Le centre du pays qui reconnaissait alors la domination de Syagrius,

c'était le Soissonnais, qui avait déjà appartenu, s'il en faut croire

le chroniqueur, à son père Ægidius[358]. Ce renseignement, qui ne

semble pas puisé dans une source écrite, doit être accepté sous

bénéfice d'inventaire. Évidemment, dans la pensée des barbares auxquels

il est emprunté, Soissons était un héritage que Syagrius tenait de son

père en toute propriété, et il n'y avait aucune différence juridique,

à leurs yeux, entre la royauté de Soissons et celle de Tournai. En

réalité, toute l'autorité d'Ægidius en Gaule ultérieure reposait sur

son mandat de maître des milices, et son fils n'avait pu en recueillir

que ce que lui aurait attribué, soit un mandat nouveau, soit encore la

confiance des populations. Si donc nous le voyons établi à Soissons aux

abords de l'année 486, c'est qu'il s'était emparé de cette ville ou

qu'elle s'était donnée à lui.

[Note 358: Siacrius Romanorum rex Egidii filius, apud civitatem

Sexonas quam quondam supra memoratus Egidius tenuerat, sedem habebat.

Grégoire de Tours, II, 27.]

Bâtie au sommet d'une colline qui commande la rivière de l'Aisne,

Soissons était une des cités les plus riches et les plus animées de

la Gaule Belgique[359]. L'Empire y avait eu d'importants ateliers

militaires, où l'on façonnait des boucliers et des cuirasses, ainsi

qu'une fabrique de balistes. Plusieurs édifices considérables

surgissaient dans l'enceinte rectangulaire, et les fouilles attestent

la richesse et la beauté des constructions privées. L'on croit

retrouver, dans les ruines d'un vaste monument situé au nord de la

ville, et que la langue populaire appelait le _château d'albâtre_,

les traces du palais des gouverneurs romains et de la résidence de

Syagrius. A l'ombre de tant d'opulentes constructions, le christianisme

avait élevé ses modestes sanctuaires, tout parfumés des souvenirs

de ses premiers combats pour le Christ. Crépin et Crépinien, les

deux cordonniers martyrs, avaient un oratoire dans la ville, sur les

fondements de la chaumière qui avait abrité leurs restes sacrés; hors

les murs, deux autres églises leur étaient dédiées, l'une à l'endroit

où ils avaient été emprisonnés, l'autre au-dessus de leur tombeau.

Enfin, au quatrième siècle, une belle basilique sous l'invocation

de la sainte Vierge, ainsi que des saints Gervais et Protais, avait

surgi sur les ruines, dit-on, d'un temple d'Isis. Tous ces monuments

étaient debout encore, les humbles comme les superbes; car, au dire des

historiens, Soissons avait échappé non seulement à la grande invasion

de 406, mais aussi à celle d'Attila, en 451. Si l'on peut ajouter foi à

ces informations, on s'expliquera sans peine le choix que Syagrius fit,

pour y résider, de cette ville si heureusement épargnée. L'œil eût pu

s'y croire encore en plein Empire. «L'étendard romain, dit un écrivain,

flottait encore sur les murs de Soissons dix ans après que l'épée des

barbares l'avait renversé des murs du Capitole[360].» Mais cet étendard

n'était plus celui de l'Empire: c'était tout au plus celui d'un soldat

de fortune, qui n'avait pas plus de titre que Clovis à gouverner la

Gaule. Le sort des armes allait seul décider entre les deux rivaux.

[Note 359: Voir sur Soissons les histoires de cette ville par

Leroux et par Henri Martin et Jacob, auxquelles sont empruntés les

renseignements contenus dans le texte.]

[Note 360: Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, p. 166.]

Ce fut le roi des Francs qui ouvrit les hostilités. Il avait vingt

ans, il était à la tête d'un peuple belliqueux et entreprenant, il

s'inspirait de la tradition héroïque de Clodion, et peut-être aussi

du souvenir de quelque grave injure à venger. Il dut cependant y

avoir, au palais de Tournai, bien des délibérations avant qu'on se

mît en campagne. Tout d'abord des alliances furent cherchées. Les

rois saliens apparentés à Clovis, à savoir Ragnacaire et Chararic,

promirent leur participation à l'entreprise[361]. Assuré de ce côté,

Clovis prit résolument les armes. Au dire de la tradition, il envoya

un défi à Syagrius, en le sommant de lui fixer le jour et le lieu

de leur rencontre. Il se conformait en cela à l'usage germanique,

qui ne voulait pas qu'on attaquât l'ennemi sans l'avoir défié[362].

Pareille coutume, étrangère à toute préoccupation de stratégie,

devait singulièrement mettre à l'aise un adversaire au courant de la

grande guerre. Mais la décadence de l'art militaire était venue, et

avait nivelé les armées des deux partis. Les chances de la lutte se

trouvaient donc à peu près égales, le jour où les deux rivaux eurent

l'engagement suprême qui décida du sort de la Gaule.

[Note 361: Selon Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie

française_, III, p. 23, suivi par Pétigny, _Études_, II, p. 384, et

par Junghans, _Histoire critique des rois Childéric et Clovis_, p. 27,

Chararic aurait refusé de prendre part à la guerre. Ces auteurs ont mal

lu le texte de Grégoire de Tours, qu'on trouvera à la page suivante,

note 2. Pétigny ajoute que le roi des Ripuaires refusa de secourir

Clovis. Mais sa seule raison pour affirmer cela, c'est que Grégoire de

Tours ne dit pas qu'il l'ait secouru en effet. C'est incontestablement

une fort mauvaise raison.]

[Note 362: Deux générations après Clovis, quand Sigebert Ier se

proposa d'attaquer son frère Chilpéric, il lui envoya le même message.

V. Grégoire de Tours, IV, 49. Et l'on voit par Zosime, II, 45, que

l'usurpateur Magnence, qui était probablement d'origine franque, avait

fait proposer à l'empereur Constance une rencontre à Siscia. On offrait

alors le choix du terrain, comme aujourd'hui les bretteurs offrent le

choix des armes.]

Syagrius dut se préoccuper avant tout de couvrir sa capitale. Selon

toute apparence, il se sera donc porté en avant de Soissons pour

attendre l'ennemi; mais on n'a pu faire que de vagues conjectures sur

le théâtre de la lutte. D'après les uns, il se trouverait entre Epagny

et Chavigny; d'après les autres, il faudrait le chercher du côté de

Juvigny et de Montécouvé[363]. Le _roi des Romains_ avait ramassé tout

ce qu'il avait de soldats, je veux dire les vétérans d'Ægidius, qui

étaient restés fidèles au fils, et peut-être aussi quelques corps de

soldats indigènes et de colons barbares[364]. Mais que pouvaient ces

troupes, sans enthousiasme et sans foi, pour résister au choc impétueux

des forces franques?

[Note 363: Voir les dissertations de l'abbé Lebeuf et de Biet sous

le même titre: _Dissertation où l'on fixe l'époque de l'établissement

des Francs dans les Gaules_, et dans le même volume, Paris, 1736.]

[Note 364: Selon Junghans, p. 27, Syagrius n'aurait eu à sa

disposition d'autres ressources que celles de ses propres domaines.]

Le jeune roi salien eut pourtant un moment de vive inquiétude: c'est

lorsqu'il vit son parent, le roi Chararic, se tenir à distance de la

mêlée, dans l'intention manifeste de ne se prononcer qu'en faveur de

l'armée victorieuse[365]. Mais cette défection ne rendit pas beaucoup

meilleure la situation de Syagrius, comme on le voit par la suite des

faits. Au surplus, l'enchaînement de ceux-ci nous échappe.

[Note 365: Grégoire de Tours, II, 42: Quando autem cum Siagrio

pugnavit, hic Chararisus evocatus ad solatium Chlodovechi _eminus

stetit_, neutre adjuvans parti sed eventum rei expectans, ut cui

evenerit victuriam, cum illo ut hic amicitia conligaret.]

L'historien des Francs a résumé en une seule ligne, probablement

empruntée aux laconiques annales qu'il consultait, le récit de la lutte

entre le Romain et le barbare; il se borne à nous dire que Syagrius

vaincu s'enfuit à Toulouse, auprès du roi des Visigoths, et qu'Alaric,

tremblant devant la colère de Clovis, lui livra son hôte, que le

barbare fit mettre à mort en secret. Il ne nous apprend pas si le

vaincu prolongea sa résistance après sa première défaite, s'il y eut,

dans la Gaule, des cités qui lui restèrent fidèles et qui s'opposèrent

au conquérant, ni combien de temps dura la lutte. Il nous laisse

ignorer dans quelles circonstances Syagrius se vit obligé finalement de

passer la frontière gothique, et de se jeter dans les bras des anciens

ennemis de son père; il ne nous dit pas davantage pourquoi, au mépris

des lois de l'hospitalité, Alaric livra à Clovis l'homme qui était venu

se réfugier auprès de son foyer. «C'est, dit le chroniqueur franc,

l'habitude des Goths de trembler[366].» Cette parole, qui est dictée à

Grégoire de Tours par son antipathie à la fois nationale et religieuse

pour les Visigoths, est une boutade et non une explication: car encore

faudrait-il savoir pourquoi les Goths tremblaient. Ne nous sera-t-il

pas permis, devant le silence de nos sources, de tâcher d'arriver à la

vérité par les considérations suivantes?

[Note 366: Ut Gothorum pavere mos est. (Grégoire de Tours, H. F.

II, 27.)]

Selon toute apparence, l'extradition de Syagrius par Alaric et la

conquête des régions de la Loire par Clovis sont dans un rapport

d'étroite connexité. Chassé de son ancien domaine, soit aussitôt

après la première bataille, soit, peut-être, après une série d'échecs

successifs, le comte romain avait passé la frontière au moment où tout

espoir de relever sa fortune semblait définitivement perdu. Peut-être,

dans sa détresse, avait-il fait appel aux armes des Visigoths;

peut-être ceux-ci, en embrassant le parti du vaincu, avaient-ils eu

avec le roi des Francs un premier conflit, au cours duquel la fortune

des armes les avait abandonnés, les forçant à l'acte suprême de lâcheté

que leur imposait le vainqueur irrité. Ce ne sont pas là de simples

conjectures, et l'on peut s'en rapporter au témoignage d'un chroniqueur

contemporain qui nous fait assister, en 496 et en 498, à des luttes

entre Francs et Visigoths à Saintes et à Bordeaux. Cette lutte ne fut

pas tout à fait désastreuse pour les Visigoths: s'ils virent l'ennemi

s'avancer jusqu'au cœur de leur royaume, ils surent lui arracher une

partie de ses conquêtes, et le roi franc comprit qu'il avait intérêt

à ne pas les pousser au désespoir. Il laissait derrière lui la Gaule

récemment conquise et où, sans doute, il restait encore des partisans

de Syagrius; il devait s'efforcer d'y asseoir sa puissance et de s'y

rendre populaire, plutôt que de combattre au loin et de permettre à

ses adversaires d'intriguer contre lui. De leur côté, les Visigoths

vaincus, qui n'avaient aucune raison de défendre jusqu'à la dernière

extrémité le fils de leur ennemi, sentant au contraire le besoin de se

recueillir après le règne persécuteur d'Euric, qui avait ébranlé la

fidélité des provinces gauloises, durent croire qu'ils n'achèteraient

pas la paix à un prix trop élevé, si, en échange de l'intégrité de

leur territoire, ils livraient à Clovis l'hôte gênant qui attendait

à Toulouse l'arrêt du destin. Ce serait donc seulement à la fin des

événements racontés dans ce chapitre et dans une partie du précédent

qu'il faudrait placer l'extradition et la mort de Syagrius[367].

[Note 367: Quoi qu'on pense de toutes ces conjectures, sur

lesquelles cf. Levison. _Zur Geschicht des Frankenkönigs Chlodovech_

dans _Bonner Jahrbücher_, t. 103, il est une chose que sans doute on

m'accordera, à savoir que les événements dont Grégoire nous donne un

résumé si sommaire se répartissent sur un certain espace de temps, et

comprennent des péripéties que le narrateur a passées sous silence.

Que l'on veuille bien comparer, sous ce rapport, l'histoire de la

guerre contre les Alamans, qui, dans Grégoire, tient encore une fois

dans quelques lignes, et dont les recherches modernes nous ont fait

connaître les diverses phases et la durée prolongée. (V. ci-dessous.)]

La tragique destinée du fils d'Ægidius était, dans une époque comme

celle-là, l'inévitable dénouement d'une lutte personnelle entre deux

rivaux se disputant le pouvoir. Depuis des siècles, il était dans la

tradition romaine que le vainqueur se débarrassait de ses compétiteurs

par la mort. Et Syagrius n'était pas de ces rivaux qui peuvent se

flatter, après la défaite, de rencontrer quelque clémence dans le cœur

de leur ennemi.

Tant qu'il vivait, il représentait dans une certaine mesure la

tradition romaine. Rien ne garantissait qu'un jour il ne pourrait

pas, avec l'appui d'un roi rival, troubler le roi des Francs dans la

possession de sa conquête, en évoquant les grands souvenirs de l'Empire

disparu. D'ailleurs, si faible que l'eût rendu sa défaite, il avait

un parti qui devait garder de l'espoir aussi longtemps que son chef

restait vivant et libre: il fallait lui ôter d'un coup toutes ses

illusions. Peut-être aussi les suggestions de la rancune personnelle

vinrent-elles se mêler aux calculs de la politique. Quoi qu'il en

soit, Syagrius, jeté dans les fers, fut épargné quelque temps; puis,

en secret, sans doute pour ne pas provoquer ouvertement ses partisans,

Clovis fit tomber sa tête sous la hache du bourreau[368]. Par cet

acte de froide cruauté, il vengeait sans le savoir, sur le dernier

des Romains, la mort des rois francs, ses aïeux peut-être, qui, cent

soixante-dix ans auparavant avaient péri dans l'amphithéâtre de

Trèves, sous la dent des bêtes féroces.

[Note 368: Quem Chlodovechus receptum custodiæ mancipare præcepit,

regnoque ejus acceptum, eum gladio clam feriri mandavit. Grégoire de

Tours, II, 27.]

En relatant cette mort, nous avons sans doute anticipé sur les

événements, car Grégoire de Tours, qu'il ne faut d'ailleurs pas prendre

au pied de la lettre, nous dit que Syagrius périt seulement après que

Clovis eut achevé la conquête de son royaume. Nous savons ce que nous

devons entendre par cette expression ambitieuse, et nous ne reviendrons

pas sur la distinction que nous avons faite entre la Gaule romaine et

la Gaule de Syagrius.

Soissons avait ouvert ses portes au vainqueur dès le lendemain de la

bataille, et Clovis s'y était installé aussitôt comme dans sa capitale.

Tournai fut oublié, et les Francs germaniques des bords de l'Escaut

virent leur souverain abandonner, pour n'y plus reparaître jamais,

le palais de la vieille cité mérovingienne. Pendant quelque temps,

on se souvint encore de son ancienne gloire, et un hagiographe du

septième siècle l'appelle la _ville royale_[369]. Mais ce fut tout.

L'abandon de Tournai, comme celui de la fabuleuse Dispargum, marquait

une nouvelle étape de la carrière rapide des rois francs. Clovis

s'installa dans le palais de Syagrius, et prit possession de tout le

domaine du fisc impérial, resté sans maître. Ce fut l'origine de ses

richesses, qui constituèrent un des éléments essentiels de la puissance

de sa dynastie. Ce domaine comprenait un bon nombre de villas que nous

retrouverons par la suite dans le patrimoine des rois mérovingiens.

On sait avec quelle prédilection ils résidèrent dans ces demeures

champêtres, et l'on ne peut douter que ce goût n'ait été partagé

par Clovis. Lui aussi, il aima le séjour des belles campagnes où il

retrouvait le grand air de la liberté germanique, avec le voisinage

des forêts giboyeuses. On croit savoir le nom d'une des fermes qu'il

aura habitées: c'est Juvigny, à dix kilomètres de sa capitale, à

l'entrée d'une vallée étroite et près de la chaussée romaine qui

conduit de Soissons à Saint-Quentin[370]. Le même honneur est

revendiqué, mais avec des titres plus douteux, par le village de Crouy,

sur l'Aisne, à cinq kilomètres au nord de Soissons[371]. Certes, nous

ne pouvons pas garantir l'authenticité des traditions qui font résider

Clovis dans ces localités, mais elles ont un degré de probabilité et de

vraisemblance qui nous autorise à les mentionner ici. Et il n'est pas

indifférent pour l'historien de pouvoir se figurer ce roi au repos dans

une de ses vastes exploitations agricoles, et menant, loin des étroites

et sombres enceintes des villes romaines, cette existence de grand

propriétaire rural, qui, jusqu'à la fin de la dynastie, resta celle de

ses descendants.

[Note 369: Voyez la _Vie de saint Eloi_ dans Ghesquière, _Acta

sanctorum Belgii_, III, p. 229.]

[Note 370: _Vita sancti Arnulfi martyris_, dans dom Bouquet, III,

p. 383. Sur cette localité, lire la notice de Melleville, _Dictionnaire

historique de l'Aisne_, t. I, p. 328.]

[Note 371: Pécheur, _Annales du diocèse de Soissons_, t. I, p. 115.]

Le conquérant ne s'attarda pas, d'ailleurs, dans les jouissances

du repos, et il continua le cours de ses succès aussitôt après la

prise de Soissons. Il ne paraît pas qu'il ait rencontré beaucoup de

résistance dans le reste du pays. Syagrius vaincu, il n'y avait plus

de force capable de lui tenir tête. Les villes gauloises qui n'avaient

pas reconnu l'autorité du fils d'Ægidius ne pouvaient guère, même si

elles l'avaient voulu, fermer leurs portes à son vainqueur: dans cette

lutte inégale, elles étaient condamnées à succomber. Au surplus, comme

nous l'avons déjà dit, l'autorité des évêques y était grande, et l'on

a pu deviner, par l'attitude de saint Remi vis-à-vis des Francs, les

dispositions de tous ses frères dans l'épiscopat. Tout permet de

croire qu'en général les évêques de la seconde Belgique, à l'exemple

de leur métropolitain, reconnurent dans Clovis le légitime souverain

de cette province abandonnée. Ils pouvaient beaucoup pour faciliter sa

prise de possession et pour diminuer les souffrances qui étaient, en ce

temps, le résultat ordinaire d'un changement de domination. D'un côté,

ils empêchèrent les résistances inutiles, qui n'auraient servi qu'à

exaspérer le vainqueur; de l'autre, ils déterminèrent ce dernier à se

présenter aux populations plutôt comme un ami que comme un conquérant.

Cette intervention de l'épiscopat, qui n'est pas explicitement attestée

par l'histoire, est clairement indiquée par toute la situation qui

résulta de la conquête: on peut y remonter comme de l'effet à la cause,

et l'induire avec une espèce de certitude des résultats qu'elle seule a

pu produire.

Cela ne veut pas dire que l'occupation du pays eut lieu sans aucune

violence. Toute expédition militaire, tout déplacement de force armée

était, à cette époque, un retour momentané à la barbarie la plus

atroce. Les guerriers, à l'heure du combat et du pillage, n'étaient

plus dans la main de leurs chefs; il fallait, si je puis ainsi parler,

leur lâcher la bride pour rester maître d'eux. Longtemps après la

conquête, les armées franques gardèrent ce caractère primitif: elles ne

pouvaient pas traverser leur propre pays sans le piller cruellement, et

ne faisaient aucune différence entre les provinces qu'elles devaient

défendre et celles qu'elles allaient attaquer[372].

[Note 372: Grégoire de Tours, IV, 47-50; _id._, VIII, 30; _Vita

sancti Galti_, dans M. G. H. _Scriptores_, II, p. 18; _Vita sancti

Medardi_, c. 21, dans M. G. H. _Auctor. Antiquiss._ t. IV, II, p. 70;

Procope, _De bello gothico_, II, 25; Marculf, _Formul._, I, 33.]

On peut donc juger de quelle manière devait se comporter l'armée

de Clovis, lorsqu'elle traversait en triomphe les contrées qui

s'humiliaient devant le roi son maître. Pour elle, les distinctions que

l'adroite diplomatie des évêques et des rois faisait entre pays conquis

et pays rallié n'existaient pas: dans son outrecuidance barbare, elle

se déchaînait avec une espèce d'ivresse contre tout ce qui ne pouvait

pas résister, chaque fois qu'elle ne se heurtait pas à une défense

expresse ou à une intervention personnelle de son roi. Et celui-ci ne

pouvait intervenir à tout propos, au risque d'user bien vite un pouvoir

qui reposait surtout sur sa popularité. Il devait fermer les yeux sur

beaucoup d'excès, s'il voulait être en état d'empêcher les plus criants.

Si l'on tient compte de ce qui vient d'être dit, on ne sera nullement

étonné de l'épisode que nous allons raconter: il apparaîtra plutôt

comme l'indice caractéristique de la situation complexe qui fut

celle de la Gaule romaine à cette date. Dans une des églises qu'ils

avaient pillées, les soldats francs avaient emporté tous les ornements

sacerdotaux et tous les vases sacrés. Parmi ceux-ci se trouvait

notamment une grande urne, d'une beauté remarquable, et à laquelle

l'évêque du diocèse tenait beaucoup. Il envoya donc prier Clovis de

lui faire rendre au moins cet objet d'art. Remarquons, en passant,

la signification de cette démarche: c'est celle d'un homme qui croit

pouvoir compter sur de la déférence, et qui ne voit pas un ennemi

dans le roi des Francs. Clovis, dont l'expédition était terminée pour

cette année, et qui était déjà sur le chemin du retour, invita le

mandataire de l'évêque à le suivre jusqu'à Soissons, où devait avoir

lieu le partage du butin. Cette opération difficile se fit selon le

procédé traditionnel chez les barbares: on jetait en un tas tout ce

qui avait été pris; une part privilégiée, le cinquième ordinairement,

était assignée au roi par le sort; tout le reste était partagé en lots

qu'on tâchait de rendre aussi égaux que possible, et qu'on distribuait

entre tous les soldats. Les œuvres d'art les plus précieuses n'étaient

évaluées qu'au poids du métal: si elles semblaient dépasser la valeur

d'une part ordinaire, elles étaient mises en pièces. Ces usages

militaires avaient la force que leur donnait une longue tradition,

jointe à l'intérêt commun; on comprend avec quelle sollicitude tous y

devaient tenir, et le roi, qui en tirait tant d'avantages, avait moins

que tout autre le droit d'y déroger au détriment des soldats.

Clovis exposait donc une partie de sa popularité pour faire plaisir

à l'évêque lorsqu'il demanda qu'on lui adjugeât le vase hors part.

Toutefois, comme ses guerriers l'aimaient et que la demande ne semblait

pas de conséquence, tous furent unanimes à déférer à son désir. Mais

un mécontent, peut-être un des commissaires préposés au partage par

leurs camarades, protesta contre la prétention de Clovis et cassa le

vase avec sa hache, en déclarant que le roi n'en aurait tout ou partie

que si le sort le mettait dans son lot. Clovis dut dévorer sa colère,

car, en somme, le soldat insolent était dans son droit strict, et il

défendait celui de tous ses camarades. A coup sûr, l'armée franque eût

pris ombrage d'une vengeance qui, tirée sur l'heure, eût semblé une

atteinte à la liberté du partage plutôt que la punition d'une injure.

Au surplus, le vase ayant été attribué au roi par le vote de l'armée,

il en prit les morceaux, qu'il rendit à l'envoyé épiscopal.

L'année suivante, Clovis trouva une occasion de venger, et il le

fit cruellement. Passant ses troupes en revue au commencement de la

campagne, il rencontra l'homme au vase, et le gourmanda sévèrement

sur l'état de ses armes. «Nul, dit-il, n'est aussi mal équipé que

toi; ta framée, ton épée, ta hache, rien ne vaut.» Et lui arrachant

cette dernière arme des mains, il la jeta à terre. Comme le soldat se

baissait pour la ramasser, Clovis lui abattit sa francisque sur la tête

en disant: «C'est ce que tu as fait au vase de Soissons.» Personne

n'osa bouger dans l'armée, et cet acte de sévérité frappa de terreur

tous les soldats[373].

[Note 373: Grégoire de Tours, II, 27. Quo mortuo, reliquos

abscedere jubet, magnum sibi per hanc causam timorem statuens.

Junghans, p. 29, et d'autres exagèrent la portée de ce passage en y

trouvant la preuve qu'en 487, Clovis put renvoyer l'armée dans ses

foyers aussitôt après le champ de mars.]

L'intérêt de cette anecdote ne réside pas, comme on l'a si souvent

répété, dans la différence du pouvoir que le roi franc avait sur

ses guerriers, selon qu'on était sous les armes ou non. En réalité,

comme nous l'avons indiqué, le soldat mutin fut épargné la première

fois, parce qu'il fallait trouver un prétexte ou une occasion pour

le frapper: voilà tout[374]. Mais l'épisode nous révèle aussi les

ménagements dont Clovis usait vis-à-vis de l'épiscopat au cours de

sa conquête, et les difficultés que cette politique prudente et

circonspecte rencontrait dans l'humeur brutale des siens. Ceux-ci

voulaient du butin et ne rêvaient que pillage: leur donner toute

satisfaction, c'était s'exposer à voir se lever la contrée entière, et

les évêques se faire l'âme de la résistance. D'autre part, avoir trop

d'égards envers les indigènes, c'était risquer de mécontenter l'armée.

Il fallait manœuvrer entre ces deux dangers opposés, et laisser

passer les violences qu'on ne pouvait empêcher, tout en s'évertuant

à réparer aussitôt le mal qui avait été fait. Ainsi, la population

irritée contre les soldats s'apercevait qu'elle était protégée par leur

chef, et elle se persuadait peu à peu qu'elle avait tout à gagner en

reconnaissant l'autorité de ce protecteur.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 19 / 28 段