me suivent ne veulent pas abandonner

leurs dieux. Mais je veux aller les trouver, et les exhorter à se

faire chrétiens comme moi.» L'épreuve, au témoignage du chroniqueur,

réussit au-delà de toute espérance. Clovis eut à peine besoin

d'adresser la parole aux siens; d'une seule voix ils s'écrièrent qu'ils

consentaient à abandonner leurs dieux mortels, et qu'ils voulaient

prendre pour maître le Dieu éternel que prêchait Remi. La popularité

du roi venait de remporter là un triomphe éclatant; l'adhésion joyeuse

et spontanée de ses antrustions à la foi qu'il avait embrassée

écartait tous les obstacles à sa conversion, et l'on comprend que le

narrateur ait vu dans ces dispositions le résultat d'une intervention

providentielle[484]. Au surplus, il n'est pas interdit de croire que

les choses ne se passèrent pas avec la simplicité qu'y voit Grégoire.

Le chroniqueur ne connaissait de l'histoire de Clovis que les grandes

lignes, et n'avait plus qu'une idée fort lointaine de la manière dont

les populations germaniques résolvaient d'ordinaire le problème de leur

conversion. Nous serions assez portés à nous figurer la scène qu'il

résume comme un pendant de la célèbre délibération qui devait avoir

pour résultat, un siècle plus tard, la conversion de la Northumbrie

au christianisme[485]. A coup sûr, si un contemporain, si un témoin

oculaire nous en avait conservé le souvenir, elle se présenterait à

nous avec un caractère moins légendaire et avec un intérêt historique

plus vif encore[486].

[Note 483: La plupart des historiens, induits en erreur par le

langage vague de Grégoire de Tours, II, 30 (_populus qui sequitur me_),

se sont figuré qu'il s'agissait de toute l'armée franque. Mais: 1º

l'armée avait été licenciée après la campagne, et elle était rentrée

dans ses foyers; d'ailleurs elle était composée de Romains catholiques

aussi bien que de barbares païens; 2º il est peu vraisemblable que

cette armée ne comprît que trois mille hommes, comme on l'a supposé

d'après le nombre de ceux qui reçurent le baptême avec Clovis; Grégoire

d'ailleurs dit: _de exercitu amplius tria millia_, ce qui est tout

autre chose; 3º Clovis avait certainement une bande, et dès lors il ne

peut pas ne l'avoir pas consultée; mais Grégoire n'a probablement pas

eu une idée très nette de cette institution, et de là les termes fort

généraux qu'il emploie. Dire avec M. Levison, _Bonner Jahrbücher_, t.

103, p. 56, que j'enlève au récit de Grégoire son caractère miraculeux

pour y substituer une explication rationaliste, c'est faire une

pétition de principe, car il faudrait d'abord prouver que pour Grégoire

de Tours, l'adhésion spontanée du _populus_ à la foi de Clovis est

l'œuvre d'un miracle. La seule preuve qu'en ait M. Levison, c'est que

cet auteur dit que la chose arriva _præcurrente potentia Dei_, comme

si l'emploi de cette formule très générale suffisait, chez un écrivain

du sixième siècle, pour faire considérer son récit comme mélangé de

données d'ordre surnaturel et, par suite, pour le faire rejeter comme

légendaire. Si les faits se sont passés comme Grégoire le raconte, un

rationaliste peut fort bien les admettre et en donner une explication

naturelle, tout en laissant à l'écrivain chrétien le droit de croire

qu'ils se sont ainsi passés par la volonté de Dieu.]

[Note 484: Grégoire de Tours, II, 31]

[Note 485: Beda le Vénérable, _Hist. eccl. Angl_, II, 13.]

[Note 486: M. d'Arbois de Jubainville se figure les choses

autrement. Selon lui, Clovis était le grand prêtre des Francs, «et les

prêtres inférieurs étaient les chefs de famille; ceux-ci, subordonnés à

Clovis au point de vue religieux comme à celui de la justice et de la

guerre, suivirent en religion l'ordre du maître; ils obéirent avec la

même ponctualité que s'il avait été question d'un jugement prononcé par

le roi, en matière soit criminelle, soit civile, ou que si à la guerre

ils avaient entendu son commandement. Avant de se faire baptiser,

Clovis avait eu, en vrai politique, la politesse de leur demander avis.

Mais il y a une façon royale de poser les questions qui n'est qu'une

manière habile de donner un ordre.» (_Étude sur la langue des Francs à

l'époque Mérovingienne_, Paris, 1900, p. 75.) En réalité, comme on le

verra plus loin, les rois mérovingiens se gardaient de violenter leurs

guerriers dans leur conscience religieuse, et Clovis n'avait pas le

pouvoir de leur imposer sa propre foi.]

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 25 / 28 段