Clovis lors de la bataille contre Syagrius, s'était tenu à distance,
sans prêter main forte à aucune des deux armées; il attendait le
résultat des événements pour offrir son amitié au vainqueur. Voilà
pourquoi, rempli d'indignation, Clovis prit les armes contre lui. Une
ruse lui ayant livré Chararic et son fils, il les fit jeter en prison
et tondre, puis il fit ordonner le père prêtre et le fils diacre. On
raconte que Chararic s'affligeant de cette humiliation et versant des
larmes, son fils lui dit: «On a coupé les feuilles d'un arbre vert,
mais elles repousseront bientôt; puisse périr avec la même rapidité
celui qui a fait cela!» Ce propos ayant été rapporté à Clovis, il fit
trancher la tête au père et au fils, après quoi il s'empara de leurs
trésors et de leur royaume[411].
[Note 411: Grégoire de Tours, H. F., ii, 41. Un lecteur peu
expérimenté pourrait me demander si ces mots: _et Chararicum quidem
presbiterum, filium vero ejus diaconum ordinari jubet_, ne marquent pas
que ces rois et Clovis lui-même étaient déjà chrétiens: ils marquent
tout au plus que les auteurs de la légende l'étaient. Au surplus,
la fable se laisse en quelque sorte toucher du doigt grâce à cette
différence hiérarchique observée jusque dans les rigueurs que l'on
inflige au père et au fils. Rien de plus hautement invraisemblable et
de plus profondément épique.]
«A Cambrai régnait alors le roi Ragnacaire. Il était d'une luxure si
effrénée qu'à peine il respectait ses plus proches parents. Il avait
pour conseiller un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que
lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on
lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il
avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour
son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les
gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers,
le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable.
Puis il se mit en campagne. Ragnacaire, à diverses reprises, envoya
des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la
force de l'armée de Clovis. «C'est un fameux renfort pour toi et
pour ton Farron,» lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et
la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la
fuite; mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées
derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit
le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant
enchaîner? Mieux valait pour toi mourir!» Et d'un coup de hache il
lui fendit la tête. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais
porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié.» Et, en disant ces
mots, il le tua d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes,
les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était
faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en
ces termes: «Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne
mérite pas un or meilleur que celui-là; qu'il vous suffise qu'on vous
laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans
les tourments.» Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que
cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé
Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après
quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs trésors[412].
[Note 412: Grégoire de Tours, II, 42.]
Il est aujourd'hui acquis que les traditions sur la mort de Chararic,
de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera
question dans la suite de ce livre, ne sont que des légendes tirées
probablement de chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont
créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels
qu'ils étaient, mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans
une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait
en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé:
s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de
l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à
la duplicité l'autre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées,
sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice.
Clovis devint une de ces figures chères aux barbares: ils en firent un
Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait
d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils
ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le
glorifier en le peignant tel qu'ils l'admiraient. Quand les historiens
sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils
ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur
incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on les a étudiées de
plus près; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui
de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certaine
mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais, sans doute, faire le
départ exact et complet de la fiction et de la réalité, et ce serait
une tentative stérile que de vouloir, à quatorze siècles de distance,
ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées
par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire.
On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date
de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années
du règne de Clovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix
populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient
pas de date. En les accueillant dans sa chronique, Grégoire de Tours
les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent
aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être
aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition
qui raconte des histoires de meurtre analogues, et que nous sommes
obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore,
l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner
sur les dernières pages de son histoire de Clovis. De toute manière,
il faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements
poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous
ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui.
Cela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes
jusqu'au delà du baptême de Clovis[413], ce n'est nullement à cause
de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les
sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Évangile.
Qui ne sait, en effet, que cette couleur barbare est précisément
l'apport de l'imagination populaire? Ce n'est pas non plus parce
que les dernières années du règne de Clovis seraient singulièrement
encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les
roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration
de l'Aquitaine vaincue et préparait le concile d'Orléans. Ce qui
nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis
apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent
plus, par la suite, aucun rôle dans ses campagnes, alors qu'en 507
encore, le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute, il n'y a
là qu'une présomption et non une preuve; mais cette preuve sera faite
pour Chararic, tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons
supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 491. Quant à
Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous
font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession
du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a
fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai; de l'autre,
la rédaction de la loi _salique_ suppose que tous les Francs établis
au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis
également, vivent sous l'autorité de Clovis[414]. On le voit, il est
tout au moins difficile que Ragnacaire ait péri dans les dernières
années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve,
que les faits allégués par nous doivent être eux-même ramenés le plus
près possible de la mort de Clovis.
[Note 413: Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis
sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la
chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa
source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés
peu après la bataille de Soissons. Richter, _Annalen des fraenkischen
Reichs im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, p. 44, pense que la
conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire,
et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de
Clovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le
mariage de Clovis avec Clotilde. Giesebrecht, _Deutsche Kaiserzeit_, t.
I, p. 12, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius.
Loening, _Geschichte des Deutschen Kirchenrechts_, t. II, p. 9, montre
l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas
que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Chararic.
Dahn, _Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker_, t.
III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du
règne de Clovis. Enfin, tout récemment, Levison, _Zur Geschichte des
Frankenkoenigs Chlodovech_ (_Bonner Jahrbuecher_ 103, année 1898),
reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la
chronologie de Grégoire de Tours.]
[Note 414: Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre XII.]
La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces
princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois,
qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui
enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces
souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut
tué au Mans comme on vient de le dire[415]. Mais Grégoire de Tours ne
dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que
parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez
les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était
le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était
le cas de Rignomer. Il serait contraire à tout ce que nous savons
de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise
par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume[416]. Que
Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait
à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il
faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas
les légendes épiques.
[Note 415: Quorum frater Rignomeris nomine apud Cœnomannis
civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, II,
42.)]
[Note 416: Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p.
2. Pétigny, II, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle
de Rignomer: mais il suppose que les Francs du Mans sont les _Lètes
francs_ de la _Notice de l'Empire_, qui, refoulés par les barbares, se
seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée
d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils
sont venus l'un et l'autre du même pays salien.]
L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien
dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte
Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur
à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et
qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!»
Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur,
dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût
tuer[417].
[Note 417: Grégoire de Tours, II, 42.]
La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance
populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur
origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense
mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le
souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans
la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui
faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque
de l'Occident.
Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant
que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de
Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de
leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements
s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes
portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491,
c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de
l'Entre-Seine-et-Loire.
L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie
de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures
du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque
romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi
dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues
le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas
disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout
contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis
la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés
de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par
un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres,
rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine
de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque
temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain:
il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé
les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession
des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie
mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie
le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes
entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits
de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de
dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis,
mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui
envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture
tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La
réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir
de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les
sillons de la Flandre et de la Hesbaie.
IV
MARIAGE DE CLOVIS
Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les
frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce
brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional.
Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était
né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être
trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il
y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers
la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent
atroce: c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au
fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais
déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le
système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du
monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur
Aldoflède[418].
[Note 418: Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus 63; Grégoire
de Tours, III, 31. Nous savons par le premier de ces auteurs que
le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en
Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens
qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous
écarter du témoignage formel de Jordanes.]
Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle
fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore
chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme
à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de
Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie: Aldoflède
devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt
après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une
tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après
la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont
elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave[419]: légende
sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche
du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut
affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage,
entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un
bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations
des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des
égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des
circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire,
quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette
époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie
des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière
utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice: il convient d'en
faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant
sa figure, retombe sur elle à jamais.
[Note 419: Grégoire de Tours, III, 41.]
Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.
Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix
ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était
pas encore marié; mais d'une de ces unions inégales et temporaires
qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé
Théodoric. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi,
qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter
en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut
admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les
trois fils de Clotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre.
L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout
qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son
nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric
le Franc[420], qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de
Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et
tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.
[Note 420: Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs
dans les chants populaires de leurs voisins, voir l'_Histoire poétique
des Mérovingiens_, p. 528.]
Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis
voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis
quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les
Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un
allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse
de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une
fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a
pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis
et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les
circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été
plus défiguré par la légende populaire.
Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité
de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch.
L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil,
avait pour résidence Genève[421]. Un troisième frère, du nom de
Godomar, était mort sans postérité; un quatrième, Chilpéric, qui avait
été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où
s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis,
qui doit nous arrêter quelques instants.
[Note 421: Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève: Genovæ ubi
Godigisclus germanus regis larem statuerat, dit le _Vita Epiphanii_
d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.]
Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux
titre de maître des milices[422], n'a guère laissé de trace dans
l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des
rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté[423], mais il est plus
intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène[424].
Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien[425],
donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus[426], et était
auprès de son mari la patronne des opprimés[427]. Chilpéric lui
permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de
leur alliance: Clotilde et Sædeleuba[428], qui porte aussi le nom de
Chrona[429]. Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à
aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette
date[430].
[Note 422: Sidoine Apollinaire, Epist., V, 6.]
[Note 423: Virum non minus bonitate, quam potestate præstantem.
_Id._, _ibid._, VII, 7.]
[Note 424: Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une
distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et
tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, _Epist._, V, 7,
où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon,
l'Agrippine de ce Germanicus.]
[Note 425: Leblant, _Inscriptions chétiennes de la Gaule_, nº 31,
t. I, p. 69.]
[Note 426: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VI, 12, et Leblant, _l.
c._]
[Note 427: Sidoine Apollinaire, _ibid._, v, 7.]
[Note 428: Frédégaire, III, 17.]
[Note 429: Grégoire de Tours, II, 28.]
[Note 430: Binding, p. 114.]
La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis
par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les
deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sædeleuba prit
le voile[431], et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé
l'église Saint-Victor[432] dans un faubourg de la même ville. Quant à
Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait
pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli
l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant
son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables,
et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter
le joug du Christ après le diadème royal[433]. Elle eut le bonheur
de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le
poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme
sainte éprouva ici-bas.
[Note 431: Grégoire de Tours, _l. c._ C'est à cette occasion
qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue
d'ailleurs: Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.]
[Note 432: Frédégaire, IV, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que
Sædeleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre
exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est
qu'une légende.]
[Note 433: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,
nº 31, pp. 68-71.]