A la date où les premiers rois chevelus apparaissent en Belgique,

nous devons placer aussi celle de la rédaction de la loi salique.

Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses

influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus

en plus à l'enlever à lui-même; instinctivement, il voulut mettre son

patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et

arrêter d'une manière définitive les coutumes qui constituaient sa loi.

Une très ancienne légende croit savoir comment la chose se passa. Les

Francs, dit-elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent

dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour

trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaient

Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où

ils tinrent leurs assises: Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces

noms sont manifestement légendaires[264]; ce qui est historique,

c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une

commission d'anciens qui modifia la coutume et qui en livra un même

texte aux délibérations des juges du _malberg_. Ce texte conçu dans la

langue nationale des Francs, et peut-être mis par écrit en caractères

runiques, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait

être employé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le _malberg_, comme, chez

les Visigoths, la loi s'appelait le _forum_ (fuero): du moins c'est

exclusivement sous ce nom qu'il est connu[265]. L'œuvre des sages qui

délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de

Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus

récente, et peut-être déjà amplifiée; elle constitue le plus ancien

monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions

le cachet d'une antiquité presque inaltérée.

[Note 264: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, pp.

124-129.]

[Note 265: V. Hessels et Kern, _Lex Salica_, Londres, 1880, col.

435.]

Nous arrivons enfin à Clodion, et ce n'est pas encore pour quitter la

région de la pénombre historique. Si son existence nous est garantie,

nous ne sommes pas même sûrs de son nom; car Clodion n'est qu'un

diminutif[266], et semble trahir une de ces appellations familières

sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé.

Quelques vers d'un panégyriste du cinquième siècle[267], où il est

cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du sixième[268], qui

n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous

disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les

frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons

exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos

efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une

éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus: ils ne

gardent pas la mémoire de leurs premières années.

[Note 266: Pétigny, _Études_, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un

nom usité chez les Francs, il est porté en 751 par un _missus_ de Pépin

le Bref (Pertz, _Diplomata_, pp. 46, 108).]

[Note 267: Sidoine Apollinaire, _Carm._, V, 209-230.]

[Note 268: Grégoire de Tours, II, 9.]

Ce qui a valu à Clodion une place dans les annales du monde naissant,

c'est qu'il a su profiter des circonstances qui s'offraient à lui.

Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus

d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire:

elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths

et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture

du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on

ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs

recevant directement les ordres du préfet[269]. Les Francs allaient-ils

laisser au premier venu les belles contrées, désormais sans maître,

pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis des

siècles? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers

qui ces traités pouvaient-ils encore les obliger? D'ailleurs, ils

n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire

l'unanimité des écrivains romains: la perfidie franque était passée en

proverbe au cinquième siècle. Il ne fallait pas s'attendre à les voir

rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un

maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité.

C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les

fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple.

Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare; sur la Seine, ils

devenaient les ouvriers de l'avenir.

[Note 269: Peut-on admettre avec Pétigny, _Études_, I, p. 356, que

le Julius d'Autun, mentionné dans la vie de saint Germain d'Auxerre

(_Acta Sanct._, 31 juillet, t. VII, p. 202 D) avec les titres de

_reipublicæ rector_, et de _gubernator Galliæ_, et quelques lignes plus

bas avec celui de _præfectus_, soit réellement un magistrat chargé du

gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loire? La question mérite

d'être posée: elle n'est pas résolue.]

L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans

l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A

vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à

sa suite. Les Francs étaient toujours prêts aux aventures, et ne se

plaignaient que du repos. Or, il y avait longtemps qu'ils n'avaient

plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés

péniblement contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu

ni triomphe ni butin. Il dut y avoir des clameurs de joie et des bruits

de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la

coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine.

Car la terre romaine, la terre des belles cultures et des riches cités,

ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et

dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient

vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans

la main de l'agriculteur les fruits qu'il fallait arracher au sol de sa

patrie. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes,

qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants,

il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait

bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée

d'enthousiasme.

Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous

ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expédition conquérante de

Clodion. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'elle se place entre 431

et 451. Les historiens hésitent entre ces deux termes extrêmes: les

premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui

place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs[270];

les autres penchent pour 445 ou une année postérieure, parce que

l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé

à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes

réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le

grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du

peuple franc.

[Note 270: Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en

428; il leur reprit les contrées voisines du Rhin: c'est donc avec

les Ripuaires qu'il se trouva aux prises (_Cassiodori Chronicon_, éd.

Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 84). Une deuxième

guerre se place dans Idacius en 431; ceux qui la croient distincte

de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et

les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine

Apollinaire, _Carm._, V, 137, veut que Majorien fût un _puer_ lors de

la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore _juvenis_

en 458 (_id._, _ibid._, V, 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un

écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver.]

Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple,

que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de

derrière les épais ombrages de la forêt Charbonnière, qui jusque-là

l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de

la civilisation descendait alors à l'horizon de l'Empire; il éclaira de

ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants.

Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats

de Clodion[271]. Située sur la rive gauche de l'Escaut, à l'entrée

des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au

cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens.

L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection

des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne

sait depuis quelle époque, et possédait une communauté chrétienne de

quelque importance avant l'invasion de 406. Bien que protégée par un

solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes

les autres sous les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans

le funèbre catalogue où il énumère les pertes de la civilisation

en Gaule. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la ville avait

retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Clodion s'en

empara. Il est sans doute difficile d'exagérer les violences que les

envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans

les premiers jours de la conquête; en général, ces violences n'avaient

aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaisait. Il

faut cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et

qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les scènes sanglantes qui

avaient marqué la prise de Mayence en 368. Tournai garda sa population

et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un

royaume barbare: elle assimila rapidement le contingent franc que la

conquête versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la

civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Clodion,

à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition

gauloise en face des descendants de ses anciens vainqueurs.

[Note 271: Grégoire de Tours ne parle pas de la conquête de Tournai

par Clodion: mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être

faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de

Rome dans la _Notitia imperii_. Le _Liber historiæ_, c. 5, complète

le récit de Grégoire, et bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est

conforme à la vérité historique au moins dans ce détail: _Carbonaria

silva ingressus Tornacinsem urbem obtinuit. Exinde usque Camaracum

civitatem veniens_, etc.]

De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine,

sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages

constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au

détriment de Bavai, qui dut lui céder, sans doute vers le troisième

siècle, le rang et les avantages de cité des Nerviens. On se souvenait,

parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin:

des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en

marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins,

l'arrivée des barbares, à ce qu'il paraît, ne fut pas tout à fait une

surprise pour les Romains, puisqu'ils essayèrent de résister en avant

de Cambrai. Mais Clodion leur passa sur le corps et pénétra dans

la cité terrifiée. Là aussi, à part les inévitables violences de la

première heure, la population ne fut pas exterminée; les vainqueurs se

contentèrent du pillage avec son cortège d'horreurs, mais respectèrent

les murs qui devaient les abriter, et un peuple qui ne leur opposait

pas de résistance[272].

[Note 272: Le _Liber historiæ_, c. 5, dit le contraire: _Exinde

usque Camaracum veniens illicque resedit pauco temporis spatio, Romanos

quos ibi invenit interficit._ Mais ce n'est là qu'une mauvaise glose de

Grégoire de Tours, II, 9 (_Romanus proteret civitatem adpræhendit_) mal

compris. Grégoire parle d'un massacre des Romains en bataille rangée,

avant la prise de la ville.]

Court fut le repos que s'accordèrent les vainqueurs, et bientôt ils

étaient debout, la framée à la main, pour continuer leur joyeux

itinéraire parmi les plaines fertiles de la seconde Belgique. Poussant

droit devant eux, dans la direction de l'ouest, ils traversèrent tout

l'Artois sans trouver de résistance, pas même à Arras, qui, paraît-il,

dut leur ouvrir ses portes. Déjà ils venaient de pénétrer dans la

vallée de la Canche, d'où ils allaient atteindre le rivage de la mer,

lorsqu'enfin ils tombèrent sur quelqu'un qui les arrêta. C'était,

encore une fois, cet Aétius que, depuis une vingtaine d'années, les

barbares rencontraient partout sur leur chemin, alerte et vigoureux

génie qui courait d'une extrémité à l'autre du monde occidental, se

multipliant en quelque sorte pour multiplier la défense. Peu d'hommes

ont consacré au service de l'Empire un plus beau talent militaire,

de plus grandes ressources de diplomate, une plus infatigable

ardeur d'activité. Né, si l'on peut ainsi parler, aux confins de la

civilisation et de la barbarie, il passa chez les Huns une bonne

partie de son existence comme otage, comme négociateur, comme réfugié

politique, et il fit profiter Rome de l'expérience qu'il avait acquise

de ce monde ennemi. Invincible sur les champs de bataille, il ne

l'était pas moins quand il suivait chez eux les peuples qu'il venait

de vaincre, et, que, persuasif et pressant, il désarmait leur colère

et faisait d'eux des alliés de l'Empire. Si son patriotisme avait eu

la pureté et le désintéressement des anciens jours, il eût été digne

d'être placé à côté des meilleurs citoyens de la République. Mais tel

qu'il fut, avec ses grandeurs et ses faiblesses, il n'eut pas d'égal de

son temps, et il mérita d'être appelé le dernier des Romains.

Tous les envahisseurs avaient senti tour à tour le poids des armes

d'Aétius. Il avait refoulé les Visigoths de la Provence, il avait

arrêté sur le Rhin la marche victorieuse des Francs orientaux, il

avait humilié et battu les Burgondes dans une journée décisive, et

maintenant il accourait jusqu'à l'extrémité septentrionale de la Gaule

pour mettre à la raison le seul de ces peuples sur lequel il n'eût

pas encore remporté de trophées. La seconde Belgique, abandonnée de

l'Empire, dut avoir l'illusion d'un retour de l'ancienne grandeur

romaine, lorsqu'elle vit reparaître dans ses plaines des légions que

leur général avait réconciliées avec la victoire.

Nous ne connaissons malheureusement de la campagne d'Aétius qu'un

seul épisode, et encore ne le voyons-nous qu'à travers l'imagination

grossissante d'un panégyriste romain. Mais, dans la totale absence de

toute autre source, les quelques coups de pinceau du poète, tracés

d'ailleurs avec une singulière vivacité, acquièrent la valeur d'un vrai

tableau d'histoire.

Éparpillés dans la vallée de la Canche, les Francs, semble-t-il, ne

s'attendaient pas à une attaque, et Aétius, selon son habitude, les

surprit en pleine sécurité. Un de leurs groupes, campé auprès de la

bourgade que le poète appelle _vicus Helena_[273], et qui, selon

toute probabilité, correspond à Vieil-Hesdin, célébrait alors avec

une bruyante gaieté la noce d'un chef. Au milieu de l'enceinte des

chariots groupés en cercle au pied du pont sur lequel la chaussée

romaine passait la rivière, les plats circulaient de main en main,

et les grandes jarres au col orné de feuillages et de fleurs

odorantes versaient à la ronde des flots d'hydromel et de cervoise.

Déjà l'ivresse commençait à allumer les têtes, et les collines du

voisinage répercutaient le son joyeux des chants nuptiaux entonnés en

chœur. Tombant à l'improviste au milieu de toute cette allégresse,

les légionnaires romains jetèrent le trouble et la terreur parmi les

convives. Pendant qu'Aétius, débouchant par la chaussée surélevée qui

dominait la vallée, occupait le pont et fermait aux barbares le chemin

de la fuite, son jeune lieutenant Majorien, à la tête de la cavalerie,

remportait un facile triomphe sur les festoyeurs désarmés et alourdis

par les libations. Après une courte résistance, les Francs s'enfuirent

en désordre, abandonnant aux mains de l'ennemi tout l'attirail de la

noce, avec la blonde fiancée tremblante sous son voile nuptial.

[Note 273: On a beaucoup discuté sur l'emplacement de ce _vicus

Helena_, qu'on a identifié tour à tour avec Lens (Pas-de-Calais), avec

Allaines (Somme), avec Vieil-Hesdin (Pas-de-Calais), avec Helesmes

(Nord). Je ferai remarquer qu'avant tout il faut chercher Helena au sud

de l'Artois (_Francus qua Chloio patentes Atrebatum terras pervaserat_,

Sidoine, Carm. V), ce qui écarte Lens et Helesmes, situés au nord de

cette province, ensuite qu'il est sur le cours d'une rivière et près

d'une chaussée romaine, ce qui se rapporte parfaitement à Vieil-Hesdin.

Cf. W. Schultze, _o. c._ p. 50.]

Ce ne fut là, à proprement parler, qu'une échauffourée: le narrateur

s'étend sur des détails insignifiants et se tait sur tout ce qui

caractériserait une bataille en règle. Il serait autrement emphatique

si, au lieu d'un succès remporté sur un parti de Francs, il avait

à chanter la défaite de toute leur armée. Clodion n'y était pas,

c'est certain, puisque le poète ne fait pas mention de lui. Sans

doute, il est permis de croire qu'à la suite de cette rencontre il y

eut entre lui et le général romain des engagements plus sérieux.

Cependant il est plus vraisemblable que, préoccupé d'autres ennemis

et voulant à tout prix rétablir les affaires de la Gaule centrale,

Aétius, après avoir fait sentir aux Francs le poids de ses armes, aura

préféré traiter avec eux. La preuve, c'est qu'après cette campagne,

ils restèrent maîtres de la plus grande partie du pays qu'ils avaient

occupé avant la bataille[274]. On est donc fondé à croire qu'Aétius

traita les barbares comme auparavant Julien l'Apostat avait traité

leurs ancêtres, c'est-à-dire qu'il leur laissa leurs nouvelles

conquêtes sous la condition qu'ils resteraient les fidèles alliés de

Rome et qu'ils continueraient de lui fournir des soldats. Nous n'avons

pas le droit de supposer qu'une telle politique, pratiquée par les

plus grands hommes de guerre de l'Empire au quatrième et au cinquième

siècle, ne fût pas la meilleure ou, pour mieux dire, la seule possible.

Ce qui est certain, c'est que depuis lors on n'entend plus parler

d'un conflit entre Rome et les Francs, et qu'au jour suprême où elle

poussera vers eux un grand cri de détresse, ils accourront encore une

fois se ranger sous ses drapeaux.

[Note 274: Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid._, I, p. 214, a donc

tort d'écrire que «Clodion fut sans aucun doute chassé d'Arras, de

Cambrai et de tout l'espace qu'il avait conquis entre l'Escaut et la

Somme», et qu'il ne garda que Tongres.]

En attendant, les Francs purent se répandre à l'aise dans le vaste

domaine qu'ils venaient d'ajouter à leur royaume. Il allait jusqu'à la

Somme, dit Grégoire de Tours sur la foi d'une tradition qui avait cours

parmi eux. Il est certain que la colonisation franque s'est avancée à

une très faible distance de cette rivière. Remontant le cours de la Lys

jusqu'à sa source, elle s'est répandue dans les vallées de la Canche

et de l'Authie, se raréfiant à mesure qu'elle s'approchait de cette

dernière, et envoyant encore quelques pionniers isolés dans la vallée

de la Somme. Tout ce qui s'étend entre la Lys, la Canche et la mer a

fait l'objet, de la part des Francs, d'une occupation en masse qui

semble avoir trouvé ce pays presque désert, puisque c'est un de ceux

qui offrent le moins de traces romaines. Par contre, dans les régions

qui s'étendaient sur la rive droite de la Lys, et en particulier dans

les environs de Tournai et de Cambrai, les Francs rencontrèrent un fond

de population au milieu duquel ils s'établirent, mais qui, plus dense

que les envahisseurs, finit par absorber ceux-ci et par les noyer,

ainsi que leur langage, dans ses irréductibles masses romaines[275].

[Note 275: G. Kurth, _la Frontière linguistique en Belgique et dans

le nord de la France_, t. I. (_Mémoires couronnés de l'Acad. royale de

Belgique_, coll. in-8º, t. XLVIII.)]

Telles furent les origines du nouveau royaume de l'ouest ou Neustrie,

comme les Francs l'appelaient dans leur langue. Aujourd'hui encore

on peut, comme dans un livre ouvert, lire l'histoire de leurs

immigrations dans les cartes géographiques: on y retrouve la trace

de leur itinéraire dans les noms qu'ils ont donnés à leurs premières

habitations, comme on reconnaît le passage d'une armée en marche aux

objets qu'elle laisse traîner derrière elle dans ses campements.

L'immense majorité des noms de lieux habités sont germaniques depuis

les rives du Démer en Brabant jusqu'à celles de la Canche; au sud de

cette limite ils deviennent de plus en plus rares, et se perdent dans

la masse nombreuse des noms romains, jusqu'à ce qu'ils ne forment plus

que des exceptions dans la région de la Somme. Rien n'est plus éloquent

que cette répartition des vocables géographiques: elle nous permet de

délimiter avec une précision remarquable l'aire d'expansion des Francs

barbares, et les proportions dans lesquelles ils se sont mêlés à la

population indigène du Tournaisis, du Cambrésis, du Boulonnais et de

l'Artois.

Le règne de Clodion ferme, dans l'histoire du peuple franc, l'ère des

migrations et des changements de pays. Désormais la nation est assise:

chaque famille a son domaine à elle, son lot de terre qui suffit

à la faire vivre, et dont elle ne veut plus se séparer. Le peuple

devient sédentaire enfin et s'attache à sa nouvelle patrie. Belliqueux

toujours, et prêt à s'élancer chaque fois qu'il entendra appeler aux

armes, ce n'est plus à la guerre désormais, mais aux travaux de la paix

qu'il demandera sa subsistance. Ces pacifiques et laborieux paysans

dont les nombreux enfants arrosent de leurs sueurs les fertiles plaines

de la France du nord et de la Belgique flamande, ils descendent en

droite ligne des guerriers que Clodion y a amenés à sa suite, et qu'il

a installés sur ce sol après le leur avoir partagé.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 14 / 28 段