situation analogue, s'en tira de la même manière. Son armée avait
murmuré contre lui, parce qu'il avait interdit certains pillages; il
monta à cheval et parvint à l'apaiser par de bonnes paroles; seulement
plus tard, quand on fut rentré dans le pays, il fit lapider les
principaux mutins. (Grégoire de Tours, IV, 49.)]
Le nom de l'évêque qui fut le héros de cet épisode célèbre nous est
resté inconnu, Grégoire de Tours n'a pas cru devoir nous le dire; mais,
de bonne heure après lui, on s'est persuadé que c'était saint Remi de
Reims, et la conjecture n'a rien d'invraisemblable[375]. L'archevêque
Hincmar, se faisant l'interprète d'une vieille tradition locale, voit
même un souvenir du passage des Francs dans le nom du _chemin de la
barbarie_, que l'on montre encore aujourd'hui dans la campagne de
Reims, et qui fut suivi, dit-il, par l'armée de Clovis[376]. Somme
toute, il nous importe assez peu de connaître le nom resté dans la
plume de Grégoire de Tours. L'anecdote n'a de valeur que par son côté
général, en ce sens que tout autre évêque de la Gaule romaine eût pu en
être le héros.
[Note 375: Grégoire de Tours, II, 27, suivi par le _Liber
historiæ_, c. 10, et par Roricon, II, p. 6, ne nomme personne.
Frédégaire, III, 16; Hincmar, _Script. Rer. Merov._, t. III, p. 292,
et Aimoin, I, XII, p. 36, nomment saint Remi. Hincmar est extrêmement
instructif à lire ici: il fait des prodiges pour que saint Remi
n'ait pas eu l'affront de se voir enlever le vase, mais aussi pour
qu'il garde l'honneur de se le faire restituer, et il a trouvé de
complaisants échos dans Dubos, II, p. 32, et surtout dans Pétigny, II,
p. 386. Sur cette question controversée, voir G. Kurth, _les Sources
de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours_, p. 412, et _Histoire
poétique des Mérovingiens_, pp. 223 et 224.]
[Note 376: Transitum autem rex faciens secus civitatem Remis
per viam quæ usque hodie propter barbarorum per eam iter barbarica
nuncupatur. Hincmar, l. c. Le _chemin de la barbarie_ existe encore
aujourd'hui sous ce nom; c'est une ancienne voie romaine courant dans
la campagne de Reims, du sud-est au nord-ouest, sur un parcours d'une
quarantaine de kilomètres, et se reliant à Ambonnay à la chaussée
romaine qui va de Reims à Soissons. Il n'y a rien de commun entre le
_chemin de la barbarie_ et la rue du Barbastre, à Reims, comme l'a déjà
montré Dubos, III, p. 28.]
La bataille de Soissons avait ouvert la campagne de 486; le partage du
butin qui a eu lieu dans la même ville en a été l'acte final. Mais,
dès le retour du printemps de l'année suivante, l'armée se réunissait
de nouveau pour d'autres conquêtes. Nos sources sont malheureusement
muettes sur la période de dix années qui s'écoule depuis la bataille
de Soissons, en 486, jusqu'à la guerre contre les Alamans, en 496.
Une seule ligne de Grégoire de Tours disant que Clovis fit beaucoup
d'expéditions et qu'il remporta beaucoup de victoires, voilà, avec
la laconique mention d'une lutte contre les Thuringiens, dont nous
parlerons tout à l'heure, à quoi se bornent nos informations[377].
Seulement, comme au bout de cet intervalle nous trouvons le roi des
Francs en possession de toute la Gaule jusqu'à la Loire, nous devons
supposer qu'il en aura consacré au moins une partie à faire la conquête
de ces riches et belles provinces.
[Note 377: Multa bella victuriasque fecit. Grégoire de Tours, II,
27.]
Deux épisodes historiques pleins d'intérêt nous aideraient à combler
cette vaste et regrettable lacune, si l'on pouvait écarter tous
les scrupules qu'ils éveillent chez l'historien consciencieux, et
leur assigner avec quelque certitude la date approximative que nous
sommes obligé de leur donner dans ce récit. Ces épisodes montrent,
s'ils sont vrais, que l'entrée du roi franc n'eut pas lieu partout
sans difficulté, et que, s'il y eut des villes qui lui ouvrirent
pacifiquement leurs portes, d'autres lui opposèrent une vive résistance.
De ce nombre fut Paris. Cette belle ville, née dans une île de la
Seine, s'était bientôt sentie à l'étroit dans son berceau, et s'était
répandue sur les deux rives en opulentes constructions publiques et
privées. Mais lorsque les barbares apparurent, elle se renferma dans
l'enceinte de la cité, abandonnant à la brutalité de l'armée ennemie
les villas et les sanctuaires de ses faubourgs. Pendant cinq ans,
s'il en faut croire un hagiographe[378], Clovis se fatigua devant les
murs de sa future capitale: Paris ne voulait pas se rendre. Au bout de
quelque temps, la disette éclata, et plusieurs habitants moururent de
faim. Alors sainte Geneviève, la voyante qui avait déjà rassuré ses
concitoyens lors de l'invasion d'Attila, se fit pour la seconde fois
le bon génie de la ville menacée. Malgré un investissement rigoureux,
elle parvint à s'échapper en barque sur la Seine, gagna Troyes et
Arcis-sur-Aube, où elle équipa une flottille de ravitaillement, et
après avoir manqué de périr au cours de sa navigation, elle rentra en
triomphe à Paris, rapportant d'abondantes provisions qu'elle distribua
aux affamés[379]. Nous ne savons de quelle manière se termina ce
siège, mais nous avons le droit de supposer que l'influence pacifiante
de la sainte n'est pas restée étrangère au pacte qui l'aura enfin
cédée à Clovis. L'immense popularité dont elle ne cessa de jouir, à
partir de cette époque, en est un indice assez éloquent. Paris resta
reconnaissant à la mémoire de Geneviève, il en a fait sa patronne et
a oublié pour elle le sophiste couronné de Lutèce: c'est dans ses
mauvais jours seulement qu'il se détourne de la vierge de Nanterre pour
reprendre les traditions de Julien l'Apostat.
[Note 378: _Vita sanctæ Genovefæ_, VII, 33 (Kohler): Tempore
igitur quo obsidionem Parisius quinos per annos ut aiunt perpessa est
a Francis. Quelques manuscrits portent _per bis quinos annos_; mais un
siège de cinq ans est déjà bien difficile à admettre. V. Kohler, pp. 85
et ss.]
[Note 379: _Vita sanctæ Genovefæ_, II, 7 (Kohler).]
Pendant que, protégée par les deux bras de son beau fleuve et par sa
vieille enceinte romaine, la capitale de la France inaugurait la série
des sièges mémorables qu'elle a soutenus, les Francs achevaient la
conquête de la Gaule située au nord de la Seine. Du côté de l'est,
ils s'étendaient jusqu'à la première Belgique, où Verdun, sur la
Meuse, tombait dans leurs mains après une longue résistance. Il est
intéressant de constater que l'évêque de cette ville était mourant
lorsque les Francs arrivèrent, et cette lutte inutile trouve peut-être
son explication dans l'absence de ce négociateur autorisé. Au dire d'un
vieil hagiographe, l'armée franque aurait déployé à cette occasion
toutes les ressources de la poliorcétique la plus savante. Du haut des
murs, les assiégés virent l'investissement de leur ville progresser
tous les jours, jusqu'à ce que les lignes de circonvallation furent
achevées. Alors le bélier commença à battre les murailles, et une grêle
de traits refoula les défenseurs qui se présentaient sur les remparts.
Pendant que grandissait le danger, l'évêque expira, et la population
démoralisée n'attendit plus son salut que de la clémence du roi barbare.
Mais comment toucher son cœur, maintenant que le protecteur en titre
de la cité venait de disparaître? On jeta alors les yeux sur un vieux
prêtre du nom d'Euspicius, qui était universellement vénéré pour
ses vertus. Euspicius consentit à aller recommander ses concitoyens
au barbare victorieux, et le fit avec un plein succès. Clovis lui
accorda une capitulation honorable, et, sans doute, la sécurité pour
les personnes et pour les biens. La scène de l'entrée pacifique du
vainqueur dans la ville prise a fait une vive impression sur le
narrateur: en quelques traits pleins de vivacité il nous montre le
vieux prêtre qui, tenant Clovis par la main, l'amène au pied des
remparts, les portes de la ville qui s'ouvrent à deux battants pour
lui livrer passage, un cortège nombreux, clergé en tête, qui vient
processionnellement à la rencontre du généreux vainqueur. Deux
jours de festins et de réjouissances scellèrent la réconciliation
si heureusement ménagée par l'homme de Dieu. Il avait fait office
d'évêque pendant la détresse de la ville; il avait été pour elle,
comme les évêques le furent si souvent, le vrai _defensor civitatis_;
quoi d'étonnant si le barbare lui-même désira le voir succéder au
pontife défunt? Mais Euspicius refusa ce redoutable honneur. La chaire
épiscopale n'avait pas d'attrait pour cette âme éprise de la solitude,
et les ombrages monastiques de Micy-sur-Loire lui réservaient, grâce à
la libéralité de Clovis, la satisfaction d'un vœu bien plus cher à son
cœur[380].
[Note 380: _Vita sancti Maximini_ dans dom Bouquet, III, pp.
393 et suivantes. Cf. Bertarius, _Gesta episcoporum Vadunensium_,
c. 4. (MGH. SS. t. IV, p. 41). Cet épisode n'étant pas daté, il est
fort difficile de lui assigner une place certaine dans l'histoire de
Clovis. Le document même auquel je l'emprunte parle de la _defectio_
et de la _perduellio_ des Verdunois, ce qui ferait croire que la
ville avait déjà subi le joug des Francs; mais en même temps il place
cet événement dans les toutes premières années du règne de Clovis, à
preuve ces paroles: Sed _cum auspicia ejus regni multimodis urgerentur
incursibus_, sicut se habent multorum voluntates, quæ cupidæ sunt
mutationum, et _rebus novellis antequam convalescant_ inferre nituntur
perniciem vel difficultatem, plurimi tales in regno ejus reperti sunt
talium cupidi rerum. Inter ceteros vero cives Viridunensis opidi
defectionem atque perduellionem dicuntur meditati. La chronologie
n'était pas le fort des écrivains du moyen âge; aussi ont-ils été bien
embarrassés de savoir où placer le siège de Verdun. Aimoin le place
aussitôt après le baptême de Clovis, en 497, probablement parce que
l'attitude du roi après le siège lui semblait trahir un chrétien; il
a été suivi par A. de Valois, I, p. 271, qui donne les mêmes raisons.
Hugues de Flavigny, qui paraît avoir été frappé par la dernière partie
du témoignage du _Vita Maximini_ et n'avoir pas saisi la seconde, a
cru devoir rejeter le siège de Verdun après le meurtre de Sigebert de
Cologne et de son fils, ce qui en fait comme une protestation contre
le crime de Clovis. Cette manière de voir a été adoptée par Dubos,
III, p. 375; par dom Bouquet, III, pp. 40 et 355 (dans les notes); par
Rettberg, _Kirschengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 265; par Pétigny,
II, p. 575; par Loebell, _Gregor von Tours_, p. 269, note 2, et par M.
Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 89. Junghans, p.
32, et Clouët, _Histoire de Verdun_, p. 78, n'osent se prononcer. Je me
suis rallié à la date de 486 ou 487: 1º parce que le texte du _Vita_,
dont nous possédons des manuscrits du dixième siècle, est formel, et
que son témoignage n'implique ni obscurité ni contradiction; 2º parce
qu'en effet, vers 486, nous voyons mourir à Verdun l'évêque Possessor,
tandis que ses successeurs, Firminus et Victor, meurent l'un en 502,
l'autre en 529, c'est-à-dire à des dates qui ne concordent avec aucune
des autres hypothèses formulées: 3º parce que la relation établie entre
le siège et le meurtre de Sigebert est chimérique, comme on le verra
plus loin.]
Le pays situé au nord de la Seine passa donc sous l'autorité de Clovis
dans des conditions toutes spéciales. Il ne fut ni conquis selon toute
la rigueur du droit de la guerre, ni annexé en vertu d'un traité en
règle. Clovis en prit possession comme d'une terre sans maître qui
avait besoin d'un protecteur et qui en général le salua volontiers
comme tel. L'occupation put se faire sans trop de secousse, grâce à
l'active intervention de l'épiscopat, qui, s'interposant entre les uns
et les autres, mit la confiance et la modération dans les relations
mutuelles, et procura aux indigènes une situation si exceptionnellement
favorable, qu'on pourrait demander si ce n'est pas eux qui se sont
annexé les Francs. Dans tous les cas, ils ont pris le nom national de
ce peuple, qui, à partir des premières conquêtes de Clovis, va désigner
tout aussi bien les Gallo-Romains que les barbares[381]. Ce fait
capital est en quelque sorte l'emblème de la parfaite égalité politique
des deux races sous le sceptre de Clovis. Les indigènes restèrent en
possession de leurs biens; il n'y eut aucun de ces partages qui étaient
la plaie incurable des autres royaumes barbares. Les Francs qui, en
petit nombre, voulurent s'établir dans les nouvelles acquisitions
de leur roi, n'eurent pas besoin de dépouiller les habitants: les
terres du fisc, les domaines abandonnés étaient innombrables et les
provinces considéraient ces nouveaux colons comme des conquêtes
qu'elles faisaient elles-mêmes, puisqu'ils y rapportaient du travail
et de la vie. On n'est pas parvenu à déterminer au juste la proportion
dans laquelle les guerriers de Clovis se sont mêlés aux Romains de la
Gaule septentrionale, mais tout atteste qu'ils furent peu nombreux et
peu encombrants. Jamais les sources contemporaines n'ont l'occasion de
mentionner le moindre conflit résultant de la différence des races. De
vainqueurs et de vaincus, il n'en fut pas un instant question: il y eut
des Francs de la veille et des Francs du lendemain, et rien de plus.
La seule barrière qui les séparât, c'était la différence de religion;
mais le baptême de Clovis et de ses fidèles vint bientôt la renverser.
Alors de fréquents mariages rapprochèrent et confondirent la famille
germanique et la famille romaine: au bout d'une ou deux générations, la
fusion était complète, et toute trace d'une différence d'origine avait
disparu.
[Note 381: G. Kurth, _La France et les Francs dans la langue
politique du moyen âge_. (_Revue des questions historiques_, t. 57,
1895.)]
II
LA CONQUÊTE DE L'ENTRE-SEINE-ET-LOIRE
L'essor victorieux du conquérant ne se laissa pas arrêter par les flots
de la Seine. Après s'être rendu maître des cités qui étaient au nord
de ce fleuve, il le passa enfin, et se fit reconnaître comme souverain
par toutes celles de l'Entre-Seine-et-Loire. Ce fut une seconde
conquête qui, sous certains rapports, se distingua de la première, et
qu'on aurait tort de confondre avec elle. Si vagues et si obscurs que
soient les souvenirs des chroniqueurs, ils ont gardé la notion de la
différence que nous indiquons ici: «En ce temps, dit l'historien du
huitième siècle, Clovis, augmentant son royaume, l'étendit jusqu'à la
Seine. Plus tard, il se rendit encore maître de tout le pays jusqu'à la
Loire[382].»
[Note 382: _Liber historiæ_, c. 14.]
L'occupation de la Gaule romaine par Clovis se présente donc à nous
comme divisée en deux phases. Ce qui les détermine, c'est la situation
politique de la Gaule centrale à cette époque. Au nord de la Seine
était la sphère d'influence de Syagrius; il est probable qu'il
prétendait gouverner sur toute cette région, et que, même là où son
autorité n'était pas reconnue, il avait des partisans qui travaillaient
à la faire valoir. Soissons était ainsi, sinon la capitale d'un royaume
véritable, du moins le noyau d'un royaume en puissance. Rien de pareil
au midi de la Seine, où, selon toute probabilité, l'influence du fils
d'Ægidius était nulle. On a déjà vu cette contrée, dans les derniers
temps de l'Empire, secouer avec impatience le joug de Rome et se
pourvoir de gouvernements locaux; on l'a vue plus tard résister avec
énergie à Ægidius. Si le fils de ce dernier n'a trouvé de résidence
qu'aux extrémités septentrionales de la Gaule romaine, c'est,
évidemment, parce que les villes du centre ne voulaient pas supporter
son autorité.
Il est sans doute bien difficile de se représenter l'espèce de
gouvernement que s'était donné le pays: on ne peut que le deviner, en
partant de ce principe qu'il se sera inspiré d'intérêts toujours les
mêmes, et qu'il se sera conformé aux circonstances. Or nous voyons
que partout, dans l'Empire agonisant, c'est l'autorité spirituelle de
l'évêque qui se substitue à l'autorité disparue du comte: les villes
qui ont des évêques possèdent en eux des chefs qu'elles aiment et qui
jouissent de leur confiance. Ce n'est donc pas exagérer que de supposer
l'Entre-Seine-et-Loire sous la forme d'un certain nombre de républiques
municipales qui sont, sinon gouvernées, du moins inspirées par leurs
évêques, et que l'identité des intérêts aura rapprochées en une espèce
de fédération nationale. Supposez les liens de cette fédération aussi
lâches que possible: encore est-il qu'elle s'imposait en face du danger
commun, et que le témoignage formel d'un historien presque contemporain
en atteste l'existence. N'ayant plus d'épée pour la défendre, la
Gaule centrale s'était mise sous la protection de ses évêques: elle
regardait de leur côté chaque fois que l'orage se levait, attendant
plus de leurs prières et de leur influence morale que de la valeur de
ses soldats et du talent de ses généraux. Dans ces centres urbains qui
ressemblaient à des navires désemparés, les évêques étaient des hommes
providentiels qui venaient remplacer au gouvernail le pilote frappé
de vertige, et qui, sereins et calmes au milieu de l'irritation des
flots, guidaient vers le port les peuples rassurés. Installés dans les
palais des gouverneurs, ils n'héritèrent pas seulement de leurs logis
abandonnés, mais encore de leurs fonctions désormais sans titulaire.
Ils remplirent la mission de l'État, que l'État ne remplissait plus.
Partout où l'on peut jeter un regard sur leur activité, on les voit non
seulement bâtir des églises et enseigner les fidèles, mais organiser la
charité, présider aux travaux publics, veiller à l'hygiène, se faire
les protecteurs de leurs ouailles menacées, monter sur les murailles
à l'heure où il s'agit de mourir[383]. Ce que la papauté fut pour la
ville de Rome menacée par les Lombards et abandonnée par les empereurs,
les évêques de Gaule l'ont été pour leurs villes, non moins menacées et
non moins abandonnées. L'histoire ne nous l'a pas dit, puisque en somme
l'histoire ne dit plus rien; mais cela ressort de tous les faits, qui
resteraient inexplicables autrement.
[Note 383: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, pp.
125-126.]
Comment, dans ce pays de gouvernement épiscopal, l'autorité de Clovis
va-t-elle s'implanter? Est-ce au moyen de la guerre, ou bien par la
voie des négociations pacifiques? Y a-t-il eu conquête, ou y a-t-il
eu accord? Encore une fois, nos annalistes gaulois sont muets. Mais
on pense bien que le fils de Childéric, né lui-même dans cette Gaule
centrale où son père a laissé de bons souvenirs, n'y est pas le premier
venu. Il est puissant, il est irrésistible, il n'est pas l'ennemi de la
religion, il est bienveillant; comment ne l'aurait-on pas reçu?
Un écrivain étranger, presque contemporain, Procope, qui se trompe
naturellement sur les détails locaux, mais qui décrit avec netteté
les situations générales, prononce ici une parole révélatrice: «Les
Francs, dit-il, ne pouvant avoir raison des Armoriques par la force,
leur proposèrent l'alliance et des mariages réciproques. Les Armoriques
(c'est le nom sous lequel cet auteur désigne les populations de la
Gaule occidentale) acceptèrent cette proposition, car les deux peuples
étaient chrétiens, et de la sorte ils n'en formèrent plus qu'un seul et
acquirent une grande puissance[384].» Voilà le grand fait dans toute
sa portée: un pacte d'égalité qui unit les Romains et les Francs, et
bientôt après, la conversion des derniers aidant, une parfaite fusion
des deux peuples, qui mêlent leur sang et leur nom dans une nationalité
nouvelle.
[Note 384: Procope, _De bello gothico_, I, XII, p. 63 (Bonn.)]
On a voulu contester le témoignage de Procope, et l'on a cru trouver,
dans certaines inexactitudes de cet auteur, la preuve qu'il n'y a
pas lieu d'y ajouter foi. Rien de plus contraire à une bonne méthode
historique. Qu'on refuse de s'en rapporter à lui chaque fois qu'il
s'agit de choses locales, difficiles à connaître pour qui ne les a
vues de ses yeux, ou n'y a été mêlé en personne, c'est parfait. Mais
soutenir que cet historien remarquable, qui est venu en Italie, qui a
été en rapport avec les Francs, dont l'attention était en éveil sur la
situation politique des barbares, et qui avait d'ailleurs le plus grand
intérêt à étudier le peuple de Clovis, n'ait pu connaître le fait le
plus général et le plus fécond de sa carrière, ou qu'il l'ait inventé
de toutes pièces sans ombre de vraisemblance, voilà une prétention qui
doit être repoussée énergiquement.
A supposer d'ailleurs que le témoignage de Procope n'existât point,
les faits sont là, qui déposent avec une éloquence plus convaincante
que la sienne. Cette parfaite égalité qu'il dit avoir existé en vertu
d'un pacte entre les indigènes et les conquérants, nous savons qu'elle
a existé en effet, et cela dès le premier jour de la conquête franque.
Ou, pour mieux dire,--car le mot d'égalité suppose l'existence de deux
êtres distincts,--il n'y avait plus aucune distinction, au moment
où écrivit Procope, entre les uns et les autres: les deux peuples
s'étaient fondus en un seul, dont tous les membres revendiquaient
avec le même droit comme avec la même fierté le titre de Francs.
Voilà ce que l'historien byzantin pouvait constater de son temps par
le témoignage de la voix publique, de même que nous le constatons
aujourd'hui par celui de l'histoire. Récuser l'explication qu'il en
donne, ce serait non seulement une prétention téméraire et injustifiée,
ce serait déclarer qu'il peut y avoir des effets sans cause. Ici, ou
jamais, l'induction historique a le droit de réclamer sa place. Si,
contrairement à la loi de toutes les conquêtes barbares de cet âge,
les indigènes ont été reçus par les conquérants dans la jouissance de
tous les droits politiques, c'est qu'au lieu d'une conquête proprement
dite, il y a eu une prise de possession réglée par un pacte. Et nul ne
contestera à l'épiscopat gaulois d'en avoir été le négociateur[385].
[Note 385: Cf. W. Schultze, _Das Merovingische Frankenreich_,
p. 57: «In den folgenden Jahren wurden dann allmälich, mehr noch
duch friedliche Unterwerfung als duch Waffengewalt, auch die Gebiete
zwischen Seine und Loire dem Reiche Chlodovichs einverleibt.»]