être plus précis. Nous ne prétendrons pas que ce pacte fut un traité
en règle, négocié avant l'entrée de Clovis dans les villes de la Gaule
centrale, et dont les clauses auraient été, au préalable, débattues
entre elles et lui. Nous n'essayerons pas d'enfermer dans des dates, de
traduire par des formules l'influence morale toute-puissante que nous
devinons dans ce grand mouvement. Nous ne la connaîtrons jamais que par
ses conséquences les plus générales et les plus durables; quant à ses
manifestations vivantes dans le temps et dans l'espace, nous sommes
réduits à les ignorer. Bornons-nous à rappeler que les indigènes de
la Gaule n'avaient aucune hostilité préconçue contre les Francs; que,
dégoûtés de l'Empire, ils voyaient plutôt en eux des libérateurs qui
les affranchissaient à jamais du fantôme impérial; que, de leur part,
les Francs ne venaient pas pour envahir et pour partager la Gaule, mais
simplement pour la soumettre à leur roi; que, dans ces conditions,
rien n'empêchait les villes de les accueillir spontanément; qu'au
surplus, les cités s'inspiraient de leurs évêques, et que les évêques
préféraient les Francs païens aux Visigoths hérétiques; qu'ils durent
se borner à demander des garanties; que Clovis, à l'exemple de son
père, était trop déférent envers ces tout-puissants arbitres de la
Gaule pour ne pas accueillir leurs propositions, et qu'enfin, il avait
tout avantage à les accepter. Si toutes ces données sont exactes,--et
nous ne voyons pas qu'elles puissent être contestées,--comment ne pas
admettre l'hypothèse d'un accord pacifique au moyen duquel, soit avant,
soit après l'entrée de l'armée franque dans l'Entre-Seine-et-Loire,
ce pays serait passé sous l'autorité de Clovis? Et quand ce traité,
suggéré presque impérieusement à l'esprit par l'étude des événements,
est ensuite attesté d'une manière formelle par un contemporain bien
informé, comment refuser de se rendre aux deux seules autorités qui
guident la conscience de l'historien, le témoignage des hommes et le
témoignage des faits?
Procope ajoute un renseignement trop précis et trop vraisemblable pour
qu'il y ait lieu de le révoquer en doute, même si l'on pouvait en
contester certains détails. «Il restait, dit-il, aux extrémités de la
Gaule, des garnisons romaines. Ces troupes, ne pouvant ni regagner Rome
ni se rallier aux ennemis ariens, se donnèrent avec leurs étendards et
avec le pays dont elles avaient la garde aux Francs et aux Armoriques.
Elles conservèrent d'ailleurs tous leurs usages nationaux, et elles les
transmirent à leurs descendants, qui les suivent fidèlement jusqu'à
ce jour. Ils ont encore le chiffre des cohortes dans lesquelles ils
servaient autrefois; ils vont au combat sous les mêmes drapeaux, et on
les reconnaît aux ornements romains qu'ils portent sur la tête[386].»
Voilà, certes, un curieux témoignage. Qu'il soit entièrement inventé,
c'est ce qu'on ne fera, certes, admettre à aucun historien sérieux.
[Note 386: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 64 (Bonn).]
Procope parlait de choses de son temps, et l'on ne voit pas bien
comment il aurait pu se laisser abuser en cette matière. Son témoignage
est d'ailleurs confirmé par des renseignements qui nous viennent d'un
tout autre côté. Il est certain qu'il existait en Gaule, au cinquième
siècle, un grand nombre de colonies militaires, formées par des
barbares de toute nationalité, à qui l'Empire avait donné des terres
en échange du sang qu'ils versaient sous les étendards des légions.
Un document officiel de l'époque nous montre des lètes Bataves, des
Suèves et des Francs répartis dans diverses régions de la Gaule, et
principalement dans l'Entre-Seine-et-Loire, à Bayeux, à Coutances, à
Chartres, au Mans, à Rennes et dans quelques cités au nord de la Seine
ainsi qu'en Auvergne[387]. Au témoignage de la même source, corroboré
par un écrivain du quatrième siècle, il y avait des Sarmates cantonnés
en Poitou, en Champagne, en Picardie et en Bourgogne[388]. La colonie
des Taïfales du Poitou nous est connue à la fois par ce document et par
un chroniqueur contemporain[389]. Enfin, la toponymie, de son côté,
non seulement confirme l'existence des colonies de Taïfales[390] et de
Sarmates[391], mais nous en révèle encore d'autres de Chamaves[392], de
Hattuariens[393], de Marcomans[394], de Warasques[395], d'Alamans[396]
et de Scotingues[397]. Plusieurs de ces colonies, comme celles des
Bataves, des Chamaves et des Hattuariens, appartenaient au groupe de
peuples qui a constitué la nationalité franque. Ces barbares, qui
avaient échangé leur patrie germanique pour les foyers que l'Empire
leur avait donnés en Gaule, se trouvaient désormais sans maître
et sans titre de possession. Ils retrouvèrent l'un et l'autre en
saluant Clovis comme leur souverain, et, au prix de cet hommage qui ne
devait guère leur coûter, ils conservèrent l'intégrité de leur rang
et de leurs biens. Ils continuèrent, comme sous l'Empire, à former
des corps militaires distincts sous des chefs à eux, et il n'est pas
étonnant qu'ils aient gardé quelque temps, comme le dit le narrateur
byzantin, leurs étendards et leurs uniformes traditionnels. Les Francs
avaient, dès longtemps, l'habitude d'incorporer de la sorte tous les
barbares qu'ils trouvaient établis dans leurs nouvelles conquêtes, en
les admettant à la parfaite égalité des droits civils et politiques
dans un temps où ils la refusaient encore aux indigènes. C'était ce
que leur loi nationale appelait _les barbares qui vivent sous la loi
salique_[398]. Mais cette désignation même devint superflue le jour
où tous les hommes libres, quelle que fût leur nationalité, jouirent
sous le sceptre de Clovis d'une parfaite égalité de droits. Aussi ne la
verra-t-on plus employée par les auteurs contemporains, qui n'ont pour
tous, Romains ou barbares, que l'appellation générique de Francs.
[Note 387: _Notitia Dignitatum_, éd. Seeck, XLII.]
[Note 388: O. c. _ibidem_, et Socrate, _Hist. eccl._ IV, 11, 32.]
[Note 389: O. c. _ibidem_ et Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 7
et _Vit. Patr._, XV.]
[Note 390: A Tiffauges et dans les environs.]
[Note 391: Localités du nom de Sermaise, Sermoise, etc., dans
divers départements français.]
[Note 392: Ils ont laissé leur nom au _pagus Hamaus_, dont le nom
subsiste dans celui du village de Saint-Vivant-en-Amous. Cf. Longnon,
_Atlas historique de la France_, texte, p. 132.]
[Note 393: D'où le pays _Attoariensis_ au pays de Langres. Longnon
_o. c._ p. 96.]
[Note 394: Une dizaine de localités françaises portent le nom de
Marmagne, sur l'origine duquel v. Quicherat, _Essai sur la formation
française des noms de lieu_, p. 28.]
[Note 395: _Vita Eustasii_ dans Mabillon, _Acta Sanct. O. S. B._
II, p. 109; ils ont laissé leur nom à Varais près de Besançon.]
[Note 396: Aumenancourt.]
[Note 397: Finot, Le _pagus Scodingorum_ dans la _Biblioth. de
l'École des Chartes_. t. 33.]
[Note 398: Barbarus qui lege salica vivit. _Lex Salica, passim_.]
Outre ces groupes épars, trop faibles pour échapper à l'absorption même
s'ils l'avaient voulu, l'Entre-Seine-et-Loire contenait deux autres
peuples plus compacts, plus nombreux, et qu'il n'était pas si facile de
priver de leur indépendance. C'étaient les Saxons et les Bretons. Les
uns et les autres constituaient de vraies nationalités fort distinctes
des Gallo-Romains, avec lesquels ils n'avaient rien de commun que la
participation au même sol. Quelles furent les relations de Clovis avec
eux?
Les Saxons étaient répandus tout le long du littoral de la Manche,
depuis la Belgique jusqu'aux confins de la Bretagne; au delà de
cette presqu'île, ils occupaient encore les rivages de la Loire à
son embouchure. Toutes ces régions portaient dès le premier siècle,
dans les documents de l'Empire, le nom de _Rivage saxonique_. Nous
distinguons sur cette vaste étendue trois groupes de ces barbares.
Le premier était formé par les colonies saxonnes établies en grand
nombre dans le Boulonnais et aux abords du Pas-de-Calais: ils avaient
été incorporés dans le royaume franc, selon toute apparence, dès le
temps de Clodion[399]. Un second groupe, plus considérable, occupait
le Bessin et avait pour centres les villes de Bayeux et de Coutances.
Ici, les Saxons étaient tellement nombreux qu'ils semblent avoir formé
la majorité de la population[400]. Encore à la fin du sixième siècle,
nous voyons qu'ils ont conservé leurs caractères nationaux et qu'ils
forment comme une enclave germanique au milieu du royaume franc.
Chose remarquable, ils avaient dans une certaine mesure germanisé les
populations romaines au milieu desquelles ils vivaient; du moins est-ce
parmi le clergé de cette région que nous rencontrons les plus anciens
noms germaniques[401].
[Note 399: V. ci-dessus p. 74 et p. 180.]
[Note 400: Sur les Saxons de Bayeux (Baiocassini Saxones) v.
Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ V, 26; X, 9.]
[Note 401: Voici les plus anciens noms germaniques portés en
Gaule par des évêques; je les relève sur les listes des signatures
des conciles du temps, et l'on verra qu'ils sont tous portés par des
évêques ou des prêtres du _Littus Saxonicum_: 511. Gildardus, évêque de
Rouen, et Littardus, évêque de Séez; 538, Lauto, évêque de Coutances,
Theudobaudis, évêque de Lisieux, Baudastes, prêtre délégué par l'évêque
d'Avranches; 541, Scupilio, prêtre délégué de Coutances et Baudardus,
prêtre délégué d'Avranches. C'est seulement à partir de 549 que les
listes conciliaires nous offrent des noms germaniques portés par des
prêtres qui appartiennent à d'autres diocèses que la Normandie.]
Un troisième groupe de Saxons était établi, dès l'époque romaine, à
l'embouchure de la Loire, sur la rive gauche de ce fleuve et dans les
îles qui forment l'archipel de son large estuaire. C'est celui-ci
qui a le plus souvent fait parler de lui dans l'histoire: il a été
la terreur de toutes les populations de la Basse-Loire. On a vu les
combats acharnés que leur ont livrés les derniers comtes romains,
assistés de Childéric, leur assaut sur Angers, leur défaite, la chasse
que les Romains leur donnèrent dans leurs îles[402]. Ces revers ne
les avaient pas domptés. Quelques années après--c'était dans les
commencements du règne de Clovis--ils menaçaient de nouveau la ville
de Nantes. Nantes était un des centres du commerce gaulois; elle ne le
cédait qu'à Marseille et à Bordeaux. De plus, par l'importance de sa
position stratégique, qui commande le cours inférieur de la Loire et
qui ferme aux vaisseaux la porte de la Gaule centrale, elle était un
poste des plus précieux à garder ou à conquérir. Écoutons le récit de
Grégoire de Tours:
[Note 402: Voir ci-dessus, pages 212 et 214.]
«Du temps de Clovis, la ville de Nantes fut assiégée par les barbares.
Déjà soixante jours s'étaient écoulés pour elle dans la détresse,
lorsque au milieu de la nuit apparurent aux habitants des hommes qui,
vêtus de blanc et tenant des cierges allumés, sortaient de la basilique
des bienheureux martyrs Rogatien et Donatien. En même temps, une autre
procession, semblable à la première, sortait de la basilique du saint
pontife Similien. Quand ces deux processions se rencontrèrent, elles
échangèrent des salutations et prièrent ensemble, puis chacune regagna
le sanctuaire d'où elle était venue. Aussitôt toute l'armée ennemie se
débanda, en proie à la plus grande terreur. Lorsque vint le jour, elle
avait entièrement disparu, et la ville était délivrée. Le miracle eut
pour témoin un certain Chillon, qui était pour lors à la tête de cette
armée. Il n'était pas encore régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint,
mais, sans tarder, il se convertit à Dieu dans la componction de son
cœur, et né à une vie nouvelle, il proclama à haute voix que le Christ
est le Fils du Dieu vivant[403].»
[Note 403: Grégoire de Tours, _Gloria martyrum_, c. 59. Dans la
première édition de ce livre, j'avais admis avec Ruinart, note à
Grégoire de Tours l. c., que Chillon était un Franc, ainsi que son
armée. Après plus mûr examen, je me suis convaincu que cette opinion
n'est guère soutenable. Grégoire de Tours n'a pu penser à nous
présenter la délivrance de Nantes du joug des Francs comme un bonheur;
il était Franc lui-même, et très loyaliste, comme d'ailleurs tout le
monde au sixième siècle en Gaule. De plus, devait-il considérer comme
un miracle une délivrance qui n'en était pas une, puisqu'en fait Nantes
tomba et resta sous l'autorité franque comme toute la Gaule? Les termes
mêmes employés, _tempore regis Clodovechi_, semblent bien indiquer que
l'événement n'a avec Clovis qu'un rapport chronologique. Combien, au
contraire, tout l'épisode s'illumine vivement si l'on admet que les
_barbares_ qui essayent de prendre Nantes, mais qui en sont chassés
miraculeusement, sont les Saxons du voisinage, les éternels ennemis!
Cf. Meillier, _Essai sur l'histoire de la ville et des comtes de
Nantes_, publié par L. Maître, (Nantes, 1872, p. 25). et Arth. de la
Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 329.]
Ainsi les Saxons étaient restés le fléau de la Gaule, et l'on peut
croire que s'ils avaient eu une base d'opération plus solide,
c'est-à-dire s'ils avaient gardé contact avec les masses profondes de
la Germanie, ils auraient disputé avec quelque chance de succès la
domination de la Gaule au peuple franc. Essayèrent-ils de lui résister
lorsqu'ils virent apparaître les soldats de Clovis dans les vallées de
la Seine et de la Loire? Ou bien, reconnaissant dans les conquérants
des frères, et heureux de se mettre sous l'autorité d'un roi puissant
de leur race, entrèrent-ils dans la nationalité franque au même titre
et avec les mêmes droits que tous les autres peuples gallo-romains ou
germaniques? L'histoire ne nous en dit rien; toutefois, si l'on peut
s'en rapporter à quelques indices, il y a lieu de croire à un accord
pacifique bien plutôt qu'à un règlement de comptes par les armes. Les
Saxons gardèrent fidèlement, pendant cette période, leurs usages et
leurs mœurs. Ceux du Bessin sont, de tous les groupes ethniques de la
Gaule franque, celui qui a le mieux conservé sa nationalité au sixième
siècle, et encore au neuvième siècle, le pays qu'ils habitaient était
désigné par leur nom[404]. Les traces si nombreuses que l'immigration
barbare a laissées dans la Normandie doivent être en bonne partie
attribuées aux Saxons, et les Normands, qui pénétrèrent dans ce pays au
dixième siècle, n'ont fait qu'y ranimer une vitalité germanique alors
sur le point de s'épuiser. Quant aux Saxons de la Loire, rien ne permet
de supposer qu'ils aient été troublés dans la paisible possession de
leurs foyers. Ils restèrent païens jusque dans la seconde moitié du
sixième siècle, et c'est à l'évêque Félix de Nantes qu'était réservé
l'honneur de les introduire dans la communion catholique[405]. C'est
assez dire que les Saxons ont été traités par les Francs en peuple
frère plutôt qu'en ennemis, et que vis-à-vis des barbares la politique
du conquérant fut la même que vis-à-vis des Gallo-Romains.
[Note 404: _Otlingua Saxonia_. Capitulaire de 853.]
[Note 405:
_Munere Felicis de vepre nata seges.
Aspera gens Saxo, vivens quasi more ferino
Te medicante sacer bellua reddis ovem._
Fortunat, _Carm._ III, 9
]
Vis-à-vis des Bretons, cette politique s'inspira des mêmes larges
idées, bien qu'avec des modifications rendues nécessaires par des
différences de race et de lieu. Les Bretons représentaient en Gaule
une nationalité foncièrement étrangère aux deux grandes races qui
se la partageaient, et avec laquelle les points de contact étaient
fort rares. Installés dès le milieu du cinquième siècle, avec le
consentement de l'Empire, dans la presqu'île à laquelle ils ont
laissé leur nom, ils y furent tout d'abord des auxiliaires de
l'armée romaine, dont on se servait contre les barbares, et qu'on
faisait passer où l'on avait besoin d'eux. Mais l'Empire ayant cessé
d'exister, et les immigrés voyant grossir leurs rangs d'un grand nombre
d'insulaires fuyant devant les envahisseurs anglo-saxons, il arriva que
les Bretons se trouvèrent à la fin plus de liberté d'une part et, de
l'autre, plus de force pour la défendre, et telle était leur situation
lorsque la fortune des événements les mit en contact avec les Francs. Y
eut-il une lutte sérieuse entre les deux peuples? Encore une fois, il
n'y en a pas d'apparence; tout, au contraire, nous porte à croire qu'il
intervint une espèce d'accord, mais d'une espèce particulière cette
fois. Les Bretons gardèrent leur indépendance et leurs chefs nationaux;
ils ne furent pas, comme l'avaient été leurs voisins les Saxons,
incorporés dans le royaume des Francs, mais ils reconnurent l'hégémonie
de ce peuple et la suzeraineté de son roi. C'est ce que le chroniqueur
du sixième siècle exprime d'une manière aussi concise que juste quand
il écrit: «Après la mort de Clovis, les Bretons continuèrent de rester
sous l'autorité des Francs, mais en gardant leurs chefs nationaux, qui
portaient le titre de comte et non de roi[406].»
[Note 406: Nam semper Britanni sub Francorum potestatem post
obitum regis Clodovechi fuerunt, et comites non regis appellati sunt.
(Grégoire de Tours, _Hist. Franc._ IV, 4.) Conclure de ce passage avec
M. A. de la Borderie, _Histoire de Bretagne_, t. I, p. 263, que les
Bretons ne reconnurent la suprématie des Francs qu'_après_ la mort de
Clovis, c'est, à mon sens, faire violence au texte, car cela revient
à lui faire dire que les Bretons ont attendu cette mort pour faire
leur soumission. Dom Lobineau (_Histoire de Bretagne_, t. I, p. 9) se
trompe lorsqu'il argue de l'absence des évêques bretons au concile
d'Orléans (511) pour nier la soumission de la Bretagne à Clovis. Y
avait-il d'autres sièges épiscopaux en Bretagne, à cette date, que ceux
de Rennes et de Vannes? Si oui, étaient-ils assez nombreux pour qu'on
ne soit pas autorisé à expliquer leur absence, comme celle d'autres
évêques dont les noms manquent, par une circonstance purement fortuite?]
Ainsi, de quelque côté que nous envisagions la conquête de la Gaule
romaine par Clovis, elle se présente à nous avec le même caractère
essentiel, celui d'une prise de possession fondée pour le moins autant
sur une convention que sur les armes. Si l'on fait abstraction de
la situation toute spéciale des Bretons, cette conquête assura aux
populations conquises une parfaite égalité avec les conquérants. On ne
peut se lasser de le répéter: là est le secret de la vitalité déployée
par le peuple franc dès le premier jour. Au lieu de souder ensemble
des éléments disparates pour en faire un corps factice et sans vie,
à l'imitation des autres barbares, le conquérant franc, guidé par un
génial instinct et servi par d'intelligents collaborateurs, a fondu
tous les métaux dans une même coulée et en a tiré un indestructible
airain.
III
LA SOUMISSION DES ROYAUMES FRANCS DE BELGIQUE
La conquête du pays de la Loire n'était peut-être pas entièrement
achevée, que déjà le conquérant était appelé à l'autre bout de son
vaste royaume par une nouvelle entreprise. L'histoire n'a consacré
qu'une seule ligne au récit de cette campagne: «La dixième année de
son règne, Clovis fit la guerre aux Thuringiens, et les soumit à sa
domination...» Voilà tout, et le lecteur aura une idée des difficultés
contre lesquelles doit lutter ce livre, si nous lui disons que cette
simple ligne contient autant de problèmes que de mots.
Le peuple contre lequel Clovis allait porter ses armes victorieuses,
c'étaient ces mystérieux Thuringiens qui représentent pour nous, sous
un nom défiguré, les conquérants barbares de la cité de Tongres[407].
Voilà ce qu'on peut affirmer avec assurance, encore bien que tous les
historiens ne veuillent pas en convenir. Mais le moyen d'admettre
qu'il faille penser ici aux Thuringiens de l'Allemagne centrale,
desquels Clovis était séparé par toute l'épaisseur du royaume des
Ripuaires[408], et qui, nous le savons, jouissaient encore de toute
leur indépendance pendant les premières années du règne de ses fils!
D'ailleurs, l'annaliste de la Gaule occidentale qui a fourni ce
renseignement à Grégoire de Tours[409] ne connaissait pas la lointaine
Thuringe allemande: son regard n'embrassait que les peuples voisins de
la Gaule, et, même dans cet horizon borné, il est loin d'avoir tout
vu. S'il a nommé ici les Thuringiens, lui qui ne connaît pas quantité
d'autres exploits de Clovis, c'est sans doute parce que ce peuple,
établi en terre gauloise, et, en définitive, de même race que les
Francs de Tournai, était à la portée de son regard et dans le cercle
de ses notions géographiques assez restreintes. C'est peut-être aussi
parce que cette expédition, pour des raisons qui nous échappent, frappa
davantage l'attention de l'annaliste et fut mieux connue dans son
milieu.
[Note 407: Voir pour la démonstration de ce point G. Kurth.
_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 110-119.]
[Note 408: Pour ne pas parler de ceux de Cambrai, dont personne
ne conteste l'existence, et de Tongres, que j'identifie avec les
Thuringiens cisrhénans. Il est vrai qu'on pourrait soutenir que Clovis
a eu tous ces royaumes francs pour alliés, mais encore faudrait-il
dire la cause qui a pu le décider à combattre en un pays fort éloigné
du sien, où il n'avait aucun intérêt à défendre, et qu'il ne pouvait
garder dans ses mains.]
[Note 409: C'est, selon toute vraisemblance, l'auteur des _Annales
d'Angers_. G. Kurth, _Les sources de l'Hist. de Clovis_ (_Revue des
quest. Hist._), t. 44.]
C'est donc la Tongrie que nous avons à reconnaître dans la Thuringie
de l'annaliste[410]. Elle formait à cette date un des royaumes francs
issus du morcellement de celui de Clodion. On ne peut pas entreprendre
de tracer aujourd'hui les limites de cet état oublié. Se couvrait-il
avec le territoire de la vaste cité de Tongres, ou le dépassait-il,
ou encore n'en comprenait-il qu'une partie? Nous ne le savons pas, et
il est bien probable que nous l'ignorerons toujours. C'était le plus
oriental comme le plus septentrional des trois royaumes saliens. Il
touchait à l'est à celui des Ripuaires; à l'ouest, il était contigu à
celui de Cambrai. A l'époque où nous sommes arrivés, il devait avoir à
sa tête un descendant de Clodion, partant un parent de Clovis. Si l'on
admet l'identité proposée par nous entre la Thuringie et le pays de
Tongres, il ne sera pas impossible de découvrir le nom de ce souverain.
Rappelons-nous qu'il n'y a que trois royaumes saliens attestés, et que,
d'autre part, à la fin du cinquième siècle, il y a eu effectivement
trois rois saliens connus, qui sont Clovis à Tournai, Ragnacaire à
Cambrai, et Chararic dont le domaine n'est pas indiqué. Sera-ce abuser
de la conjecture que d'attribuer au seul de ces rois qui n'ait pas de
royaume connu le seul de ces trois royaumes dont nous ignorons le roi?
[Note 410: J'ai à peine besoin de faire remarquer au lecteur la
distinction que j'établis ici entre la Thuringie et la Thuringe, comme
je fais plus loin entre la Burgondie et la Bourgogne. Il y aurait
autant d'inconvénient à confondre ces noms entre eux qu'à dire, comme
on faisait au dix-septième siècle, les Français pour les Francs.]
Les raisons qui mirent aux prises le roi Clovis avec son parent de
Tongrie ne doivent pas être cherchées fort loin. Au dire de la légende,
Chararic avait pris, lors de la bataille de Soissons, une attitude
des plus équivoques. Se tenant à distance des deux armées, il avait
attendu la fortune du combat pour offrir son amitié au vainqueur.
C'est sous cette forme, d'une simplicité enfantine, que l'imagination
populaire aime à se figurer les combinaisons des habiles. Croira qui
voudra qu'à l'époque barbare l'habileté ait consisté dans la pire des
maladresses! Mais enfin, s'il est permis d'interpréter des légendes, la
nôtre signifie peut-être que Chararic, qui n'avait aucun intérêt engagé
dans la lutte avec Syagrius, dont il n'était pas même le voisin, avait
décidé d'observer la neutralité entre les deux belligérants. Qui sait
d'ailleurs si la légende elle-même n'a pas été imaginée pour donner à
l'entreprise de Clovis contre son parent la couleur d'une vengeance
légitime?
Pour bien comprendre la guerre contre Chararic, il faut la mettre
en rapport avec l'expédition contre Ragnacaire de Cambrai, qui est,
dans Grégoire de Tours, de la même provenance populaire, et dans
laquelle le caractère épique s'accuse encore plus ouvertement. Tout
porte à croire, d'ailleurs, que la guerre contre Ragnacaire précéda
l'autre, puisque le royaume de Cambrai, contigu à celui de Tournai,
s'imposait entre celui-ci et le royaume de Tongrie. Ragnacaire était,
avec Chararic, le parent de Clovis, et l'on ne peut pas douter que
les deux royaumes saliens n'aient été attaqués pour le même motif et
conquis dans les mêmes circonstances. L'ambition du roi de Tournai,
démesurément accrue par ses récents succès militaires, la fierté
jalouse des deux autres monarques, qui se considéraient comme ses égaux
et peut-être, qui sait? comme ses supérieurs, c'était plus qu'il n'en
fallait pour provoquer tous les jours des conflits et pour amener enfin
un dénouement tragique. Mais l'esprit populaire ne se contente pas
des lois abstraites qui régissent les événements humains; il lui faut
présenter les choses sous une forme plus concrète et plus dramatique à
la fois, et voici comment il nous présente l'histoire de la conquête
des royaumes de Tongrie et de Cambrai.