disant, c. 11: Ecclesiæ vel clericis nullam requirant agentes publici
functionem, qui avi vel genetoris [aut germani] nostri immunitatem
meruerunt (Boretius, _Capitul._, I, p. 19), il faudrait que ce Clotaire
fût Clotaire Ier et non Clotaire II. La question serait tranchée si
les mots _aut germani_ étaient authentiques, car alors il ne pourrait
s'agir que de Clotaire Ier: malheureusement, le dernier éditeur,
Boretius, les tient pour apocryphes, ne les rencontrant pas dans le
meilleur manuscrit. Il ne reste donc plus que des arguments internes à
invoquer; aussi le débat n'est-il pas clos.]
[Note 343: C'est à lui principalement que saint Remi pensait
lorsqu'il écrivait à Clovis, à l'occasion de son avènement: Non est
novum ut cœperis esse quod parentes tui semper fuerunt. _M. G. H.
Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p. 113.]
[Note 344: _Vita sanctæ Genovefæ_, VI, 24 (Kohler).]
Et toutefois cet homme si puissant, cet arbitre des destinées de la
Gaule, ce chef d'armée dont les victoires eurent pour théâtre Orléans
et Angers, disparaît brusquement de la scène à partir de 468, et le
silence gardé sur lui par les annalistes n'est plus une seule fois
interrompu. Il revient terminer obscurément sa carrière à Tournai,
dans cette ville qui fut la première conquête de son grand-père
Clodion, comme si une destinée ironique lui avait fait refaire, en
sens inverse, toutes les brillantes étapes qui l'avaient mené, par le
chemin de la gloire, des bords de l'Escaut à ceux de la Seine, puis à
ceux de la Loire! Que s'est-il donc passé pour qu'il ait tout reperdu,
et que Clovis soit obligé de reconquérir pied à pied le domaine
où avait gouverné son père? Sur ce point comme sur tant d'autres,
l'historiographie n'a rien à répondre, mais la conjecture n'est pas
interdite. Si l'on se souvient que Childéric n'avait en Gaule qu'une
autorité de fait, et que la famille d'Ægidius y était entourée d'une
grande popularité, on se figurera facilement comment les choses ont
pu se passer. Ægidius laissait un fils, qui était peut-être en bas
âge au moment de sa mort, mais à qui le père léguait l'héritage de sa
gloire et de son influence. Après être resté dans l'ombre pendant les
premières années, Syagrius aura profité de la mort du comte Paul pour
dresser en face du général barbare l'autorité d'un civilisé, d'un
Romain, d'un fils d'Ægidius. Nous ne savons pas s'il y eut une lutte
formelle entre les deux rivaux, mais on serait porté à le croire. En
effet, lorsque les premières années du règne de Clovis nous montreront
de nouveau le roi des Francs et le roi des Romains en présence, l'un
apparaîtra refoulé jusqu'aux extrémités de la Gaule franque, l'autre,
installé en face de lui, à Soissons, semblera vouloir observer de là
son redoutable adversaire. On dirait les positions stratégiques des
deux armées ennemies au lendemain d'une bataille inégale, mais non
décisive. Et l'on est tenté de croire que la lutte devait avoir laissé
de singulières animosités du côté des vaincus, puisque Clovis, après
avoir remporté un éclatant triomphe sur le vieil ennemi, se fait livrer
le malheureux fugitif au mépris des droits de l'hospitalité, et n'est
satisfait que lorsqu'il a vu rouler sa tête sous la hache du bourreau.
S'il en est ainsi, la tradition qui fait fuir Childéric devant un rival
romain ne serait pas tout à fait dénuée de vraisemblance: il suffirait
d'y remplacer le nom d'Ægidius par celui de son fils. Les treize années
qui s'écoulent de 468 à 481 offrent un espace de temps assez long pour
embrasser tous les revirements racontés par la légende. Les historiens
qui tiennent à raconter quelque chose de celle-ci seraient donc bien
inspirés s'ils en cherchaient l'origine dans les relations hostiles
que Childéric doit avoir eues avec le comte Syagrius. Mais nous
n'insisterons pas sur ces hypothèses, qui peuvent être considérées tout
au plus comme des demi-probabilités. Lorsque Childéric descendit dans
la tombe, il y avait longtemps que ces combats avaient pris fin, et que
le peuple des Francs jouissait des bienfaits de la paix[345].
[Note 345: Gentem Francorum _prisca ætate residem_ feliciter in
nova prælia concitastis, écrit Théodoric à Clovis dans Cassiodore.
_Variar._, II, 41. Mandamus ut _gentes quæ sub parentibus vestris longa
pace floruerunt_, subita non debeant concussione vastari. Le même au
même, _ibid._, III, 4.]
Rentré au pays natal, dans son palais près des flots tranquilles de
l'Escaut, Childéric n'eut pas la satisfaction de vieillir auprès de sa
famille. Basine lui avait donné plusieurs enfants. Clovis, à ce qu'il
paraît, fut son fils unique; mais il avait trois filles, peut-être
les aînées de ce prince, qui s'appelaient Lanthilde, Alboflède et
Aldoflède, et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire.
Childéric fut enlevé aux siens par une mort prématurée: il mourut
à Tournai en 481. Il ne devait avoir guère plus de quarante ans,
puisqu'il était encore enfant lors de la terrible invasion de 451. Son
père Mérovée n'avait pas eu une existence plus longue, et celle de ses
descendants fut tranchée en général par une fin plus brusque encore.
Le dieu qui, au dire de la tradition franque, était l'auteur de cette
race royale, ne lui avait pas même légué la vitalité moyenne des autres
mortels: tant qu'elle dura, ses rejetons semblèrent pressés de passer
du berceau sur le trône, et du trône au tombeau.
On fit à Childéric des funérailles royales. Selon les prescriptions
de la loi romaine, sa tombe fut creusée hors ville, dans le cimetière
qui longeait la chaussée publique sur la rive droite de l'Escaut, et
qui sans doute abritait depuis longtemps la population de Tournai.
Toute la pompe du rite barbare paraît avoir été déployée dans la
funèbre cérémonie. Il fut revêtu d'habits de soie brochée d'or, et
drapé dans les larges plis d'un manteau de pourpre semé d'abeilles
d'or sans nombre. A son ceinturon, garni de clous de même métal, on
suspendit une bourse contenant plus de trois cents monnaies d'or et
d'argent aux effigies des empereurs romains. On lui mit au cou un
collier formé de médailles, au bras un bracelet, au doigt sa bague
nuptiale et son anneau sigillaire, dont le chaton était orné de son
image gravée en creux, avec cette légende: _Childirici regis_. Ses
armes prirent place à côté de lui comme des compagnes inséparables:
c'étaient, d'une part, la framée ou lance royale, qui était comme le
sceptre du roi germain; de l'autre, sa grande épée et la francisque
ou hache d'armes, l'instrument national du peuple qu'il gouvernait.
Conformément à l'usage barbare, il reçut pour compagnon dans le tombeau
son fidèle cheval de bataille, qui descendit à côté de lui harnaché et
revêtu du masque bizarre qui faisait ressembler sa tête à une tête de
taureau. Puis la terre se referma et l'oubli descendit peu à peu sur
le dernier roi païen des Francs. Lorsque les destinées de la nation
eurent arraché la dynastie à son berceau et le peuple franc à la
religion de ses pères, nul ne se souvint plus de la tombe solitaire où
le père de Clovis dormait son dernier sommeil aux portes d'une capitale
abandonnée. On ne savait pas même où il était mort, et un historien du
dixième siècle pouvait écrire que c'était à Amiens[346]. Près de douze
siècles s'étaient passés lorsqu'un jour,--le 27 mai 1653,--en creusant
pour faire les fondations d'un bâtiment près de l'église Saint-Brice
à Tournai, des ouvriers mirent à nu la sépulture royale. Reconnue
aussitôt, grâce à l'inscription de l'anneau, elle dut restituer aux
archéologues tout le trésor qui lui avait été confié par les ancêtres
barbares. Cette précieuse découverte a permis d'achever l'histoire de
Childéric, et jette sur les funérailles du héros une lumière que la
fortune a refusée à sa vie[347].
[Note 346: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 5.]
[Note 347: Lire, sur le tombeau de Childéric, J.-J. Chiflet,
_Anastasis Childerici I Francorum regis_, etc., Anvers, 1655.--Abbé
Cochet, _le Tombeau de Childéric Ier_, Paris, 1859.]
Tel est le Childéric de l'histoire, celui qui a jeté les bases
du trône de son fils. S'il est juste d'appeler Clovis un nouveau
Constantin, comme l'ont fait les hommes de son temps, Childéric
méritera d'être comparé à Constance Chlore. C'est la large
bienveillance, c'est la sympathie instinctive du père pour l'idée
chrétienne et son respect pour ses représentants, qui ont créé entre
les populations et la famille mérovingienne un lien d'affection et
de confiance anticipées. Si les habitants de la Gaule accueillirent
Clovis avec un abandon que l'on ne remarque nulle part ailleurs, c'est
en bonne partie peut-être à cause du bon souvenir qu'ils ont gardé
de Childéric. Leur reconnaissance semble lui avoir créé une espèce
de légitimité, et le patriarche religieux de la Gaule, saint Remi de
Reims, ne craignit pas d'écrire à Clovis, lors de son avènement au
trône: «Vous prenez en mains le gouvernement de la Gaule Belgique: il
n'y a rien de nouveau à cela; vous êtes ce qu'ont été vos pères[348].»
[Note 348: M. G. H. _Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, p.
113.]
LIVRE III
I
LES DÉBUTS DE CLOVIS ET LA CONQUÊTE DE LA GAULE ROMAINE
Clovis avait quinze ans lorsqu'il succéda à son père comme roi des
Francs de Tournai. Il était né en 466, au fort des combats que
Childéric, après la mort d'Ægidius, livrait dans la vallée de la Loire
aux Visigoths et aux Saxons. Si, comme c'est probable, la reine Basine
avait accompagné son mari, Clovis aura vu le jour dans une des villes
de la France centrale, peut-être à Orléans.
Quand mourut Childéric, il y avait longtemps que son fils portait la
framée. Chez les peuples barbares, les jeunes gens ne se voyaient
pas soumis à la séquestration studieuse que leur inflige le régime
civilisé: ils étaient initiés plus tôt à la vie publique, et proclamés
majeurs à un âge où de nos jours ils sont encore sur les bancs.
La majorité commençait à douze ans dans la coutume des Francs
Saliens[349]: il n'y eut donc aucune interruption dans l'exercice du
pouvoir royal à Tournai.
[Note 349: Pardessus, _Loi salique_, pp. 451 et suiv.]
Clovis succédait de plein droit à son père, en vertu d'une hérédité qui
était dès lors solidement établie dans son peuple. Il était roi de par
la naissance, et les Francs n'eurent pas à délibérer sur la succession
de Childéric[350]. Il ne fut pas élevé sur le pavois: ce mode
d'inauguration n'était pratiqué que dans le cas d'un libre choix fait
par le peuple, c'est-à-dire quand le nouveau souverain manquait d'un
titre héréditaire bien constaté. Les guerriers se bornèrent à acclamer
le prince qui continuait leur lignée royale, et dont la jeunesse était
pour eux le gage d'un règne long et glorieux.
[Note 350: Junghans, p. 20.]
Peu de jours s'étaient écoulés depuis l'avènement du fils de Childéric,
lorsqu'un messager apporta à Tournai une lettre qu'un heureux hasard
nous a conservée. Elle était écrite par Remi, le saint évêque de Reims,
un des plus illustres personnages de la Gaule. Métropolitain de la
deuxième Belgique, il était la plus haute autorité religieuse de ce
pays, et sa parole avait la valeur d'un oracle pour les fidèles. Remi,
en félicitant le jeune monarque nouvellement monté sur le trône, lui
envoyait des conseils et des exhortations empreints de confiance et
d'affection paternelle. On se souviendra, en lisant sa lettre, que
le destinataire avait quinze ans, et que dans ce siècle les barbares
païens eux-mêmes s'inclinaient avec respect devant la grandeur morale
des évêques.
«Une grande rumeur est arrivée à nous, écrivait l'évêque de Reims; on
dit que vous venez de prendre en main l'administration de la deuxième
Belgique. Ce n'est pas une nouveauté que vous commenciez à être ce
qu'ont toujours été vos parents. Il faut veiller tout d'abord à ce que
le jugement du Seigneur ne vous abandonne pas, et à ce que votre mérite
se maintienne au sommet où l'a porté votre humilité; car, selon le
proverbe, les actes des hommes se jugent à leur fin. Vous devez vous
entourer de conseillers qui puissent vous faire honneur. Pratiquez le
bien: soyez chaste et honnête. Montrez-vous plein de déférence pour
vos évêques, et recourez toujours à leurs avis. Si vous vous entendez
avec eux, votre pays s'en trouvera bien. Encouragez votre peuple[351],
relevez les affligés, protégez les veuves, nourrissez les orphelins,
faites que tout le monde vous aime et vous craigne. Que la voix de la
justice se fasse entendre par votre bouche. N'attendez rien des pauvres
ni des étrangers, et ne vous laissez pas offrir des présents par eux.
Que votre tribunal soit accessible à tous, que nul ne le quitte avec
la tristesse de n'avoir pas été entendu. Avec ce que votre père vous a
légué de richesses, rachetez des captifs et délivrez-les du joug de la
servitude. Si quelqu'un est admis en votre présence, qu'il ne s'y sente
pas un étranger. Amusez-vous avec les jeunes gens, mais délibérez avec
les vieillards, et si vous voulez régner, montrez-vous-en digne[352].»
[Note 351: _Cives tuos._ Dubos, II, p. 496, commet une faute grave
en traduisant ainsi: «Faites du bien à ceux qui sont de la même nation
que vous.» Le mot cives, dans l'occurrence, ne se traduit pas mieux par
_citoyens_ que par _sujets_; j'ai choisi un terme intermédiaire.]
[Note 352: _M. G. H. Epistolæ Merovingici et Karolini ævi_, t.
I, p. 113. Cette lettre ne portant pas de date, on l'a tour à tour
supposée écrite en 486, après la victoire sur Syagrius, et en 507,
avant la guerre d'Aquitaine. La question serait sans doute en suspens
si une nouvelle collation du manuscrit 869 de la _Vaticane_ n'avait
montré qu'il faut lire le début de la manière suivante: _Rumor ad nos
magnum pervenit administrationem vos secundum Belgice suscepisse._
Et une heureuse conjecture de Bethmann, qui corrige _secundum_ en
_secundæ_, restitue à la phrase son sens vrai. (V. _Neues Archiv_, t.
XIII, pp. 330 et suiv.) Dès lors la date de 507 est écartée, et le
débat reste entre celles de 481 et de 486. Je me suis prononcé pour la
première, parce que tout, dans le texte, désigne un jeune souverain qui
vient de monter sur le trône, rien un vainqueur qui vient d'écraser un
rival. La date de 481 avait déjà été proposée par Pétigny, pp. 361 et
suivantes. (V. l'Appendice.)]
Bien que cette lettre ne contienne que des conseils généraux et
des recommandations banales, elle ne laisse pas d'avoir une grande
signification. Toute l'histoire des Francs est en germe dans la
première rencontre du roi et de l'évêque. L'Église, de tout temps,
s'était sentie attirée vers les barbares par le mystérieux instinct de
sa mission; cette fois elle allait résolument à eux, avec la pleine
conscience de ce que signifiait une pareille démarche. Il faut noter
la première manifestation de cette initiative hardie, qui aura pour
conséquence le baptême de Clovis et la fondation de la monarchie très
chrétienne.
Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, de voir le clergé de la deuxième
Belgique saluer en Clovis son souverain. Nous l'avons déjà vu: Clovis
était le successeur du dernier homme qui eût exercé sur cette province
une autorité respectée et bienfaisante. Que l'épiscopat gallo-romain
l'ait préféré à Syagrius, il n'y a là rien qui doive nous surprendre:
en supposant même qu'ils fussent restés fidèles à l'illusion impériale,
pouvait-on soutenir que Syagrius était le représentant de l'Empire
plutôt que Clovis? La nationalité de celui-ci n'entrait pas en ligne
de compte; il y avait des siècles que l'armée était composée de
barbares. Quant au gros de la population, elle était sans doute bien
indifférente à la question nationale et au maintien de l'unité romaine.
On a vu les répugnances de la Gaule centrale contre la domination
d'Ægidius; sans doute, ces répugnances croissaient à mesure qu'on
approchait de la frontière septentrionale. Dans ces provinces en grande
partie germanisées, Rome n'était plus qu'un fantôme, et les barbares
apparaissaient comme des disciples pleins de promesses.
Les premières années du règne de Clovis paraissent avoir été une
période de recueillement: du moins nous ne connaissons aucun acte de
lui jusqu'en 486. On dirait que, bien inspiré ou bien conseillé, il ne
voulut pas faire parler de lui avant d'être en état de se signaler par
quelque chose de grand. Peut-être aussi, dans son entourage, aura-t-on
craint de faire une entreprise considérable en Gaule tant que vécut
Euric, le tout-puissant arbitre des destins de ce pays: c'est ce qui
expliquerait pourquoi la première campagne du roi franc eut lieu
immédiatement après la disparition du monarque visigoth, qui mourut
en 485[353]. Dans l'intervalle, le temps, en s'écoulant, apportait à
Clovis l'expérience du gouvernement et affermissait son autorité. Il
n'est pas douteux cependant que dès lors la fougueuse activité qui
le caractérise n'ait tourmenté cette âme passionnée, et qu'il n'ait
promené autour de lui des regards pleins d'ardeur et d'impatience.
Qu'allait-il faire de sa jeunesse et de sa force, et quel emploi
donnerait-il à l'activité d'un peuple qui cherchait le secret de son
avenir dans les yeux de ce roi de quinze ans?
[Note 353: Cf. W. Schultze, _Das merovingische Frankenreich_,
p. 56. Ce livre forme le tome II de l'ouvrage intitulé: _Deutsche
Geschichte von der Urzeit bis zu den Karolingern_, par Gutsche et
Schultze.]
Il n'y avait ni doute ni hésitation possible: l'avenir était du côté
du Midi, et la voix prophétique des choses appelait le jeune monarque
des Saliens à prendre possession de la Gaule. Mais il ne s'agissait
plus, comme au temps de Clodion, de répandre sur les terres romaines
des masses avides de barbares sans patrie, qui en expulseraient les
anciens habitants. Les Francs étaient maintenant en possession de
leurs foyers et de leurs champs. Ces domaines agricoles, tant convoités
par eux aussi longtemps qu'ils avaient été confinés au delà du Rhin,
ils les occupaient désormais, et chacun d'eux, devenu un propriétaire
rural, versait joyeusement ses sueurs sur la glèbe flamande. La période
de colonisation était close. Ce n'est pas pour eux, c'est pour leur
roi que les guerriers de la nation allaient se remettre en campagne.
Ils allaient non pas partager la Gaule entre eux, mais la mettre tout
entière, telle qu'elle était, sous l'autorité de leur monarque. Pour
celui-ci, l'entreprise devait avoir, si elle réussissait, des résultats
incalculables; pour son peuple, ce n'était qu'une expédition militaire,
et pour les populations gallo-romaines, un simple changement de maître.
Pour mieux dire, la Gaule au nord de la Loire n'avait plus de maître
du tout: c'était une proie pour le premier occupant. Depuis que les
Visigoths s'étaient avancés jusqu'à Tours et dans l'Auvergne, que les
Burgondes avaient pris possession de la vallée du Rhône, et que les
conquêtes des Francs avaient rompu sur le Rhin les lignes de défense
qui la protégeaient contre eux, elle semblait n'être plus, au milieu du
déluge de la barbarie, qu'un de ces îlots qui émergent encore quelque
temps, mais qui sont faits pour être recouverts d'un instant à l'autre
par les eaux. Entièrement coupée de l'Italie, malgré les héroïques
efforts d'Aétius et d'Ægidius, elle n'avait plus rien à attendre de ce
côté. La suppression du titre impérial en Occident était venue relâcher
encore, si elle ne l'avait brisé entièrement, le faible lien qui la
rattachait à l'Empire. Les empereurs d'Orient se trouvaient maintenant
les seuls souverains nominaux du monde civilisé. Officiellement,
c'étaient eux qui parlaient en maîtres à la Gaule, et qui étaient en
droit de lui envoyer des ordres. Mais quelle apparence que des rives
de la Propontide ils pussent faire respecter une autorité qui était
déjà sans action alors qu'elle s'exerçait des bords du Tibre? L'Empire,
en réalité, ne gardait sur la Gaule que des prétentions désarmées.
Entourés de tous côtés de barbares, les Gallo-Romains ne rêvaient
plus de percer les lignes profondes qui se mettaient entre eux et le
fantôme romain. Mais ils tremblaient à l'idée de perdre les suprêmes
biens de la vie sociale, et tout cet ensemble de jouissances morales
et intellectuelles qui semblait compris sous le nom de civilisation
romaine.
On ne sait pas ce qu'étaient devenues ces populations depuis la mort
d'Ægidius et de Paul. La lampe de l'histoire s'éteint subitement
après leur sortie de scène, plongeant dans des ténèbres opaques le
point qu'il importerait le plus d'éclairer pour connaître le secret
des origines de la Gaule franque. Pendant les années crépusculaires
qui s'écoulent de 468 à 486, la désorganisation politique dut être
grande dans ce pays. Ceux qui tournaient les yeux vers l'État, pour
lui demander de remplir sa mission de protecteur de l'ordre social,
constatèrent qu'il avait disparu. Il n'y avait plus d'empereur, il
n'y avait plus même de maître des milices. Seuls, les évêques étaient
écoutés et obéis dans leurs cités, parce qu'au milieu du désarroi
universel, ils représentaient une force qui n'avait jamais capitulé
avec aucun ennemi, ni désespéré devant aucune détresse. Chaque évêque
était l'arbitre de la cité dont il était le pasteur, et son influence
était en proportion du prestige que lui donnaient ses vertus et ses
talents. Qui avait les évêques pour lui était le maître de l'avenir.
Il y avait cependant un continuateur de la politique conservatrice
d'Ægidius et de Paul. Ægidius avait laissé un fils, du nom de
Syagrius, que nous trouvons, vers 486, en possession d'une partie de la
Gaule[354]. Il ne portait pas, comme son père, le titre de maître des
milices, moins encore celui de duc ou de patrice, qui lui est donné par
des documents peu dignes de foi[355]. Nulle part on ne voit qu'il ait
tenu d'une délégation impériale le droit de diriger les destinées de la
Gaule: et quelle eût d'ailleurs été l'autorité d'un mandat qui venait
d'être brisé en 476? Nous ne pouvons donc regarder le gouvernement
de Syagrius que comme un pouvoir de fait, reconnu exclusivement par
les cités qui préféraient sa domination à celle d'un autre, ou encore
aux dangereux hasards de la liberté. Quelles étaient ces cités? Nous
l'ignorons absolument, et il serait bien téméraire d'identifier le
domaine sur lequel s'étendait l'autorité du fils d'Ægidius avec la
Gaule restée romaine. Celle-ci allait de la Somme à la Loire et de
la Manche à la Haute-Meuse, sans qu'il soit possible de délimiter
d'une manière plus précise les frontières de l'Est. Dans cette vaste
région, plus d'une cité indifférente aux destinées de Syagrius et
sans sympathie pour sa politique, devait posséder un régime semblable
à celui de la ville de Rome au septième siècle, c'est-à-dire que
l'autorité spirituelle des évêques y avait pris la place du pouvoir
civil absent.
[Note 354: Grégoire de Tours, II, 18 et 27.]
[Note 355: Frédégaire, III, 15; Hincmar, _Vita Remigii_ dans
_Script. Rer. Merov._, t. III, p. 129.]
L'histoire s'est donc laissé éblouir par le titre de _roi des Romains_,
que Syagrius porte dans les récits de Grégoire de Tours. Elle a
supposé qu'à cette royauté correspondait un royaume, et que ce royaume
comprenait toute la partie de la Gaule qui n'était pas soumise pour
lors à des rois germaniques. C'est une illusion. Le titre de roi que
le chroniqueur attribue à Syagrius, il l'a emprunté aux traditions des
barbares eux-mêmes, qui n'en connaissaient pas d'autre pour désigner
un chef indépendant[356]. Sous l'influence de ces traditions, d'autres
sont allés plus loin, et ils ont imaginé une dynastie de rois des
Romains de la Gaule, dans laquelle se succèdent de père en fils Aétius,
Ægidius, Paul et Syagrius[357]. Si Grégoire avait connu celui-ci par
d'autres sources que les légendes franques, il se serait gardé de lui
donner un titre si peu en harmonie avec la nomenclature officielle
de l'Empire. Mais il était dans la destinée du dernier tenant de
la civilisation romaine de n'arriver à la postérité que dans les
traditions nationales de ses vainqueurs.
[Note 356: V. l'article déjà cité de Tamassia, p. 298, et G. Kurth,
_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 213 et suivantes.]
[Note 357: G. Kurth, o. c., pp. 96 et 214.]