les compatriotes qui avaient osé envahir l'Empire qu'il servait.
Des haines de race et de famille[187], les plus vivaces de toutes,
étaient le seul souvenir qu'il gardât de son ancienne patrie: il
voulait à tout prix humilier Marcomir et Sunno, et il se sentait
assez fort pour l'entreprendre. Ainsi, de plus en plus, la lutte de
la civilisation contre la barbarie tendait à n'être plus qu'une lutte
personnelle entre barbares, les uns intéressés à maintenir l'Empire
parce qu'ils le dominaient, les autres à le détruire pour s'emparer
de son héritage. Arbogast passa le Rhin dès l'année suivante (389),
et ne consentit à faire la paix avec les Francs qu'à la condition
qu'ils restitueraient le butin, et qu'ils livreraient à l'Empire les
fauteurs de la guerre. Il formula ces conditions, à ce qu'il paraît,
dans une entrevue qu'il eut avec Marcomir et Sunno, et à la suite de
laquelle ces deux chefs consentirent à lui livrer des otages. Selon
l'habitude barbare, un banquet couronna les négociations, et l'on
trinqua fraternellement[188]. La fortune de leur compatriote romanisé
était pour les deux princes l'objet d'une admiration qui n'était pas
sans quelque respect; ils s'informèrent de beaucoup de choses; ils
lui parlèrent aussi de ce grand évêque de Milan nommé Ambroise, dont
le nom était venu à eux sur les ailes de la légende. «Le connais-tu?
dirent-ils à Arbogast.--Oui, répondit-il, je suis son ami, et je dîne
fréquemment avec lui.--Alors nous savons, reprirent ses interlocuteurs,
le secret de tes victoires, puisque tu es l'ami de l'homme qui dit au
soleil: Arrête-toi, et qui le fait s'arrêter[189].»
[Note 187: Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans
Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre ce passage que de dire,
comme Pétigny, _Études_, etc., I, p. 153, qu'Arbogast était parent de
Marcomir et de Sunno.]
[Note 188: Paulin de Milan, _Vita Ambrosii_, dans Migne, _Patrol.
lat._, t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière
fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses
extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes
d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel, _Hist. de la
Gaule méridionale sous la domination des Romains_, I, p. 173, avait
déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le
passage de Paulin de Milan.]
[Note 189: Paulin de Milan, _l. l._ Si j'ai bien compris M. Lot
dans son compte rendu de l'_Histoire poétique des Mérovingiens_ (_Moyen
âge_, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe.
M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette
assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise; la
vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et
il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il
a puisé ce détail: «Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis
admodum religioso cognovimus qui tunc interfuit; erat enim in tempore
quo hæc loquebantur vini minister.» L'histoire serait vraiment trop
facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous
en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour
d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.]
Après sa victoire, Arbogast revint passer l'hiver à Trèves, d'où il
pouvait surveiller de près les allures des Francs. Il faut croire
qu'elles ne lui donnèrent aucun sujet d'inquiétude, et qu'il se crut
assez tranquille de leur côté pour exécuter enfin le criminel projet
qu'il nourrissait. En 392, il assassina son jeune maître Valentinien
II à Vienne, et lui substitua le rhéteur Eugène, qui était son ami,
et qui ne devait être sur le trône que son docile instrument. Mais
les Francs se considérèrent comme dégagés des traités qui les avaient
liés à l'empereur défunt: ils prirent les armes, et, au moment où
il se prémunissait contre la vengeance de Théodose, Arbogast se vit
obligé d'aller de nouveau mettre à la raison ces turbulents voisins. Il
partit de Cologne au cœur de l'hiver, c'est-à-dire à un moment où les
forêts, entièrement dénudées, ne pouvaient ni cacher des embuscades ni
servir de retraite à des fuyards. Il ravagea d'abord le territoire des
Bructères, et se jeta ensuite sur celui des Chamaves. Aucune résistance
ne fut opposée par les Francs au cruel qui promenait le fer et le feu
dans sa terre natale. Tout au plus quelques bandes d'Ampsivariens
et de Cattes, sous les ordres de Marcomir, se montrèrent-elles au
loin sur les hauteurs, mais sans oser descendre dans la plaine, et
Arbogast revint après avoir humilié les barbares et vengé l'échec de
Quintinus[190].
[Note 190: Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, II, 9.]
Le contraste entre ces deux faits d'armes est bien instructif.
Invincibles pour des généraux romains les Francs n'étaient vaincus que
par un des leurs. C'était un barbare qui était allé reprendre leur
butin à des barbares, et Rome ne tenait debout qu'en s'appuyant sur
les gens de cette race. Après avoir épouvanté ces peuplades, Arbogast
pouvait traiter avec elles; ainsi il les désarmait deux fois, et il
assurait ses derrières au moment d'aller combattre Théodose. C'est ce
qui explique l'apparition de son faux empereur Eugène sur les bords du
Rhin, en 393, pour renouveler, dit un écrivain, les anciens traités
avec les Alamans et les Francs[191]. Entraînés sans doute par la parole
d'Arbogast, beaucoup de ces barbares, d'ailleurs avides de butin, et
apprenant qu'il s'agissait de conquérir l'Italie, s'enrôlèrent sous les
drapeaux de l'usurpateur. Appuyés sur la coalition des deux paganismes,
le romain et le barbare, Arbogast et Eugène étaient presque sûrs du
triomphe, et en réalité ils mirent Théodose à deux doigts de sa perte.
Mais la prodigieuse victoire d'Aquilée, remportée par l'empereur
chrétien, ruina totalement les espérances des rebelles. Il fallut
fuir, et Arbogast, réfugié sur les sommets des Alpes, préféra, comme
Magnence, le suicide au supplice[192].
[Note 191: Sulpice Alexandre, _l. c._]
[Note 192: Sur Arbogast: Claudien, _De III et IV consulatu
Honorii_; Zosime, IV, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours,
_l. c_; Paul Orose, VII, 35; le comte Marcellin, a. 392; Idacius,
même année; Eunape, XVII, p. 111; Socrate, V, 25; Sozomène, VII, 24;
Théodoret, V, 24; Philostorge, II, 1; Suidas, _s. v._ Ἀρβογάστης.]
Théodose ne survécut pas à sa victoire. Le 15 janvier 395, ce grand
homme expirait, âgé de cinquante ans à peine, et laissant son trône
à deux enfants mineurs. Tout semblait perdu dès lors, quand un homme
parvint à conjurer encore pour quelques années l'explosion de la
catastrophe. Ce sauveur de l'Empire, c'était de nouveau un barbare.
Descendant le Rhin à cheval et sans escorte pendant l'année 396,
Stilicon vit partout accourir au-devant de lui les chefs des peuples
barbares, qui, au dire de son panégyriste, baissaient humblement la
tête devant le général romain désarmé[193]. Il est probable que ces
succès furent dus principalement à son habile diplomatie, appuyée de
raisons d'ordre purement matériel auxquelles les barbares n'étaient
jamais insensibles. C'est l'or romain, sans contredit, qui l'aida à
faire renverser chez eux les rois partisans de la guerre, et à leur
en substituer qui étaient favorables à l'alliance avec Rome[194].
Il n'en fallut pas moins une rare habileté pour obtenir des Francs
l'extradition de leur roi Marcomir. Ce prince, qui mérite une place
dans l'histoire des origines franques, alla terminer son orageuse
carrière dans l'Étrurie, où il fut relégué, et où l'histoire le perd
de vue. Quant à Sunno, il fut assassiné par les siens en essayant de
venger Marcomir sur les traîtres qui l'avaient livré[195].
[Note 193: Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 202 et suiv.]
[Note 194: Pétigny, _Études_ etc., I, p. 381.]
[Note 195: Claudien, _o. c._, I, 241 et suiv.]
Ces résultats de la diplomatie romaine sont étonnants: ils le
paraîtront davantage encore, quand on se souviendra qu'en 402,
Stilicon crut pouvoir sans danger dégarnir les bords du Rhin, pour
opposer le plus de forces possible à l'invasion d'Alaric. Ce fut une
démarche d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire. Renonçant à une
domination qui avait près de cinq siècles d'existence, Rome reculait
devant l'avenir qui s'avançait sur elle, incarné dans des barbares,
et l'Empire abandonnait nos provinces pour n'y plus reparaître.
Comme s'il eût voulu faire son testament, il laissait le Rhin à la
garde des Francs, et ce seront les Francs, en effet, qui deviendront
ses héritiers légitimes, dans la pleine acception du mot. Ils ne
cherchèrent pas à s'emparer du patrimoine par la fraude ou par la
force, ou à en déposséder avant l'heure la société dont ils allaient
hériter. Ils le gagnèrent loyalement, fidèles à son service, et en
versant leur sang pour la défendre[196].
[Note 196: Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse de
Fauriel, _Hist. de la Gaule mérid. sous la domination des Germains_,
I, p. 174, d'une invasion franque en 399, au cours de laquelle Trèves
aurait été prise une première fois.]
La catastrophe qui mit leur dévouement à l'épreuve pour une dernière
fois éclata en 406. Vers la fin de cette année, une avalanche de
peuples germaniques, Alains, Vandales, Suèves, d'autres encore, roula
dans la direction du Rhin. Cette masse énorme semble avoir été partagée
en deux colonnes, qui essayèrent de passer le fleuve sur deux points
différents. Rome eut le temps de gagner un des chefs alains, Goar, qui
fit défection; d'autre part, dans le voisinage de Mayence, les Francs
opposaient une résistance héroïque aux Vandales: ils leur tuèrent vingt
mille hommes avec leur roi Godegisel, et ils auraient exterminé toute
l'armée, si les Alains n'étaient venus à la rescousse sous leur roi
Respendial.
Cette fois, les Francs succombèrent, et, le dernier jour de l'an 406,
le gros de l'invasion leur passa sur le corps pour se répandre sur la
première Germanie[197]. Une autre partie de l'armée avait passé le
Rhin plus bas, probablement vers Cologne; de là, gardant toujours la
direction de l'ouest, elle traversa la seconde Germanie et la seconde
Belgique jusqu'à Boulogne, ne laissant pas une ville debout sur son
passage. Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, sont citées parmi
celles qui périrent alors, et dont le sol fut transformé en pays
barbare[198]. Rien ne fut épargné, et ce qui restait de la culture
romaine disparut dans la plus effroyable des tourmentes. D'innombrables
villas incendiées et quantité de trésors enterrés à cette date
racontent encore, avec leur muette éloquence, les souffrances inouïes
qui frappèrent alors la race humaine dans nos contrées. Ce qui étonne,
c'est qu'elles aient pu se relever après un pareil désastre. La
stabilité de la civilisation romaine devait être grande, pour qu'on
en retrouve encore tant de restes après cette date néfaste de 406.
Du coup, le gouvernement des Gaules recula de Trèves à Arles, aussi
loin que possible des barbares. Rome n'essaya plus même de reconquérir
la Gaule septentrionale. Les Francs Saliens redevinrent un peuple
indépendant; les autres n'avaient pas cessé de l'être. Ainsi toutes
les basses plaines arrosées par les grands fleuves belges, le Rhin, la
Meuse, l'Escaut, échappaient à l'autorité romaine. L'Empire rétréci
était désormais renfermé dans des frontières dont Arras, Famars,
Tongres, Andernach, marquaient les derniers postes fortifiés du côté
du Nord. Cologne était perdue, et, maîtres des deux rives du Rhin, les
Francs se tendaient la main depuis les côtes de la mer jusqu'à la forêt
Hercynienne. Eux seuls avaient profité de l'invasion: elle les avait
violemment secoués, mais elle avait brisé les liens qui les attachaient
à l'Empire, et elle avait mis à leur disposition les provinces sans
maîtres abandonnées par les aigles romaines.
[Note 197: Paul Orose, VII, 40; Prosper d'Aquitaine, a. 406;
Cassiodore, _Chronicon_, a. 406; Renatus Frigeridus Profuturus, dans
Grégoire de Tours, II, 9.]
[Note 198: S. Jérôme, _Epist._, CXXIII (_ad Ageruchiam_).]
Mais il est dans les destinées des peuples naissants de s'avancer vers
l'avenir à tâtons, dans les ténèbres qui couvrent leur crépuscule
matinal. A peine débarrassés du joug, et loin d'apprécier l'avenir
qui s'ouvrait devant eux, les Francs s'attachèrent immédiatement aux
premiers aventuriers qui voulaient prendre le titre impérial, comme
si le monde barbare, pas plus que le romain, ne pouvait se passer
d'empereur. Ils accueillirent d'abord un soldat de fortune dont le
principal mérite était de porter le grand nom de Constantin, et qui,
après s'être fait proclamer en Grande-Bretagne, passa sur le continent
en 407. Il rallia autour de lui ce qui restait de garnisons romaines et
d'auxiliaires barbares; il renouvela, paraît-il, les traités avec les
Francs, et il choisit parmi eux deux des plus hauts dignitaires de son
armée, Nebiogast et Edobinc[199]. Mais la carrière de Constantin fut
aussi rapide qu'agitée. Trahi par Gerontius, son lieutenant, assiégé
dans Arles par le général romain Constance, il fit un suprême appel
aux Francs, et Edobinc partit pour aller lever de nouveaux contingents
parmi ses compatriotes. Le lieutenant de l'usurpateur fut assailli et
mis en déroute par Constance avant d'avoir pu opérer sa jonction avec
son chef, et il périt dans la fuite. Constantin, abandonné de tout le
monde, tomba aux mains d'Honorius, qui le fit mettre à mort (411). Un
autre aventurier, du nom de Jovin, se fit alors proclamer à Mayence,
et chercha lui aussi son point d'appui chez les Francs et les autres
barbares. Mais Jovin ne put tenir que jusqu'en 413, et périt à son
tour sous les coups des Visigoths, qui envoyèrent sa tête et celle de
son frère Sébastien à Honorius. L'autorité de l'empereur de Ravenne
fut ainsi rétablie dans le sud de la Gaule, grâce à une coûteuse
alliance avec le peuple qui avait pillé Rome; mais elle n'arriva
plus même jusqu'à la Loire. Pendant plusieurs années, les villes de
la Gaule centrale n'obéirent plus à personne, et tâchèrent de se
gouverner et de se défendre elles-mêmes; c'est seulement en 416 que les
efforts d'Exsuperantius les ramenèrent pour quelque temps encore sous
l'autorité romaine[200].
[Note 199: Zosime, VI, 2.]
[Note 200: Zosime, VI, 5. Καὶ ὁ Ἀρμόριχος ἅπας καὶ ἕτεραι Γαλατῶν
ἐπαρχίαι, βρεττανούς μιμησάμεναι, κατὰ τὸν ἴσον σφᾶς ἠλευθέρωσαν
τρόπον, ἐκβάλλουσαι μὲν τοὺς Ῥωμαίους ἄρχοντας, οἰκεῖον δὲ κατ'
ἐξουσίαν πολίτευμα καθιστᾶσαι. C'est sur ce passage principalement
que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération
armoricaine.]
On dirait que les Francs avaient voulu attendre les résultats de la
dernière tentative faite pour conserver en Gaule un gouvernement
romain. Lorsqu'il fut avéré que les empereurs improvisés dans le Nord
étaient au-dessous de leur tâche, alors seulement ils commencèrent
à reconnaître que c'en était fait de l'Empire, et à s'adjuger ses
dépouilles. Trèves, une première fois éprouvée par l'invasion de 406,
tomba entre leurs mains en 413[201]. Un chroniqueur du septième siècle
raconte qu'elle leur fut livrée par un grand seigneur nommé Lucius,
qui voulait venger l'honneur de sa femme indignement outragée par
l'empereur Avitus[202]; mais il n'est nul besoin de cette historiette
équivoque pour expliquer la chute de la Rome du Nord.
[Note 201: Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est
secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de
Tours, II, 9.]
[Note 202: Frédégaire, _Chronic._, III, 7. Cette légende est
évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison
analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime.
Procope, _Bell. Vandal._, II, 4.--Au reste, Pétigny, _Études_ etc., I,
p. 317 (note) est distrait en attribuant le récit de Frédégaire à _un
écrivain byzantin_ et en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu
d'Avitus.]
Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la
Gaule septentrionale, se mit en devoir de la leur reprendre et réussit
probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu
du cinquième siècle, Trèves a été prise jusqu'à quatre fois de suite
pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui
vacille encore sur l'histoire de ce pays; elle va être plongée dans
les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant
que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du
puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain
fussent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement
douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à
l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en
méritaient-ils pas non plus.
LIVRE II
I
L'ÉGLISE DES GAULES
Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares
pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis
si longtemps les portes, ils eurent à soutenir de nouvelles luttes
pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils
devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre
de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux
envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes
les imaginations, elle troublait la tête des maîtres nouveaux, les
entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire
sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus
malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou
écrasés sous la chute des fragiles édifices qu'ils avaient élevés. Ces
scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle
familier. Il semblait que ce fût la vengeance de l'Empire, sortant
de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient
mené ses funérailles. L'un après l'autre, ils ne mirent les pieds dans
l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars.
Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde
romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit
par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il
prononça les paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des
spectres irrités; il les écarta des endroits empestés où achevaient
de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les
monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour
construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils
pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romaine, il leur
enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Église catholique.
Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilisés et de
l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience
d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les
formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître
telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre
providentielle avec le peuple des Francs.
Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale: le
christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles,
la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie
affaiblie de celle qui florissait dans la Narbonnaise et dans la
Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses
et plus grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée,
la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le
nord, l'Église était moins organisée, ses diocèses plus étendus, ses
fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence
moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme
pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi,
et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de la
Batavie et sur les vastes solitudes de l'Ardenne.
De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme
s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest
et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes.
On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et
l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premières années dans
ces provinces; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne
heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre
suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles
du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne
en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux efforts et de
pénibles épreuves.
On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des
chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la
vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes
les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les
Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y
avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y
sera trouvé des âmes que la doctrine de la Rédemption aura conquises,
et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si
des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en
Gaule[203], et si des traces de leur culte ont été relevées dans
plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait-on
supposer que le plus populaire et le plus consolateur de tous les
cultes y serait resté totalement inconnu? Il est vrai qu'il n'a laissé
aucune trace dans l'épigraphie; mais ce silence des pierres funéraires
n'est autre chose qu'un éloquent témoignage du danger que les premiers
chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi.
[Note 203: Cumont, _Textes et monuments figurés relatifs aux
mystères de Mithra_, pp. 158 et suivantes.]
On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la
Gaule, la condition de ces premiers chrétiens. Vivaient-ils dans la
dispersion, selon le langage de l'Écriture, ou étaient-ce des groupes
assez compacts pour former une église locale, avec un évêque à leur
tête? Évidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les
villes n'auront pas possédé une communauté en règle: leurs chrétientés
restaient, dans ce cas, sous l'obéissance d'une ville voisine où les
fidèles étaient plus nombreux. Le nombre des diocèses était donc
fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à
l'origine il n'y en a eu que dans les métropoles, c'est-à-dire dans
les chefs-lieux des provinces. Plus favorisées de la circulation,
contenant une population plus dense et remuées par un plus grand nombre
d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer
leurs cités dans la connaissance de l'Évangile. La première forme sous
laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord
de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des
pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trèves, à Cologne, et qui
embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des
sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie,
en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime
ecclésiastique de l'Occident: il a été signalé au quatrième siècle
par un écrivain bien informé[204], quoiqu'à cette époque il fût déjà
beaucoup moins accentué que dans les trois premiers.
[Note 204: Théodore de Mopsueste, _In Epist. S. Pauli comment._,
II, p. 24, cité par Duchesne, _Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule_,
t. I, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.]