«Dis-moi, je t'en prie, où prétendons-nous arriver au prix de tant

d'efforts? Quel est notre but et pourquoi servons-nous? Notre plus

grand espoir est de devenir les amis de l'empereur; n'est-ce pas tout

ce qu'il y a de précaire et de dangereux? Et si nous y parvenons, par

combien de périls arriverons-nous à un autre péril, qui sera le plus

grand de tous? Et puis, combien de temps cela durera-t-il? Mais si je

veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur l'heure.»

Et, tout troublé de la vie nouvelle qu'il sentait naître en lui, le

jeune homme reprit sa lecture. Cette fois, c'en était fait; décidé à se

vouer sans retard au service de Dieu, il le signifia à son ami.

«Ne me contredis pas, ajouta-t-il, si tu n'as pas le courage de

m'imiter.»

Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de

Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui

les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour,

ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose.

Ils n'essayèrent pas de les détourner de leur généreux dessein, mais

ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir

félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au

palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes

ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un

et l'autre avaient des fiancées: apprenant leur résolution, elles

ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles

aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu[233].

[Note 233: Saint Augustin, _Confessions_, VIII, 6.]

Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui

avaient assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était

Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin.

Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi

sur les jeunes gens de Trèves, Augustin se sentit à son tour saisi par

la main invisible de la grâce; sa conversion fut décidée sans retour.

Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Église catholique,

cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints,

la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son

désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages

de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trèves, et se

sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble

et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux

enseignements d'Ambroise. Trèves paya sa dette de reconnaissance à

l'Orient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par

l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la

lumière de l'Église d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait

servi à opérer tant de grandes choses, c'était l'exil d'Athanase!

Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de

la solitude ou les anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes

fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé

la loi de Dieu dans un siècle où elle semblait menacée par ses propres

fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la

mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer

l'étiquette de sa corruption et couvrait de l'étendard du Christ les

hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Église, ils la

compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par

elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux

que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la

population chrétienne des villes sont lamentables. On y rencontre cette

espèce de lèpre particulière des vieilles sociétés, qui consiste en une

soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas

les plus corrupteurs. Trèves chrétienne semble à peine meilleure que

Rome païenne: ce qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la

dent des bêtes féroces dans l'arène, ce sont des cochers aux couleurs

multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les

émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre

sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de

l'âme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire

et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement

de paganisme: elle affirma hautement l'idéal évangélique, elle en

dressa devant tous les yeux le type réalisé; elle replaça l'homme en

face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de

travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler

les déserts, tous ceux que l'Église allait chercher dans les déserts

pour les mettre à la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur

insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs

austérités et de leurs mortifications constituait le contrepoids

nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du

monde.

Il est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les

pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa

mission, et ceux qui en ont porté le lourd fardeau ont mérité de

prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de l'Église

du quatrième siècle. Dès l'origine, ils ont apparu comme les fermes et

inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences

délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que

projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint

Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve

de l'orthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils

parurent dans les conciles du quatrième siècle, ce fut pour résister

avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la

cour impériale. Plusieurs d'entre eux ont conquis une gloire durable

par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours

particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trèves fut

l'hôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand

confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi

de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe,

et il faut déplorer la fortune qui a envié à l'église de Belgique le

testament littéraire de son premier docteur. Paulin, son successeur,

résista avec un courage héroïque aux injonctions de l'arianisme

victorieux. A l'heure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme,

le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas: il refusa de

signer l'équivoque formule de Sirmium, et en 353, au concile d'Arles,

où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation

d'Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la

justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin

de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et relégué au fond

de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations,

léguant à l'église de Trèves la gloire d'un nom qui figurerait au

catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs.

Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si

prépondérant que celui de Trèves, ne lui cédèrent cependant pas la

palme du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur tête des chefs

qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme

fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres

ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la

liberté de l'Église et les prétentions des Césars. Tous deux avaient

pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été

de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques

d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier

concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été

délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de

l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets

et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le

vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans

un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti

arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes

pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de

l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d'Antioche

une horreur plus profonde encore pour une hérésie qui se défendait

avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait

condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de

Cologne n'est que l'écho d'un autre complot, moins pervers peut-être,

mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire.

Servais, évêque de Tongres, fit trois fois le voyage d'Orient. Après

avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus

tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission

de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de

Rimini, où, avec Phœbadius d'Agen, il fut l'âme du groupe de vingt

opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée

d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir

résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réserves telles que la

doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer

aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht; sa

tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée

d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom

atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès

des fidèles de la Gaule[234].

[Note 234: Grégoire de Tours, II, 5, et _Gloria confessorum_, c.

71.]

Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer

la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au quatrième

siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue

la civilisation romaine au deuxième et au troisième. Il possédait les

villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les

bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au

cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait

encore reçu le baptême[235]. Les sanctuaires païens s'élevaient

partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui

vivaient du culte proscrit[236]. Les populations rurales continuaient

de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les

champs, enveloppées de voiles blancs[237]; les lacs sacrés recevaient

toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par

les empereurs contre les sacrifices idolâtriques étaient restées lettre

morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales

comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait-on pas rencontrer

d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de

la Campine, et dans tous ces cantons dépeuplés où l'Empire n'avait

ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares?

Étrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient

plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait

avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine

du Christ. Il restait donc un immense champ d'action pour les évêques

et pour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y ont prodigué

leur activité, mais l'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs

méritoires labeurs; elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs

œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule

toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie

monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de

Tours.

[Note 235: Ante Martinum pauci admodum, immo pæne nulli in illis

regionibus Christi nomen receperant. Sulpice Sévère, _Vita sancti

Martini_, c. 13.]

[Note 236: _Id._, _ibid._, c. 13 et 14.]

[Note 237: _Id._, _ibid._, c. 14.]

Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident

connaissait le nom, depuis l'héroïque inspiration de la charité qui

lui avait fait partager son manteau en plein hiver avec un pauvre, aux

portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus

pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur

contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers,

le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule.

La première de ses œuvres, ce fut la fondation du ministère de Ligugé

près de Poitiers, qui a fait de lui l'initiateur de la vie monastique

en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoît.

Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta

un moine sous les habits du pontife; il combina en sa personne deux

caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour

opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutier,

fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son

séjour de prédilection; il y accorda à la vie monastique tous les

instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat.

La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère,

est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le

privilège d'être racontés par des contemporains. Lui-même était un

miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des

âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore

que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur

de son rôle historique. Il était né missionnaire. Le feu sacré de

l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y

avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les

campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie: il

les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et

affermissaient son œuvre rédemptrice. Il fut, et c'est la plus haute

de toutes ses gloires, le créateur des paroisses rurales; c'est lui

qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la

vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de

laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul,

des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc.

Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la

Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales

de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est

rendu deux fois à Trèves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous

devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les

populations par lesquelles il passait. A la cour de Trèves on fit grand

accueil à l'homme de Dieu; on admira ses vertus et ses miracles[238],

on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les

grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur

sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne

priscillianiste, il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même

qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien

et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin

dans le sacerdoce: à leur tête était Ithacius, qui avait été le grand

promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à

la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de

fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le

poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât

de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna

enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour l'Espagne, avec

droit de vie et de mort sur les malheureux qui leur seraient dénoncés.

Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules

d'orthodoxie: au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et

promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On

lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe.

Il quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de

remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les

persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait

de Trèves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du

compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y réfléchissait, plus il

sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de

la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il

laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat

intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour

s'accusant et se défendant. Alors un ange lui apparut qui le consola

et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le

céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force

atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit

plus les pieds dans un concile.

[Note 238: Sulpice Sévère, _Vita sancti Martini_, c. 16-18.]

L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage de Martin

par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une

action efficace sur ces pays, à en juger d'après l'extraordinaire

diffusion qu'y a prise son culte. Une multitude de paroisses urbaines

et rurales, et des plus anciennes, l'invoquent en qualité de patron,

et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des

apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre

civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des

sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est

connu: il s'appelait Victrice, et il était archevêque de Rouen. Cet

homme remarquable fut l'ami de saint Martin, le témoin de ses miracles,

le compagnon d'une partie de son existence[239].

[Note 239: Sulpice Sévère, _Dialog._ III, 2.]

Né, à ce qu'il paraît, vers les extrémités septentrionales de la

Gaule-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du

diocèse de Rouen, et il y envoya des missionnaires qui évangélisèrent

ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite de Campanie, saint

Paulin de Nole le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant

les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant

sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait: «Grâce à

vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de

connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait

que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les

barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Évangile dans

les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au

sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne

n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a

voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un

éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de

ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche[240].»

Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant

ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Nole est pour

ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de

naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.

[Note 240: Saint Paulin de Nole, _Epist._, XVIII, 4.]

Ainsi, chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les

chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut à même de payer sa

dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorat,

qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de

la vie monastique en Gaule et pépinière de l'épiscopat gaulois. C'est

un fils de Trèves, Salvien, qui brilla au premier rang des écrivains

ecclésiastiques du cinquième siècle, et dont la pathétique éloquence

n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trèves encore, dans la société

du saint prêtre Bonosus, que se développa la vocation religieuse

de saint Jérôme; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour

professeur Lactance et pour élève Ambroise, on trouvera que l'église de

Belgique n'a pas été inutile à l'Église universelle.

On ne comprendrait pas bien le grand rôle réservé à cette église

dans l'histoire de la jeunesse du monde moderne, si à l'étude de sa

vie intime on n'ajoutait celle de ses organismes essentiels. Comme

l'Église universelle elle-même, l'église des Gaules alors était une

fédération de diocèses reliés entre eux par la communion, par les

assemblées conciliaires et par l'obéissance à l'autorité du souverain

pontife. En dehors de ce triple et puissant élément d'unité, toute

son activité et toute sa vie résidaient dans les groupes diocésains.

Chaque diocèse était comme une monarchie locale dont l'évêque était le

chef religieux et tendait à devenir le chef temporel. Chef religieux,

il était la source de l'autorité, le gardien de la discipline, le

dispensateur des sacrements, l'administrateur de la charité, le

protecteur-né de tout ce qui était pauvre, faible, souffrant ou

abandonné. Chacune de ces attributions concentrait dans ses mains une

somme proportionnée d'autorité et d'influence. L'État lui-même avait

reconnu et affermi cette influence en accordant à l'épiscopat les deux

grands privilèges qui lui garantissaient l'indépendance: je veux dire

l'exemption des charges publiques et la juridiction autonome. Les

constitutions impériales lui accordaient même une part d'intervention

dans la juridiction séculière, chaque fois qu'une cause touchait

particulièrement à la morale ou au domaine religieux. La confiance

des peuples allait plus loin. N'ayant plus foi dans les institutions

civiles, ils s'habituèrent à confier la défense de tous leurs intérêts

aux autorités ecclésiastiques. Ils ne se préoccupèrent pas de faire le

départ du spirituel et du temporel: ils donnèrent tous les pouvoirs

à qui rendait tous les services. Sans l'avoir cherché, en vertu de

sa seule mission religieuse et grâce à l'affaiblissement de l'État,

les évêques se trouvèrent chargés du gouvernement de leur cité,

c'est-à-dire de leurs diocèses. Gouverneurs sans mandat officiel il

est vrai, mais d'autant plus obéis que tout ce qui avait un caractère

officiel inspirait plus de défiance et d'aversion, ils furent, en

Gaule surtout, les bons génies du monde agonisant. Ils fermèrent les

plaies que l'État ouvrait; ils firent des prodiges de dévouement et de

charité. «Les évêques, dit un historien protestant parlant de la Gaule,

pratiquèrent alors la bienfaisance dans des proportions que le monde

n'a peut-être jamais revues[241]».

[Note 241: Hauck, _Kirchengeschichte Deutschlands_, t. I, p. 79.]

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 12 / 28 段