et dans Sidoine Apollinaire, _Carmina_, VII, 237.]
Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe
occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes,
des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms
étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme
sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris
l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples
francs autres que les Ripuaires[155]. C'est une erreur. Le peuple sur
lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous
le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition
entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée
encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156].
[Note 155: Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans
Jordanes, c. 36, qui distingue entre _Riparii_ et _Franci_, avec la
même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII,
236 et 237, oppose _Salius_ à _Francus_.]
[Note 156: Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été
reprise et développée par M. O. Dippe, _Der Prolog der Lex Salica_
(dans _Historische Vierteljahrschrift_, 1899, pp. 178 et 186-188).]
Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé,
selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu
des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission.
L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux
Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la
Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec
l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion.
Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas.
IV
LES FRANCS EN BELGIQUE
(_Suite._)
Plus d'un demi-siècle va s'écouler sans que les colonies franques de
la Toxandrie et de la Flandre attirent l'attention de l'histoire.
Les rares fois qu'il sera question d'elles, on n'en parlera que
pour signaler leurs revers. On dirait qu'elles cherchent à se faire
oublier de l'Empire, ou à le réconcilier avec leur prise de possession
irrégulière et violente. Tout le poids de la lutte entre Francs et
Romains pèsera sur leurs compatriotes restés en Germanie, et qui, à
leur tour, essayeront de forcer le passage. Mais, dans les assauts
répétés qu'ils livreront à la frontière du Rhin, ce seront des Francs
encore qu'ils rencontreront en face d'eux comme derniers défenseurs
du monde romain. Rien ne montre mieux la vitalité de ce peuple, et
la place qu'il prend dès lors en Occident. Il ne s'agit déjà plus de
savoir si la Gaule sera romaine ou germanique; la seule question qui se
pose, c'est si elle appartiendra aux Francs romanisés ou aux Francs
restés barbares. De toute manière, sous l'uniforme romain ou sous les
étendards de ses rois nationaux, le Franc sera le maître de la Gaule.
Voilà ce qu'enseignent les vicissitudes, souvent fort compliquées, du
siècle dont l'histoire va passer sous nos yeux.
Le 18 janvier 350, le jeune empereur Constant, sous le règne duquel
les Francs s'étaient établis en Toxandrie, périssait assassiné à la
suite d'un complot qui paraît avoir été ourdi par le parti païen.
Dans cette tragédie, tous les principaux rôles furent joués par
des Francs. L'usurpateur, Magnence, était de race barbare et très
probablement d'origine franque: il avait pour père un Lète et pour
mère une devineresse[157]. L'assassin fut un Franc du nom de Gaiso, et
le dernier fidèle du malheureux empereur fut encore un Franc, nommé
Laniogais, qui l'accompagna dans sa fuite jusqu'au delà des Pyrénées.
C'étaient les Francs aussi qui, avec les Saxons, formaient les éléments
les plus solides de l'armée de Magnence, lorsque celui-ci dut aller
défendre contre l'empereur légitime la couronne qu'il avait usurpée.
Mais ce n'est pas tout, car Constance se procura à prix d'or l'alliance
des Francs du Rhin, et c'est avec leur appui, intéressé mais efficace,
que l'empereur franc fut renversé du trône. Enfin, l'homme qui, en
passant du camp de Magnence dans celui de son adversaire, décida du
sort des deux rivaux, c'était le Franc Silvanus. On cherche vainement
le nom d'un Romain dans cette lutte où tous les intérêts de Rome sont
en jeu. Vaincu à Mursa (351), Magnence s'enfuit jusqu'à Aquilée, et
d'Aquilée jusqu'à Lyon. Là, il apprit que la Gaule s'était révoltée
contre son frère Decentius, à qui il en avait confié la garde pendant
son absence, que Trèves lui avait fermé ses portes, qu'il avait été
battu par l'Alaman Chnodomar en voulant secourir la ville de Mayence,
et que dans son désespoir il s'était tué. Tout croulait autour de lui:
il n'avait plus qu'à imiter son frère, et il mit fin à ses jours par le
suicide. Constance restait seul maître de l'Empire.
[Note 157: Julien, _Cæsar._, p. 20, ed. de Paris; Zosime, II, 45 et
54.]
Il paya de la plus noire ingratitude la fidélité du général franc.
Silvanus était né en Gaule, d'un père nommé Bonitus, qui avait rendu
de signalés services à Constantin le Grand dans la guerre contre
Licinius. Il était chrétien, et l'on peut le regarder comme le premier
de sa race qui ait été conquis à la fois par le christianisme et par
la civilisation romaine. Entraîné, sans doute malgré lui, dans le
mouvement qui avait élevé Magnence, il s'en était dégagé à l'heure où
la destinée était indécise encore, et où il y avait quelque courage
à se prononcer comme il fit. Sa loyauté inspirait d'ailleurs tant de
confiance, qu'aussitôt après la défaite de l'usurpateur, Constance
l'avait renvoyé en Gaule pour y tenir les Francs en respect. Il s'était
vaillamment acquitté de ce devoir, et de sa résidence de Cologne il
ne cessait d'avoir l'œil sur ses compatriotes. Mais il était dit que
l'Empire s'acharnerait à détruire tout ce qu'on faisait pour le sauver.
Silvanus a ouvert la longue liste des barbares dont le bras est le
dernier appui de l'Empire, et qui périssent par ordre des empereurs.
La bouche des envieux et des intrigants, toute-puissante sous l'inepte
Constance, eut bientôt fait de ruiner le crédit du fidèle serviteur
dans l'esprit de son maître. Des lettres apocryphes attribuées à
Silvanus et parlant de ses espérances impériales furent divulguées,
et leurs prétendus destinataires arrêtés. L'imposture était évidente,
mais tout le monde tremblait devant les combinaisons scélérates
qu'avait ourdies l'intrigue, car chacun pouvait craindre d'en devenir
à son tour la victime. Seuls les officiers francs, assez nombreux à
la cour[158], et dont plusieurs étaient liés d'amitié avec Silvanus,
eurent le courage de protester. L'un d'eux, Malaric, flétrit tout haut
l'infamie des délateurs, convoqua ses collègues pour les associer à ses
démarches, déclara répondre de la loyauté de son compatriote Silvanus,
offrit même d'aller le chercher et de le ramener à la cour, pour le
mettre à même de s'expliquer sur les accusations lancées contre lui.
Il voulait laisser sa famille en otage et fournir, comme répondant, un
autre de ses compatriotes, le tribun des armatures Mellobaud, ou encore
envoyer Mellobaud à sa place et devenir lui-même sa caution.
[Note 158: Francis, quorum ea tempestate in palatio multitudo
florebat. Amm. Marcell., XV, 5. 11.]
Mais c'est en vain que ces généreux barbares se débattaient au milieu
de ces toiles d'araignées, qu'ils essayaient, sans y parvenir, de
trancher avec l'épée. Au lieu de suivre la voie indiquée par Malaric,
on imagina de dépêcher à Silvanus une espèce d'agent provocateur,
nommé Apodemius. Ce misérable, pour le décider à la révolte, fit
tout son possible pour lui laisser croire qu'il était déjà condamné.
Pendant qu'il se consacrait à cette tâche odieuse, les calomniateurs de
cour, mis en verve, s'avisèrent d'entraîner dans la chute de Silvanus
celui-là même qui avait essayé de le sauver. Cette fois encore Malaric
sembla venir à bout, à force de loyauté et d'énergie, de l'abominable
complot: il rassembla les Francs, leur dévoila les nouvelles intrigues
qui s'ourdissaient, leur montra que la cause de Silvanus était leur
cause commune à tous et parla un langage tellement décidé, que
l'empereur, plutôt par crainte que par esprit de justice, se décida
enfin à ouvrir une enquête. L'enquête fit découvrir les faussaires
et mit à nu toute la trame de l'intrigue. Néanmoins des influences
puissantes sauvèrent les principaux coupables, et les autres ne furent
punis que pour la forme.
Au milieu de tous ces légitimes sujets d'inquiétude et d'indignation,
Silvanus, qui se sentait perdu, ne savait à quelle résolution
s'arrêter. Un instant il rêva de se jeter dans les bras des Francs
d'outre-Rhin, ses compatriotes après tout; mais un ami fidèle lui
exposa qu'il leur avait fait trop de mal pour pouvoir compter sur
eux: «Ils vous tueront, lui dit-il, ou tout au moins vous trahiront à
prix d'argent.» Et, sans doute, il lui rappela la tragique histoire
de Proculus, qui, Franc d'origine comme lui, et comme lui maître
de Cologne, avait eu le malheur de se fier aux Francs et avait été
livré par eux aux Romains. Silvanus se laissa persuader; seulement,
obligé de mettre ses jours en sûreté, il recourut au moyen suprême des
désespérés, et il se fit proclamer empereur. Quelques lambeaux d'étoffe
rouge, arrachés à un étendard militaire, furent la pourpre de son
inauguration.
La nouvelle de la révolte de Silvanus tomba comme un coup de foudre sur
la cour imbécile qui avait tout fait pour pousser cet honnête homme à
la défection. Lorsqu'elle arriva le soir au palais de Milan, le conseil
impérial fut convoqué d'urgence, et l'on siégea au milieu de la nuit
pour délibérer sur la situation. Tout le monde fut d'accord qu'il n'y
avait qu'un homme pour la rétablir: c'était un vieux général du nom
d'Ursicinus, que de basses intrigues avaient récemment dépouillé de
son commandement militaire en Orient. On convint que l'empereur ferait
semblant d'ignorer la révolte de Silvanus, qu'il lui présenterait
Ursicinus comme son successeur, et qu'il le rappellerait à la cour
par une lettre conçue en termes des plus flatteurs pour lui. Ursicinus
avait carte blanche pour le reste. On ne lui donna pas seulement le
temps de prouver qu'il était innocent des prétendus crimes qui avaient
entraîné sa disgrâce, tant on était pressé de le voir partir, et tant
on croyait peu à sa culpabilité. Les conseillers de l'empereur étaient
heureux d'avoir mis aux prises les deux serviteurs les plus méritants
de leur maître; de toute manière, ils avaient gagné quelque chose.
Ursicinus partit en toute hâte, accompagné d'une escorte dans laquelle
se trouvait l'intègre narrateur auquel nous devons la connaissance de
ce triste épisode[159]. Il voulait arriver assez tôt pour que Silvanus
pût le croire parti de Milan avant que la nouvelle de sa révolte y fût
arrivée.
[Note 159: Lire toute l'histoire de Silvanus dans Ammien Marcellin,
XV, 5 et 6.]
Ursicinus trouva Cologne dans une animation extraordinaire; elle
était remplie de soldats, et agitée par les préparatifs que Silvanus
faisait pour recevoir l'assaut des troupes impériales. Il vit bien
qu'il était inutile d'attaquer de front un homme si bien entouré, et
qu'il ne fallait compter, pour réussir, que sur la ruse. Lui qui avait
été récemment encore victime des intrigants et des calomniateurs, il
recourut, pour perdre Silvanus, aux basses et honteuses manœuvres
dont il avait eu à souffrir lui-même. Il faut remarquer qu'Ursicinus
passait pour avoir du mérite, et qu'il travaillait pour son maître
légitime; mais c'est le propre de la décadence de marquer d'une tare
de dégradation les vertus les plus respectables, en les employant à
des œuvres indignes d'elles. Ursicinus gagna la confiance de Silvanus
en affectant de se plaindre avec lui des procédés de la cour, et de
l'ingratitude qui était la seule récompense des honnêtes gens. Pendant
que de la sorte il endormait Silvanus et le plongeait dans une fausse
sécurité, sous main il gagnait ses officiers et préparait sa chute.
Un beau matin, au lever du soleil, le complot éclata. Attaqué par une
bande de rebelles qui massacrèrent sa garde du corps, Silvanus, qui se
rendait à la messe, fut obligé de se réfugier en toute hâte dans la
chapelle chrétienne; mais il y fut poursuivi et massacré.
Ainsi périt cet infortuné, qui avait mieux mérité de l'Empire, et dont
la cour était parvenue à faire un usurpateur malgré lui. Il laissait
une mémoire sans reproche, et le silence de l'historien qui fit partie
de l'ambassade envoyée pour le perdre est un éloquent témoignage
rendu à ses vertus d'homme et à son honneur de guerrier. Il avait su
inspirer des amitiés fidèles, comme fut celle de Malaric, et de nobles
dévouements, comme celui dont on va parler. Parmi ses domestiques, il
y avait un chétif petit homme du nom de Proculus, qu'on avait mis à
la torture après sa mort pour lui faire avouer les crimes imaginaires
de son maître, et révéler les noms de ses prétendus complices. Tout
le monde tremblait que le malheureux, vaincu par les souffrances, ne
dénonçât une multitude d'innocents. Mais Proculus supporta les plus
cruels tourments sans accuser personne, et, pendant que le bourreau
lui brisait les membres, il ne cessa de protester de l'innocence de
Silvanus, qu'il établit par des arguments sans réplique. Un dévouement
aussi sincère, mais moins pur, fut celui de cette esclave de Silvanus
qui était échue, après la confiscation de ses biens, à l'un des auteurs
de sa mort, nommé Barbation. Elle le dénonça avec sa femme pour crime
de lèse-majesté, et, les ayant fait condamner à mort, elle eut la
satisfaction d'offrir ces têtes odieuses aux mânes du maître qu'elle
pleurait.
Il était juste de nous arrêter un instant devant la figure de
Silvanus; il montre ce qu'on pouvait faire, au quatrième siècle, d'un
barbare converti, et quelle somme de ressources morales les peuples
germaniques mettaient à la disposition de l'Empire, qui s'acharnait
à les gaspiller de la manière la plus criminelle. Que fallait-il
attendre de souverains qui, n'ayant pas de meilleurs défenseurs que
leurs volontaires barbares, plongeaient eux-mêmes le poignard dans ces
vaillantes et loyales poitrines, et qui, aussitôt après, tremblaient de
peur en s'apercevant de ce qu'ils avaient fait? Il n'y a rien de plus
misérable, et c'est un spectacle que Rome ne se lassera plus de donner
jusqu'à la fin.
Les Francs d'outre-Rhin se chargèrent de faire de sanglantes
funérailles au compatriote qui leur avait été un voisin si
redoutable[160]. A peine avait-il disparu, qu'ils se précipitèrent sur
la Gaule désormais sans défense. Cologne, le boulevard de la Germanie,
soutint quelque temps leur assaut à l'abri de ses solides murailles;
mais, sans doute parce qu'ils y trouvèrent des intelligences parmi les
fidèles de Silvanus qui voulaient le venger, elle finit par tomber dans
leurs mains, et ils y mirent tout à feu et à sang. La porte des Gaules
leur était toute large ouverte maintenant, et le pont de Constantin,
qui jusqu'alors avait été un ouvrage avancé de la défense, devint
pour eux la triomphale chaussée par laquelle ils passèrent en masses
compactes sur la rive gauche. Pendant le même temps, le haut Rhin était
forcé par les Alamans, et, depuis ses sources jusqu'à son embouchure,
le beau fleuve ne vit plus sur ses deux rives que des déprédateurs
barbares, qui détruisirent quarante-cinq villes sans compter une
innombrable quantité de châteaux forts et de fortins. Rien ne leur
résistait, ni enceinte ni armée; au seul bruit de leur arrivée, les
villes étaient abandonnées par les populations affolées[161]. Mis en
appétit par l'odeur du carnage, les Lètes cantonnés dans l'intérieur
de la Gaule sentirent se réveiller leur instincts barbares; ils
voulurent avoir leur part de la curée, et comme de nouveaux Bagaudes,
ils promenèrent le fer et le feu jusqu'au fond des provinces les plus
éloignées de la frontière[162].
[Note 160: Amm. Marcell., XV, 8.]
[Note 161: Julien, _Lettre aux Athéniens_; Zosime, III, 1.]
[Note 162: Amm. Marcell., XVI, 11.]
Que pouvait faire dans de telles conjonctures la cour de Milan, sinon
de nouveau recourir à un de ces hommes qu'on tenait à l'écart tant
qu'on n'avait pas besoin d'eux, et à qui l'on confiait les destins
de l'État aussitôt qu'il était menacé? Il fallut bien que l'empereur
se résignât, malgré ses répugnances, à s'adresser à son jeune parent
Julien, dernier survivant des neveux de Constantin le Grand massacrés
au lendemain de sa mort.
Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec
assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans
tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait
gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa
dignité: il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle
de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire
valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous
les caprices de l'étiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce
qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la
littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été
ses maîtres, et parmi lesquels brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on
ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même
et condamnée à ne trouver de satisfaction que dans la vie purement
intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du
monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont
l'entouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient
ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du
charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps
rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal
trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries; la grandeur morale
du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa
famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur
cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont
d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur
les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus
intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le
jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône[163].
[Note 163: Il faut lire sur Julien l'Apostat les pages pénétrantes
où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les
divers éléments qui se sont réunis pour faire l'éducation littéraire et
théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras
du paganisme. V. _Julien l'Apostat_, tome I, Paris, 1900, livre qui
paraissait au moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde
édition.]
Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour
délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit
déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui
donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler
la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la
Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité
impériale. Il partit sans joie, l'âme pleine de sombres pressentiments,
se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque,
revenant de la cérémonie de son inauguration, il était descendu du
char impérial pour entrer dans le palais de Constance, on l'avait
entendu murmurer un vers d'Homère qui parlait du destin fatal d'un
héros: et c'est par cette lugubre prophétie, enveloppée dans un
souvenir classique, que le nouveau César débuta dans sa carrière.
Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne, où il avait
passé l'hiver, il courut au printemps de 356 délivrer Autun; puis, par
des chemins tout infestés de barbares, il gagna Auxerre et Troyes,
où l'on osa à peine lui ouvrir lorsqu'il se présenta à l'improviste
devant les portes, tant on y avait peur de l'ennemi qui tenait toute la
campagne. De là il partit pour Reims, où il avait donné rendez-vous à
ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les plus grandes précautions,
et en rangs serrés, à travers un épais brouillard qui masquait la
présence de l'ennemi, il prit la route de l'Alsace. Il enleva aux
barbares la ville de Brumagen, et, après en avoir nettoyé la contrée
tant bien que mal, il courut en toute hâte à Cologne. Cologne, en
effet, était le but avéré de l'expédition: il n'y avait rien de plus
urgent que de reprendre cette position, d'une importance sans égale,
qui commandait à la fois le cours du Rhin et la grande chaussée de
Reims. Voilà pourquoi Julien brûlait les étapes, sans prendre le
temps de détruire les ennemis qu'il rencontrait. Il fallut traverser
une région désolée par les invasions successives, et qui offrait aux
soldats le triste spectacle des ruines qu'ils n'avaient pu empêcher,
et des désastres qu'ils avaient à venger. Tout le long du Rhin, les
villes et les châteaux-forts n'étaient plus qu'un amas de décombres;
seule, Remagen était encore debout, ainsi qu'une tour solitaire dans
le voisinage de Cologne. Julien pénétra sans obstacle dans la ville
démantelée et à peu près déserte, que les barbares ne purent pas
défendre: ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les
enceintes muraillées, qu'ils regardaient comme des tombeaux, et ils
ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général
romain s'y établit avec ses soldats; il en releva les murs, la remit
en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série
d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi
eux; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la
sécurité du boulevard de l'Empire. Ce grand résultat obtenu, Julien
revint par Trèves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au
cœur de la Gaule.
Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs; mais il y avait
enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient
sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, d'Alamans et de
Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre
les villes, et qui, servis par des quantités d'espions et de traîtres,
fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en
sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs
cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards,
et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que durant
tout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines
des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout
seul, et finit par repousser l'ennemi. Au printemps de 357, il reprit
l'offensive; cette fois, c'était le haut Rhin qu'il s'agissait de
reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi
même par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs,
Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du
Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de
Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans.
Dans cette journée, dont les principaux honneurs furent pour les
auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les
vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission.