«Clovis se dirigea contre Chararic. Celui-ci, appelé au secours par

Clovis lors de la bataille contre Syagrius, s'était tenu à distance,

sans prêter main forte à aucune des deux armées; il attendait le

résultat des événements pour offrir son amitié au vainqueur. Voilà

pourquoi, rempli d'indignation, Clovis prit les armes contre lui. Une

ruse lui ayant livré Chararic et son fils, il les fit jeter en prison

et tondre, puis il fit ordonner le père prêtre et le fils diacre. On

raconte que Chararic s'affligeant de cette humiliation et versant des

larmes, son fils lui dit: «On a coupé les feuilles d'un arbre vert,

mais elles repousseront bientôt; puisse périr avec la même rapidité

celui qui a fait cela!» Ce propos ayant été rapporté à Clovis, il fit

trancher la tête au père et au fils, après quoi il s'empara de leurs

trésors et de leur royaume[411].

[Note 411: Grégoire de Tours, H. F., ii, 41. Un lecteur peu

expérimenté pourrait me demander si ces mots: _et Chararicum quidem

presbiterum, filium vero ejus diaconum ordinari jubet_, ne marquent pas

que ces rois et Clovis lui-même étaient déjà chrétiens: ils marquent

tout au plus que les auteurs de la légende l'étaient. Au surplus,

la fable se laisse en quelque sorte toucher du doigt grâce à cette

différence hiérarchique observée jusque dans les rigueurs que l'on

inflige au père et au fils. Rien de plus hautement invraisemblable et

de plus profondément épique.]

«A Cambrai régnait alors le roi Ragnacaire. Il était d'une luxure si

effrénée qu'à peine il respectait ses plus proches parents. Il avait

pour conseiller un certain Farron, souillé des mêmes turpitudes que

lui. Tel était l'engouement du roi pour ce personnage, que lorsqu'on

lui apportait un cadeau, que ce fût un aliment ou autre chose, il

avait, dit-on, l'habitude de dire que cela suffisait pour lui et pour

son Farron. Ses Francs étaient remplis d'indignation. Clovis, pour les

gagner, leur distribua de la monnaie, des bracelets, des baudriers,

le tout en cuivre doré qui imitait frauduleusement l'or véritable.

Puis il se mit en campagne. Ragnacaire, à diverses reprises, envoya

des espions, et, quand ils revinrent, leur demanda quelle était la

force de l'armée de Clovis. «C'est un fameux renfort pour toi et

pour ton Farron,» lui répondirent-ils. Cependant Clovis arrive, et

la bataille s'engage. Voyant son armée vaincue, Ragnacaire prit la

fuite; mais, fait prisonnier, il est amené à Clovis les mains liées

derrière le dos, en compagnie de son frère Richaire. «Pourquoi, lui dit

le vainqueur, as-tu permis que notre sang fût humilié en te laissant

enchaîner? Mieux valait pour toi mourir!» Et d'un coup de hache il

lui fendit la tête. Puis, se retournant vers Richaire: «Si tu avais

porté secours à ton frère, on ne l'aurait pas lié.» Et, en disant ces

mots, il le tua d'un coup de hache. Après la mort de ces deux princes,

les traîtres s'aperçurent que l'or qu'ils avaient reçu du roi était

faux. Ils s'en plaignirent à lui, mais on dit qu'il leur répondit en

ces termes: «Celui qui livre volontairement son maître à la mort ne

mérite pas un or meilleur que celui-là; qu'il vous suffise qu'on vous

laisse vivre, et qu'on ne vous fasse pas expier votre trahison dans

les tourments.» Et eux, pour obtenir sa grâce, ils protestèrent que

cela leur suffisait en effet. Les deux princes avaient un frère nommé

Rignomer, qui, sur l'ordre de Clovis, fut mis à mort au Mans. Après

quoi, le roi prit possession de leur royaume et de leurs trésors[412].

[Note 412: Grégoire de Tours, II, 42.]

Il est aujourd'hui acquis que les traditions sur la mort de Chararic,

de Ragnacaire et des siens, de même que certaines autres dont il sera

question dans la suite de ce livre, ne sont que des légendes tirées

probablement de chants populaires. A leur insu, les poètes qui ont

créé ces chants y ont peint les hommes et les événements, non pas tels

qu'ils étaient, mais tels qu'eux-mêmes les concevaient à distance, dans

une imagination qui idéalisait les personnages et qui les transformait

en types. Mais ces types n'étaient pas d'un ordre fort relevé:

s'ils personnifiaient l'énergie de la volonté et la souplesse de

l'intelligence, c'était en poussant l'une jusqu'à la férocité, jusqu'à

la duplicité l'autre. Toutes les facultés humaines étaient exaltées,

sans préoccupation de la loi morale qui doit limiter leur exercice.

Clovis devint une de ces figures chères aux barbares: ils en firent un

Ulysse qui n'était jamais à court de ressources, et qui assaisonnait

d'une jovialité sinistre les scènes de carnage et de trahison. Ils

ne se doutaient pas qu'ils rabaissaient leur héros, ils croyaient le

glorifier en le peignant tel qu'ils l'admiraient. Quand les historiens

sont venus, ils se sont trouvés en face de ces traditions, qu'ils

ont accueillies à défaut d'autres sources, et aussi à cause de leur

incontestable intérêt dramatique. De nos jours, on les a étudiées de

plus près; on les a décomposées selon un procédé qui ressemble à celui

de l'analyse chimique, et on est parvenu à en dégager dans une certaine

mesure l'élément légendaire. On ne pourra jamais, sans doute, faire le

départ exact et complet de la fiction et de la réalité, et ce serait

une tentative stérile que de vouloir, à quatorze siècles de distance,

ramener à la précision de la vérité scientifique des notions défigurées

par l'imagination dès leur entrée dans le domaine de l'histoire.

On nous demandera peut-être de quel droit nous avons modifié la date

de ces faits, que Grégoire de Tours place dans les dernières années

du règne de Clovis. Notre réponse sera simple. Rapportées par la voix

populaire, les traditions dont nous venons de nous occuper ne portaient

pas de date. En les accueillant dans sa chronique, Grégoire de Tours

les a placées à l'endroit qu'aujourd'hui encore les érudits réservent

aux faits non datés, je veux dire, à la fin de son récit. Peut-être

aussi faisaient-elles partie d'un seul tout avec une autre tradition

qui raconte des histoires de meurtre analogues, et que nous sommes

obligé de placer entre les années 508 et 511. Dans ce cas encore,

l'historien des Francs se sera vu amener forcément à les consigner

sur les dernières pages de son histoire de Clovis. De toute manière,

il faut admettre que lui-même ignorait la date de ces événements

poétiques, et que son classement est le résultat d'une conjecture. Nous

ne sommes donc nullement tenus à l'ordre chronologique suivi par lui.

Cela étant, si nous nous décidons à faire reculer ces épisodes

jusqu'au delà du baptême de Clovis[413], ce n'est nullement à cause

de leur couleur barbare et de la difficulté de les concilier avec les

sentiments d'un prince qui s'est converti spontanément à l'Évangile.

Qui ne sait, en effet, que cette couleur barbare est précisément

l'apport de l'imagination populaire? Ce n'est pas non plus parce

que les dernières années du règne de Clovis seraient singulièrement

encombrées, si l'on admettait qu'après 509 il eût fait périr les

roitelets barbares en même temps qu'il organisait l'administration

de l'Aquitaine vaincue et préparait le concile d'Orléans. Ce qui

nous touche davantage, c'est que les deux royales victimes de Clovis

apparaissent tout au commencement de sa carrière, en 486, et ne jouent

plus, par la suite, aucun rôle dans ses campagnes, alors qu'en 507

encore, le prince de Cologne combat à côté de lui. Sans doute, il n'y a

là qu'une présomption et non une preuve; mais cette preuve sera faite

pour Chararic, tout au moins, si l'on accorde, comme nous l'avons

supposé, qu'il était le roi des Thuringiens vaincus en 491. Quant à

Ragnacaire, nous trouvons dans l'histoire de Clovis deux faits qui nous

font croire que ce dernier doit avoir été assez longtemps en possession

du royaume de Cambrai avant sa mort. D'une part, nous savons qu'il a

fondé l'abbaye de Baralle, dans le voisinage de Cambrai; de l'autre,

la rédaction de la loi _salique_ suppose que tous les Francs établis

au midi de la forêt Charbonnière, et par conséquent ceux du Cambrésis

également, vivent sous l'autorité de Clovis[414]. On le voit, il est

tout au moins difficile que Ragnacaire ait péri dans les dernières

années de ce prince, à moins qu'on ne veuille supposer, sans preuve,

que les faits allégués par nous doivent être eux-même ramenés le plus

près possible de la mort de Clovis.

[Note 413: Je tiens à dire que je ne suis pas le seul de mon avis

sur cette question épineuse. Junghans, pp. 119 et 120, récuse la

chronologie de Grégoire, croit qu'elle a été arrangée par lui ou par sa

source poétique, et suppose que les royaumes saliens auront été annexés

peu après la bataille de Soissons. Richter, _Annalen des fraenkischen

Reichs im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, p. 44, pense que la

conquête des royaumes saliens a dû précéder celle du royaume ripuaire,

et qu'on ne peut placer ces événements dans les dernières années de

Clovis. Binding, p. 111, place l'annexion des royaumes saliens avant le

mariage de Clovis avec Clotilde. Giesebrecht, _Deutsche Kaiserzeit_, t.

I, p. 12, croit même qu'elle est antérieure à la guerre de Syagrius.

Loening, _Geschichte des Deutschen Kirchenrechts_, t. II, p. 9, montre

l'impossibilité d'admettre la chronologie de Grégoire, et ne croit pas

que Clovis ait attendu vingt ans pour punir la trahison de Chararic.

Dahn, _Urgeschichte der germanischen und romanischen Voelker_, t.

III, p. 64, admet que tous les épisodes ne sont pas de la fin du

règne de Clovis. Enfin, tout récemment, Levison, _Zur Geschichte des

Frankenkoenigs Chlodovech_ (_Bonner Jahrbuecher_ 103, année 1898),

reconnaît de son côté le bien fondé des objections faites à la

chronologie de Grégoire de Tours.]

[Note 414: Sur ces deux faits, voir plus loin au chapitre XII.]

La tradition conservée par Grégoire de Tours rapporte qu'outre ces

princes, Clovis fit encore périr un grand nombre d'autres rois,

qui étaient également ses parents, dans la crainte qu'ils ne lui

enlevassent son royaume. Et les historiens ont voulu voir un de ces

souverains dans Rignomer, frère de Ragnacaire et de Richaire, qui fut

tué au Mans comme on vient de le dire[415]. Mais Grégoire de Tours ne

dit nullement que Rignomer fût roi du Mans, et on ne l'a supposé que

parce qu'on se faisait une fausse idée de la valeur du titre royal chez

les Francs. Ce qui faisait le roi, ce n'était pas le royaume, c'était

le sang. On s'appelait roi quand on était fils de roi, et c'était

le cas de Rignomer. Il serait contraire à tout ce que nous savons

de l'histoire de supposer qu'au cœur de la Gaule celtique soumise

par Clovis, un de ses parents eût pu se tailler un royaume[416]. Que

Clovis ait fait périr plus d'un de ses parents à l'époque où il avait

à affermir son autorité dans son peuple, c'est possible; mais il

faudrait pour nous le faire croire une autorité que ne possèdent pas

les légendes épiques.

[Note 415: Quorum frater Rignomeris nomine apud Cœnomannis

civitatem ex jusso Chlodovechi est interfectus. (Grégoire de Tours, II,

42.)]

[Note 416: Comme l'admettent Dubos, III, p. 184, et Fauriel, II, p.

2. Pétigny, II, pp. 223-225, conteste à vrai dire la royauté mancelle

de Rignomer: mais il suppose que les Francs du Mans sont les _Lètes

francs_ de la _Notice de l'Empire_, qui, refoulés par les barbares, se

seraient repliés sur le Maine. Cette conjecture ingénieuse est réfutée

d'avance par la parenté de Rignomer et de Clovis, qui prouve qu'ils

sont venus l'un et l'autre du même pays salien.]

L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien

dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte

Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur

à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et

qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!»

Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur,

dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût

tuer[417].

[Note 417: Grégoire de Tours, II, 42.]

La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance

populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur

origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense

mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le

souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans

la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui

faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque

de l'Occident.

Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant

que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de

Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de

leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements

s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes

portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491,

c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de

l'Entre-Seine-et-Loire.

L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie

de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures

du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque

romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi

dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues

le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas

disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout

contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis

la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés

de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par

un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres,

rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine

de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque

temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain:

il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé

les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession

des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie

mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie

le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes

entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits

de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de

dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis,

mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui

envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture

tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La

réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir

de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les

sillons de la Flandre et de la Hesbaie.

IV

MARIAGE DE CLOVIS

Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les

frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce

brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional.

Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était

né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être

trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il

y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers

la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent

atroce: c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au

fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais

déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le

système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du

monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur

Aldoflède[418].

[Note 418: Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus 63; Grégoire

de Tours, III, 31. Nous savons par le premier de ces auteurs que

le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en

Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens

qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous

écarter du témoignage formel de Jordanes.]

Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle

fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore

chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme

à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de

Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie: Aldoflède

devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt

après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une

tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après

la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont

elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave[419]: légende

sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche

du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut

affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage,

entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un

bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations

des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des

égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des

circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire,

quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette

époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie

des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière

utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice: il convient d'en

faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant

sa figure, retombe sur elle à jamais.

[Note 419: Grégoire de Tours, III, 41.]

Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.

Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix

ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était

pas encore marié; mais d'une de ces unions inégales et temporaires

qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé

Théodoric. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi,

qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter

en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut

admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les

trois fils de Clotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre.

L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout

qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son

nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric

le Franc[420], qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de

Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et

tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.

[Note 420: Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs

dans les chants populaires de leurs voisins, voir l'_Histoire poétique

des Mérovingiens_, p. 528.]

Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis

voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis

quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les

Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un

allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse

de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une

fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a

pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis

et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les

circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été

plus défiguré par la légende populaire.

Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité

de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch.

L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil,

avait pour résidence Genève[421]. Un troisième frère, du nom de

Godomar, était mort sans postérité; un quatrième, Chilpéric, qui avait

été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où

s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis,

qui doit nous arrêter quelques instants.

[Note 421: Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève: Genovæ ubi

Godigisclus germanus regis larem statuerat, dit le _Vita Epiphanii_

d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.]

Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux

titre de maître des milices[422], n'a guère laissé de trace dans

l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des

rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté[423], mais il est plus

intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène[424].

Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien[425],

donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus[426], et était

auprès de son mari la patronne des opprimés[427]. Chilpéric lui

permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de

leur alliance: Clotilde et Sædeleuba[428], qui porte aussi le nom de

Chrona[429]. Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à

aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette

date[430].

[Note 422: Sidoine Apollinaire, Epist., V, 6.]

[Note 423: Virum non minus bonitate, quam potestate præstantem.

_Id._, _ibid._, VII, 7.]

[Note 424: Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une

distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et

tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, _Epist._, V, 7,

où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon,

l'Agrippine de ce Germanicus.]

[Note 425: Leblant, _Inscriptions chétiennes de la Gaule_, nº 31,

t. I, p. 69.]

[Note 426: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VI, 12, et Leblant, _l.

c._]

[Note 427: Sidoine Apollinaire, _ibid._, v, 7.]

[Note 428: Frédégaire, III, 17.]

[Note 429: Grégoire de Tours, II, 28.]

[Note 430: Binding, p. 114.]

La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis

par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les

deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sædeleuba prit

le voile[431], et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé

l'église Saint-Victor[432] dans un faubourg de la même ville. Quant à

Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait

pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli

l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant

son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables,

et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter

le joug du Christ après le diadème royal[433]. Elle eut le bonheur

de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le

poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme

sainte éprouva ici-bas.

[Note 431: Grégoire de Tours, _l. c._ C'est à cette occasion

qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue

d'ailleurs: Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.]

[Note 432: Frédégaire, IV, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que

Sædeleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre

exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est

qu'une légende.]

[Note 433: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,

nº 31, pp. 68-71.]

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 22 / 28 段