Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge

en quelque sorte préhistorique de l'Église des Gaules: elles nous

montrent un seul évêque occupant les trois sièges de Trèves, de

Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore

à une chrétienté unique dont le centre est à Reims[205]. Ce sont là

tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes; il serait

dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En

général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à

faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible.

D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres

lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie

auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré

l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des

traditions immémoriales, ne remontent guère au-delà du neuvième siècle,

et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs

pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés,

en général, à reporter du troisième siècle au premier le fondateur ou

le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des

mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait

dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses

successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait,

par les persécutions qui avaient interrompu la série des évêques,

à moins qu'on préférât le combler tant bien que mal par des noms

empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a

essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires,

les historiens se sont trouvés bien embarrassés: voyant un même évêque

placé par la légende au premier siècle et attesté par l'histoire au

troisième, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet

expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles

plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère,

que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne

reproduirons pas ces traditions; elles sont nées longtemps après

l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse

leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la couleur

des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner

une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera

en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas

retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le

patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien

ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientifique, pas même

le désir légitime du narrateur de vivifier et d'embellir son récit.

[Note 205: Heriger, _Gesta episc. tungrensium_, c. 7; Flodoard,

_Hist. Eccl. rem._, I, 3.]

Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont

celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie.

Saint Irénée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des

doctrines orthodoxes; et ce Père de l'Église, qui écrivait vers la fin

du deuxième siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu

ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance[206]. Le témoignage de

saint Irénée est bien précieux, car Mayence et Cologne, les deux sièges

auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains

souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois,

dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au

silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours

conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques

pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour

rendre réservé l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une

chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces.

Innombrables sont les phénomènes dont les traces mêmes ont disparu.

[Note 206: Καὶ οὔτε αἱ ἐν Γερμανίαις ἱδρύμεναι ἐκκλησίαι ἄλλως

πεπιστεύκασιν, οὒτε ὲν ταῖς Ἰβηρίαις, οὕτε ἐν Κελτοῖς, οὔτε κατἀ τὰς

Ἀνατολάς, οὔτε ὲν Λιβύῃ οὔτε αἱ αἐτὰ μέσα τοῦ κόσμου ἱδρύμεναι. Saint

Irénée, _Adversus hæreses_, II, X, 2.]

Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies,

et peut-on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique

alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues? Il faudrait

répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour

être vraie. Il faudrait répondre oui, si l'on pouvait soutenir qu'un

fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à

suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trèves font de

saint Sixte et de saint Materne des disciples du prince des Apôtres;

mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on

ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent

faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du troisième siècle.

Qu'importe d'ailleurs? Ce qui est certain, c'est que les sièges de

Reims et de Trèves sont les plus anciens des deux Belgiques, et qu'ils

ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de

l'Église catholique à l'existence.

Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas l'antiquité de ceux

des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies

par lesquelles ils prétendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les

légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes,

et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien

elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de

Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni

saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai ne peuvent être

considérés comme des personnages du premier siècle. Pour les sièges

d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu,

postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais

réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des

chrétiens avant la date où apparaît leur premier pasteur connu, c'est à

Reims ou à Trèves qu'ils avaient alors leur évêque. On n'enlève rien à

l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre

leurs annales primitives d'accord avec les enseignements généraux de

l'histoire.

Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus

haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A

l'exemple des églises de Reims, de Trèves et de Cologne, plusieurs

trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des

martyrs. Elles ont rendu témoignage du Christ rédempteur devant les

juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique

ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce

grand fait. Quelque part qu'il faille accorder à l'imagination dans

les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des

légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à

orner de fleurs. Dès le quatrième siècle, Cologne vénérait, dans un

oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges

_qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ_[207]. La gloire des

martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales

villes rhénanes, était célébrée dès lors; Cologne leur rendait un

culte[208], et la ville de Xanten vénérait, dans les saints Mallosus et

Victor, deux soldats de cette phalange héroïque[209]. Reims, au sixième

siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire,

dont l'un périt pour avoir prêché l'Évangile au peuple, et l'autre

pour s'être converti en assistant à son supplice[210]. Saint Piaton à

Tournai, saint Quentin[211] dans la ville qui porte aujourd'hui son

nom, étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une

vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers

martyrs, Crépin et Crépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la

dernière persécution[212].

[Note 207: V. l'inscription de Clematius dans Leblant,

_Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, I, p. 570, qui la dit

antérieure à 464 de notre ère. Klinkenberg, dans les _Bonner

Jahrbücher_, t. LXXXVIII, la croit de la seconde moitié du quatrième

siècle.]

[Note 208: Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 64.]

[Note 209: _Id._, _ibid._, c. 63.]

[Note 210: _Id._, _ibid._, c. 54; Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I,

IV.]

[Note 211: _Vita S. Eligii_, l. II, c. 7.]

[Note 212: _Acta Sanctorum_ des Bollandistes, 25 octobre, t. XI.]

L'Église des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves. Mais il semble

que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever

jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le

courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de

tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi

que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée.

A peine fut-elle libre qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la

vit apparaître partout, organisée et agissante. Dès 314, un concile

convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles

des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de l'Etat, les

principaux métropolitains de l'Occident. La Bretagne, la Gaule,

l'Italie, l'Espagne et l'Afrique avaient envoyé leurs prélats les plus

éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires

de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims,

Agroecius de Trèves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son

diacre Primogenitus; Materne était également accompagné d'un diacre,

nommé Macrinus; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de

l'évêque de Trèves. Les actes du concile portent la signature de ces

six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes

églises franques dans un document authentique[213]. Cette assemblée

d'Arles est comme l'ébauche de celle qui devait, quelques années après,

siéger à Nicée; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident,

car elle nous montre ce qu'était l'Église des Gaules au lendemain des

grandes persécutions, avec son organisation universelle et ses cadres

encore incomplets.

[Note 213: V. Sirmond, _Concilia Galliæ_, t. I, p. 8.]

Les annales des sièges épiscopaux sont désormais entrées dans une phase

de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur

place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de

Trèves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent

mêlés ses évêques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs

d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de

cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à

l'entrée fatale du cinquième siècle. A Reims, nous rencontrons, à

partir d'Imbetausius, une succession ininterrompue de pontifes formée

par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et

terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète:

après Materne, nous n'y trouvons pour tout le quatrième siècle que deux

pontifes, Euphratas et saint Séverin. Ces noms suffisent d'ailleurs

pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi

d'interruption; ce n'est point parce que l'histoire a oublié les noms

des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence.

A la faveur de la paix profonde dont l'Église ne cessa de jouir sous le

règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses

cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui

attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges

métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul

diocèse qui soit représenté dans les conciles du quatrième siècle;

c'est celui de Tongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une

tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius,

premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce

qui placerait son existence aux abords de l'an 300. Partout ailleurs,

l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous

fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que

les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde

n'ont été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer

des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue.

Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards

pendant toute la durée de ce quatrième siècle, si grand et si fécond

dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les

régions de la Gaule septentrionale, où le nombre des chrétiens se

multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans

témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population

adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain

de cette époque[214], et nous en avons une autre preuve dans les

nombreuses inscriptions chrétiennes de Trèves, où la présence de la

cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude

de fidèles[215]. L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente

encore. En 368, nous dit un contemporain, le chef Alaman Rando profita,

pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était

rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne[216].

Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus

insuffisants, et l'on travaillait activement à en bâtir de plus vastes

et plus beaux. On en élevait un à Trèves du temps que saint Athanase

y était exilé, et l'on y célébrait les saints mystères même avant son

entier achèvement[217]. Reims avait plusieurs sanctuaires: à côté

de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors

de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait bâti la basilique de

Saint-Agricole, et l'évêque Imbetausius avait élevé, à l'intérieur

de la ville, l'église Saint-Symphorien, qui pendant quelque temps

remplaça Saint-Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fut à son

tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva en l'honneur de la

Vierge Marie[218]. Beauvais possédait, à proximité de son enceinte,

un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien:

il fut livré aux flammes pendant les invasions[219]. L'existence

d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir

du milieu du quatrième siècle; c'est là que voulait se rendre le

malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le

massacrèrent[220]. Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance

et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs,

sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et que

le peuple nommait l'église des Saints-d'Or à cause de la richesse de

ses mosaïques[221]. Une autre basilique suburbaine, celle de sainte

Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la

seconde moitié du quatrième siècle, elle fut reconstruite par un pieux

fidèle du nom de Clematius[222]. Ces indications, que le hasard seul

nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que

ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des

annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et

les vicissitudes de l'Église de Dieu.

[Note 214:

Signum quod perhibent esse crucis Dei

Magnis qui colitur solus in urbibus

Christus perpetui gloria numinis

Cujus filius unicus.

Severus Sanctus (Migne, Patrologie latine, t. XIX).]

[Note 215: Elles sont recueillies dans Leblant, _Inscriptions

chrétiennes de la Gaule_, 2 vol. in-4º, Paris, 1856, et _Nouveau

recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule_, in-4º, Paris,

1892, et dans Kraus, _Die Christlichen Inschriften der Rheinlande_, 2

volumes, Fribourg en Bade, 1890-1891.]

[Note 216: Amm. Marcell., XXVII, 10.]

[Note 217: S. Athanase, _Apologie_, I, 682.]

[Note 218: Flodoard, _Hist. Eccl. rem._, I, 3, 4, 6.]

[Note 219: Diplôme de Chilpéric Ier, dans Pardessus, _Diplômes_,

t. I, p. 148; Pertz, _Diplomata_, p. 12.]

[Note 220: Ammien Marcellin, XV, 5; voir ci-dessus p. 95.]

[Note 221: Saint Grégoire de Tours, _Gloria Martyrum_, c. 61.]

[Note 222: Klinkenberg dans _Bonner Jahrbücher_, t. LXXXVIII

(1889).]

Tout nous autorise à croire que les chrétientés de la première heure

étaient en possession d'une organisation régulière. Si maigres que

soient nos renseignements, ils nous font voir que tous les échelons

de la hiérarchie sacerdotale y sont occupés, et les prescriptions

canoniques observées dans la vie du clergé. Nous avons déjà rencontré,

sous la date de 314, des diacres à Reims et à Cologne, et un exorciste

à Trèves[223]. Les inscriptions de cette dernière ville mentionnent

les noms de quelques ecclésiastiques encore: un prêtre Aufidius[224],

un diacre Augurinus[225], un sous-diacre Ursinianus[226], un portier

Ursatius[227]. Nous constatons aussi que les clercs revêtus de l'un

des ordres mineurs pouvaient être engagés dans les liens du mariage:

les marbres nous font connaître le nom de Lupula, femme d'Ursinianus,

et celui d'Exsuperius, fils d'Ursatius. Quant au prêtre Aufidius, la

mention de sa femme Augurina et de son fils Augurinus prouve qu'il

avait, lui aussi, une famille et un foyer; mais Augurina ne prend

sur le marbre funéraire que la qualité de sœur du défunt: chaste et

touchante attestation de la continence gardée, au sein du mariage, par

l'époux qui était devenu l'oint du Seigneur.

[Note 223: Voir ci-dessus, p. 132.]

[Note 224: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,

nº 233, 341.]

[Note 225: _Id._, _ibid._, l. c.]

[Note 226: _Id._, _ibid._., nº 293, p. 396.]

[Note 227: _Id._, _ibid._, nº 292, p. 395]

Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les

races se rencontraient dans le troupeau du Christ. Depuis que la

doctrine du Nazaréen était devenue celle des empereurs convertis, cela

n'avait plus rien d'extraordinaire. Il serait donc oiseux d'énumérer

les préfets du prétoire et les consulaires qui allèrent dormir

l'éternel sommeil dans les cimetières chrétiens de Reims et de Trèves,

à côté d'autres personnages de distinction dont les pierres tumulaires

nous ont conservé la mémoire. Mais ce qu'il importe de noter, c'est

l'accession spontanée à l'Évangile d'un grand nombre de barbares entrés

au service de l'Empire, et qui acceptèrent sa religion comme le reste

de la civilisation romaine.

Si, à cette date, ils n'avaient pas obéi à l'habitude de latiniser

leurs noms germaniques, il est probable que nous en reconnaîtrions plus

d'un dans le recueil des inscriptions chrétiennes du temps. Nous savons

du moins que Silvanus, dont on a vu plus haut la fin tragique, était

Franc d'origine, et nous avons le droit de supposer le christianisme

de ses compatriotes Malaric et autres, qui lui témoignèrent dans ses

malheurs un si chaud et si stérile dévouement. C'est, sous un nom

romain, un chrétien encore que ce centurion Emeterius, qui servit

pendant vingt-cinq ans dans une cohorte (_numerus_) de _Gentils_, et

dont on a retrouvé la pierre au Drachenfels, près de Bonn, ornée,

en signe de sa foi, du monogramme du Christ[228]. Combien d'autres,

dont la tombe n'a pas livré le secret, mais qui, sous la tunique du

légionnaire, ont confessé le Dieu de Mallosus et de Victor, apportant

à l'Évangile, bien des générations avant Clovis, les prémices de la

nation franque. A vrai dire, tous les barbares qui vendirent leur sang

à l'Empire n'étaient pas chrétiens; sous les souverains les plus zélés

pour l'Évangile, les armées comptèrent dans leurs rangs, et jusque

dans les grades supérieurs, un grand nombre d'adorateurs de Wodan,

qui s'enorgueillissaient de ne pas fléchir le genou devant le Dieu

de César[229]. Mais ceux-là mêmes subissaient à leur insu le charme

mystérieux que l'Église, par l'intermédiaire de ses grands hommes,

exerçait alors sur les âmes les plus rebelles; ils se vantaient d'être

les amis des évêques, et, au loin, leurs compatriotes d'outre-Rhin se

persuadaient que cette amitié leur portait bonheur.

[Note 228: Leblant, nº 359, t. I, p. 485.]

[Note 229: Par exemple, au quatrième siècle, le célèbre Arbogast.]

On voudrait pénétrer plus avant dans la vie cachée de ces chrétientés

primitives, dont à peine nous venons de signaler les éléments

matériels; on voudrait s'asseoir à ces foyers domestiques placés sous

la protection du Christ, respirer, en quelque sorte, l'atmosphère

de ces fidèles, être le témoin de leur existence quotidienne, voir

comment l'Évangile était pratiqué par les âmes qui se réclamaient de

lui. Mais l'histoire est muette, et les tombeaux seuls élèvent leur

voix de pierre pour trahir, par les éloges qu'elles décernent aux

défunts, de quelle manière elles entendent les devoirs des vivants.

Peu importe que ces éloges soient mérités, ou qu'ils ne soient que des

formules banales; ce qu'ils nous apprennent, c'est la conception que

cette société se faisait de l'humanité régénérée, c'est l'idéal qu'elle

assignait à la vie, et pour lequel il lui semblait doux de mourir.

Cet idéal, c'était la réalisation des conseils évangéliques. Ils

étaient suivis par l'élite des âmes chrétiennes bien longtemps avant

qu'il existât des institutions pour grouper en familles religieuses

les amants de la vie parfaite. Les marbres de Trèves nous ont gardé

la mémoire d'une jeune religieuse du nom de Léa, enlevée à l'âge

de vingt-deux ans[230], et d'une autre, nommée Hilaritas, morte à

cinquante _après avoir servi le Seigneur tous les jours de sa vie, et

observé de toutes ses forces les préceptes du Rédempteur_[231]. Ces

servantes du Christ ajoutaient-elles déjà la retraite et la réclusion

à l'existence religieuse qu'elles avaient choisie? Nous ne le savons

pas, mais il est certain que, dès le quatrième siècle, la solitude

était pratiquée à Trèves même et sous les yeux de la cour impériale.

Saint Athanase, exilé de cette ville, y avait jeté la semence de la

vie monastique, et il y avait laissé sa _Vie de saint Antoine_, ce

livre dont le charme étrange a gagné tant d'âmes aux austères joies

du sacrifice et du renoncement absolu. On y lisait comment ce saint,

à l'aurore d'une vie riche de promesses et d'espérances, étant entré

un jour dans une église d'Alexandrie, avait entendu lire le texte

évangélique où il est dit: «Si vous voulez être parfait, allez, vendez

tous vos biens, distribuez-en le produit aux pauvres, puis venez

et suivez-moi.» Cette parole était descendue sur son cœur comme un

oracle d'en haut: il s'y était conformé à la lettre et sans tarder.

Après s'être débarrassé du fardeau de ses biens temporels qui avaient

été sa richesse et qui n'étaient plus que sa chaîne, il était parti

pour la solitude, et là, pendant le reste d'une vie qui dura au delà

d'un siècle, seul en présence du ciel dans l'immensité du désert, il

mena cette existence surhumaine dans laquelle l'admiration de ses

contemporains voyait l'idéal monastique réalisé[232].

[Note 230: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,

numéros 258-259, p. 366.]

[Note 231: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I,

p. 336.]

[Note 232: S. Athanase, _Vita sancti Antonii_.]

Les anachorètes chrétiens de Trèves s'étaient inspirés de cet

exemple. Ils avaient dit adieu au monde, et, n'emportant que les

saintes Écritures et la biographie d'Antoine, ils s'étaient retirés

dans d'humbles cabanes disséminées aux alentours de la ville, où ils

cachaient sous les livrées de la pauvreté une existence désormais vouée

au mépris des mondains. Pendant que la foule se pressait aux jeux

publics et courait fiévreusement à la recherche de tous les plaisirs

d'une société décadente, ils jeûnaient et priaient, les yeux fixés

sur les vérités éternelles, et vivaient d'une vie toute céleste aux

portes d'un monde dont ils s'étaient fait oublier. Or, une après-midi

de l'année 386, pendant que l'empereur Gratien assistait aux courses

du cirque avec la cour, quatre jeunes gens de son entourage, que

le spectacle fatiguait, étaient allés se promener au milieu des

jardins et des vignobles qui, alors comme aujourd'hui, touchaient

aux murs de la cité. Deux d'entre eux, conduits par le hasard de la

promenade, passèrent devant une cabane où vivaient des anachorètes.

Ils y entrèrent, et l'un d'eux, y ayant trouvé une vie de saint

Antoine, l'ouvrit par curiosité. Dès les premières lignes, une émotion

extraordinaire s'empare du jeune homme; c'est comme le parfum lointain

du désert sacré qui vient à lui, à travers ces pages qui parlent un si

nouveau et si sublime langage. L'amour divin vient de s'allumer dans

son âme; il en est tout transporté, et, comme rempli d'indignation

contre lui-même, il interpelle son ami:

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 11 / 28 段