Frédégaire, III, 11: Wiomadus Francus fidelissimus ceteris Childerico,
qui eum cum a Chunis cum matre captivus duceretur, fugaciter
liberaverat... On y peut rattacher également une curieuse notice
faisant partie d'une interpolation du XIe siècle dans plusieurs
manuscrits du _Liber historiæ_, c. 5: Eo tempore Huni in istas partes
citra Renum cum grandi exercitu hostile pervenerunt, vastantes terram.
_Fugatoque Meroveo rege_, usque Aurelianis civitatem pervenerunt.
(_Script. Rer. Meroving._, t. II, p. 247.) M. A. de Barthélemy (_Revue
des questions historiques_, t. VIII (1870, p. 380) pense qu'un parti de
Huns aurait profité du départ de Mérovée pour pousser une pointe dans
le royaume des Saliens; mais le texte du chroniqueur de Saint-Hubert,
sur lequel il s'appuie, est une légende sans autorité, (V. G. Kurth,
_Les premiers siècles de l'abbaye de Saint-Hubert_) et l'argument tiré
de la vie de sainte Geneviève prouverait aussi bien que les Huns ne
sont jamais arrivés dans le pays de Paris.]
[Note 292: Grégoire de Tours, III, 7. Cf. Amédée Thierry. _Histoire
d'Attila_, t. I, p. 138.]
La monstrueuse avalanche de peuples continuait de s'écrouler sur la
Gaule. Après avoir franchi le Rhin sur plusieurs points à la fois, au
moyen de radeaux construits avec les arbres de la forêt Hercynienne,
elle était arrivée devant Metz, qui succomba le jour du samedi
saint; puis elle avait continué son itinéraire dévastateur. Il est
difficile d'en marquer les étapes; dans le souvenir qu'en ont gardé
les générations, cette invasion a toujours été confondue avec celle de
406, qui ne fut pas moins meurtrière. Nous voyons toutefois que les
Parisiens tremblaient de la voir passer par leur ville, et que, dans
leur épouvante, ils se préparaient à se réfugier avec leurs biens dans
des localités plus sûres, lorsqu'une jeune fille du nom de Geneviève
parvint à les détourner de ce projet: «Ces villes que vous croyez
mieux à l'abri que la vôtre, leur dit-elle, ce sont précisément celles
qui tomberont sous les coups des Huns; quant à Paris, il sera sauvé
par la protection du Christ[293].» La prophétie de la sainte fille
se réalisa. De Metz, le roi des Huns gagna la Champagne, et de là il
déboucha dans la vallée de la Seine. Arrêté sous les murs d'Orléans par
l'héroïsme de saint Aignan, et obligé de se retirer de cette ville à
l'approche d'Aétius, il rebroussa chemin, et il vint chercher à Mauriac
un champ de bataille où il pût se déployer à l'aise avec sa nombreuse
cavalerie. C'est là qu'Aétius, qui marchait sur ses pas, l'atteignit et
le força d'accepter la bataille.
[Note 293: _Vita s. Genovefae_, (_Script. Rer. Merov._ t. III, p.
219).]
Les Francs de Mérovée eurent l'honneur de commencer le terrible
engagement qui allait décider les destinées du monde[294]. La nuit
qui précéda la bataille, ils se heurtèrent aux Gépides, commandés par
leur roi Ardaric, qui semblent avoir formé l'arrière-garde d'Attila,
et une lutte furieuse éclata dans les ténèbres entre ces deux nations.
Cette première rencontre coûta quinze mille hommes: large et cruelle
saignée pratiquée sur la vaillante nation franque, qui dut laisser sur
le carreau la fleur de sa jeunesse[295]. Mais qu'était-ce au regard
de l'effroyable tuerie du lendemain, pour la description de laquelle
les historiens ont épuisé toutes les formules de l'horreur? «Ce fut,
dit l'un d'eux, une lutte atroce, multiple, monstrueuse, acharnée.
L'antiquité n'a rien de comparable à nous raconter, et celui qui
n'a pas été témoin de ce merveilleux spectacle ne rencontrera plus
rien qui le surpasse dans sa vie[296]». Si l'on en peut croire la
tradition, un petit ruisseau qui passait sur le champ de bataille
fut tellement grossi par les flots de sang, qu'il se changea en
torrent impétueux[297]. Le lendemain, au dire du même narrateur, cent
soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et les soldats
d'Aétius, plongés dans la stupeur, reconnaissaient leur victoire au
sinistre silence que gardait l'armée d'Attila, enfermée derrière son
retranchement de chariots[298]. On n'osa pas l'y inquiéter, et le roi
des Huns, obligé de se retirer, le fit à la manière du lion blessé,
qui reste la terreur de son ennemi. Toutefois l'Europe était sauvée.
Aétius se trouva assez fort pour se passer du dangereux concours des
Visigoths, et pour surveiller seul la retraite des Huns. Une relation
nous apprend qu'il s'adjoignit les Francs[299], et l'on peut admettre
que ce peuple, qui avait après la victoire le plus grand intérêt à
refouler l'ennemi de ses frontières, ait été associé à la dernière
tâche de la campagne[300]. Mérovée aura donc terminé cette lutte de
même qu'il l'avait inaugurée, et c'est l'épée des Francs que les
Huns fugitifs auront eue constamment dans les reins, pendant qu'ils
reculaient de Mauriac jusqu'aux confins de la Thuringe, où Aétius les
reconduisit à la tête de ses soldats victorieux.
[Note 294: Le plus ancien écrivain qui ait parlé de la présence
de Mérovée à Mauriac est l'auteur d'une _Vie de saint Loup de
Troyes_, écrite au IXe siècle: Postremo Aurelianis eis (sc. Hunnis)
obsidentibus, ad subsidium Galliarum advolavit patricius Romanorum
Etius, fultus et ipse Theoderici Wisigothorum et Merovei Francorum
regis aliarumque gentium copiis militaribus. _Acta Sanctorum_ des
Bollandistes, 29 juillet, t. VII, p. 77 E.]
[Note 295: Jordanes, c. 41.]
[Note 296: Jordanes, c. 40.]
[Note 297: _Id._, l. c.]
[Note 298: _Id._, l. c.]
[Note 299: Agecius vero cum suis, etiam Francos secum habens, post
tergum direxit Chunorum, quos usque Thoringia a longe prosecutus est.
Frédégaire, II, 53.]
[Note 300: Wietersheim, _Geschichte der Voelkerwanderurg_, 2e
édition, t. II, p. 258.]
La victoire de Mauriac avait été le triomphe du génie militaire sur
la force brutale du nombre, et la gloire en doit être laissée au
grand général romain. Mais les barbares qui avaient servi sous ses
ordres dans cette journée n'entendirent pas qu'elle leur fût disputée:
c'était, à les en croire, leur triomphe national à eux; chacun voulait
avoir vaincu les Huns à lui seul. Les Visigoths allèrent plus loin:
ils mirent en circulation une légende d'après laquelle Aétius, pour
s'attribuer les honneurs du triomphe et conserver le champ de bataille,
en aurait écarté par la ruse d'une part Attila, de l'autre le roi
des Visigoths[301]. Colportée chez les Francs, cette légende y reçut
un complément inévitable: le roi de cette nation, dit-on, avait été
éloigné[302] grâce au même artifice. C'est ainsi que de toutes parts
la vanité barbare s'attachait à diminuer l'auréole que mettait autour
de la tête d'Aétius son incomparable triomphe de 451. Elle n'y est
point parvenue; l'histoire a oublié les traditions épiques des foules,
et elle a retenu les paroles des annalistes. Nous n'avons donc pas à
nous en occuper davantage, non plus que des traditions locales sur le
passage d'Attila en Gaule, à l'aller et au retour. Elles ne contiennent
que des récits fallacieux, et ce n'est pas la peine d'en remplir
l'imagination du lecteur, puisqu'il faut, au nom d'une bonne critique,
les biffer de l'histoire[303].
[Note 301: Frédégaire, _l. c._]
[Note 302: Grégoire de Tours, II, 7.]
[Note 303: Lire sur la bataille de Mauriac l'excellente
étude critique de M. A. de Barthélemy, intitulée: _la Campagne
d'Attila_. _Invasion des Huns dans la Gaule en 451_ (_Revue des
questions historiques_, t. VIII), et le mémoire de G. Kaufmann,
Ueber die Hunnenschlacht des Jahres 451 (_Forschungen zur Deutschen
Geschichte_, t. VIII), ainsi que les chapitres correspondants d'A.
Thierry, _Histoire d'Attila_, et de Wietersheim, _Geschichte der
Voelkerwanderung_.]
Quelques années après le grand triomphe qui avait fait de lui le
sauveur de l'Empire, Aétius tombait assassiné par un empereur du
nom de Valentinien III, qui n'est connu dans l'histoire que par cet
exploit. Aétius disparu, il n'y eut plus d'Empire. Pendant qu'au
fond de l'Italie des ombres d'empereur se disputaient le trône et se
renversaient mutuellement, la Gaule, sans maître, restait en proie
au premier envahisseur venu. Les barbares comprirent que leur heure
venait de sonner, et de toutes parts, «semblables à des loups affamés
qui flairent l'odeur des grasses étables[304]», ils se ruèrent sur
les provinces occidentales. Les Saxons, montés dans leurs canots de
peaux, reparurent sur les rivages de la mer du Nord; les Chattes ou
Francs du Neckar se jetèrent sur la première Germanie, et les Francs
Saliens reprirent leurs courses victorieuses à travers la deuxième
Belgique[305]. L'œuvre de Clodion, interrompue par l'intervention
décisive d'Aétius, était maintenant continuée par son successeur.
Jusqu'où Mérovée poussa-t-il ses conquêtes, c'est ce que nous sommes
réduits à ignorer. Il est toutefois bien difficile de croire que dès
lors une bonne partie de la France septentrionale et de la Belgique
méridionale ne soit pas tombée définitivement au pouvoir du peuple
franc. On nous dit, il est vrai, que la nomination d'Avitus en qualité
de maître des milices de la Gaule mit un terme aux ravages des
barbares, que les Alamans firent amende honorable, que les Chattes se
laissèrent confiner dans leurs domaines[306]. Mais celui qui parle
ainsi, c'est le gendre d'Avitus, et il ne convient pas d'attacher
beaucoup d'importance aux assertions d'un panégyriste. Somme toute,
la campagne franque de 455 coûta à l'Empire un nouveau lambeau de la
Gaule, qui ne devait jamais lui être rendu.
[Note 304: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 363.]
[Note 305: Francus Germanum primum Belgamque secundum Sternebat...
Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 372.]
[Note 306: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 388 et suiv.]
Mérovée doit avoir disparu de la scène peu après ces événements. Dès
457, nous le voyons remplacé par son fils Childéric. Tout fait croire
qu'il mourut jeune, comme d'ailleurs presque tous les princes de sa
lignée.
IV
CHILDÉRIC
Les ténèbres épaisses qui couvrent le règne de Clodion et celui de
Mérovée commencent à se dissiper au moment où nous abordons celui
de leur successeur Childéric. L'histoire de ce prince ressemble à
ces paysages de montagnes dont certaines parties sont baignées dans
l'éclatante lumière du jour, tandis que d'autres disparaissent sous le
voile d'un brouillard opaque. La moitié du tableau qui va passer devant
nos yeux nous est garantie par le témoignage positif et contemporain
des annalistes de la Gaule, reproduit de bonne heure par Grégoire
de Tours, et offrant tous les caractères de certitude. L'autre, au
contraire, est obscurcie par tant de fictions, qu'il est impossible d'y
faire le départ de la légende et de la réalité. Ce sont deux domaines
opposés, dont l'un appartient à l'histoire et l'autre à la poésie.
Malheureusement, comme il arrive d'ordinaire, le domaine qui reste à
l'histoire est sec et aride, et ne contient que la mention sommaire
de quelques faits d'ordre public. Celui de la légende, au contraire,
est plein d'animation et de couleur; un intérêt dramatique en vivifie
toutes les scènes, et l'éblouissante lumière de la fiction, versée
à flots sur ses héros, concentre la curiosité et la sympathie sur
leurs traits. Aussi, quoi d'étonnant si le Childéric de l'histoire
est demeuré presque un inconnu, alors que celui de la légende, comme
un prototype de Henri IV, est resté dans toutes les mémoires. Il peut
y avoir de l'inconvénient à vouloir remanier un type arrêté, à ce
qu'il paraît, dès le milieu du sixième siècle. Dans les traits qui
constituent la physionomie du Childéric légendaire, il s'en trouve
peut-être plus d'un qui aura été fourni par l'histoire; les biffer
tous indistinctement serait une entreprise téméraire et décevante.
D'ailleurs la légende elle-même méritera toujours, dans les récits
les plus austères, une place proportionnée à l'intérêt que lui ont
donné les siècles. Et lorsqu'elle nous apparaît, comme ici, à peu près
contemporaine du héros qu'elle glorifie, n'a-t-elle pas droit à notre
attention presque au même titre que l'histoire elle-même? Celle-ci
nous fait connaître la réalité, celle-là nous montre l'impression
que la réalité a produite en son temps sur l'âme des peuples, et les
formes idéales dont l'a revêtue à la longue le travail inconscient de
l'imagination nationale.
Le Childéric de la légende prendra donc place, dans notre récit, à côté
du Childéric de l'histoire. Nous avons déjà rencontré le premier, dont
les aventures extraordinaires commencent dès l'enfance. Tombé avec sa
mère, nous dit la tradition[307], au pouvoir des redoutables cavaliers
d'Attila, il avait vu de près les horreurs de la captivité et peut-être
les apprêts de sa mort. Mais le dévouement d'un fidèle, auquel la
tradition donne le nom de Wiomad, sauva les jours de l'enfant menacé.
On ne nous dit pas de quelle manière eut lieu l'enlèvement: ce fut sans
doute une de ces fuites dramatiques, savamment préparées et réalisées
au travers des plus terribles dangers, comme l'histoire et l'épopée de
ces époques nous en ont raconté plusieurs[308]. Mais les péripéties
nous en sont restées ignorées, et nous sommes hors d'état de dire la
part qui revient à l'histoire dans ce premier épisode de la carrière
poétique du héros franc.
[Note 307: V. ci-dessus, p. 191.]
[Note 308: J'ai reproduit le récit de quelques-unes dans
l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, au chapitre intitulé: _la
Jeunesse de Childéric_, pp. 161-178.]
Au dire du chroniqueur du huitième siècle, c'est en 457 que Childéric
succéda à son père[309]. Admettons cette date, bien que l'exactitude
des calculs chronologiques de cet écrivain soit loin d'être établie.
Toutefois le nom de Childéric n'est pas prononcé dans nos annales avant
463. Nous ignorons ce qu'il fit pendant les six premières années de son
règne; mais la légende le sait, et elle nous en trace un récit des plus
animés. Laissons donc ici la parole aux poètes populaires; le tour des
annalistes viendra ensuite.
[Note 309: _Liber historiæ_, c. 9.]
A peine monté sur le trône, le jeune prince se livra à tout l'ardeur
d'un tempérament qui ne connaissait pas de frein. Indignés de lui voir
débaucher leurs filles, les Francs le déposèrent et projetèrent même de
le tuer. Ce fut encore une fois le fidèle Wiomad qui vint au secours de
son maître: il lui conseilla de fuir, et promit de s'employer pendant
son absence à lui ramener les cœurs de ses guerriers. «Emportez, lui
dit-il, la moitié de cette pièce d'or que je viens de casser en deux;
lorsque je vous enverrai celle que je garde, ce sera le signe que vous
pourrez revenir en toute sécurité.» Childéric se retira en Thuringe,
auprès du roi Basin et de la reine Basine[310]. Pendant ce temps, les
Francs mettaient à leur tête le comte Ægidius, maître des milices de la
Gaule.
[Note 310: Plusieurs savants, en dernier lieu M. W. Schultze, o. c.
p. 51, se demandent si nos sources entendent parler ici des Thuringiens
cisrhénans, c'est-à-dire des Tongres (sur leur identité cf. ci-dessus
p. 159) ou des Thuringiens d'Allemagne. Il n'est pas douteux qu'il
s'agisse de ces derniers, puisque ces mêmes sources nomment ici Basin
ou Bisin, le roi historique et non légendaire de ce peuple.]
La domination d'Ægidius sur les Francs et l'exil du roi Childéric
durèrent huit années. Wiomad les employa, avec une rare ténacité, à
aigrir les Francs contre le maître qu'ils s'étaient donné. Pour cela il
s'insinua dans sa confiance, et lorsqu'il s'en fut emparé complètement,
il poussa le Romain à prendre des mesures qui devaient bientôt le
rendre impopulaire. Un premier impôt d'un sou d'or par tête, qu'il
leva sur eux, fut payé sans protestation. Alors, sur l'instigation de
Wiomad, Ægidius tripla l'impôt. Les Francs s'exécutèrent encore et
dirent entre eux: «Mieux vaut payer trois sous d'or que de supporter
les vexations de Childéric.» Mais toujours poussé par l'homme qui
s'était fait son mauvais génie, Ægidius alla plus loin: il fit arrêter
un certain nombre de Francs, et les fit mettre à mort. «Ne vous
suffisait-il pas, dit alors Wiomad au peuple, de payer des impôts
écrasants, et laisserez-vous maintenant égorger les vôtres comme
des troupeaux?--Non, lui répondirent-ils, et si nous savions où est
Childéric, volontiers nous le replacerions à notre tête, car avec lui
sans doute nous serions délivrés de ces tourments.» Wiomad n'attendait
que cette parole: il renvoya aussitôt à Childéric la moitié de la pièce
d'or qu'ils avaient partagée ensemble. Childéric comprit ce langage
muet, et rentra dans son pays, où il fut reçu comme un libérateur[311].
[Note 311: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 11; _Liber
historiæ_, 6-7. La combinaison que j'ai faite, dans le texte, du récit
de ces trois auteurs, me semble représenter la version primitive de
la légende. Pour la justification de ce point de vue, je renvoie à
l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 179-187.]
A peine avait-il repris possession du trône de ses pères, qu'il reçut
une visite inattendue. Basine, la reine de Thuringe, n'était pas
restée insensible aux charmes qui avaient rendu autrefois Childéric
si redoutable aux ménages de ses guerriers: entraînée par l'amour,
elle quitta son mari et vint rejoindre l'hôte aimé. Celui-ci lui ayant
témoigné son étonnement du long voyage qu'elle s'était imposé: «C'est,
dit-elle, que je connais ta valeur. Sache que si j'en avais connu un
plus vaillant qui demeurât outre-mer, je n'aurais pas hésité à faire la
traversée pour aller demeurer avec lui.» Il n'y avait rien à répondre à
de pareilles déclarations: Childéric en fut charmé, dit la légende, et
fit de Basine sa femme[312].
[Note 312: Grégoire de Tours, II, 12; Frédégaire, III, 12; _Liber
historiæ_, c. 7.]
C'était, chez les barbares germaniques, une croyance fort populaire
que, si l'on passait dans la continence la nuit des noces, on avait
des visions prophétiques de l'avenir. Basine, en digne sœur des
devineresses de son pays, voulut plonger un regard dans les destinées
mystérieuses de la dynastie qui devait sortir de ses flancs. «Cette
nuit, dit-elle à son époux, nous nous abstiendrons de relations
conjugales. Lève-toi en secret, et viens dire à ta servante ce que
tu auras vu devant la porte du palais.» Childéric, s'étant levé, vit
comme des lions, des rhinocéros et des léopards qui cheminaient dans
les ténèbres. Il revint et raconta sa vision à sa femme. «Retourne voir
encore, seigneur, lui dit-elle, et viens redire à ta servante ce que
tu auras vu.» Childéric obéit, et cette fois il vit circuler des bêtes
comme des ours et des loups. Une troisième fois, Basine l'envoya avec
le même message. Cette fois, Childéric vit des bêtes de petite taille
comme des chiens, avec d'autres animaux inférieurs, qui se roulaient
et s'entre-déchiraient. Il raconta tout cela à Basine, et les deux
époux achevèrent la nuit dans la continence. Lorsqu'ils se levèrent
le lendemain, Basine dit à Childéric: «Ce que tu as vu représente des
choses réelles, et en voici la signification. Il naîtra de nous un fils
qui aura le courage et la force du lion. Ses fils sont représentés par
le léopard et le rhinocéros; ils auront eux-mêmes des fils qui, par
la vigueur et par l'avidité, rappelleront les ours et les loups. Ceux
que tu as vus en troisième lieu sont les colonnes de ce royaume; ils
régneront comme des chiens sur des animaux inférieurs, et ils auront
un courage en proportion. Les bêtes de petite taille que tu as vues en
grand nombre se déchirer et se rouler sont l'emblème des peuples qui,
ne craignant plus leurs rois, se détruiront mutuellement[313].»
[Note 313: Frédégaire, III, 12.]
Ainsi parla la reine Basine. Elle venait de tracer, en quelques lignes
prophétiques, l'histoire de la grandeur et de la décadence de la maison
mérovingienne, telle qu'elle apparaissait aux yeux du chroniqueur du
septième siècle qui nous a conservé cet intéressant récit. Peu de
temps après, la première partie de la vision de Childéric recevait son
accomplissement. Basine donna le jour à un fils qui reçut le nom de
Chlodovich, et que l'histoire connaît sous le nom de Clovis; ce fut,
ajoute la légende, un grand roi et un puissant guerrier[314].
[Note 314: Grégoire de Tours, II, 12: Hic fuit magnus et pugnator
egregius.]
Nous n'avons pas voulu interrompre ni alanguir, par nos commentaires,
le poétique récit des chroniqueurs; toutefois, avant de passer outre,
il convient de le caractériser rapidement. Il se partage en deux
parties assez distinctes, contenant l'une l'histoire politique, et
l'autre l'histoire matrimoniale de Childéric. De cette dernière, il
suffira de dire qu'elle est fabuleuse d'un bout à l'autre, et qu'elle
renferme tout au plus un seul trait réel: c'est que la mère de Clovis
s'appelait Basine. C'est d'ailleurs ce nom, identique à celui que
portait le roi des Thuringiens, qui est devenu le point d'attache de
toute la légende[315].
[Note 315: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 196 et
suivantes.]
L'histoire de l'exil et du retour de Childéric contient peut-être un
fond de vérité plus substantiel, mais il est bien de le déterminer.
La royauté franque d'Ægidius, difficile dans les conditions où elle
se présente, n'est peut-être que la forme poétique sous laquelle
l'amour-propre national des Francs se sera résigné à raconter les
événements qui ont forcé Childéric à fuir devant Ægidius, et qui
ont ramené une dernière fois les aigles romaines sur les bords de
l'Escaut. D'après cela, il faudrait croire que les Francs, qui, comme
nous l'avons vu, s'étaient révoltés après la mort d'Aétius, avaient
été mis à la raison par le maître des milices des Gaules, qui avait
le gouvernement militaire du pays, et que Childéric lui avait fait sa
soumission sous la forme ordinaire, c'est-à-dire en s'engageant à lui
fournir des troupes en cas de guerre. Ces relations très naturelles,
et que nous avons retrouvées à toutes les pages de l'histoire des
Francs, auraient été altérées par la légende, qui, ne comprenant rien
aux raisons politiques, et cherchant partout des mobiles individuels,
aurait fait intervenir ici l'éternel mythe des femmes outragées,
seule explication qu'elle donne, si je puis ainsi parler, de tous les
problèmes de l'histoire[316]!
[Note 316: Cf. Pétigny, _Études_, II, p. 129.]
Voilà tout ce que l'on peut, à la rigueur, considérer comme historique
dans la tradition relative à l'exil du roi franc: pour le reste, loin
d'avoir chassé Ægidius des terres des Saliens, il fut, depuis 463
jusqu'à la mort de ce général, survenue peu après, le plus fidèle de
ses alliés. La légende et l'histoire se contredisent donc ici de la
manière la plus formelle. N'essayons pas de les concilier; mais, après
avoir nettement séparé leurs domaines, hâtons-nous de mettre le pied
sur le terrain plus solide de l'histoire.
On ne sait pas au juste en quelle année Childéric succéda à son père;
mais, Mérovée étant mort jeune, son fils devait être jeune lui-même
lorsqu'il devint roi des Francs de Tournai. Ses premières années nous
sont entièrement inconnues, et nous n'entreprendrons pas d'en deviner
l'emploi. Les annales qui nous ont gardé quelques rares souvenirs de
cette époque ne jettent les yeux sur lui qu'à partir du jour où il se
mêla, comme un acteur important, aux débats entre les peuples qui se
disputaient alors la Gaule. Il y apparut en qualité d'allié de Rome,
conformément à une tradition salienne que les exploits de Clodion et de
Mérovée avaient interrompue sans l'éteindre, mais à laquelle, si nos
conjectures sont fondées, Aétius et Ægidius n'avaient pas eu trop de
peine à ramener les Francs.