La civilisation romaine était alors représentée par un homme dont

le moment est venu de faire la connaissance. Ægidius appartenait à

une grande famille de la Gaule orientale, peut-être à ces illustres

Syagrius dont Lyon était la patrie[317]. Il avait l'âme romaine, et

il semble avoir pris à tâche de se faire en Gaule le continuateur

d'Aétius, que la tradition populaire a plus d'une fois confondu avec

lui. La conservation de ce qui restait du patrimoine de l'Empire, et

le maintien de l'union de la Gaule avec l'Italie, centre du monde

civilisé, telle semble avoir été la double cause à laquelle Ægidius

consacra sa laborieuse carrière. Il y a dans l'unité de cette vie une

grandeur indéniable. En un temps où chacun ne travaillait plus que

pour soi, et où quiconque dépassait le niveau de la foule aspirait à

ceindre le diadème impérial, un homme qui luttait pour une idée et non

pour le pouvoir était une glorieuse exception. Ægidius eut d'ailleurs

le bonheur de débuter sous un souverain qui était digne d'être égalé

aux meilleurs, mais qui fut trahi par une époque incapable de supporter

la vertu sur le trône: c'était Majorien. Pourquoi refuserait-on

d'admettre, avec un historien, que c'est le prestige personnel de

l'empereur qui a gagné Ægidius à la cause de l'Empire, et qui a fait de

lui ce qu'il est resté jusqu'à la fin, le champion de la civilisation

aux abois[318]? Devenu maître des milices, Ægidius se consacra tout

entier à la Gaule, et nous le retrouvons partout où il s'agit de

tenir tête aux barbares. En 459, il protège la ville d'Arles contre

les Visigoths. En 460, il accompagne Majorien en Espagne pour prendre

part à l'expédition projetée contre les Vandales. Lorsque, victime

de toutes les trahisons, l'empereur eut succombé (460), Ægidius,

dont le point d'appui était la Gaule, projeta d'aller le venger en

Italie même. Et il l'aurait fait, si Ricimer n'avait eu l'art de

jeter sur lui les Visigoths, qui l'occupèrent dans son propre pays.

Ægidius leur tint vaillamment tête; mais un autre traître, le comte

Agrippinus, de connivence peut-être avec Ricimer, leur livra la ville

de Narbonne[319]. Ce fut un coup sensible pour le patriote romain. Il

se vit obligé d'évacuer toute la Gaule méridionale, et de se retirer

sur la Loire, laissant le Midi à l'influence barbare, et coupé de ses

communications avec la Ville éternelle.

[Note 317: Lire sur Ægidius l'intéressante étude de Tamassia,

intitulée: _Egidio e Siagrio_ (_Rivista storica italiana_, t. II,

1882).--Rien ne prouve qu'il faille l'identifier, comme fait Pétigny,

avec le Syagrius que Sidoine Apollinaire (_Epist._, v, 5) appelle le

Solon des Burgondes, et qu'il félicite, en termes d'une ironie voilée,

de la manière dont il sait la langue des barbares. Il y avait à cette

époque plus d'un membre de la famille Syagrius; Sidoine lui-même

(_Epist._, VIII, 8) nous en fait connaître un, jeune encore, et auquel

il reproche un goût trop exclusif pour la vie des champs.]

[Note 318: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 553; _Vita sancti

Lupicini_ dans les _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 21 mars; Grégoire

de Tours, II, 11; Idacius, 218 (Mommsen).]

[Note 319: Idacius, 217 (Mommsen); Isidore, _Chronicon Gothorum_.

Cf. le _Vita Lupicini_.]

Sa destinée était fixée désormais, et celle de la Gaule ultérieure

également. Lui, il cessait d'être le général de Rome pour n'être plus

que le défenseur d'une province. Celle-ci était définitivement détachée

de l'Empire, et commençait, au travers de mille épreuves, le cours de

son existence désormais séparée.

Ægidius ne resta pas longtemps en repos. Les Visigoths le poursuivirent

jusque dans la vallée de la Loire, bien décidés, paraît-il, à en finir

avec le seul homme qui mît obstacle à l'accomplissement de leurs plans.

Mais le sort des armes leur fut contraire. Frédéric, le frère de leur

roi, périt dans une sanglante défaite que lui infligea le général

romain entre la Loire et le Loiret, en avant d'Orléans menacé[320].

Cette victoire assura pour une génération encore l'indépendance de la

Gaule centrale, devenue au milieu du déluge de la barbarie le dernier

îlot de la vie romaine.

[Note 320: Idacius, 218 (Mommsen).]

Or, c'est dans la bataille d'Orléans que nous retrouvons Childéric,

combattant à titre d'allié dans les rangs de l'armée d'Ægidius.

Était-ce la première fois qu'il y apparaissait à la tête de son peuple,

ou n'avait-il pas participé aux campagnes antérieures du général

romain? Ce n'est certes pas sa jeunesse qui l'en eût empêché. Il

n'avait guère qu'une vingtaine d'années, mais l'âge de la majorité

sonnait tôt pour les barbares, et chez les Saliens, dès douze ans

on portait la framée. Ç'avait été un trait d'habileté d'Ægidius que

d'attacher à sa fortune le jeune roi des Francs; en cela encore il

continuait la tradition politique d'Aétius. Le secours de Childéric lui

venait d'autant plus à point qu'un nouvel ennemi venait d'entrer en

scène: c'étaient les Saxons.

Il s'en fallut de peu que ce peuple, prévenant les Francs ses rivaux,

ne fit lui-même la conquête de la Gaule. A partir du troisième siècle,

on les vit sur tous ses rivages, depuis l'Escaut jusqu'à la Seine, et

on les y rencontrait si souvent, que la côte avait fini par s'appeler

la côte saxonne (_littus saxonicum_). Un de leurs groupes s'était fixé

de bonne heure, on l'a vu, dans le pays de Boulogne; un second avait

pris possession des environs de Bayeux en Normandie; un troisième

s'était emparé des îles boisées qui remplissaient le lit de la Loire,

près de son embouchure[321]. Ils écumaient la mer, ils ravageaient la

terre; ils étaient dès lors, pour la civilisation expirante, le fléau

que furent les Normands pour la jeune société du neuvième siècle. Ce

fut sans doute à l'instigation de Ricimer qu'ils vinrent se jeter dans

les flancs d'Ægidius, et menacer, avec leur chef Odoacre, l'importante

position d'Angers (463). Ægidius voulut parer le coup. Par-dessus la

tête de Ricimer, il ouvrit des négociations avec Genséric, à qui sa

situation exceptionnelle donnait dans tous les débats européens le

rôle d'un arbitre tout-puissant. Il dut en coûter à l'ancien fidèle

de Majorien de tendre la main à ces mêmes ennemis qui avaient brisé

le cœur de son maître avant qu'il succombât sous le poignard d'un

assassin. Mais la politique a ses lois impérieuses, qui ne tiennent pas

compte des sentiments. La mort, d'ailleurs, dispensa Ægidius d'aller

jusqu'au bout de son sacrifice et de devenir l'ami de Genséric. Une

maladie contagieuse, qui se déclara au milieu de ces contrées empestées

par les champs de bataille, l'emporta au mois d'octobre de l'année 464,

et quand ses ambassadeurs revinrent d'Afrique avec la réponse du roi

des Vandales, ils ne le trouvèrent plus[322]. Les siens le pleurèrent:

ils vantaient, avec ses talents militaires, sa piété et les bonnes

œuvres qui le rendaient agréable à Dieu[323], et ils se souvenaient que

saint Martin lui-même, invoqué par lui, était venu un jour mettre en

fuite les ennemis qui l'assiégeaient[324].

[Note 321: Sur l'emplacement de ces îles, voir Pétigny, _Études_,

II, p. 237; Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, p. 173;

Monod, p. 15, note 1 de sa traduction de Junghans. Ce dernier hésite;

quant à Lœbell, _Gregor von Tours_, p. 548, il pense aux îles situées

au sud de la Bretagne.]

[Note 322: Magna tunc lues populum devastavit. Mortuus est autem

Ægidius. Grégoire de Tours, II, 18.--Ægidius moritur, alii dicunt

insidiis, alii veneno deceptus. Idacius, 228 (Mommsen). Il faut

remarquer que Grégoire de Tours, qui probablement a reproduit ici des

_Annales d'Angers_, est beaucoup mieux renseigné qu'Idacius. Ce dernier

écrit à distance et d'après la rumeur populaire; l'alternative même

qu'il formule montre le vague de ses renseignements.]

[Note 323: Idacius, _Chronic._, 218: virum et fama commendatum et

Deo bonis operibus complacentem.]

[Note 324: S. Paulin de Nole, _Vita S. Martini_, VI, 114, et

d'après lui Grégoire de Tours, _Virt. Mart._, I, 2.]

On connaîtrait mal le rôle d'Ægidius et on se ferait une idée bien

insuffisante de la situation, si on se le figurait comme le défenseur

de la Gaule ralliée tout entière autour de lui. Il y avait longtemps

que la Gaule était désabusée du rêve impérial. Tout le monde avait le

sentiment qu'il ne fallait plus attendre de l'Empire le salut de ce

pays. On revenait d'instinct au gouvernement local, à l'organisation

spontanée de la défense des intérêts par les intéressés. Partout

s'ébauchaient des états municipaux visant à l'indépendance, et qui

semblaient devoir aboutir à une espèce de fédération défensive des

provinces gauloises. Le mouvement séparatiste de 409, apaisé en 416,

avait repris de plus belle en 435, à la voix d'un agitateur nommé

Tibaton, qui avait ressuscité les jacqueries du troisième siècle[325].

Ce mouvement fut réprimé par la défaite et la mort de l'agitateur;

mais, peu après, les cités du nord de la Loire recommencèrent à se

remuer.

[Note 325: Prosper.]

Aétius, dans son désespoir de porter remède à ces troubles toujours

renaissants, ne trouva rien de mieux que de confier la répression des

rebelles aux Alains, peuplade féroce qu'il établit dans la vallée

de la Loire, sur les confins de l'Anjou. On vit alors, à la voix du

généralissime des Gaules, ces hordes barbares s'ébranler sous leur roi

Eucharic pour le pillage et le massacre des populations gauloises. La

terreur fut grande dans les villes menacées de l'Entre-Seine-et-Loire.

Elles s'adressèrent à saint Germain d'Auxerre, qui jouissait d'un

ascendant immense, et qui parvint à arrêter pour quelque temps la

répression. On se souvint longtemps, en Gaule, de ce vieux prêtre qui

traversa les rangs de la cavalerie alaine en marche pour sa mission

sanglante, et qui alla saisir par la bride le cheval d'Eucharic. Le

barbare céda aux supplications du saint vieillard, mais en réservant

la ratification d'Aétius ou de l'empereur, et le pontife partit

aussitôt pour aller chercher cette ratification à Ravenne. Mais, dans

l'intervalle, un nouveau soulèvement des villes gauloises vint mettre

fin aux bonnes dispositions qu'il avait rencontrées à la cour, et

Germain mourut à Ravenne sans avoir eu la satisfaction de faire signer

une paix durable (448)[326].

[Note 326: Sur tout cet épisode, lire la _Vie de saint Germain

d'Auxerre_, écrite au Ve siècle par le prêtre Constance; elle est dans

les Bollandistes au t. VII de juillet (29 juillet); le passage que nous

analysons se trouve pp. 216 et 217.]

Le grand danger que la Gaule courut de la part d'Attila, en 451, ne put

la rallier tout entière contre le roi des Huns. Peut-être même avait-il

un parti parmi les Gaulois, car, vers cette époque, un médecin du nom

d'Eudoxius, ayant ourdi un complot qui échoua (on ignore lequel), se

réfugia chez les Huns[327]. Ce qui confirme cette supposition, c'est

l'excommunication fulminée, en 453, par le concile d'Angers, contre

tous ceux qui avaient livré des villes à l'ennemi[328]. Quel ennemi, si

ce n'est Attila? quelles villes, si ce n'est celles qui jalonnaient son

itinéraire de Metz jusqu'à Orléans, ou d'autres qui se levèrent pour

l'appeler?

[Note 327: Prosper Tiro.]

[Note 328: Si qui tradendis vel capiendis civitatibus fuerint

interfuisse detecti, non solum a communione habeantur alieni sed nec

conviviorum admittantur esse participes. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t.

I, p. 117.]

Ægidius lui-même, on l'a vu, avait rencontré la trahison sur son

chemin, dans la personne de cet Agrippinus qui livra Narbonne aux

Visigoths. Mais le plus étonnant symptôme de la décomposition

n'était-il pas Arvandus, qui avait occupé la plus haute dignité

civile de l'Empire, celle de préfet du prétoire, et qui écrivit à

Euric pour lui proposer un partage de la Gaule entre les Visigoths et

les Burgondes[329]? Qu'on le remarque bien: Arvandus ne rougissait

pas de ces négociations, il les avouait hautement, et il avait plus

d'un partisan dans les rangs de l'aristocratie gallo-romaine. On se

tromperait gravement si l'on ne voulait voir dans ces hommes autre

chose que des traîtres. Les contemporains eux-mêmes étaient loin de

s'accorder sur cette question. Si les uns, légitimistes convaincus,

identifiaient le patriotisme avec le culte de l'empereur de Ravenne,

les autres ne se croyaient pas moins bons patriotes en cherchant dans

l'alliance ou dans l'amitié des barbares germaniques une protection

qu'on ne pouvait plus attendre de l'Italie. Les prétendus traîtres

étaient en réalité des désabusés qui ne croyaient plus à la félicité

romaine: leur trahison consistait à dire tout haut ce qu'ils pensaient,

et à agir conformément à leur opinion.

[Note 329: Sidoine Apollinaire, _Epist._, I, 7.]

Si de pareilles dispositions se rencontraient dans la Viennoise et

dans la Narbonnaise, terres que tout semblait rattacher à l'Italie, on

peut bien penser qu'elles étaient plus prononcées encore outre Loire.

Il y avait longtemps que les populations de ces contrées, tout en

appréciant les bienfaits de la civilisation romaine, s'étaient persuadé

que le gouvernement de cette civilisation ne devait pas nécessairement

être fixé à Rome. L'empire gaulois de Postumus et de ses successeurs

avait eu sa capitale à Cologne; plus tard, sous les princes de la

maison flavienne, Trèves était devenue la capitale de tout l'empire

d'Occident. Les Gallo-Romains étaient donc habitués à trouver dans

leur propre pays le centre de leur vie politique, et ils regardaient

avec défiance toutes les tentatives de le ramener à Rome ou en Italie.

Aussi Ægidius eut-il à compter plus d'une fois avec les répugnances

des populations parmi lesquelles il voulait maintenir l'autorité de

l'Empire. Un écrivain du sixième siècle nous le montre assiégeant

les habitants de la Touraine dans le château de Chinon, et saint

Mesme, enfermé dans cette ville, obtenant par ses prières une pluie

abondante qui soulagea les assiégés torturés par la soif. Ægidius fut

obligé de se retirer, et le souvenir de cette libération miraculeuse

vécut longtemps parmi les habitants de Chinon. Un siècle plus tard,

ils racontaient encore à Grégoire de Tours comment ils avaient été

débarrassés, par une protection surnaturelle, de _leurs injustes

ennemis_[330].

[Note 330: Grégoire de Tours, _De Gloria Confessorum_, 22. Quod

castrum cum ab Egidio obsederetur, et populus pagi illius ibidem esset

inclusus... Cum antedictus Dei famulus, qui tunc cum reliquis infra

castri munitionem conclusus erat..., videret populum consumi sitis

injuria, orationem nocte tota fudit ad Dominum, ut respiciens populum

hostes improbos effugaret.--Ce passage montre à suffisance l'erreur

d'A. de Valois, _Rerum Francicarum_ I, p. 195, et de Pétigny, _Études_,

II, p. 194, qui se sont persuadé que les ennemis assiégés par Ægidius à

Chinon étaient des Visigoths. Dubos, II, p. 72, a établi l'inanité de

cette opinion.]

Ce n'est donc pas la Gaule entière qui pleura Ægidius; c'est le parti

romain, c'est son armée, ce sont ses alliés. Sa disparition fut un

coup dont ne se releva plus la cause de l'Empire: elle découragea

les fidèles, elle enhardit les ennemis. Dès qu'il eut fermé les

yeux, les Goths se jetèrent sur les provinces, sur la deuxième

Aquitaine en particulier. Plusieurs villes s'émancipèrent dans

l'Entre-Loire-et-Seine. Angers, qui paraît avoir résisté jusque-là

aux Saxons, se hâta de leur livrer des otages[331]. La situation des

derniers défenseurs de l'Empire fut donc amoindrie encore. Ils tinrent

bon cependant, et Ægidius eut un continuateur de sa tâche. Ce ne fut

pas son fils, mais un certain comte Paul, que l'histoire ne désigne

pas autrement, et qui apparaît à la tête de la résistance à partir de

462[332]. De même qu'Ægidius avait été une réduction d'Aétius, de même

Paul fut comme un Ægidius en raccourci. Les proportions des acteurs

diminuaient avec celles de leur théâtre, à moins qu'il ne faille croire

que celui-ci leur prêtait les siennes.

[Note 331: Grégoire de Tours, II, 18; Wietersheim, _Geschichte der

Voelkerwanderung_, II, p. 314.]

[Note 332: Grégoire de Tours, II, 18.]

Paul n'hérita pas de la dignité de maître des milices qu'avait eue son

prédécesseur, et l'on ne sait pas en quelle qualité au juste il prit

en mains la conduite de la guerre. On voit du moins qu'il ne resta

pas inactif. Il sut conserver l'alliance des Francs, malgré l'intérêt

manifeste qu'ils avaient à conquérir pour leur propre compte, et il est

probable que sa main est dans les négociations qui permirent à Rome

de jeter sur les Visigoths les Bretons campés près de Bourges. Ces

insulaires y avaient été établis au nombre de douze mille sous leur

chef Riothamus, par l'empereur Anthémius, avec la mission principale

de défendre le pays contre les Visigoths. Euric ne dédaigna pas de les

combattre lui-même: il leur infligea à Déols une défaite qui fut un

véritable désastre pour Rome (469)[333]. Paul, de son côté, remporta

quelques succès. Grâce à un annaliste de cette époque qui vivait à

Angers, et qui nous a rapporté les faits les plus mémorables dont sa

ville avait été le théâtre depuis un demi-siècle[334], nous sommes en

état d'apporter un peu de précision dans le récit de ces événements.

[Note 333: Sur cette colonie militaire de Bretons, voir Jordanes,

c. 44 et 45; Grégoire de Tours, II, 13. Sur Riothamus, v. Sidoine

Apollinaire, _Epist._, III, 9.]

[Note 334: Sur cet annaliste, voir l'Appendice.]

C'est à cette occasion aussi que nous retrouvons le roi Childéric, dont

nous avions perdu les traces depuis longtemps. En 468, comme en 463, il

est au service des généraux romains, et il remplit consciencieusement

son devoir d'allié. Vainqueurs des Visigoths, les Romains avaient cru

pouvoir tourner leurs armes contre les Saxons. Leur chef Odoacre,

apprenant qu'il était menacé, était accouru à Angers, pour défendre

cette ville qui lui servait d'avant-poste. Mais Childéric y arriva sur

ses pas dès le lendemain, et peu après le comte Paul fit sa jonction

avec son allié barbare. Il s'engagea alors, sous les murs et jusque

dans les rues d'Angers, un combat opiniâtre dans lequel un incendie,

allumé on ne sait par laquelle des deux armées, consuma l'église de la

ville. Le comte Paul succomba dans la lutte, mais Childéric la continua

et resta maître du terrain[335].

[Note 335: Dubos, l. III, ch. XI, essaye en vain d'établir que

c'est Odoacre qui est resté maître de la ville; ses raisonnements sont

ingénieux, mais ne prouvent rien. L'interprétation correcte du passage

de Grégoire est dans Pétigny, _Études_, II, p. 236. Je ne saurais me

rallier aux conclusions présentées par M. Lair (_Annuaire-bulletin

de la Société de l'Histoire de France_ t. XXXV, 1898.) qui soumet à

un nouvel examen les chapitres 18 et 19 du livre II de Grégoire de

Tours et qui a la mauvaise idée de vouloir interpréter cet auteur par

Frédégaire, par le _Liber Historiæ_, par Aimoin et même par Roricon

«trop décrié par les critiques modernes!»]

Les vainqueurs ne perdirent pas de temps, et surent tirer parti de

leur victoire. Sous la conduite de Childéric,--du moins les annales ne

nomment que lui,--Romains et Francs poursuivirent les Saxons l'épée

dans les reins, en massacrèrent un grand nombre, et leur donnèrent

la chasse jusque dans leurs îles[336]. Cette difficile conquête

affranchissait la navigation romaine sur la Loire, et mettait les

Romains de la Gaule en possession exclusive d'une ligne de défense

de premier ordre. Le roi franc avait eu seul la gloire d'un si grand

résultat. Continuateur d'Aétius, d'Ægidius et de Paul, il était

légitime qu'il finît quelque jour par être leur héritier.

[Note 336: Sur ces îles, voir p. 207.]

Combien il serait important, pour l'intelligence de l'histoire franque,

de pouvoir suivre Childéric pendant les années qui vont de ses

combats sur la Loire jusqu'à sa mort! C'est là qu'on surprendrait le

secret des origines de la royauté gauloise de Clovis. Malheureusement

l'annaliste d'Angers perd de vue Childéric à partir de 467: son horizon

s'arrête aux murs de sa ville, et quand les héros l'ont quittée, ils

disparaissent de son regard. Tout au plus peut-il encore nous apprendre

que, réconcilié avec Odoacre et ses Saxons, il alla, de concert avec

eux, subjuguer les Alamans qui venaient de piller l'Italie[337].

[Note 337: Grégoire de Tours, II, 19.]

Ce dernier renseignement est trop vague pour que l'histoire en

puisse tirer quelque chose. Faut-il croire que les deux rois

barbares passèrent les Alpes pour aller combattre leurs compatriotes

germaniques, et qu'ils tombèrent sur eux au moment où ceux-ci

revenaient de leur expédition? Ou bien la guerre eut-elle lieu aux

confins de la première Belgique, où les barbares avaient déjà pris

plusieurs villes, et où ils devenaient des ennemis redoutables pour le

reste de la Gaule? Nous sommes réduits à n'en rien savoir[338].

[Note 338: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderung_, II, p.

15, pense qu'il faut corriger _Alamanorum_ en _Alanorum_ dans le texte

de Grégoire de Tours, et qu'il s'agit d'une invasion d'Alains en Italie

à la date de 464 (Cf. Marcellin, Cassiodore, Jordanes, c. 45). Il est

certain que la confusion des deux noms _Alamanni_ et _Alani_ est un

fait ordinaire dans l'historiographie de l'époque.]

Tout fait supposer cependant qu'après la mort d'Ægidius et de Paul,

Childéric, entouré de l'éclat de la victoire et disposant d'une armée

éprouvée, garda assez longtemps dans la Gaule romaine une situation

prépondérante. Y exerça-t-il les importantes fonctions de maître des

milices[339], qui mettaient dans la main de leur titulaire toute la

force publique, ou tenait-il simplement de son épée une autorité de

fait, reconnue à l'égal d'une mission officielle? Il n'est pas facile

de le dire. Mais, si le doute est possible quant à la modalité de

son pouvoir, on ne peut pas en contester l'existence. Non seulement

les vraisemblances historiques la supposent, mais les témoignages de

l'historiographie civile et religieuse l'affirment. Nous voyons le roi

Euric traiter avec ce barbare du Wahal comme avec le vrai monarque de

la Gaule septentrionale[340], et un hagiographe, confirmant ces données

d'un contemporain, nous le montre commandant en souverain dans la ville

de Paris[341].

[Note 339: Comme le croient Dubos, II, p. 494, et après lui

Pétigny, II, pp. 239 et suiv., s'appuyant principalement sur le texte

corrompu de la première lettre de saint Remi à Clovis, où il est écrit:

_Rumor ad nos pervenit administrationem vos secundum rei bellicæ

suscepisse_. Mais le texte rectifié de cette lettre (voir l'Appendice)

enlève toute base à cette supposition, qui avait d'ailleurs été réfutée

déjà par Montesquieu, _Esprit des lois_, l. XXX, ch. XXIV.]

[Note 340: Sidoine Apollinaire, écrivant à Léon de Narbonne, dit:

Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii

vice conficis, quibus ipse rex inclitus modo corda terrificat gentium

transmarinarum, modo de superiore cum barbaris ad Vachalin trementibus

fœdus victor innodat, modo per promotæ limitem sortis ut populos sub

armis, sic frenat arma sub legibus. _Epist._, VIII, 3.]

[Note 341: _Vita sanctæ_, _Genovefæ_, VI, 25 (Kohler).]

Ce barbare savait faire accepter par les populations l'autorité qu'il

exerçait sur elles. Ce n'était pas l'autorité d'un usurpateur: c'était

celle d'un protecteur plutôt que d'un maître, et, à tout prendre, elle

était bienfaisante. Païen, il se montrait plein de déférence pour

l'Église catholique. Il n'est pas prouvé qu'il lui ait accordé des

immunités pour ses sanctuaires et pour son clergé[342]; mais on voit

que celui-ci a gardé un bon souvenir du père de Clovis[343], et la

seule fois qu'il soit mentionné dans l'hagiographie, c'est en termes

respectueux. Souvent, nous apprend-on, sainte Geneviève lui arracha la

grâce des condamnés à mort. Un jour, pour se dérober aux instances de

la sainte fille, il était rentré à Paris en faisant fermer derrière

lui les portes de la cité. Mais Geneviève s'étant mise en prière,

les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et, rejoint malgré lui par

l'infatigable suppliante, le roi ne put lui disputer plus longtemps la

vie des malheureux pour qui elle l'implorait[344].

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 17 / 28 段