la Gaule centrale et la Pannonie, les Alamans resserraient de plus
en plus le lien politique qui unissait leurs diverses peuplades
entre elles. De simple confédération de barbares qu'ils avaient été
dans l'origine, ils devenaient une grande nation. Vers le milieu du
cinquième siècle, nous voyons un de leurs rois, du nom de Gibuldus ou
Gebavultus, mettre en liberté des prisonniers gaulois à la prière de
saint Loup de Troyes, et des captifs du Norique à la demande de saint
Séverin[458]. Voilà, régnant à la fois sur les Alamans du Danube et
sur ceux de l'Alsace, le successeur unique des neuf rois vaincus par
Probus, des sept rois qui ont combattu contre Julien à Strasbourg.
[Note 458: Eugippius, _Vita S. Severini_, c. 19; _Vita S. Lupi_,
_Act. Sanct._, t. VII, 19 juillet, p. 70; cf. von Schubert, _Die
Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, p. 19.]
Mais le jour vint où les Alamans eurent à compter avec d'autres peuples
de leur race, qui leur disputèrent avec succès les terres impériales
vacantes. L'Empire agonisant avait imaginé, conformément aux traditions
artificieuses de la diplomatie romaine, de les mettre aux prises avec
leurs voisins les Burgondes, les plus romains des barbares. Ceux-ci
étaient d'abord venus s'établir entre les Alamans et les Francs, sur la
rive gauche du Rhin. Plus tard, l'Empire les avait rapprochés de lui
en les établissant dans la Sapaudie, le long du Rhône et au pied des
Alpes. Là, ils servirent de boulevard à l'Italie menacée, et ils ne
laissèrent pas de gêner singulièrement leurs remuants voisins, à qui
ils parvinrent même à enlever plusieurs cités[459].
[Note 459: Binding, _Das Burgundisch-Romanische Königreich_, pp.
103-108.]
Du côté du sud, ce fut la monarchie ostrogothique de Théodoric le Grand
qui devint la barrière. Lorsque le vainqueur d'Odoacre eut pris pied
dans les belles plaines de la haute Italie, les Alamans comprirent que
leur rôle était fini de ce côté. Adieu les descentes foudroyantes dans
ces grasses contrées, et les tournées triomphales d'où l'on revenait,
couronné de gloire et chargé de butin!
Il fallut refluer vers le nord. Mais, là aussi, la place était prise.
Les Francs s'étaient répandus le long du Rhin et de la Moselle: ils
n'entendaient pas se laisser déposséder de foyers qu'ils avaient
achetés au prix de leur sang. La lutte fut vive et acharnée, et si
l'histoire en a oublié le souvenir, on peut dire que le sol en a gardé
les traces. Partout, sur les hauteurs de l'Eifel, dans la vallée de
la Moselle et jusqu'à l'entrée de la Ripuarie, les villages à nom
alémanique s'insèrent comme des envahisseurs au milieu de ceux qui
trahissent une origine franque, et ce pêle-mêle des vocables donne
l'idée du terrible fouillis qui dut se produire dans ces jours où les
colons venus du sud se heurtaient aux premiers occupants[460].
[Note 460: W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
Stämme_, 2e édit., Marbourg, 1881. Livre ingénieux, mais où l'élément
conjectural occupe une grande place.]
Devant les anciens frères d'armes devenus des ennemis, les Francs
allaient-ils maintenir leurs positions? On pouvait craindre le
contraire. Ils étaient divisés en deux peuples: les Alamans formaient
une vaste et puissante nation militaire. Saliens et Ripuaires, il est
vrai, n'étaient pas étrangers les uns aux autres; à leur tête étaient
des rois rattachés entre eux par les liens du sang, et les deux
groupes avaient le même intérêt à ne pas laisser grandir à côté d'eux
une puissance qui pût devenir menaçante pour l'un et pour l'autre.
Néanmoins, la facilité qu'avaient les Alamans de se jeter tour à tour
sur l'un des deux, et de le surprendre avant qu'il eût pu recevoir des
secours de l'autre, jointe à l'éloignement considérable des deux villes
de Soissons et de Cologne, qui étaient les centres de gravité de la
nation franque, mettaient les Francs dans une situation stratégique
fort inférieure à celle de leurs voisins, aussi longtemps du moins
qu'ils se bornaient à rester sur la défensive.
Selon toutes les apparences, le plus fort de la lutte contre les
Alamans a pesé sur les Francs Ripuaires. Leurs agresseurs n'avaient
qu'à descendre le cours du beau fleuve dont ils gardaient la vallée
supérieure: les flots les portaient sans obstacle au milieu des vastes
campagnes ouvertes de la Ripuaire. Ce royaume était loin d'avoir l'élan
irrésistible et la fougue conquérante de celui de Soissons. Resté comme
à l'arrière-garde de l'invasion, et n'ayant plus devant lui aucune
terre romaine qui ne fût déjà occupée, il se voyait réduit à un rôle
de conservation pacifique qui n'était pas fait pour inspirer beaucoup
de respect à ses turbulents voisins. Ceux-ci avaient manifestement le
dessus: les traces de leur colonisation en Hesse et dans le pays rhénan
nous montrent qu'ils s'étendaient graduellement dans ces régions au
détriment des Ripuaires. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à une journée
de marche de leur capitale: encore une bataille, et elle tombait dans
leurs mains avec tout le royaume.
Des hauteurs volcaniques de l'Eifel, qui entourent en hémicycle, du
côté du sud, la vaste et fertile plaine à l'extrémité de laquelle
apparaissent les tours de Cologne, les barbares venaient de descendre
dans ce jardin des Ripuaires. Un château fort, bâti par les Romains, en
gardait l'entrée: c'était Tolbiac, ancienne garnison des légionnaires,
encore reconnaissable sous son nom modernisé de Zülpich. La bourgade,
aujourd'hui au large dans sa vieille enceinte croulante vêtue par
intervalles de larges pans de lierre, surgit comme une vision
d'autrefois au milieu de la solitude immense. L'église, dont la crypte
se souvient d'avoir vu ondoyer Clovis[461], le vieux château du moyen
âge aux massives tours rondes, reposant sur des assises mérovingiennes,
le tracé des rues, où l'on retrouve l'intersection des lignes
principales du campement romain, les fossés, transformés en jardins
largement nourris de soleil, et surveillés par des meurtrières en
ruines, les pittoresques portes crénelées s'ouvrant aux quatre points
cardinaux, le cimetière silencieux au bord de la route, à la sortie
principale de la ville, et qui rappelle les avenues sépulcrales par
lesquelles on entrait dans les cités romaines, tout y a gardé, si l'on
peut ainsi parler, le moule des événements historiques, tout y évoque
un passé lointain et d'émouvants souvenirs. Une paix profonde semble
plonger dans le silence de la mort cette petite localité, dont le nom
seul est resté vivant. La plaine, immuable et monotone, est fendue,
en quelque sorte, par la longue ligne droite et blanche de la vieille
chaussée, qui, venant de Trèves, semble impatiente d'arriver à Cologne.
Au loin s'étend la campagne solennelle et muette, dans le calme de son
large horizon, qui s'élève comme les gradins d'un cirque immense autour
de quelque grand théâtre historique.
[Note 461: Sur les souvenirs locaux de Zülpich relatifs à Clovis
et à la bataille des Alamans, il faut lire Broix, _Erinnerungen an das
alte berühmte Tolbiacum_, Neuss, 1842. Ces traditions ne remontent
pas plus haut que l'époque de la Renaissance, et ne servent en rien à
guider les recherches de l'historien.]
C'est là, sous les tours du château romain, et sans doute en avant de
la ville, que les Ripuaires eurent à défendre contre les envahisseurs
alémaniques le cœur même de la patrie. Nous ne savons pas si les
Saliens étaient venus à leur secours; mais, grâce aux circonstances que
nous avons indiquées, les attaques de l'ennemi pouvaient être assez
imprévues pour empêcher les renforts envoyés par Clovis d'arriver
à temps. Les Ripuaires résistèrent avec courage: leur roi Sigebert
fut blessé au genou dans le combat, et il en garda, pour le reste de
sa vie, une claudication qui lui valut le surnom de boiteux[462]. Il
paraît bien que la journée fut un succès pour les armes franques, car,
longtemps après, nous retrouvons le roi Sigebert en paisible possession
de son royaume[463]. Ce ne fut pas sans doute la première rencontre à
main armée entre Francs et Alamans, mais c'est la première dont nous
ayons connaissance. Et ce ne sont pas les annalistes, mais les poètes
populaires qui en ont gardé le souvenir, et qui ont porté au loin, dans
toutes les régions franques, le nom désormais fameux de Tolbiac.
[Note 462: «Hic Sigibertus pugnans contra Alamannos apud
Tulbiacensim oppidum percussus in genuculu claudicabat.» Grégoire de
Tours, II, 37.]
[Note 463: Grégoire de Tours, II, 37.]
Mais la fièvre d'expansion qui tourmentait les Alamans ne leur laissait
pas de repos, et ils revinrent à la charge. Comme ils tâtaient
successivement toute la frontière, et qu'ils n'épargnaient pas plus
le domaine des Saliens que celui des Ripuaires, Clovis fut entraîné à
descendre à son tour dans l'arène. Nous ne connaissons pas l'occasion
de cette prise d'armes. Soit que les Alamans aient menacé les opulentes
contrées de la Gaule orientale, dont les séparait la haute muraille des
Vosges; soit que Sigebert de Cologne, craignant une nouvelle invasion,
l'ait appelé au secours, il pénétra en Alsace par une marche rapide,
et vint tomber sur l'ennemi dans la vallée du Rhin. Il est impossible
de marquer d'une manière plus précise le champ clos d'une rencontre
qui devait être décisive pour l'avenir de l'Europe. Grégoire de Tours
lui-même l'a ignoré, et tout le moyen âge après lui. L'événement
mémorable qui ouvre les annales du monde moderne est donc destiné
à ne jamais porter de nom dans l'histoire. Le besoin de donner un
point de repère à des souvenirs fameux a fait accueillir avec faveur
l'ingénieuse conjecture d'un érudit du seizième siècle, qui a identifié
la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac racontée plus
haut[464]. Mais la popularité de l'hypothèse ne la garantit pas contre
le contrôle de la critique, et une longue possession ne parvient pas à
créer de prescription dans l'histoire, au profit des opinions qui n'ont
pas de preuve formelle à invoquer.
[Note 464: L'identification a été faite, pour la première fois,
par Paul Emile, historiographe de France, _De Rebus gestis Francorum_,
Paris, 1539, fol. V, _verso_, et admise sur la foi de cet auteur par
la plupart des historiens. Elle repose uniquement sur la supposition
que la bataille de Clovis contre les Alamans, dont Grégoire de Tours
ne désigne pas le théâtre, est la même que le combat de Tolbiac livré
par Sigebert de Cologne aux mêmes ennemis, et dont Grégoire parle
à un autre endroit de sa chronique. De preuve, il n'y en a aucune.
L'hypothèse a d'ailleurs rencontré, dès le dix-septième siècle, une
certaine opposition de la part des savants belges; Vredius, dans son
_Historiæ Flandriæ christianæ_, Bruges, 1650, pp. 1 et 2, veut que la
bataille ait eu lieu à Toul, puisque c'est par là que Clovis passa
en retournant chez lui; Henschen, dans ses notes sur la vie de saint
Vaast (_Acta Sanctorum_, t. I de février, p. 796 A), propose les
environs de Strasbourg pour les mêmes raisons, et aussi parce que le
_Vita Vedasti_ place la lutte sur les bords du Rhin. Mais ni l'un ni
l'autre de ces savants n'a invoqué, contre Tolbiac, le vrai argument,
qui est l'absence de toute preuve et le caractère purement hypothétique
de la version reçue. Toutefois, Tolbiac n'a cessé de garder quelques
partisans, notamment A. Ruppersberg, _Ueber Ort und Zeit von Chlodwigs
Alamannenslacht_, (Bonner Jahrbücher 101, année 1897), qui, d'ailleurs,
ne connaît que les travaux allemands.]
C'était en 496, la quinzième année du règne de Clovis[465]. Les
annales franques n'ont accordé qu'une sèche mention au drame que nous
allons raconter, mais les hagiographes du sixième siècle en ont mieux
gardé la mémoire, et c'est à l'un d'eux que nous devons d'en connaître
au moins l'acte principal.
[Note 465: Actum anno 15 regni sui (Grégoire de Tours, II, 30).
Cette mention, il est vrai, manque dans quelques manuscrits de Grégoire
de Tours, mais l'authenticité en est inattaquable. Ceux qui, dans
les derniers temps, ont voulu rapprocher la date de la victoire sur
les Alamans, invoquent cette circonstance que la lettre par laquelle
Théodoric félicite Clovis de ce triomphe n'a pas pu être écrite avant
507 (cf. Mommsen, M. G. H. _Auctores antiquissimi_, t. XII, pp. 27
et suiv.); ils en concluent qu'il faut placer la bataille en 506
(Vogel, _Chlodwigs Sieg über die Alamannen und seine Taufe_, dans
_Historische Zeitschrift_, t. LVI). Mais toute difficulté disparaît
si l'on distingue la date de la bataille et celle de la lettre;
cette distinction s'impose d'ailleurs, comme l'a montré Mommsen,
_o. c._, pp. 32 et suiv., et on verra plus loin comment elle aide à
élucider l'histoire de la guerre contre les Alamans. Cf. Levison, _Zur
Geschichte des Frankenkönigs Chlodowich_ (_Bonner Jahrbücher_, t. 103,
pp. 50 et suiv.)]
La lutte fut acharnée. Sentant l'importance de l'enjeu et connaissant
la valeur de l'adversaire, Clovis y avait engagé toutes ses troupes,
auxquelles probablement s'étaient joints les contingents des Ripuaires.
De leur côté, les Alamans doivent avoir mis en ligne des forces au
moins aussi considérables, puisqu'ils purent balancer la victoire
et même, à un certain moment, faire plier les milices franques. Ils
étaient de tout point dignes de se mesurer avec les vétérans de Clovis.
La _furia_ alémanique était célèbre sur les champs de bataille: les
Alamans se ruaient à la victoire avec un élan qui renversait tout.
Mis en présence de rivaux dont les derniers événements avaient grandi
le nom et exalté l'orgueil, ils savaient qu'ils jouaient une partie
suprême, et la conscience de la gravité de cette journée augmentait en
eux la fièvre du combat.
Déjà ils touchaient au terme de leurs ardents efforts. L'armée des
Francs commençait à fléchir, et une débandade était imminente. Clovis,
qui combattait à la tête des siens, s'aperçut qu'ils mollissaient, et
qu'il ne parvenait plus à les ramener à l'assaut. Comme dans un éclair,
il vit passer devant ses yeux toutes les horreurs de la défaite et tous
les désastres de la fuite. Alors, sur le point de périr, abandonné
de ses dieux, qu'il avait invoqués vainement, il lui sembla entendre
en lui-même la voix aimée qui y était descendue si souvent pour lui
parler d'un Dieu meilleur et plus grand. En même temps, il voyait
surgir, du fond de sa mémoire remplie des entretiens de Clotilde, la
figure de ce Christ si bon et si doux, qui était, comme elle le lui
avait dit, le vainqueur de la mort et le prince du siècle futur. Et,
dans son désespoir, il poussa vers lui un cri plein d'angoisse et de
larmes: «Jésus-Christ, s'écria-t-il au dire de notre vieil historien,
toi qui es, selon Clotilde, le Fils du Dieu vivant, secours-moi dans ma
détresse, et si tu me donnes la victoire, je croirai en toi et je me
ferai baptiser.»
Le cri de Clovis a traversé les siècles, et l'histoire en gardera le
souvenir à jamais. Sorti, au milieu des horreurs du champ de bataille,
des profondeurs d'une âme royale qui parlait au nom d'un peuple, il
est autre chose que la voix d'un individu en péril, il représente ce
peuple lui-même dans le moment le plus solennel de son existence.
Telle est la grandeur historique du vœu tombé des lèvres de Clovis
à l'heure du danger: c'est un pacte proposé au Christ par le peuple
franc, et que le Christ a ratifié. Car à peine Clovis eut-il prononcé
ces paroles, continue le chroniqueur, que la fortune du combat fut
brusquement intervertie. Comme s'ils s'apercevaient de l'entrée en
scène de quelque allié tout-puissant, les soldats de Clovis reprennent
courage. La bataille se rétablit, l'armée franque revient à la charge,
les Alamans plient à leur tour, leur roi succombe dans la mêlée, les
vainqueurs de tantôt se voient transformés en vaincus. La mort de leur
chef a eu raison de leur ardeur; ils jettent les armes et, sur le champ
de bataille même, ils demandent grâce au roi des Francs[466]. Celui-ci
les traita avec douceur et générosité, et, se contentant de leur
soumission, il mit aussitôt fin à la guerre[467].
[Note 466: Grégoire de Tours, II, 30; _Vita sancti Vedasti_, c.
2; saint Avitus, _Epistolæ_, 46 (41); Cassiodore, _Variar._, II,
41.--Frédégaire, III, 21, ne fait que résumer le récit de Grégoire
sans plus; le _Liber historiæ_, c. 15, place à côté de Clovis, dans
la bataille, son fabuleux Aurélien, qui lui aurait suggéré d'invoquer
Jésus-Christ; Hincmar, dans sa _Vie de saint Remi_ (_Acta Sanctor._,
t. I d'octobre, p. 145), copie le _Liber historiæ_, mais n'oublie pas
de faire dire à Clovis que le Dieu de Clotilde est aussi celui de
Remi. Roricon reste tributaire du _Liber historiæ_. Quant à Aimoin,
il combine le récit de Grégoire et celui du _Vita Vedasti_. Ces deux
derniers sont en somme les seuls qui donnent une version originale;
ils s'accordent pour l'ensemble (voir l'Appendice), et se contredisent
en ce que, d'après Grégoire, le roi des Alamans périt dans le combat,
tandis que, selon le _Vita Vedasti_, il fit sa soumission avec son
peuple. La lettre de Théodoric, dans Cassiodore, sait qu'il a péri,
mais sans dire quand: Sufficiat illum regem cum gentis cecidisse
superbia.--Les variantes du _Vita Arnulfi martyris_ (dom Bouquet,
III, p. 383) ne méritent pas d'être prises en considération: la fuite
de Clovis et la blessure qu'il aurait reçue au visage sont de pure
invention.]
[Note 467: Sur la clémence de Clovis, outre le témoignage de
Grégoire de Tours, nous avons celui de saint Avitus: Numquid fidem
perfecto prædicabimus, quam ante perfectionem sine prædicatore
vidistis?... An misericordiam, quam solutus a vobis adhuc nuper populus
captivus gaudiis mundo insinuat, lacrimis Deo? S. Avitus, _Epistolæ_,
l. c.]
Telle est, racontée par une source contemporaine, l'histoire du
triomphe de Clovis sur les Alamans, ou, pour mieux dire, de la foi
chrétienne sur le paganisme. Cette grande journée n'a de pendant que
celle du pont Milvius: l'une avait clos les annales du monde antique,
l'autre ouvre les annales du monde moderne. Son importance est donc
absolument hors pair dans les dates historiques. Nous y voyons, du haut
de l'observatoire que font à l'historien quatorze siècles superposés,
les destinées de l'Europe se décider avec celles du peuple franc,
l'avenir du peuple franc se ramener à la victoire de son roi, et tous
ces grands intérêts dépendre de la solution donnée, au fond d'une
conscience d'homme, au problème capital qui se pose à toute âme venant
en ce monde. C'est là, à coup sûr, un spectacle d'une rare beauté.
Le brusque mouvement d'une âme qui, se décidant avec la rapidité de
l'éclair, tend les bras au Dieu sauveur, déplace en un seul moment
le centre de gravité de l'histoire, crée la première des nations
catholiques, et met dans ses mains le gouvernail de la civilisation.
Pour ceux qui dédaigneraient d'accorder quelque attention aux luttes
intérieures de la conscience religieuse, les plus émouvantes et les
plus nobles de toutes, il y a, dans la grandeur historique de ces
résultats, de quoi attirer au moins, sur la conversion de Clovis,
l'intérêt qui s'attache aux événements les plus considérables de
l'ordre politique.
En faisant dépendre tant de conséquences de la solution d'un problème
psychologique, nous n'entendons pas présenter cette solution comme
un acte improvisé, ou comme un résultat sans cause. Beaucoup de
circonstances s'étaient réunies pour acheminer en quelque sorte le
roi franc vers le Dieu de Clotilde, ou, si l'on veut, pour fermer les
issues par lesquelles son âme, à l'heure d'une délibération solennelle,
eût pu s'en aller du côté d'une autre foi. Nous les avons vues se
grouper et faire cercle autour de lui, et l'on peut dire, sous un
certain rapport, que sa conscience était comme investie. Mais, pour
qu'elle se rendît, il fallait le mouvement libre et spontané d'une
volonté qui gardait l'empire d'elle-même. Clovis eût pu, comme d'autres
barbares illustres, comme Gondebaud, comme Théodoric le Grand, rester
sourd à la voix qui sortait des choses, et refuser de jeter, dans la
balance du temps, le poids de la parole décisive. Sa grandeur vient de
l'avoir prononcée, sous l'influence de la grâce sans doute, mais dans
la plénitude de sa liberté. Toutes les péripéties de l'histoire sont
venues, pendant quatorze siècles, prendre le mot d'ordre de son libre
arbitre souverain.
La victoire de Clovis avait une telle importance au point de vue
de l'histoire du monde, qu'on a presque perdu de vue ses résultats
immédiats. Et pourtant ils ont été considérables. D'emblée, le danger
alémanique était définitivement écarté. Après avoir été, pendant des
siècles, la terreur de l'Empire, après avoir voulu devenir la terreur
du peuple franc, cette fière nation n'inspirait plus à ses voisins que
des sentiments de pitié. Le vainqueur n'avait pas daigné poursuivre
ses avantages: sur le champ de bataille, il avait accordé la paix à ce
peuple sans roi, qui lui tendait des mains suppliantes. Un contemporain
félicite Clovis d'avoir usé de miséricorde en cette occasion, et
déclare que les Alamans témoignaient leur bonheur par des larmes de
joie[468]. Le roi des Francs inaugurait par un acte de clémence son
entrée dans la famille des rois chrétiens.
[Note 468: S. Avitus, _Epistolæ_, l. c.]
Mais les Alamans ne se résignèrent pas longtemps à porter le joug. Le
premier abattement passé, ils relevèrent la tête, et probablement ils
refusèrent de payer le tribut que le vainqueur leur avait imposé en
signe d'hégémonie. Comment eût-il pu en être autrement? Ils étaient
nombreux encore, ceux d'entre eux que la bataille avait épargnés, et
que n'effrayaient pas les chances d'un nouveau recours à la fortune
des armes, sans compter les jeunes gens qui n'avaient pas été de
la défaite, et qui brûlaient d'être de la revanche. La générosité
même avec laquelle Clovis les avait traités avait enhardi ces âmes
farouches, pour qui la modération était trop souvent l'équivalent
de la lâcheté. Ils reprirent donc les armes, et il fallut, pour les
réduire, de nouveaux combats. Ces combats paraissent s'être échelonnés
sur plusieurs des années suivantes, et n'avoir pris fin que dans les
premières années du sixième siècle. Cette fois, ce fut pour les
Alamans non plus la défaite, mais l'écrasement. Poursuivis l'épée
dans les reins par un vainqueur exaspéré, ils abandonnèrent en masse
les heureuses vallées du Mein et du Neckar, qui étaient le centre de
leur royaume, se jetèrent dans une fuite éperdue sur les provinces
méridionales, et gagnèrent, au delà du Rhin, les hauts plateaux de la
Souabe et les vallées sauvages de la Suisse, où viennent déboucher
les fleuves et les torrents des Alpes. Pendant ce temps, les terres
qu'ils abandonnaient étaient envahies par des colons francs venus du
pays des Chattes, qui s'établirent dans la patrie des Alamans, et qui
franconisèrent ces régions encore aujourd'hui désignées sous le nom de
Franconie.