Essayons de nous rendre compte de ce qu'était le royaume de Clodion.

Il allait le long du rivage de la mer, depuis la Somme jusqu'à

l'embouchure du Rhin, et de l'île des Bataves jusqu'au cours moyen

de la Meuse. Né de la conquête, il contenait deux races: les

envahisseurs francs qui en formaient la seule population dans la région

septentrionale, et les Romains, qui constituaient la grande majorité

dans les régions du Midi. Les Francs étaient les vainqueurs, partant

les maîtres; ils s'étaient emparés du pays l'épée à la main, et leurs

conquêtes avaient été accompagnées des mille violences que peut se

permettre une soldatesque barbare dans l'ivresse du triomphe. Mais

quand la première fièvre de la conquête fut passée, les rapports entre

les indigènes et les envahisseurs se réglèrent et prirent un caractère

plus pacifique. Les barbares laissèrent les Romains en possession

de tout ce dont ils n'avaient pas besoin ou envie pour eux-mêmes.

Les indigènes gardèrent la vie, la liberté, les petits héritages, la

jouissance presque exclusive des enceintes muraillées, que les barbares

continuaient de regarder comme des tombeaux, et où ils n'aimaient

pas d'aller s'enfermer. Les vainqueurs s'installèrent à la campagne,

dans les domaines enlevés aux grands propriétaires et au fisc, les

exploitèrent, et y vécurent en paysans laborieux et rudes qui avaient

peu de besoins. Ils ne pensèrent pas à relever les luxueuses villas

incendiées au cours de tant d'invasions, et dont eux-mêmes avaient

fait flamber les dernières; ils n'avaient que faire d'hypocaustes,

de salles de bains, de mosaïques et de bibliothèques; eussent-ils

éprouvé le désir de ces objets de luxe, il n'y avait plus personne

pour reconstituer ces richesses anéanties. Ils firent comme, après la

Révolution, ont fait tant de paysans voisins des grands monastères

détruits: ils bâtirent dans les ruines ou à côté, parfois adossant

à quelque vieux pan d'architecture leurs cabanes sans étage, sans

plancher, sans plafond, couvertes de chaume, et qui ne se distinguaient

que par leurs proportions de celles de leurs serfs et de leurs colons.

Et là, attachés désormais à la terre comme à une mamelle opulente, ils

s'habituèrent à la vie laborieuse du paysan, ils prirent même le goût

du travail devenu fructueux, gardant d'ailleurs, comme un héritage de

race, leur passion pour la guerre et pour la chasse, qui en est l'image

affaiblie.

Au prix de quelle interminable série de souffrances et d'injustices

se fit cette substitution d'une race à une autre, il serait difficile

de le dire, car les gémissements mêmes des vaincus ne sont pas venus

jusqu'à nous, et les effroyables convulsions des premières heures ne

rendent qu'une rumeur sourde et confuse dans laquelle l'oreille ne

perçoit rien de distinct ni de compréhensible. Un brusque renversement

s'est fait, qui a mis les barbares brutaux et cruels au sommet de

l'échelle sociale, et qui a précipité dans la pauvreté ou dans le

prolétariat quantité d'opulentes familles déshabituées du travail des

mains. Une nation s'est constituée sur les têtes des Romains, dans

laquelle les Romains ne sont pas admis. Ils sont des vaincus, et à ce

titre, ils ne constituent que la seconde catégorie de la population.

Et puis, ils ne sont que des civils, et un peuple qui ne connaissait

d'autre gloire que celle des armes devait les tenir en mépris. Ils

gardent donc leur liberté et, dans une certaine mesure, leurs terres,

mais ils sont exclus de l'armée et des fonctions publiques, et le droit

national des Francs consacre leur infériorité vis-à-vis des vainqueurs,

en ne leur accordant que la moitié de la valeur du barbare. Là où la

personne de ce dernier vaut deux cents sous d'or, celle du Romain n'en

vaut que 100[276]! Tous les délits dont il a à se plaindre sont tarifés

à la même proportion; tous ceux qu'il commet sont punis le double de

ceux du Franc. Telle sera, dans le nouveau royaume, la condition faite

aux Romains, jusqu'au jour où Clovis viendra rétablir l'égalité entre

les deux races dans son royaume agrandi.

[Note 276: _Lex Salica, passim._]

Par contre, tout ce que les Francs rencontrèrent de soldats germaniques

établis avant eux sur le sol qu'ils conquirent, ils leur tendirent

la main et les associèrent à leur triomphe, de même que, sans doute,

ils les avaient eus pour alliés dans leurs combats. Barbares, ils

reconnaissaient leurs égaux dans les barbares: n'étaient-il pas, les

uns et les autres, des soldats[277]? Tout ce qui portait les armes se

vit conférer par eux, si je puis ainsi parler, le bénéfice de la grande

naturalisation franque. Il en fut ainsi, notamment, des Saxons que

Carausius avait établis le long de la mer du Nord pour garder la côte

de Boulogne: ils restèrent en possession de leurs villages et de leurs

biens. Très probablement d'ailleurs ils grossirent les rangs de l'armée

de Clodion, et l'aidèrent à faire la conquête du reste du pays.

[Note 277: Sur l'identité des termes de _barbare_ et de _soldat_ au

haut moyen âge, voir G. Kurth, _les Francs et la France dans la langue

politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII, p.

393), d'après Ewald (_Neues Archiv_, t. VIII, p. 354).]

Ce n'était pas un réjouissant spectacle que le nouveau royaume

offrait au regard des civilisés de cette époque. Il dut être pour eux

à peu près ce que sont, pour les chrétiens d'Orient, les sultanies

turques fondées au milieu des ruines grandioses de l'Asie Mineure.

On y voyait la foi chrétienne et la culture romaine foulées aux

pieds de barbares grossiers, sectateurs d'une religion de sang et

de carnage, qui brûlaient les bibliothèques, qui profanaient les

églises, et qui cassaient sous la hache les chefs-d'œuvre de l'art

ancien. Ces maîtres ignorants se promenaient les armes à la main, avec

toute l'outrecuidance d'une soldatesque victorieuse, à travers des

populations qu'ils regardaient avec mépris, et qui ne comprenaient

pas même leur rauque langage, que Julien avait comparé autrefois au

croassement des corbeaux. Tout ce qui fait le charme de la vie avait

disparu des contrées tombées en leur pouvoir. L'élégance, l'atticisme,

la distinction des mœurs et du ton s'étaient réfugiés au sud de la

Loire, et se préparaient à fuir plus loin encore. La foi chrétienne,

déjà si éprouvée par les désastres de 406, languissait maintenant

sans hiérarchie, sans clergé, sans ressources, comme une religion

d'inférieurs dont les jours sont comptés. Pendant ce temps, les sources

et les forêts redevenaient les seuls sanctuaires de ces contrées, sur

lesquels la lumière de l'Évangile semblait ne s'être levée que pour

s'éteindre aussitôt. Au lendemain de la conquête de Clodion, on eût

pu croire que c'en était fini de tout avenir pour la civilisation de

la Gaule-Belgique. Qui eût dit alors que le crépuscule qui venait de

s'abattre sur ces pays, c'était celui qui précède l'aurore?

III

MÉROVÉE

Après le brillant fait d'armes par lequel il a inauguré la carrière

militaire du peuple franc, Clodion est rentré dans la nuit. Son

apparition a duré le temps d'un éclair. Ses exploits, sa résidence,

la durée de son règne, le lieu et l'année de sa mort, tout cela nous

est également inconnu. Une chronique du huitième siècle veut qu'il

ait régné vingt ans; mais où a-t-elle pris ce renseignement? Quant au

chroniqueur du onzième siècle qui prétend savoir qu'il a pour capitale

Amiens, il est la dupe de sa propre imagination[278]. Si Clodion s'est

fixé quelque part, c'est apparemment à Tournai ou à Cambrai.

[Note 278: Roricon, dans dom Bouquet, III, p. 4. Il est manifeste

que cet auteur, qui copie le _Liber historiæ_, s'est laissé suggérer

le nom d'Amiens par la mention de la Somme, qu'il a trouvée dans son

original: usque ad Summam fluvium occupavit, dit-il, et ingressus

Ambianorum urbem, ibidem et regni sedem statuit, et deinceps pacato

jure quievit. A. de Valois, qui en général attribue à Roricon une

importance exagérée, a tort d'accueillir cette conjecture comme un

témoignage historique, _Rerum Francicarum_ t. I, pp. 130, 146 et 319.]

La monarchie qu'il avait créée eut le sort de toutes les royautés

barbares: elle fut morcelée. Si nos sources ne le disent pas, en

revanche les faits l'indiquent. En 486, il y avait un roi franc à

Tournai, il y en avait un autre à Cambrai; un troisième enfin semble

avoir eu pour lot ce pays de _Thuringia_, où était la mystérieuse

Dispargum, la plus ancienne capitale des Francs de ce côté-ci du Rhin.

Et nous savons que les rois de Tournai et de Cambrai étaient parents,

c'est-à-dire que Clodion était leur ancêtre commun. Qu'est-ce à dire,

sinon qu'après la mort de ce prince, conformément au droit barbare qui

resta en usage parmi les Francs jusqu'à la fin du neuvième siècle, ses

fils partagèrent sa monarchie comme un héritage privé? Il y eut à tout

le moins trois parts. L'une, qui comprit Tournai avec la Morinie et la

Ménapie, devait aller depuis le Wahal jusqu'à la Somme. La seconde, qui

avait pour capitale Cambrai, correspondait dans les grandes lignes à

l'ancienne cité des Nerviens, et comprenait les futures provinces de

Hainaut et de Brabant. La troisième enfin, c'était probablement, comme

nous venons de le dire, la Thuringie cis-rhénane; dans ce cas, elle

correspondait à la cité de Tongres en tout ou en partie. S'il était

permis de croire que l'autorité de Clodion s'est étendue aussi sur

les Francs Ripuaires, on pourrait dire que le royaume de Cologne, qui

occupait l'ancien pays des Ubiens, échut à un quatrième héritier: ainsi

du moins s'expliquerait le lien de parenté qui reliait, au commencement

du sixième siècle, le roi des Ripuaires de Cologne à celui des Saliens

de Tournai.

De ces quatre royaumes, c'est celui de Tournai qui s'empare

énergiquement de toute notre attention, refoulant celui de Cologne au

second plan, et ceux de Dispargum et de Cambrai dans l'ombre. Il n'est

pas facile d'en dire le pourquoi. Supposer que le royaume de Tournai

aurait eu dès l'origine une situation prépondérante par rapport aux

autres, ce serait se condamner à admettre sans preuve l'existence du

droit d'aînesse chez les Francs du cinquième siècle. On ne peut pas

admettre non plus que Tournai l'emportât au point de vue stratégique:

sous ce rapport, en effet, tout l'avantage était pour Cambrai, d'où

un conquérant de quelque ambition pouvait étendre la main sur toute

la Gaule romaine. Il semble plus naturel de laisser aux personnages

historiques leur part légitime d'influence sur le cours des événements,

et d'interpréter la supériorité du royaume de Tournai par celle de ses

rois.

Le premier de ceux-ci, Mérovée, a eu l'honneur de donner son nom à la

dynastie royale des Francs. Il y eut même un moment où le peuple tout

entier portait, comme ses souverains, le nom de Mérovings, c'est-à-dire

d'hommes de Mérovée[279]. Pendant bien longtemps, dans les âges

crépusculaires qui ouvrent l'histoire moderne, les chants poétiques

des Germains ont redit ce nom glorieux et redouté. Et pourtant nous

ne savons rien du héros éponyme de la race franque. Il est pour nous

bien plus inconnu que son père Clodion. Des deux chroniqueurs qui

nous parlent de lui, l'un se borne à le nommer, l'autre à raconter

sur lui une légende mythologique[280]. Nous ne parvenons pas même à

deviner la raison qui a valu à son nom l'illustration refusée à sa

mémoire, et pourquoi le même homme est à la fois si célèbre et si

inconnu. Dans le désespoir que leur cause le mutisme de la tradition,

plusieurs historiens ont imaginé de reléguer Mérovée lui-même parmi les

fictions de l'imagination épique. Il aurait été simplement inventé pour

rendre compte du nom de Mérovingien; ou du moins, à supposer qu'il

eût existé un Mérovée, il faudrait reculer son existence au delà de

celle de Clodion, dans le passé lointain où s'élaborent les légendes

nationales[281].

[Note 279: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 527.]

[Note 280: De hujus (sc. Chlodionis) stirpe quidam Merovechum regem

fuisse adserunt cujus fuit filius Childericus. Grégoire de Tours, II,

9. Pour le passage de Frédégaire auquel il est fait allusion, le voir

ci-dessous, p. 186.]

[Note 281: Cf. _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 153.]

Ce scepticisme historique est exagéré. Il a existé un Mérovée, père

de Childéric: on ne peut contester là-dessus le témoignage formel de

Grégoire de Tours. Et ce Mérovée est bien, dans la pensée du vieil

écrivain, le fils de Clodion. Ceux qui soutiennent le contraire

tirent argument de la formule dubitative par laquelle le chroniqueur

indique cette filiation: «Certains, dit-il, affirment que Mérovée

était de la race de Clodion.» Mais Grégoire de Tours a l'habitude de

mentionner ses sources orales avec des réserves semblables, surtout

lorsque, comme ici, elles contenaient des légendes mythologiques contre

lesquelles protestait sa conscience d'évêque. S'il n'avait pas cédé

à sa répugnance pour les récits de ce genre, il nous eût sans doute

communiqué la fable franque sur l'origine de Mérovée, qu'un chroniqueur

postérieur, moins scrupuleux que lui, a reproduite en l'altérant

quelque peu[282]. D'après cette fable, un jour d'été que Clodion était

assis sur le rivage de la mer avec sa femme, celle-ci voulut prendre un

bain dans les flots. Pendant qu'elle s'y ébattait, un dieu marin se

jeta sur elle, et elle conçut un fils qui fut Mérovée[283].

[Note 282: Cette explication du langage de Grégoire de Tours,

que j'ai développée plus longuement dans l'_Histoire poétique des

Mérovingiens_, pp. 151-153, a été contestée. Il n'en a été que plus

agréable pour moi de la trouver confirmée de tout point, depuis bientôt

deux siècles, dans le célèbre mémoire par lequel Fréret a renouvelé,

en 1714, l'étude des origines franques: «Le récit que fait Frédégaire

de la fabuleuse tradition qui donnait pour père à Mérovée une divinité

marine qui était devenue amoureuse de la femme de Clodion en la voyant

se baigner toute nue dans la mer, ce récit, dis-je, peut servir à

expliquer Grégoire de Tours, qui se sera contenté d'indiquer les doutes

que plusieurs personnes formaient sur la légitimité de Mérovée, et qui

n'aura pas voulu s'engager dans un détail trop puéril, mais encore

peu convenable à la pureté de son caractère épiscopal, etc.» (Fréret,

_Œuvres complètes_, t. VI, p. 115.)]

[Note 283: Fertur super litore maris æstatis tempore Chlodeo cum

uxore residens, meridiæ uxor ad mare labandum vadens, bistea Neptuni

Quinotauri similis eam adpetisset. Cumque in continuo aut a bistea aut

a viro fuisset concepta, peperit filium nomen Meroveum, per eo regis

Francorum post vocantur Merohingii. Frédégaire, III, 9.]

Les mythologies nous montrent fréquemment des traditions de ce genre

auprès du berceau des dynasties royales. Mais celle-ci a été de bonne

heure éliminée de la mémoire des Francs. Depuis leur conversion au

christianisme, elle n'était plus compatible avec la religion: le dieu

ne pouvait être, à leurs yeux, qu'un monstre marin, et c'est ce qu'il

est devenu en effet sous la plume du narrateur qui nous a conservé

cette légende. Bien que résumée et mutilée, elle présente un haut

intérêt, puisqu'elle nous fait voir que les Francs, comme tous les

autres peuples, étaient préoccupés de rattacher au ciel le premier

chaînon de leur généalogie[284].

[Note 284: _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 147-151. Mais

si cette tradition est vraiment ancienne, le Mérovée dont il y est

question n'est-il pas distinct du personnage historique qui porte son

nom, et ne doit-il pas être considéré, tout au moins, comme antérieur

à Clodion? Cela est fort possible, et dans ce cas il faudrait supposer

que le chroniqueur n'a nommé ici un second Mérovée que par un vrai

transfert épique, c'est-à-dire en attribuant l'histoire d'un héros

ancien à un personnage plus récent qui a porté le même nom. Seulement

l'antiquité de la légende n'est point démontrée elle-même, et rien

ne défend de croire qu'elle a concerné, dès l'origine, le père de

Childéric.]

Nous n'en avons pas fini avec les incertitudes relatives à Mérovée:

l'histoire est aussi peu fixée sur son compte que la légende. Selon

l'historien Priscus, qui est un des meilleurs narrateurs byzantins, la

raison qui aurait déterminé Attila à s'attaquer à la fois aux Romains,

aux Goths et aux Francs, serait la suivante. Le roi des Francs était

mort, et ses deux fils se disputaient sa succession. L'aîné demanda du

secours au roi des Huns, le cadet se mit sous la protection d'Aétius.

Celui-ci l'adopta pour fils, le combla de présents et l'envoya à Rome

auprès de l'empereur pour qu'il en fît son allié. Priscus déclare avoir

vu ce prince dans la Ville éternelle, jeune encore et imberbe, et il

se souvient de la longue chevelure qui flottait sur les épaules du

prétendant barbare[285].

[Note 285: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).]

Dans ce fils adoptif d'Aétius, plusieurs historiens ont voulu

reconnaître Mérovée[286], qui serait ainsi devenu le roi de son

peuple grâce au patronage impérial. L'hypothèse est séduisante, mais

trop hardie pour qu'on puisse l'enregistrer comme une probabilité

historique. A supposer même qu'il n'y eût à cette époque qu'un seul

royaume salien, il y avait incontestablement plusieurs royaumes francs,

et en particulier celui des Francs Ripuaires, et celui des Francs de la

Haute-Germanie, alors établis sur le Neckar. Lequel de ces royaumes se

trouvait sans souverain au moment où Attila préparait son expédition

en Gaule? Ce n'était pas celui des Francs Saliens, dont le souverain

combattit à Mauriac, et qui avait déjà un enfant d'un certain âge;

il ne répond en rien, celui-là, au portrait de l'adolescent imberbe

rencontré par Priscus dans la capitale de l'Empire. D'autre part, nous

voyons que l'itinéraire suivi par Attila laisse de côté les Francs

Saliens, et que l'envahisseur passe le Rhin à proximité du royaume

du Neckar. N'est-ce pas à ce dernier qu'il faut, en conséquence,

abandonner les deux jeunes compétiteurs dont parle l'historien

byzantin[287]?

[Note 286: Entre autres Fréret, _o. c._, p. 79, et Pétigny,

_Études_, II, p. 107. Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, pp.

217 et suiv., qui combat fortement l'identification proposée, ne se

prononce pas sur la nationalité du jeune prince dont parle Priscus, et

de même fait M. A. de Barthélemy (_Revue des questions historiques_, t.

VIII (1870), p. 379.]

[Note 287: L'opinion que je défends est celle de Dubos, _Histoire

critique etc._, II, p. 85, et d'Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, I, p.

130.]

Mérovée continue donc d'échapper à nos investigations. Et cependant, si

obscure que soit pour nous sa carrière, elle a été mêlée aux événements

les plus grandioses de son temps, et lui-même y a joué un rôle qui

aurait dû lui valoir la reconnaissance de la postérité. C'était au

moment où s'ouvrait pour la civilisation occidentale l'ère la plus

terrible qu'elle eût jamais traversée. Attila s'avançait vers elle, et

le seul bruit de ses pas dans l'Europe silencieuse glaçait les peuples

de terreur. On savait ce que ce farouche destructeur réservait au

monde; on n'ignorait pas ce que valaient les hordes bestiales qu'il

traînait à sa suite. Ce n'était plus ici une invasion de barbares

germaniques, grossiers, mais capables de culture, sanguinaires, mais

accessibles à des sentiments généreux, habitués au surplus, depuis

des siècles, à voir de près le tableau d'un régime civilisé, et à en

apprécier les bienfaits dans une certaine mesure. Les Huns n'étaient

pas des barbares, mais des sauvages. C'est à peine s'il y avait quelque

chose d'humain dans ces êtres hideux, dont la vie semblait un éternel

défi aux aspirations les plus nobles de l'humanité. Étrangers à la

pitié, à la pudeur, à toute culture morale et intellectuelle, ils se

promenaient par le monde comme les génies de la destruction. On eût

dit de ces vols de sauterelles qui s'abattent sur les moissons avec

l'irrésistible impétuosité d'une force de la nature, et contre lesquels

toutes les ressources du génie sont vaines. Où ils avaient passé, le

sol était rasé, l'herbe ne repoussait plus, et le concert harmonieux

des mille voix de la civilisation expirait dans le grand silence de la

mort.

Heureusement pour l'Occident, Aétius lui restait. Cet homme de génie

fit alors des prodiges d'énergie et d'habileté pour grouper contre le

fléau de Dieu toutes les forces de la civilisation et toutes celles

de la barbarie. Il semblerait que ce dut être une tâche facile, car

civilisés et barbares avaient les mêmes intérêts à défendre contre les

immondes cohortes d'Attila. Mais les hommes qu'il fallait grouper sous

les bannières romaines aujourd'hui, c'étaient ceux-là mêmes qu'en vingt

rencontres récentes Aétius avait humiliés et écrasés. Nous savons par

les contemporains au prix de quels efforts multipliés il réussit à

triompher des hésitations des Visigoths, qui, dans le début, semblaient

vouloir attendre Attila chez eux et abandonner l'empire romain à ses

destinées[288]. Nous aimerions surtout de savoir quelles furent à cette

occasion ses négociations avec les Francs. Si, comme nous l'avons

supposé précédemment, il avait traité avec eux à la suite de sa guerre

contre Clodion, il put se borner à leur rappeler leurs engagements: sa

force de persuasion et la conscience du danger commun auront fait le

reste. Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au jour de la lutte décisive,

les Saliens et les Ripuaires se retrouvaient sous les drapeaux

impériaux à côté des Alains, des Burgondes, des Visigoths et de tous

les autres barbares qui vivaient à l'ombre de l'ancienne paix romaine.

Tous ces groupes, réunis aux légions, formaient dans la main d'Aétius

une armée compacte et résolue, qui avait la conscience de défendre

contre un ennemi sans entrailles les suprêmes biens de l'existence. Il

passait comme un souffle de christianisme dans ses bannières diverses,

dont plus d'une portait les emblèmes des divinités païennes. La

religion avait prêté son concours tout-puissant à l'organisation de

la défense: en arrière d'Aétius, les évêques de la Gaule faisaient de

chaque ville épiscopale un solide boulevard contre l'envahisseur.

[Note 288: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 329 et suiv.;

Jordanes, c. 36.]

Attila, de son côté, n'avait pas laissé dormir ces étonnantes facultés

de diplomate et d'organisateur qui contrastent si étrangement, dans sa

physionomie, avec sa violence et sa brutalité de sauvage. Longtemps

il y avait eu entre Aétius et lui comme une lutte de génialité:

c'était à qui déjouerait les plans de l'autre, et le terrifierait par

les coups les plus foudroyants. Aétius l'avait finalement emporté

auprès des barbares de la Gaule; mais qu'Attila restait redoutable,

et quelle armée il traînait à sa suite lorsqu'il apparut sur les

bords du Rhin! Depuis le jour où Xerxès franchit l'Hellespont à la

tête de ces légions innombrables où étaient représentés tous les

peuples de l'Orient, jamais le monde civilisé n'avait assisté à un

pareil défilé de nations. Le Nord tout entier, dit un contemporain,

avait été versé sur la Gaule. Outre les Huns et les autres tribus

scythiques, telles que les Massagètes, qui formaient le noyau de

l'armée d'Attila, on y rencontrait des multitudes de peuplades slaves

ou germaniques: des Ruges, des Gélons, des Scyres, des Gépides, des

Burgondes, des Bastarnes, des Thuringiens, des Bructères et des Francs

du Neckar[289]. Tous ces peuples étaient venus sous la conduite de

leurs chefs nationaux, dont les humbles royautés tournaient comme des

satellites autour du grand roi de la destruction. Dans cette immense

armée, Odoacre put rencontrer Oreste, qu'il devait détrôner, et

lui-même combattit peut-être coude à coude avec le père et les oncles

de Théodoric, sous les coups duquel il devait périr trente années

plus tard[290]. Comme si les deux tendances contradictoires qui la

possédaient l'avaient disloquée, la barbarie se trouvait partagée ce

jour en deux camps! Les Goths d'Espagne allaient combattre contre des

frères qui se souvenaient d'avoir vécu avec eux sous l'autorité du

vieux Hermanaric, dans le pays de la mer Noire, les Francs Saliens et

Ripuaires allaient échanger des coups avec les alliés dont ils avaient

si souvent serré la main au troisième et au quatrième siècle, lors des

luttes communes contre l'Empire. Ce n'était pas une guerre de races ni

de nationalités qui mettait aux prises les deux moitiés du monde; il

s'agissait de savoir si l'Occident resterait un pays civilisé ou s'il

retomberait dans le néant.

[Note 289: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII, 321 et suiv.]

[Note 290: Am. Thierry, _Histoire d'Attila_, t. I, p. 235.]

Tout fait croire que les Francs se rendirent compte de la gravité des

intérêts en jeu, le jour où, sous la conduite de leur jeune souverain,

ils quittèrent les bords de l'Escaut, et qu'à marches forcées ils

allèrent prendre part à la grande bataille des nations. On a conjecturé

que dans leur itinéraire ils se heurtèrent à une partie de l'armée

d'Attila, et que dans cette rencontre la femme et l'enfant de leur roi

tombèrent dans les mains de l'ennemi[291]. Faisant un pas de plus dans

la voie des conjectures, d'autres ont supposé qu'il fallait rattacher

à la campagne d'Attila, en 451, les atrocités commises en pays franc,

au dire d'une tradition épique, par les Thuringiens d'outre-Rhin. Après

s'être fait livrer des otages comme des gens qui veulent la paix,

ils les auraient mis à mort et se seraient ensuite déchaînés sur la

contrée avec une véritable sauvagerie. Ils auraient pendu les jeunes

gens aux arbres par les nerfs des cuisses; ils auraient attaché plus de

deux cents jeunes filles au cou de chevaux sauvages lancés à travers la

campagne; d'autres auraient été étendues à terre, liées à des pieux,

et leurs bourreaux auraient fait passer de lourds chariots sur leurs

corps[292]. Voilà ce que, longtemps après, on racontait aux guerriers

francs quand on voulait les entraîner à la guerre de Thuringe. Mais on

ne sait ce qu'il faut croire de pareils récits, et dans l'histoire de

ces temps obscurs il faut renoncer à une précision qui ne s'obtiendrait

qu'au prix de l'exactitude.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 15 / 28 段