Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la

famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par

l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires,

ont représenté Gondebaud comme le meurtrier de son frère Chilpéric,

dont il aurait encore fait périr la veuve et les fils, en même temps

qu'il reléguait ses filles à Genève. L'histoire donne un éclatant

démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Chilpéric n'eut

pas de fils, et ses filles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve

Carétène, on vient de le voir, mourut dans une heureuse vieillesse en

506. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté

sincèrement, et saint Avitus, le grand évêque de Vienne, atteste

lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de

sympathie[434]. Ses relations avec son frère Godegisil paraissent

avoir été satisfaisantes aussi; plus tard, il est vrai, elles furent

troublées; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre

fratricide, et l'on peut croire que c'est la jalousie qui en fut le

principal mobile.

[Note 434: Flebatis quondam pietate ineffabili funera germanorum.

S. Avitus, _Epistolæ ad Gundobadum_, 5.]

Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était

pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements

eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble

avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins[435].

[Note 435: Cf. Ennodius, _Vita sancti Epiphanii_.]

Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas

impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier

avec lui à l'occasion de son mariage: cela n'empêche aucunement qu'il

ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi

de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie

fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais

puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths

d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune

fille, qui était catholique fervente, et qui tremblait devant les

hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être

précisément défendues par l'Église, étaient généralement envisagées par

elle avec une certaine défiance, et Clotilde ne pouvait pas l'ignorer.

Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée

aux pasteurs de l'église de Burgondie, et l'on aime à se persuader

que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution

du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En

considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront

rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé que plus d'une

fois, selon la parole de l'Apôtre des nations, _l'homme infidèle a été

sanctifié par la femme fidèle_[436]. Mais en même temps ils auront

voulu que la vierge chrétienne ne fût pas exposée à devenir la mère

d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit

de l'Église catholique, que les enfants issus du mariage projeté

recevraient le baptême[437].

[Note 436: S. Paul, I _Ad Corinth._, VII, 14.]

[Note 437: La conjecture est de Dubos, III, p. 78.]

L'union de Clovis et de Clotilde fut donc conclue en 492 ou 493.

L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les

Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a

fait l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié

le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable

poème nuptial. Ce poème a été pris longtemps pour de l'histoire: c'est

l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen

âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à

l'histoire de le rayer de ses pages[438].

[Note 438: Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au

chapitre intitulé: _le Mariage de Clovis_, dans l'_Histoire poétique

des Mérovingiens_, pp. 225 à 251.]

Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée

populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles

présentent pour l'historien: au contraire, rien n'occupe une place

plus légitime dans l'histoire des faits que l'impression qu'ils ont

produite dès le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette

place, la légende, par l'intérêt même qui s'attache à ses fictions,

attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de

voir la réalité. Et il se trouve que cette fois la réalité est bien

plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours

les héros chrétiens; elle rabaisse les personnages que leurs vertus

placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les

mobiles du vulgaire[439]. Nul n'a plus pâti de cette tendance que la

figure de sainte Clotilde. En présentant ici son histoire dégagée de

tous ses ornements poétiques, nous substituons à l'héroïne romanesque

de la tradition la suave figure historique d'une sainte trop longtemps

méconnue.

[Note 439: Léon Gautier, _les Épopées françaises_. 2e édit., t.

III, pp. 785 et suiv.]

Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée

et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery,

près de Troyes, aux confins des deux royaumes[440]. Il la conduisit

lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes

du mariage[441]. L'union fut heureuse. Dès les premiers jours le jeune

roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à l'épouse de son choix; il lui

laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Clotilde

devint le bon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle: nulle

part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé

l'injurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la

reine de son cœur comme elle était la reine de son peuple.

[Note 440: Vilariaco in qua Chlodoveus residebat in territorio

Trecassino. Frédégaire, III, 19. C'est Villery, (Aube), au sud de

Troyes. V. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, pp. 75,

note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par

la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de

Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès

archéologique de Troyes en 1853; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp.

118-179.]

[Note 441: Le _Chronicon sancti Benigni Divionensis_ (Dachéry,

_Spicilegium_, t. II) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités

d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert

d'Austrasie avec Brunehaut.]

Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares

est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation.

Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante

confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum

de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur

sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause

de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les

missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles

aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le

chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à

son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa

vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.

La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua

Clotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques

qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son

mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le

cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme,

muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son

intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion,

et la naissance de leur premier enfant Ingomir, vint donner quelque

chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait.

Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup

l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait

l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie catholique

au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe

de la conversion du peuple tout entier était jeté. Clovis consentit au

baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il

n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Clotilde,

on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la

jeune reine avait déjà acquis sur son époux.

Clotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté

de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal.

L'église où eut lieu la solennité,--peut-être Notre-Dame de Soissons,

alors cathédrale[442],--fut tendue de voiles et de tapis précieux: il

s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de

frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme

voulait que le baptême du fils devint le salut du père. Une cruelle

déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme: l'enfant

n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La

douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume: «C'est

votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais

consacré à nos dieux, il serait encore vivant.» Mais Clotilde n'eut que

des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine

qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait donner un

argument aux convictions païennes du roi. «Je rends grâces, dit-elle,

au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas

trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste

royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce

monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue

de Dieu pendant toute l'éternité[443].»

[Note 442: Elle fut construite, au IVe siècle, sur les ruines d'un

temple d'Isis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut

adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob,

_Histoire de Soissons_, t. I; Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, pp.

135-137; Poquet et Daras, _Notice historique et archéologique de la

cathédrale de Soissons_, p. 10.]

[Note 443: Grégoire de Tours, II, 29.]

L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes

époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année

précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à

ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était

pas terminée. Comme si tout se fût conjuré pour abattre le cœur de

la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son

baptême, et Clovis revint à ses raisons. «Pouvait-il lui arriver autre

chose qu'à son frère? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ,

il faut donc bien qu'il meure.» Cette sinistre prédiction ne se réalisa

point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda

la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.

Voilà, dans toute sa simplicité un peu naïve, cette page de la vie

domestique de Clovis et de Clotilde. C'est la seule que nos sources

nous aient conservée, et il n'y en a pas dans toute l'histoire des

Francs qui présente autant d'intérêt. Combien elle est touchante dans

son rôle d'épouse et de mère, cette jeune femme catholique placée

auprès du roi barbare comme son ange gardien, et qui doit disputer

son mari à l'idolâtrie et son enfant à son mari! Elle n'a d'appui que

son Dieu, mais son Dieu la passe au creuset des douleurs les plus

amères; il semble vouloir briser son cœur et confondre sa foi, sans

qu'elle cesse de le glorifier au milieu de ses tribulations, jusqu'à

ce qu'enfin tant de vertu obtienne sa récompense! Telle est cette âme

sainte et douce qui, éprouvée et bénie tour à tour, a été choisie

pour ouvrir au peuple franc les portes du royaume de Dieu. Arrière

les ineptes légendes qui profanent la beauté sacrée de cette noble

physionomie, et qui mettent sur la figure sereine de la sainte les

passions de l'héroïne de roman!

La mère était consolée: l'épouse continuait d'attendre avec patience

et avec foi. Clovis résistait toujours aux instances de sa femme. Ceux

qui dédaignent de s'intéresser à la vie religieuse des personnages

historiques, et qui croient pouvoir interpréter toutes leurs actions

par les calculs de l'ambition et de l'intérêt, se trouveront bien

embarrassés pour rendre compte de cette attitude. Les raisons d'ordre

politique qui ont pu décider Clovis à se faire chrétien ont existé de

tout temps: pourquoi donc a-t-il fallu des événements extraordinaires

pour l'amener à une mesure si profitable à ses intérêts? La réponse

à cette question est bien simple: Clovis n'avait pas la foi, et il

n'entendait pas s'agenouiller aux pieds d'un Dieu auquel il ne croyait

pas. Comme Théodoric le Grand, comme Gondebaud, qui auraient sauvé leur

dynastie et assuré l'avenir de leurs peuples s'ils avaient embrassé

à temps la religion catholique, Clovis restait en dehors de l'Église

parce que l'Église n'était pas pour lui l'épouse du Dieu vivant, parce

que, comme le lui fait dire l'historien, Jésus-Christ n'était pas pour

lui un Dieu. C'était sa conscience qui refusait de se rendre à la

vérité; tant qu'elle n'était pas illuminée par la grâce, Clovis restait

plongé dans les ténèbres du paganisme.

Cette situation n'aurait pu se prolonger sans donner les plus légitimes

inquiétudes à Clotilde. L'arianisme, qui avait déjà fait tant de

victimes dans la famille de son père, venait de pénétrer dans celle

de son mari. Le mariage d'Aldoflède avec l'arien Théodoric avait été

précédé de la conversion de cette princesse au christianisme; peut-être

des prêtres ariens étaient-ils venus la baptiser à la cour même de

Clovis. Ce fut l'occasion d'une propagande religieuse dont une autre

sœur de Clovis, Lanthilde, fut la première conquête[444]. Certes, un

pareil résultat était bien fait pour encourager le clergé arien dans

ses efforts auprès des Francs païens, et notamment auprès de leur

roi[445]. L'arianisme était, en quelque sorte, le credo national des

Germains. Le catholicisme, professé par les provinciaux, semblait

n'être qu'une religion de vaincus. Ne fallait-il pas craindre que

Clovis à son tour, si jamais il reconnaissait la nécessité de se

faire chrétien, n'acceptât que l'Évangile mutilé auquel adhéraient

jusqu'alors tous les peuples barbares, et qui était celui de son

beau-frère Théodoric?

[Note 444: Selon von Schubert, _o. c._ p. 37, Lanthilde aurait

accompagné sa sœur lors de son mariage en Italie, et en serait revenue

arienne.]

[Note 445: Saint Avitus semble faire allusion à cette propagande

quand il écrit à Clovis: Vestræ subtilitatis acrimoniam quorumcumque

schismatum sectatores sententiis suis variis opinione, diversis

multitudine, vacuis veritate Christiani nominis visi sunt obumbratione

velare. S. Avitus, _Epistolæ_, 36 (41).]

D'autre part cependant, le cercle des influences qui devaient enfin

pousser Clovis dans les bras de la vraie Église se resserrait de plus

en plus. L'exemple des rois barbares, d'ailleurs ses rivaux ou ses

adversaires, et dans tous les cas éloignés de lui, n'avait pas une

force de persuasion suffisante pour neutraliser l'action quotidienne de

son milieu. Il trouvait les missionnaires catholiques partout: à son

foyer, sous les traits d'une femme aimée; au dehors, dans ses relations

avec les plus éminents personnages de la Gaule romaine. Il était en

partie le protégé, en partie le protecteur des évêques; il avait

sans doute des relations d'amitié avec plus d'un. Parmi les fidèles

d'origine gallo-romaine dont il était entouré, il ne rencontrait que

des catholiques. Et déjà surgissait à côté de lui le grand homme qui

devait être, avec Clotilde, le principal instrument de sa conversion.

Il est permis de croire que saint Remi, archevêque de Reims, était dès

lors le confident des espérances et des préoccupations de la reine des

Francs. Depuis la mort de saint Loup de Troyes, qui avait été pendant

un demi-siècle le patriarche de la Gaule, ce pays n'avait pas, à cette

date, un personnage plus éminent, ni le clergé un dignitaire qui lui

fît plus d'honneur que le métropolitain de la deuxième Belgique. Fils

d'une famille noble du pays de Laon, qui paraît avoir été une des

_maisons mitrées_ de la Gaule septentrionale, Remi avait sans doute

fait ses études littéraires à l'école de Reims, qui jouissait d'une

vieille célébrité. Les contemporains vantaient sa science et son

éloquence: c'était, disaient-ils, un orateur accompli, possédant toutes

les ressources de son art, et il n'y avait personne qui l'égalât[446].

La collection de ses discours, rapportée à Clermont par un amateur

qui l'avait achetée chez un libraire de Reims, y excita l'admiration

des plus fins lettrés[447], et valut à saint Remi une épître des

plus flatteuses de Sidoine Apollinaire. Dans ce curieux document, où

s'épanche le style prétentieux et maniéré de l'époque, Sidoine relève

avec une précision pédantesque les principaux mérites de la rhétorique

de décadence, dont il fait honneur à son vénérable correspondant[448].

Mais Remi dépasse de toute la tête les chétifs lettrés qui le saluaient

comme une de leurs gloires. Élevé à leur école, il s'inspirait à

d'autres sources, et il avait des préoccupations plus hautes. Ce

puissant ouvrier de Dieu se souciait peu de cette gloire littéraire

qui faisait battre le cœur de Sidoine, et c'est dans son généreux

dédain pour les vanités d'une civilisation mourante qu'éclate son

incontestable grandeur. Il faut comparer ces deux évêques pour avoir

une idée du départ qui se faisait alors, dans l'Église, entre les

hommes de l'avenir et ceux du passé: ceux-ci, s'attardant aux jeux

frivoles d'une littérature usée, ne se résignant ni à la disparition

d'une civilisation sans laquelle ils ne pouvaient vivre, ni à l'arrivée

de ces barbares chez lesquels tout leur répugnait, la taille[449],

la langue et même l'odeur[450]; ceux-ci, oubliant qu'ils sont des

Romains, des nobles, des lettrés, pour courir à cette plèbe barbare

qui arrive, qui va avoir le sceptre du monde, et qui tiendra dans

ses mains les destinées de l'Église catholique. Il ne fallait que du

talent pour être un Sidoine; il fallait du génie pour être un Remi. Ce

génie, à vrai dire, c'était le génie de la sainteté. Ses vertus étaient

glorifiées à l'égal de son éloquence; on lui attribuait des miracles,

et l'admiration des peuples l'entourait, dès son vivant, de l'auréole

des élus.

[Note 446: Non extat ad præsens vivi hominis oratio, quam

peritia tua non sine labore transgredi queat ac supervadere. Sidoine

Apollinaire, _Epistolæ_, IX, 7. Erat autem sanctus Remigius episcopus

egregiæ scientiæ et rethoricis ad primum imbutus studiis. (Grégoire de

Tours, II, 31.)]

[Note 447: Omnium assensu pronuntiatum pauca nunc posse similia

dictari. (Sidoine Apollinaire, _l. c._)]

[Note 448: _Id._, _ibid._]

[Note 449:

_Spernit senipedem stilum Thalia.

Ex quo septipedes videt patronos._

_Id._, _Carm._ XII, 18.]

[Note 450: _Id._, _Carm._ XII, 13.]

Tel était l'homme que la Providence avait envoyé à Clotilde pour

l'aider à remplir sa grande tâche. Les relations entre la reine et le

pontife étaient anciennes sans doute: voisin de Soissons, qui était

la capitale du royaume, et où son frère Principius occupait le siège

épiscopal, il avait plus d'une occasion de visiter la cour, et il ne

doit en avoir laissé échapper aucune. On a vu avec quelle décision, à

une heure où l'avenir était douteux encore, Remi avait salué dans le

jeune Clovis le futur maître de la Gaule. Certes, le cœur de l'apôtre

avait eu plus de part à cette démarche que le calcul de l'homme

politique, et l'on peut se figurer avec quel zèle Remi continuait

dans l'ombre, auprès de Clovis devenu son roi, l'œuvre d'apostolat

indirect commencée par la lettre de 481. Son influence grandissait

et s'affermissait; le roi païen apprenait à s'incliner devant la

supériorité morale du prêtre de Jésus-Christ. L'heure allait sonner où

les larmes de Clotilde et les enseignements de Remi porteraient leurs

fruits. L'homme à qui la voix populaire attribuait la résurrection d'un

mort allait devenir l'instrument de la résurrection d'un peuple.

V

LA CONVERSION DE CLOVIS

L'extension prodigieuse qu'avait prise en quelques années le petit

royaume des Saliens l'avait mis en contact avec tous les peuples qui se

partageaient la Gaule. Grâce à la conquête de Verdun et d'une partie

de la Belgique première, il était devenu le voisin des Alamans, et une

lutte avec cette nation belliqueuse était imminente. Elle éclata en 496.

Les Alamans[451] avaient été depuis le troisième siècle, avec les

Francs, les plus redoutables adversaires de l'Empire, et c'étaient

leurs assauts combinés qui avaient brisé sa force de résistance.

C'était à qui de ces deux peuples porterait les plus rudes coups à

l'ennemi commun. Les Alamans y mettaient une fougue et un acharnement

incomparables. Comme des essaims furieux, ils passaient le Rhin tous

les ans, et venaient désoler les provinces de la Gaule. Pendant tout

le quatrième siècle, les empereurs eurent sur les bras la lutte contre

leurs tribus toujours renaissantes, et la guerre alémanique se déroula

parallèlement à la guerre franque, avec les mêmes péripéties et les

mêmes épuisements. Plus à portée du regard des historiens romains,

les envahisseurs alamans ont même pris, dans les annales de l'Empire,

une place particulièrement en vue. Les écrits du temps sont pleins

des noms de leurs chefs, qui portaient l'épouvante jusqu'au fond

des provinces. L'histoire doit une mention spéciale à ce vaillant

Chnodomar, le monarque aux bras musculeux et à la taille gigantesque,

qui apparaissait à la tête des siens, monté sur un cheval écumant,

et agitant sur sa tête un panache couleur de flamme, pendant que

deux cents guerriers de choix, qui composaient sa garde du corps,

combattaient autour de lui, prêts à le suivre dans la victoire,

dans la prison ou dans la mort[452]. Des flots de sang alémanique

inondèrent les provinces envahies; des milliers d'Alamans succombèrent

tous les ans sur le sol gaulois dans des batailles meurtrières.

Dans celle de Strasbourg, en 354, ils combattirent au nombre de

trente-cinq mille, sous la conduite de sept rois et de dix princes

royaux, et ils laissèrent cinq mille des leurs sur le carreau[453]. A

Châlons-sur-Marne, en 367, le brave Jovin leur infligea un désastre

non moins cuisant[454]. Enfin, à Colmar, en 374, leur armée, qui

comptait quarante mille hommes selon les uns, soixante-dix mille

selon les autres, fut entièrement exterminée, et tout au plus cinq

mille trouvèrent leur salut dans la fuite[455]. Mais, chaque fois,

la nation, qui semblait anéantie, revenait à la charge, nombreuse

comme si elle était restée intacte pendant des siècles, ardente comme

si elle n'avait jamais connu la défaite[456]. Devenus les maîtres,

après une lutte acharnée, de la trouée de l'Entre-Rhin-et-Danube,

que ne protégeait plus le _Limes_ tombé en ruines, les Alamans se

répandirent dans la belle et riante contrée que les Romains appelaient

les Champs Décumates, ils entrèrent victorieux dans la grande ville

d'Augsbourg, et occupèrent toute la région comprise entre le Lech et

le coude que fait le Rhin à partir de Bâle. De là ils pouvaient à leur

gré descendre dans la haute Italie; dès 392, on les vit apparaître

sous les murs de Milan[457], et plus d'une fois depuis lors, séduits

par un charme toujours nouveau, ils reprirent le chemin de la terre

ensoleillée. D'autre part, franchissant la ligne du Rhin abandonné, ils

se déversèrent en masses torrentueuses sur les provinces orientales de

la Gaule, si longtemps l'objet de leurs ardentes convoitises. L'Alsace

tombait en leur pouvoir avec ses plaines fécondes; ils foulaient en

vainqueurs ces champs qu'au siècle précédent ils avaient engraissés

des flots de leur sang, et la vieille Argentoratum, témoin de leur

premier désastre, empruntait maintenant à leur langue son nom nouveau

de Strasbourg. Après la mort d'Aétius, le dernier défenseur de la

Gaule, la première Belgique fut également à leur merci. Toul et Metz

leur ouvrirent leurs portes, Langres et Besançon devinrent des villes

alémaniques, Reims trembla plus d'une fois devant eux.

[Note 451: Sur les Alamans il faut lire: Zeuss, _Die Deutschen und

die Nachbarstämme_, Munich, 1837; _Geschichte der Alamannen und Franken

bis zur Gründung der fränkischen Monarchie durch König Chlodwig_,

Sulzbach, 1840; Merkel, _De republica Alamannorum_, 1849; von Schubert,

_Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken_, Strasbourg, 1884.]

[Note 452: Amm. Marcell., XVI, 12.]

[Note 453: _Id._, l. c.]

[Note 454: _Id._, XXVII, 2.]

[Note 455: _Id._, XXXI, 10.]

[Note 456: _Id._, XXVIII, 5, 9.]

[Note 457: S. Ambroise, _De Obitu Valentiniani_, 4 et 22.]

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 23 / 28 段