un coup terrible pour les chrétientés de la Gaule septentrionale.
Nous ne savons que peu de chose de ces jours pleins de troubles et de
terreurs, où l'histoire même se taisait, comme écrasée par l'immensité
des souffrances qu'il eût fallu enregistrer. Même les quelques
souvenirs qu'en ont gardés les peuples ont été brouillés et confondus
avec celui de l'invasion hunnique, arrivée un demi-siècle plus tard.
Un seul des épisodes consignés par l'hagiographie peut être rapporté
avec certitude aux désastres de 406; il s'agit de la mort du vénérable
pontife de Reims, saint Nicaise, égorgé par les Vandales au milieu de
son troupeau, qu'il n'avait pas voulu abandonner. Comme saint Servais
de Tongres, il avait, dit la tradition, prévu longtemps d'avance les
malheurs qui allaient fondre sur sa ville épiscopale. Mais, tandis
qu'une faveur de la Providence enlevait le pasteur de Tongres avant
l'explosion de la catastrophe, saint Nicaise était réservé pour en
être le témoin et pour y gagner la couronne du martyre. Après avoir
enduré, avec son peuple, toutes les horreurs d'un long siège, le saint,
voyant la ville envahie, alla attendre l'ennemi victorieux au seuil
de l'église Notre-Dame, qu'il avait bâtie lui-même: il se préparait à
la mort en chantant les psaumes, et sa vie s'exhala sous leurs coups
avec l'accent des hymnes sacrés. Sa sœur Eutropie, qui se tenait à ses
côtés, et que sa beauté menaçait de la flétrissante pitié des barbares,
provoqua elle-même son martyre en frappant au visage le meurtrier de
son frère, et elle fut égorgée sur son cadavre. Après s'être rassasiés
de carnage et avoir pillé la ville, les vainqueurs se retirèrent, et
Reims resta longtemps abandonnée.
Un sort plus cruel encore dut frapper à cette date toutes les
chrétientés de la seconde Belgique, puisqu'elles n'ont même pas trouvé
de narrateur pour leurs longues infortunes. Partout se réalisait la
parole du prophète: «Je frapperai le pasteur et je disperserai le
troupeau.» Après ces funestes journées, c'en fut fait, dirait-on, des
chrétientés de Belgique et de Germanie. Plus aucune vie religieuse ne
se manifesta dans ces provinces à partir de cette date. Les diptyques
épiscopaux d'Arras, de Tournai, de Thérouanne, de Tongres et de Cologne
ne nous apprennent plus rien, ou ne contiennent que des noms dépourvus
d'authenticité. Le diocèse de Boulogne disparaît pour toujours. Les
bêtes fauves reprennent possession du sanctuaire d'Arras; l'herbe
repousse sur les travaux de Victrice et de ses successeurs. L'Église,
semble-t-il, a reculé aussi loin que l'Empire: il n'y a plus trace
d'elle dans toute la région qui vient de tomber au pouvoir des Francs.
L'avenir s'annonçait plus sombre encore pour elle que le présent.
Qu'allait-elle devenir dans l'immense reflux de la civilisation
par lequel venaient de s'ouvrir les annales du cinquième siècle?
N'était-elle pas menacée de partager en tout les destinées de cet
Empire dont elle était solidaire, et n'allait-elle pas, comme lui,
périr graduellement sous les coups des barbares qui la morcelaient au
nord et au sud? Tout devait le faire croire. Dans la Gaule du moins,
ses jours semblaient comptés. Ouverte aux Francs, sans frontières,
sans armées, sans espérance, la Gaule voyait arriver les barbares
avec la muette résignation du désespoir. Et le triomphe de la
barbarie, c'était, comme dans les provinces du nord, la destruction
des sanctuaires, la dispersion des fidèles, la fin de la hiérarchie,
l'extinction du nom chrétien.
Mais la cause de la civilisation n'était pas perdue. L'Église et
l'épiscopat des Gaules restèrent debout derrière les limites rétrécies
de l'Empire romain. Reims garda son siège métropolitain chargé de la
responsabilité de toute la deuxième Belgique, avec la plus grande
partie de ses diocèses suffragants. En arrière de cette grande
province, la hiérarchie du reste de la Gaule romaine brillait d'un vif
éclat, et ses chefs eurent le temps de se préparer à une invasion plus
durable. Les envahisseurs du commencement du cinquième siècle n'avaient
été que les précurseurs des Francs, qu'ils avaient, si l'on peut ainsi
parler, annoncés à l'épiscopat. Lorsque ceux-ci apparurent enfin,
ils trouvèrent, debout sur les ruines de l'Empire, cette puissance
morale dont ils n'avaient pas même l'idée, dont le prestige allait
les conquérir eux-mêmes, et qui allait courber sous ses bénédictions
le front du Sicambre. Ici commence, à proprement parler, l'histoire
moderne.
II
CLODION
La catastrophe de 406 avait rompu brusquement le lien qui rattachait
les Francs à l'Empire. Lorsque le grand flot de l'invasion se fut
écoulé, ils se retrouvèrent seuls sur les deux rives du Rhin. Ceux
qui occupaient déjà le nord de la Belgique n'eurent pas de peine à se
mettre en possession de son cours inférieur, depuis Nimègue jusqu'à la
mer, ceux qui étaient restés cantonnés sur la rive droite passèrent
sur la rive gauche, et prirent possession de la deuxième Germanie.
Cologne tomba dans leurs mains, et le pont de Constantin, qui avait
été jusque-là une porte ouverte par l'Empire sur la barbarie, servit
désormais aux barbares pour pénétrer sans obstacle dans l'Empire. La
brèche faite dans les lignes de défense du monde romain ne fut plus
jamais refermée, et tout le peuple franc passa par ce triomphal chemin.
L'année 406 marque donc une date décisive dans l'histoire des Francs.
Ils ne sont plus partagés en deux tronçons dont l'un, enfermé de ce
côté du Rhin dans les lignes romaines, était comme le captif de la
civilisation, tandis que l'autre se voyait retenu au delà du fleuve par
la terreur des armes et par la puissance des traités. Désormais leurs
deux groupes se rencontrent sur la rive gauche, coude à coude, faisant
face à la Gaule abandonnée, et appuyés solidement sur les puissantes
réserves d'outre-Rhin. Situation extraordinairement redoutable, si on
la compare à celle des peuples barbares qui, plus heureux en apparence,
s'étaient emparés des riches provinces du midi. Ceux-ci, déracinés et
isolés au cœur de leur conquête, y périrent bientôt, épuisés, consumés,
empoisonnés par le milieu dans lequel ils venaient de se verser. Au
contraire, la vitalité des Francs se renouvela incessamment aux sources
fécondes de leur nationalité. Comme le géant de la mythologie antique,
ils s'affermirent sur le sol maternel, et il leur fournit assez de
forces pour se soumettre tout l'Occident.
C'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des
grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle
prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales
plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les
Saliens plutôt que par les Ripuaires. Ces derniers se virent fermer de
bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à
l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines,
les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient
s'agrandir qu'en arrière, dans des combats sans gloire et sans profit
contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des
provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire
leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore
de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la
civilisation, ils ne pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un
bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient
en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où
ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens
devinrent pour deux siècles l'élément actif et le groupe prépondérant
de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui
soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa dynastie. Les Ripuaires,
tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation
défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne
furent, jusqu'à la fin du septième siècle, que les obscurs alliés de
leurs glorieux congénères.
Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux
groupes francs ne devait s'accentuer que plus tard, et seulement à
partir du règne de Clovis. Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière
communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de
supériorité, elle aurait paru plutôt du côté des Ripuaires, qui
s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne
et de Trèves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les
sables de la Campine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient
que convoiter la possession de Tournai et de Cambrai. Mais les Francs
du cinquième siècle ne connaissaient pas de distinction entre les
Ripuaires et les Saliens. Leur fédération, lâche au commencement,
s'était resserrée; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se
reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli; une seule famille royale
donnait des souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus
tard les rois de Cologne, de Tournai et de Cambrai unis entre eux par
les liens du sang, ce sera le souvenir d'un temps d'étroite fraternité
où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche.
L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était
déjà en grande partie oubliée au sixième siècle, probablement à cause
du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne
peut guère espérer d'en reconstituer autre chose que ce que le père
de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique
dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays
où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce
pays, c'était la Toxandrie, mais la tradition l'appelle _Thoringia_,
soit parce qu'elle confond le nom des Tongres (_Tungri_) avec celui
des Thuringiens (_Thuringi_), soit pour quelque autre motif qu'on ne
peut plus deviner[242]. Quant à la résidence royale, que la tradition
désigne sous le nom de _Dispargum_, les recherches les plus obstinées
n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement, et tout porte à
croire que cette localité n'a existé que dans la poésie[243]. Du moins,
ces deux noms n'apparaissent que dans les récits populaires des
Francs: ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de
tout un cycle de légendes qui, dès les plus anciens jours, s'est formé
autour de la nation.
[Note 242: Grégoire de Tours, II, 9. Sur toute la controverse
relative à la _Thoringia_ de Grégoire, v. G. Kurth, _Histoire poétique
des Mérovingiens_, pp. 110-119. Depuis lors, M. W. Schultze, _Das
Merovingische Frankenreich_, p. 49, s'est à son tour prononcé pour
l'identité de la _Thoringia_ de Grégoire de Tours avec le pays de
Tongres.]
[Note 243: Déjà le _Liber historiæ_, c. 5, trompé par le nom
de _Thoringia_ et dupé par sa propre manie de rectifications
géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargum au-delà
du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms,
on a tour à tour à tour identifié _Dispargum_ avec Diest, avec
Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir
l'historique fort instructif de ce long débat dans Plathe, _Die
Koenigspfalzen der Merovinger und Carolinger_, I. _Dispargum_, Bonn,
1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une
nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historien de cette
ville, M. Averdunk (_Geschichte der Stadt Duisburg_, Duisburg, 1894)
établissait d'une manière péremptoire que son nom n'a rien de commun
avec Dispargum. Hélas! le même M. Averdunk avait à peine lu le si peu
concluant mémoire de M. Plathe que, lâchant la proie pour l'ombre, il
se déclarait converti et que, dans le tome II de son livre, publié en
1895, il admettait de nouveau l'identité fantastique de Dispargum et
de Duisburg. (O. c. p. 738.) D'autres tentatives d'identification,
encore bien plus aventureuses, ont été faites; on a pensé notamment à
Famars et même à Tongres; mais rien ne prouve mieux l'impossibilité de
fixer l'emplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité.
Laissons-le donc dans les nuages de la fiction!]
De ce cycle national, rien ne nous a été conservé, si ce n'est une
fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce
qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs, dans sa
source, à l'origine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce
qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a
mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible.
On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les
Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce
pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue
le narrateur, ils passèrent le fleuve, et, après s'être établis en
Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus des princes
choisis dans leur famille la plus noble[244].
[Note 244: Tradunt enim multi, eosdem (sc. Francos) de Pannonia
fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse,
dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagos vel
civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam
nobiliore suorum familia. (Grégoire de Tours, II, 9.) Je renvoie le
lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans l'_Histoire
poétique des Mérovingiens_, pp. 101 à 120.]
Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu
du quatrième siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie
mérovingienne. Mais, au moment où l'on écrivit pour la première fois
son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si haut. L'historien
des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les
ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver,
dans les chroniqueurs et les annalistes du quatrième siècle, la
trace de ses premiers rois; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur
langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou
plutôt de simples ducs, qui étaient à la tête des conquérants de la
Belgique[245]. Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa
liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au
cours de cette histoire: Genobaud, que nous avons vu, à la fin du
troisième siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise,
dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trèves par ordre
de Constantin le Grand; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien
l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu
du quatrième siècle; Mellobaud, qui devint sous Valentinien l'allié
fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de
l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les
ancêtres de Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de
Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre-Rhin qui, comme nous l'avons
vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand; mais il serait
téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les
Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire.
En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi
Richimir, dont le fils Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir
des Romains, qui firent périr la mère et le fils sous le glaive du
bourreau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur
immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois
chevelus, et avant celui où il fait mention de Clodion pour la première
fois[246]. Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la
même souche que ce dernier.
[Note 245: Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le
chapitre IX de son livre II. Il se trompe d'ailleurs manifestement sur
la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit:
_Eo tempore Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniam
prorumpere_. Sur quoi Grégoire écrit: _Cum multa de eis (_sc._
Francis) Sulpicii Alexandri narret historia, non tamen regem primum
eorum ullatinus nominat, sed duces eos habuisse dicit_. Le contresens
est manifeste.]
[Note 246: Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les
yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de l'enchaînement
des idées. «Tradunt enim multi eosdem (sc. Francos) de Pannonia fuisse
degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc
transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel
civitates regis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam
nobiliore suorum familia. Quod postea probatum Chlodovechi victuriæ
tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus
legimus, Theudomerem regem Francorum, filium Richimeris quondam, et
Ascylam matrem ejus gladio interfectos. Ferunt etiam tunc Chlogionem
utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisse Francorum, qui apud
Dispargum castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum.»
Grégoire de Tours, II, 9.]
Frédégaire va plus loin: il déclare formellement que Théodemir fut le
père de Clodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte
Castinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs,
au cours des premières années du cinquième siècle[247]. Il se peut que
les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou
moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours[248]; mais il
est certain que Théodemir et son père Richimir sont les plus anciens
princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattacher
à la famille de Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise
appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du
bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie
mérovingienne. Peut-être Clovis se souvenait-il de ce même grief le
jour où, dans les prisons de Soissons, il faisait monter sur l'échafaud
celui qui fut pour la tradition franque le dernier roi des Romains[249].
[Note 247: Frédégaire, III, 8 et 9.]
[Note 248: Je crois avoir mis en pleine lumière le travail
conjectural auquel Frédégaire se livre sur le texte de Grégoire de
Tours, dans mon étude intitulée: _l'Histoire de Clovis dans Frédégaire_
(_Revue des questions historiques_, t. XLVII, 1890).]
[Note 249: Quant à Faramond, qui a si longtemps figuré en tête
de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le
seul écrivain qui en parle, c'est, au huitième siècle, l'auteur du
_Liber historiæ_, qui en fait le fils de Marcomir et le petit-fils
de Priam! Marcomir ayant persuadé aux Francs de se donner un roi,
comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramond:
_Elegerunt Faramundo, ipsius filio, et elevaverunt eum regem super se
crinitum_. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie! On a
cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce
qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine
en ces termes: _Faramundus regnat in Francia_. Mais cette notice est
une interpolation récente, de même que celle-ci: _Priamus quidam
regnat in Francia quanto altius colligere potuimus_, et que: _Meroveus
regnat in Francia_; toutes les trois sont postérieures au _Liber
historiæ_, dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond
reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la
démonstration de Pétigny, _Études_, II, pp. 362-378.]
Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en
Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à leurs dieux
eux-mêmes par une série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les
chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et
peut-être était-elle oubliée déjà au sixième siècle; le seul qui en ait
gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie et
la rattache au nom d'un roi relativement récent[250]. Cela s'explique
en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui
fit tomber dans le discrédit les traditions incompatibles avec la
foi chrétienne: nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais
nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient
dans leurs rois les descendants de leurs dieux: le secret de leur
inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance
religieuse. Seuls les dieux et leurs enfants avaient le droit de
commander aux peuples; la royauté était une qualité de naissance, et
le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il
portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares,
et aussi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chrétien,
c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie,
c'était se priver de son titre à régner. Il fallait un courage très
grand pour embrasser la foi du Christ, et l'on entendra plus tard
saint Avitus féliciter Clovis d'avoir osé commencer sa généalogie à
lui-même[251].
[Note 250: Frédégaire, III, 9.]
[Note 251: Vos de toto priscæ originis stemmate sola nobilitate
contentus, quidquid omne potest fastigium generositatis ornare,
prosapiæ vestræ a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, _Epist._, 46
(41), éd. Peiper.]
Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle
de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se
rasaient le derrière de la tête[252], eux, ils portaient dès l'enfance
leur chevelure intacte, qui leur retombait sur les épaules en longues
boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme le lion de sa
crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de
la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de
rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire[253],
et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits
de l'un d'eux, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles
souveraines[254]. La chevelure royale resplendit autour de la
tête victorieuse de Clovis; enfermée sous le casque aux jours des
combats[255], elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi
lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis[256]; plus fidèle
qu'une couronne, elle reste attachée à la tête sanglante du prince
tombé sur le champ de bataille[257], et jusque dans l'horreur du
tombeau, elle sert à désigner son cadavre décomposé au respect et à la
douleur des fidèles[258]. Se transmettant avec le sang de génération en
génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants
dégénérés de Clodion, sur le front desquels elle n'était plus que
l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des
supériorités plus grandes[259].
[Note 252: Sidoine Apollinaire, _Carm._, VIII, 9, v. 28.]
[Note 253: Grégoire de Tours, II, 9, dans le passage ci-dessus.]
[Note 254: V. plus loin notre reproduction du cachet de Childéric
Ier.]
[Note 255: S. Avitus, _Epist._, 46 (41), éd. Peiper: _sub casside
crinis nutritus_.]
[Note 256: _Liber historiæ_, c. 41.]
[Note 257: Agathias, I, 3 (Bonn).]
[Note 258: Grégoire de Tours, VIII, 10.]
[Note 259: Théophane, _Chronographie_, p. 619 (Bonn); Eginhard,
_Vita Karoli_, c. 1.]
Les Romains ne comprenaient pas la poésie de ce symbolisme germanique:
ils virent avec étonnement se promener dans leurs rues l'adolescent
chevelu qui vint demander l'appui des empereurs dans une querelle
domestique[260], et plus tard, lorsque les Mérovingiens eurent cessé
d'être redoutables, ils se moquèrent de leur crinière royale en
prétendant que le signe distinctif des rois francs, c'étaient des
soies de porc qui leur poussaient dans la nuque[261]. Il y avait dans
cette opposition des points de vue la profonde différence qui sépare
les civilisés des barbares, les sociétés vieillies des peuples restés
à l'état primitif. Pour ces derniers, l'homme qui marchait à la tête
des autres devait les dépasser en beauté et en force: ils ne voulaient
pas que celui qui les conduisait à la guerre, et sur qui se portaient
les regards des amis et des ennemis, fût bâti de manière à ne pas leur
faire honneur. Or l'intégrité de la crinière était, chez les Francs,
une des marques extérieures qui distinguaient le roi; il ne pouvait
pas la perdre sans perdre par là même son droit de régner. Tondre un
roi équivalait par conséquent à le déposer. Il est vrai que la nature
réparait bientôt l'œuvre de l'homme; tel était déposé aujourd'hui qui
se flattait de reprendre possession du trône[262]; mais une tonsure
perpétuelle équivalait à une déposition définitive, et dans ce sens une
reine-mère s'écriait en parlant de ses petits-fils: «J'aime mieux les
voir morts que tondus[263]!»
[Note 260: Priscus, _Fragmenta_, VIII, p. 152 (Bonn).]
[Note 261: Ἐλέγοντο δέ ἐκ τοῦ γένους ἐκείνου καταγόμενοι κριστάται,
ὁ ἑρμηνεύεται τριχοραχάται. τρίχας γὰρ εἶχον κατά τῆς ῤάχης ἐκφυομένας
ὡς χοῖροι. Théophane, _l. c._]
[Note 262: Grégoire de Tours, II, 41.]
[Note 263: Grégoire de Tours, III, 18.]