leurs déprédations en Gaule Belgique. Sévère, maître de la cavalerie de
Julien, allant de Cologne à Reims, était tombé sur eux dans le pays de
Juliers, et il put rapporter à son général en chef les ravages qu'ils
commettaient dans cette contrée de Belgique toujours éprouvée. La chose
parut assez importante à Julien pour qu'au lieu de prendre pendant la
mauvaise saison un repos mérité, il donnât tout de suite la chasse à
ces insolents pillards. Ceux-ci, apprenant son arrivée, se jetèrent
à la hâte dans deux forts à moitié ruinés sur les bords de la Meuse,
dont l'histoire ne nous a pas conservé les noms, et, pendant près de
deux mois d'hiver (décembre 357 et janvier 358) ils y résistèrent
aux efforts qu'il fit pour les réduire. Comme le fleuve était gelé,
et qu'il pouvait craindre que les assiégés ne s'échappassent à la
faveur des ténèbres, il y fit circuler nuit et jour des bateaux qui
ne cessaient d'en casser les glaces. Enfin la constance des Romains
triompha de la fermeté des barbares; épuisés de faim et de fatigue, ils
furent obligés de se rendre, et Julien les envoya à l'empereur. Une
armée de ravitaillement qui venait à leur secours rebroussa chemin en
apprenant cette nouvelle, et le jeune César alla passer le reste d'une
année si laborieuse dans une ville des bords de la Seine pour laquelle
il avait une vive prédilection, et qu'il appelait sa chère Lutèce.
L'immense capitale qui est aujourd'hui le rendez-vous de l'univers
entier n'avait alors rien de ce qui a fait la grande destinée de
Paris, si ce n'est l'étonnante ampleur de son site prédestiné et le
charme souverain de son beau fleuve. Les forêts et les marécages en
occupaient les deux rives; au bas de Ménilmontant s'étendaient des
eaux croupissantes; le bois de Boulogne arrivait jusqu'au Louvre; la
Bièvre se frayait son chemin jusqu'à la Seine à travers des forêts
de roseaux. Paris n'était encore que l'îlot de la Cité. Là, enfermée
dans la double enceinte que lui faisaient les flots et les murs
romains du troisième siècle, la ville surgissait comme une de ces
citadelles de la civilisation qui sont à la fois un arsenal et un
atelier. L'élément principal de la population était constitué par une
puissante corporation marchande, celle des nautes parisiens, dont les
barquettes sillonnaient incessamment la Seine et dont le souvenir est
resté dans les armes de la ville: un navire aux voiles gonflées. Paris
avait dès lors, si l'on peut ainsi parler, le caractère cosmopolite
et international qu'il devait prendre au cours des siècles. Dans son
étroite enceinte se dressaient les monuments de toutes les religions.
Le dieu Esus y avait ses autels, ainsi que Cernunnos, le dieu aux
cornes chargées d'anneaux, et le taureau Trigaranos qui portait trois
grues sur son dos; Jupiter y présidait au cours des flots, du haut
de l'autel que les nautes lui avaient consacré sous Tibère; Mithra y
avait ses adorateurs, et, depuis longtemps, le Dieu qui devait détrôner
toutes les idoles y possédait, sous le vocable de saint Étienne, un
sanctuaire qui est aujourd'hui Notre-Dame de Paris. Au surplus, la
ville, riche et pleine d'habitants, avait débordé sur les deux rives de
son fleuve, où l'on a retrouvé ses monuments et surtout ses tombeaux.
La rive gauche était particulièrement recherchée: c'est là que
Constance Chlore, à ce qu'il paraît, avait bâti le palais des Thermes.
Ce gigantesque monument, alimenté par l'aqueduc dont Arcueil garde
encore les ruines et le nom, était le centre d'un vaste quartier romain
qui s'échelonnait le long des voies conduisant à Orléans et à Sens.
Julien, qui y demeurait, achève lui-même cette description; il faut
laisser parler ici la première voix qui ait présenté Paris au monde
civilisé:
» J'étais alors en quartier d'hiver dans ma chère Lutèce: les Celtes
appellent ainsi la petite ville de Parisii. C'est un îlot jeté sur le
fleuve, qui l'enveloppe de toutes parts. Des ponts de bois y conduisent
des deux côtés. Le fleuve diminue ou grossit rarement; il est presque
toujours au même niveau été comme hiver; l'eau qu'il fournit est très
agréable et très limpide. L'hiver y est très doux, à cause, dit-on, de
la chaleur de l'Océan, dont on n'est pas à neuf cents stades, et qui,
peut-être, répand jusque-là quelque douce vapeur: or, il paraît que
l'eau de mer est plus chaude que l'eau douce. Quoi qu'il en soit, il
est certain que les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. Il
y pousse de bonnes vignes, et quelques-uns se sont ingéniés d'avoir des
figuiers, en les entourant, pendant l'hiver, d'un manteau de paille ou
de tout autre objet qui sert à préserver les arbres des intempéries
de l'air. Cette année-là, l'hiver était plus rude que de coutume: le
fleuve charriait comme des plaques de marbre[164].»
[Note 164: Julien, _Misopognon_, trad. Talbot, dans les _Œuvres
complètes de Julien_, p. 294 et 295.]
C'est là, dans la future capitale du royaume des Francs, que le dernier
des empereurs païens passa l'hiver à former des plans de campagne
contre ce peuple. Sa tête roulait de vastes projets. Avoir remis
la Gaule dans l'état où elle se trouvait avant la mort de Silvanus
ne lui suffisait pas. Ce qu'il rêvait, c'était de faire rebrousser
chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs
en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du
territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à
redevenir le maître du cours inférieur de ce fleuve. C'était la plus
importante voie de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les
flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire
à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents,
et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient
sur leurs rives; de là, elles étaient distribuées facilement dans les
divers campements de leurs vallées.
Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi
que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement
des garnisons de Belgique et de Germanie. Il fallait tout décharger
à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de
difficultés considérables, et non sans grands frais, on faisait
les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette
difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie
par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce
paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la
détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentius, avait
offert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à
rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin.
Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain: il résolut
d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux
Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles
romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour
vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la
Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis
depuis 341. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était
à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans cette
ville. Leur arrogance était tombée: ils ne demandaient plus que la
faveur de vivre en paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le
reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à
l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces
natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des
armes romaines. Il renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse
évasive; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans
leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie,
qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la
cavalerie, venait les prendre à revers.
Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre
résistance, et furent trop heureux de voir le général romain,
victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs
instantes supplications. Il va sans dire que la libre navigation du
Rhin fut pour les barbares la condition et pour les Romains le plus
précieux résultat de la paix[165]. Julien, qui avait fait construire
quatre cents barques en Bretagne, et qui en avait rassemblé deux cents
en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille
nombreuse, qui rétablit immédiatement les communications de l'Empire
avec sa grande province d'outre-mer. Pour un demi-siècle encore, grâce
à ces opérations, la frontière de l'Empire fut ramenée au mur d'Adrien,
et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé dans
ses frontières[166].
[Note 165: On le voit, les Saliens occupent tout le cours inférieur
du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en
Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. Il n'y a donc eu qu'un seul
peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.]
[Note 166: Sur cette campagne, lire Julien, _Lettre aux Athéniens_;
Ammien Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 7.]
Il restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui,
ayant pénétré en Gaule les armes à la main, venaient de s'établir à
l'est des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé
aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux
générations avec la tolérance de l'Empire, ne pouvait user de la
même longanimité envers ces nouveaux venus: ceux-ci ne devaient pas
être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des
Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent
une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce
de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de
Saliens, fit beaucoup de mal à l'ennemi, par des expéditions nocturnes
d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou
pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enfin la
satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux[167].
Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son
fils prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur
l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve[168].
[Note 167: Zosime, III, 7.]
[Note 168: Ammien Marcellin, XVII, 8.]
Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée
en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât
désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux.
Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin,
porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux
expéditions, l'une en 359 et l'autre en 360 contre les Hattuariens, un
autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de
nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put
descendre le Rhin de Bâle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout,
le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se figurer
ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour
reconnaître et activer les travaux de restauration de la frontière
rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement;
les légionnaires encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée
contre la truelle; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux
du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et
les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes
se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles:
ce sont Bingen, Andernach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium
et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les
approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement
construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien
gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de
cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus,
Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse,
et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva
trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux
Saliens et aux Chamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires
à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés
dans la _Notice de l'Empire_[169], existaient encore du temps de
l'historien Zosime[170]. Tels furent les principaux résultats d'un
gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots: la
Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée
à l'Empire[171].
[Note 169: _Notitia Dign._, ed. O. Seeck, _Oc._, V, 62, 177, 210;
VII, 129.]
[Note 170: Zosime, III, 8.]
[Note 171: Les meilleures sources pour l'histoire du gouvernement
de Julien en Gaule sont sa _Lettre aux Athéniens_, où il résume les
actes de son gouvernement, et l'ample récit qu'en fait Ammien Marcellin
dans ses livres XVI, XVII et XVIII. L'exposé de Zosime, au livre III
de sa chronique, est un sommaire beaucoup moins digne de foi, et
particulièrement défectueux au point de vue de la chronologie.]
Le malheur du monde voulut que l'homme qui brillait d'un si vif éclat
au second rang fût élevé subitement au premier. On sait le reste, et
comment, à ce sommet des choses humaines, le vertige impérial s'empara
d'une tête que les strictes obligations d'un rôle subalterne avaient
jusque-là protégée contre elle-même. On voudrait savoir ce que devint
la Gaule après son départ, et si les mesures qu'il avait prises
suffirent pour lui assurer le repos, au moins pendant les premières
années. Mais l'attention de l'histoire se détourne d'elle au moment où
Julien la quitte, et ne s'y laisse ramener que par le nouvel empereur
Valentinien. Encore l'intérêt des événements qui se passent sur ce
théâtre a-t-il singulièrement baissé pour l'historien qui les raconte,
depuis qu'il n'y rencontre plus son héros de prédilection. Il déclare
passer sous silence quantité de conflits avec les barbares, parce
qu'ils n'eurent pas de résultats appréciables, et parce qu'il n'est
pas de la dignité de l'histoire de se traîner à travers des détails
oiseux[172]. Il est certain toutefois que le départ de Julien avait
enhardi les barbares transrhénans au point qu'ils recommencèrent leurs
incursions. Valentinien se hâta de ravitailler et de fortifier les
villes du Rhin[173]. Mais la preuve éloquente des inquiétudes que les
barbares, et en particulier les Francs, inspirèrent pendant ce règne à
l'Empire, nous la trouvons dans ce fait que la capitale de l'Occident
fut de nouveau transférée, et cette fois de Milan à Trèves, en quelque
sorte au seuil de la barbarie. Valentinien y passa presque tout son
règne, et ses successeurs également. Cette mesure était imposée par
les circonstances. Depuis le milieu du troisième siècle, c'était sur le
Rhin, soit à Cologne, soit à Trèves, que se trouvait le centre de la
résistance à la barbarie. Les empereurs gaulois l'avaient compris en
prenant position à Cologne; les tétrarques de Dioclétien le comprirent
aussi, en s'établissant à Trèves. Tous les malheurs de la Gaule étaient
dus à l'abandon de ces postes sous le règne de Constance, et il était
d'une sage politique de retourner, comme fit Valentinien, à une
stratégie qui avait donné de bons résultats.
[Note 172: Amm. Marcell., XXVII, 2, 11. Cf. ce que raconte Zosime,
IV, 3. Cela n'empêche pas ce méchant historien de dire plus loin (VI,
3) que depuis Julien jusqu'à Constantin (411), rien ne fut fait sur le
Rhin.]
[Note 173: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.]
Trèves redevint donc, pour un nouveau demi-siècle, la capitale de
l'Empire d'Occident. De là, pendant plusieurs rudes années, Valentinien
dirigea la lutte contre les Alamans, qui rentrèrent les premiers en
campagne, contre les Francs qui reparurent peu de temps après, et
contre les Saxons, qui, partie leurs rivaux et partie leurs complices,
semblent associés alors à toutes leurs expéditions par terre et par
mer[174].
[Note 174: Amm. Marcell., XXVII, 8, 5.]
L'empereur, homme énergique et consciencieux, paya vaillamment de
sa personne. Nous le voyons un jour enlever leur butin aux Saxons;
un autre, courir d'Amiens à Trèves, sans doute pour refouler les
Francs[175]. Ce sont les Alamans qui lui donnèrent le plus de souci.
En 368, ils s'emparèrent de Mayence, où ils massacrèrent la population
réfugiée dans l'église chrétienne[176]. Les Romains se débarrassèrent
de leur roi Vithicab par un perfide assassinat[177], de leur roi
Macrianus par un traité qui en faisait un allié de l'Empire[178]. Plus
tard, de nouveaux soulèvements s'étant produits parmi ces peuples,
Gratien alla remporter sur eux la sanglante victoire d'Argentaria
(377) après laquelle ils se résignèrent, pour obtenir la paix, à livrer
toute leur jeunesse aux recruteurs de l'armée romaine[179].
[Note 175: _Id._, XXVII, 8, 1.]
[Note 176: _Id._, XXVII, 10, 1.]
[Note 177: _Id._, XXVII, 10, 3.]
[Note 178: _Id._, XXX, 3, 4.]
[Note 179: Amm. Marcell., XXXI, 10.]
Il n'est pas douteux, bien que nos sources soient muettes, que
Valentinien traita également avec les Francs. A la bataille
d'Argentaria, il y avait dans les rangs romains un roi franc du nom
de Mellobaud, chef d'une des peuplades de la rive droite, qu'Ammien
Marcellin qualifie de roi très belliqueux[180]. Mellobaud avait alors,
dans l'armée romaine, le rang de comte des domestiques, et il semble
avoir été depuis plusieurs années l'ami de l'Empire, car on doit croire
que c'est à sa demande que Valentinien était allé, en 373, battre les
Saxons à Deuso, en pays franc[181]. Faut-il croire qu'il se lassa de
sa fidélité, et que c'est contre l'empereur qu'il combattait dans
la campagne où l'Alaman Macrianus, qui servait sous les étendards
romains, perdit la vie[182]? Il est difficile de le dire, et il suffit
de constater qu'amis ou ennemis de l'Empire, les Francs, comme leurs
voisins les Alamans, ne cessaient de le tenir en haleine.
[Note 180: _Id._, XXXI, 10, 7.]
[Note 181: Saxones cæsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme,
_Chronicon Eusebii cont._; Paul Orose, VII, 32. Ce Deuso ne doit pas
être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à
Duisburg.]
[Note 182: Ammien Marcellin, XXX, 3, 3.]
On dirait aussi qu'ils eurent la main dans l'assassinat de Gratien en
383, et que l'usurpateur Maxime s'était assuré leur appui avant de
s'emparer du trône. Autrement il serait difficile d'expliquer pourquoi
ces hommes, si portés à profiter de toutes les occasions, ne bougèrent
pas pendant les troubles que la mort de l'Empereur déchaînait sur la
Gaule. D'ailleurs, Maxime montra dès l'abord une sécurité et une
puissance étonnantes: Théodose, pendant les premières années, n'osa pas
l'attaquer malgré ses trop justes griefs, et la hardiesse avec laquelle
il se jeta plus tard sur le jeune Valentinien II atteste combien il se
sentait tranquille du côté des barbares.
Tout changea de face lorsque Maxime, forcé d'engager le meilleur de
ses troupes dans la lutte contre Théodose, eut laissé la frontière du
Rhin dégarnie. La foi des peuplades franques ne tint pas contre la
séduction du pillage assuré. Oubliant les traités qui les liaient à
l'Empire, trois monarques francs, Genobaud, Marcomir et Sunno[183],
passèrent le fleuve et pénétrèrent dans la deuxième Germanie. Ils
paraissent avoir commandé aux peuplades qui vivaient sur la rive
droite au nord de Cologne. L'un d'eux, Marcomir, pourrait avoir été
le roi des Ampsivariens, et les deux autres, ceux d'une peuplade
voisine. On remarquera que Genobaud porte un nom que nous avons déjà
rencontré au troisième siècle chez une autre peuplade franque, et, à
une date aussi reculée, l'identité des noms portés par les barbares
est souvent l'indice d'une certaine parenté de race. Ces trois chefs
s'avançaient alliés, et semblent avoir formé une de ces confédérations
temporaires et partielles qui ont toujours été pratiquées par les
peuples de race franque[184]. Cologne se crut perdue lorsqu'elle
les vit passer le Rhin; mais, on ne sait au juste pourquoi, ils ne
s'arrêtèrent pas devant ses murailles, et allèrent faire une tournée
dévastatrice en Belgique. Cependant les généraux romains, Quintinus et
Nannenus, auxquels Maxime en partant avait confié la garde de la Gaule,
rassemblèrent à la hâte leur armée à Trèves. Lorsqu'ils arrivèrent à
Cologne pour fermer le chemin du retour à l'ennemi, celui-ci avait
déjà en grande partie repassé le Rhin avec les dépouilles des provinces
ravagées. Les Romains durent se contenter de courir sus au reste des
pillards, qu'ils atteignirent à l'entrée de la forêt Charbonnière, et
dont ils tuèrent un grand nombre. Ils délibérèrent ensuite s'il ne
fallait pas poursuivre l'ennemi chez lui. Nannenus allégua que les
chemins étaient trop difficiles, et que les Francs, prévenus, ne se
laisseraient pas atteindre; il refusa de s'associer à l'expédition
et retourna à son poste de Mayence. Mais Quintinus, suivi des autres
chefs, passa le Rhin près du château de Neuss, et pénétra dans ce qui
s'appelait alors la France.
[Note 183: Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9.]
[Note 184: V. ci-dessus, p. 47 et 48.]
Dès la deuxième journée de marche à partir du fleuve, on tomba sur les
habitations de l'ennemi; c'étaient de grandes bourgades entièrement
abandonnées. L'armée romaine incendia les bourgades et passa la nuit
sous les armes. Le lendemain, à la pointe du jour, elle s'engagea,
sous la conduite de Quintinus, dans les défilés boisés qui menaient à
la retraite des Francs. Après s'y être avancée sans chemin jusque vers
midi, elle vint enfin se heurter à des barricades formées d'arbres
abattus, derrière lesquels l'attendaient les ennemis. Aussitôt une
grêle de flèches empoisonnées accueillit les légionnaires surpris.
Pendant qu'ils reculaient, non sans quelque désordre, dans les plaines
marécageuses qui s'étendaient au pied des barricades, les Francs,
profitant de cet instant critique, tombèrent sur eux de toutes parts.
Alors s'engagea une lutte affreusement inégale. Cernés, enfonçant dans
la fange, s'écrasant les uns les autres, cavaliers et fantassins, dans
un pêle-mêle lamentable, sous la pluie incessante des traits ennemis,
les soldats romains se débandèrent dans un véritable sauve-qui-peut.
Un petit nombre seulement trouvèrent le salut dans la fuite; le gros
de l'armée, y compris la plupart des chefs, succomba sous les coups de
l'ennemi[185].
[Note 185: Sulpice Alexandre, _l. c._]
Ces événements se passaient pendant qu'en Italie Maxime, vaincu et
prisonnier, périssait à Aquilée sous les coups des soldats de Théodose
(388). Peu après, le comte Arbogast, envoyé par l'empereur victorieux,
venait mettre à mort le malheureux Victor, fils de Maxime[186], et
ramenait en Gaule le jeune empereur Valentinien II. A partir de ce
moment, les destinées de la Gaule reposèrent dans les mains de ce
barbare ambitieux, violent et sans scrupules. Arbogast était Franc
d'origine. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il avait pris du
service dans les armées impériales, et il venait de s'élever de proche
en proche au rang de maître des milices. Son énergie, ses talents
militaires, les services qu'il avait rendus faisaient de lui l'homme
indispensable, bien qu'il fût resté païen, et qu'il ne s'en cachât
nullement au milieu d'une cour chrétienne. Il mettait à profit cette
haute situation, ainsi que son prestige auprès des soldats, la plupart
Germains comme lui-même, pour asservir totalement le jeune empereur
confié à sa garde. Valentinien II passa obscurément les quelques années
de son règne nominal à Vienne, où il était tenu comme en chartre
privée, pendant qu'Arbogast décidait de toute chose, se préoccupant
moins des intérêts de l'Empire que de la satisfaction de ses passions
barbares.
[Note 186: Idacius, a. 388; Prosper Tiro; Zosime, IX, 47.]