[Note 154: Ainsi dans Claudien, _De laudibus Stilichonis_, I, 211,

et dans Sidoine Apollinaire, _Carmina_, VII, 237.]

Les Saliens ne sont donc, en réalité, qu'une fraction du groupe

occidental des Francs, qui comprenait encore des Bataves, des Gugernes,

des Chamaves et des Tongres. Dès le cinquième siècle, tous ces noms

étaient oubliés, et le peuple sorti de leur fusion s'appelait, comme

sur la rive droite, le peuple des Francs. Les historiens ont pris

l'habitude de comprendre sous la désignation de Saliens les peuples

francs autres que les Ripuaires[155]. C'est une erreur. Le peuple sur

lequel régna la dynastie mérovingienne ne s'est connu lui-même que sous

le nom de Francs, qui désignait également les Ripuaires. L'opposition

entre ceux-ci et les Saliens est une conception assez tardive, ignorée

encore des Francs de Clodion et de ceux de Clovis[156].

[Note 155: Le nom des Ripuaires apparaît pour la première fois dans

Jordanes, c. 36, qui distingue entre _Riparii_ et _Franci_, avec la

même inexactitude que, par exemple, Sidoine Apollinaire, _Carm._, VII,

236 et 237, oppose _Salius_ à _Francus_.]

[Note 156: Depuis que ces lignes sont écrites, ma thèse a été

reprise et développée par M. O. Dippe, _Der Prolog der Lex Salica_

(dans _Historische Vierteljahrschrift_, 1899, pp. 178 et 186-188).]

Ainsi, deux colonies franques, l'une vers 287, l'autre en 341, ont osé,

selon le mot d'un historien, s'établir sur la rive romaine sans l'aveu

des empereurs, et s'y sont ensuite maintenues avec leur permission.

L'une s'est cantonnée sur le bas Escaut et s'est répandue dans les deux

Flandres; l'autre a pris pied dans le Brabant septentrional et dans la

Campine actuelle. Fondues ensemble à un moment qui doit coïncider avec

l'invasion de 341, elles ont constitué le noyau du peuple de Clodion.

Le berceau de la monarchie française est dans les plaines des Pays-Bas.

IV

LES FRANCS EN BELGIQUE

(_Suite._)

Plus d'un demi-siècle va s'écouler sans que les colonies franques de

la Toxandrie et de la Flandre attirent l'attention de l'histoire.

Les rares fois qu'il sera question d'elles, on n'en parlera que

pour signaler leurs revers. On dirait qu'elles cherchent à se faire

oublier de l'Empire, ou à le réconcilier avec leur prise de possession

irrégulière et violente. Tout le poids de la lutte entre Francs et

Romains pèsera sur leurs compatriotes restés en Germanie, et qui, à

leur tour, essayeront de forcer le passage. Mais, dans les assauts

répétés qu'ils livreront à la frontière du Rhin, ce seront des Francs

encore qu'ils rencontreront en face d'eux comme derniers défenseurs

du monde romain. Rien ne montre mieux la vitalité de ce peuple, et

la place qu'il prend dès lors en Occident. Il ne s'agit déjà plus de

savoir si la Gaule sera romaine ou germanique; la seule question qui se

pose, c'est si elle appartiendra aux Francs romanisés ou aux Francs

restés barbares. De toute manière, sous l'uniforme romain ou sous les

étendards de ses rois nationaux, le Franc sera le maître de la Gaule.

Voilà ce qu'enseignent les vicissitudes, souvent fort compliquées, du

siècle dont l'histoire va passer sous nos yeux.

Le 18 janvier 350, le jeune empereur Constant, sous le règne duquel

les Francs s'étaient établis en Toxandrie, périssait assassiné à la

suite d'un complot qui paraît avoir été ourdi par le parti païen.

Dans cette tragédie, tous les principaux rôles furent joués par

des Francs. L'usurpateur, Magnence, était de race barbare et très

probablement d'origine franque: il avait pour père un Lète et pour

mère une devineresse[157]. L'assassin fut un Franc du nom de Gaiso, et

le dernier fidèle du malheureux empereur fut encore un Franc, nommé

Laniogais, qui l'accompagna dans sa fuite jusqu'au delà des Pyrénées.

C'étaient les Francs aussi qui, avec les Saxons, formaient les éléments

les plus solides de l'armée de Magnence, lorsque celui-ci dut aller

défendre contre l'empereur légitime la couronne qu'il avait usurpée.

Mais ce n'est pas tout, car Constance se procura à prix d'or l'alliance

des Francs du Rhin, et c'est avec leur appui, intéressé mais efficace,

que l'empereur franc fut renversé du trône. Enfin, l'homme qui, en

passant du camp de Magnence dans celui de son adversaire, décida du

sort des deux rivaux, c'était le Franc Silvanus. On cherche vainement

le nom d'un Romain dans cette lutte où tous les intérêts de Rome sont

en jeu. Vaincu à Mursa (351), Magnence s'enfuit jusqu'à Aquilée, et

d'Aquilée jusqu'à Lyon. Là, il apprit que la Gaule s'était révoltée

contre son frère Decentius, à qui il en avait confié la garde pendant

son absence, que Trèves lui avait fermé ses portes, qu'il avait été

battu par l'Alaman Chnodomar en voulant secourir la ville de Mayence,

et que dans son désespoir il s'était tué. Tout croulait autour de lui:

il n'avait plus qu'à imiter son frère, et il mit fin à ses jours par le

suicide. Constance restait seul maître de l'Empire.

[Note 157: Julien, _Cæsar._, p. 20, ed. de Paris; Zosime, II, 45 et

54.]

Il paya de la plus noire ingratitude la fidélité du général franc.

Silvanus était né en Gaule, d'un père nommé Bonitus, qui avait rendu

de signalés services à Constantin le Grand dans la guerre contre

Licinius. Il était chrétien, et l'on peut le regarder comme le premier

de sa race qui ait été conquis à la fois par le christianisme et par

la civilisation romaine. Entraîné, sans doute malgré lui, dans le

mouvement qui avait élevé Magnence, il s'en était dégagé à l'heure où

la destinée était indécise encore, et où il y avait quelque courage

à se prononcer comme il fit. Sa loyauté inspirait d'ailleurs tant de

confiance, qu'aussitôt après la défaite de l'usurpateur, Constance

l'avait renvoyé en Gaule pour y tenir les Francs en respect. Il s'était

vaillamment acquitté de ce devoir, et de sa résidence de Cologne il

ne cessait d'avoir l'œil sur ses compatriotes. Mais il était dit que

l'Empire s'acharnerait à détruire tout ce qu'on faisait pour le sauver.

Silvanus a ouvert la longue liste des barbares dont le bras est le

dernier appui de l'Empire, et qui périssent par ordre des empereurs.

La bouche des envieux et des intrigants, toute-puissante sous l'inepte

Constance, eut bientôt fait de ruiner le crédit du fidèle serviteur

dans l'esprit de son maître. Des lettres apocryphes attribuées à

Silvanus et parlant de ses espérances impériales furent divulguées,

et leurs prétendus destinataires arrêtés. L'imposture était évidente,

mais tout le monde tremblait devant les combinaisons scélérates

qu'avait ourdies l'intrigue, car chacun pouvait craindre d'en devenir

à son tour la victime. Seuls les officiers francs, assez nombreux à

la cour[158], et dont plusieurs étaient liés d'amitié avec Silvanus,

eurent le courage de protester. L'un d'eux, Malaric, flétrit tout haut

l'infamie des délateurs, convoqua ses collègues pour les associer à ses

démarches, déclara répondre de la loyauté de son compatriote Silvanus,

offrit même d'aller le chercher et de le ramener à la cour, pour le

mettre à même de s'expliquer sur les accusations lancées contre lui.

Il voulait laisser sa famille en otage et fournir, comme répondant, un

autre de ses compatriotes, le tribun des armatures Mellobaud, ou encore

envoyer Mellobaud à sa place et devenir lui-même sa caution.

[Note 158: Francis, quorum ea tempestate in palatio multitudo

florebat. Amm. Marcell., XV, 5. 11.]

Mais c'est en vain que ces généreux barbares se débattaient au milieu

de ces toiles d'araignées, qu'ils essayaient, sans y parvenir, de

trancher avec l'épée. Au lieu de suivre la voie indiquée par Malaric,

on imagina de dépêcher à Silvanus une espèce d'agent provocateur,

nommé Apodemius. Ce misérable, pour le décider à la révolte, fit

tout son possible pour lui laisser croire qu'il était déjà condamné.

Pendant qu'il se consacrait à cette tâche odieuse, les calomniateurs de

cour, mis en verve, s'avisèrent d'entraîner dans la chute de Silvanus

celui-là même qui avait essayé de le sauver. Cette fois encore Malaric

sembla venir à bout, à force de loyauté et d'énergie, de l'abominable

complot: il rassembla les Francs, leur dévoila les nouvelles intrigues

qui s'ourdissaient, leur montra que la cause de Silvanus était leur

cause commune à tous et parla un langage tellement décidé, que

l'empereur, plutôt par crainte que par esprit de justice, se décida

enfin à ouvrir une enquête. L'enquête fit découvrir les faussaires

et mit à nu toute la trame de l'intrigue. Néanmoins des influences

puissantes sauvèrent les principaux coupables, et les autres ne furent

punis que pour la forme.

Au milieu de tous ces légitimes sujets d'inquiétude et d'indignation,

Silvanus, qui se sentait perdu, ne savait à quelle résolution

s'arrêter. Un instant il rêva de se jeter dans les bras des Francs

d'outre-Rhin, ses compatriotes après tout; mais un ami fidèle lui

exposa qu'il leur avait fait trop de mal pour pouvoir compter sur

eux: «Ils vous tueront, lui dit-il, ou tout au moins vous trahiront à

prix d'argent.» Et, sans doute, il lui rappela la tragique histoire

de Proculus, qui, Franc d'origine comme lui, et comme lui maître

de Cologne, avait eu le malheur de se fier aux Francs et avait été

livré par eux aux Romains. Silvanus se laissa persuader; seulement,

obligé de mettre ses jours en sûreté, il recourut au moyen suprême des

désespérés, et il se fit proclamer empereur. Quelques lambeaux d'étoffe

rouge, arrachés à un étendard militaire, furent la pourpre de son

inauguration.

La nouvelle de la révolte de Silvanus tomba comme un coup de foudre sur

la cour imbécile qui avait tout fait pour pousser cet honnête homme à

la défection. Lorsqu'elle arriva le soir au palais de Milan, le conseil

impérial fut convoqué d'urgence, et l'on siégea au milieu de la nuit

pour délibérer sur la situation. Tout le monde fut d'accord qu'il n'y

avait qu'un homme pour la rétablir: c'était un vieux général du nom

d'Ursicinus, que de basses intrigues avaient récemment dépouillé de

son commandement militaire en Orient. On convint que l'empereur ferait

semblant d'ignorer la révolte de Silvanus, qu'il lui présenterait

Ursicinus comme son successeur, et qu'il le rappellerait à la cour

par une lettre conçue en termes des plus flatteurs pour lui. Ursicinus

avait carte blanche pour le reste. On ne lui donna pas seulement le

temps de prouver qu'il était innocent des prétendus crimes qui avaient

entraîné sa disgrâce, tant on était pressé de le voir partir, et tant

on croyait peu à sa culpabilité. Les conseillers de l'empereur étaient

heureux d'avoir mis aux prises les deux serviteurs les plus méritants

de leur maître; de toute manière, ils avaient gagné quelque chose.

Ursicinus partit en toute hâte, accompagné d'une escorte dans laquelle

se trouvait l'intègre narrateur auquel nous devons la connaissance de

ce triste épisode[159]. Il voulait arriver assez tôt pour que Silvanus

pût le croire parti de Milan avant que la nouvelle de sa révolte y fût

arrivée.

[Note 159: Lire toute l'histoire de Silvanus dans Ammien Marcellin,

XV, 5 et 6.]

Ursicinus trouva Cologne dans une animation extraordinaire; elle

était remplie de soldats, et agitée par les préparatifs que Silvanus

faisait pour recevoir l'assaut des troupes impériales. Il vit bien

qu'il était inutile d'attaquer de front un homme si bien entouré, et

qu'il ne fallait compter, pour réussir, que sur la ruse. Lui qui avait

été récemment encore victime des intrigants et des calomniateurs, il

recourut, pour perdre Silvanus, aux basses et honteuses manœuvres

dont il avait eu à souffrir lui-même. Il faut remarquer qu'Ursicinus

passait pour avoir du mérite, et qu'il travaillait pour son maître

légitime; mais c'est le propre de la décadence de marquer d'une tare

de dégradation les vertus les plus respectables, en les employant à

des œuvres indignes d'elles. Ursicinus gagna la confiance de Silvanus

en affectant de se plaindre avec lui des procédés de la cour, et de

l'ingratitude qui était la seule récompense des honnêtes gens. Pendant

que de la sorte il endormait Silvanus et le plongeait dans une fausse

sécurité, sous main il gagnait ses officiers et préparait sa chute.

Un beau matin, au lever du soleil, le complot éclata. Attaqué par une

bande de rebelles qui massacrèrent sa garde du corps, Silvanus, qui se

rendait à la messe, fut obligé de se réfugier en toute hâte dans la

chapelle chrétienne; mais il y fut poursuivi et massacré.

Ainsi périt cet infortuné, qui avait mieux mérité de l'Empire, et dont

la cour était parvenue à faire un usurpateur malgré lui. Il laissait

une mémoire sans reproche, et le silence de l'historien qui fit partie

de l'ambassade envoyée pour le perdre est un éloquent témoignage

rendu à ses vertus d'homme et à son honneur de guerrier. Il avait su

inspirer des amitiés fidèles, comme fut celle de Malaric, et de nobles

dévouements, comme celui dont on va parler. Parmi ses domestiques, il

y avait un chétif petit homme du nom de Proculus, qu'on avait mis à

la torture après sa mort pour lui faire avouer les crimes imaginaires

de son maître, et révéler les noms de ses prétendus complices. Tout

le monde tremblait que le malheureux, vaincu par les souffrances, ne

dénonçât une multitude d'innocents. Mais Proculus supporta les plus

cruels tourments sans accuser personne, et, pendant que le bourreau

lui brisait les membres, il ne cessa de protester de l'innocence de

Silvanus, qu'il établit par des arguments sans réplique. Un dévouement

aussi sincère, mais moins pur, fut celui de cette esclave de Silvanus

qui était échue, après la confiscation de ses biens, à l'un des auteurs

de sa mort, nommé Barbation. Elle le dénonça avec sa femme pour crime

de lèse-majesté, et, les ayant fait condamner à mort, elle eut la

satisfaction d'offrir ces têtes odieuses aux mânes du maître qu'elle

pleurait.

Il était juste de nous arrêter un instant devant la figure de

Silvanus; il montre ce qu'on pouvait faire, au quatrième siècle, d'un

barbare converti, et quelle somme de ressources morales les peuples

germaniques mettaient à la disposition de l'Empire, qui s'acharnait

à les gaspiller de la manière la plus criminelle. Que fallait-il

attendre de souverains qui, n'ayant pas de meilleurs défenseurs que

leurs volontaires barbares, plongeaient eux-mêmes le poignard dans ces

vaillantes et loyales poitrines, et qui, aussitôt après, tremblaient de

peur en s'apercevant de ce qu'ils avaient fait? Il n'y a rien de plus

misérable, et c'est un spectacle que Rome ne se lassera plus de donner

jusqu'à la fin.

Les Francs d'outre-Rhin se chargèrent de faire de sanglantes

funérailles au compatriote qui leur avait été un voisin si

redoutable[160]. A peine avait-il disparu, qu'ils se précipitèrent sur

la Gaule désormais sans défense. Cologne, le boulevard de la Germanie,

soutint quelque temps leur assaut à l'abri de ses solides murailles;

mais, sans doute parce qu'ils y trouvèrent des intelligences parmi les

fidèles de Silvanus qui voulaient le venger, elle finit par tomber dans

leurs mains, et ils y mirent tout à feu et à sang. La porte des Gaules

leur était toute large ouverte maintenant, et le pont de Constantin,

qui jusqu'alors avait été un ouvrage avancé de la défense, devint

pour eux la triomphale chaussée par laquelle ils passèrent en masses

compactes sur la rive gauche. Pendant le même temps, le haut Rhin était

forcé par les Alamans, et, depuis ses sources jusqu'à son embouchure,

le beau fleuve ne vit plus sur ses deux rives que des déprédateurs

barbares, qui détruisirent quarante-cinq villes sans compter une

innombrable quantité de châteaux forts et de fortins. Rien ne leur

résistait, ni enceinte ni armée; au seul bruit de leur arrivée, les

villes étaient abandonnées par les populations affolées[161]. Mis en

appétit par l'odeur du carnage, les Lètes cantonnés dans l'intérieur

de la Gaule sentirent se réveiller leur instincts barbares; ils

voulurent avoir leur part de la curée, et comme de nouveaux Bagaudes,

ils promenèrent le fer et le feu jusqu'au fond des provinces les plus

éloignées de la frontière[162].

[Note 160: Amm. Marcell., XV, 8.]

[Note 161: Julien, _Lettre aux Athéniens_; Zosime, III, 1.]

[Note 162: Amm. Marcell., XVI, 11.]

Que pouvait faire dans de telles conjonctures la cour de Milan, sinon

de nouveau recourir à un de ces hommes qu'on tenait à l'écart tant

qu'on n'avait pas besoin d'eux, et à qui l'on confiait les destins

de l'État aussitôt qu'il était menacé? Il fallut bien que l'empereur

se résignât, malgré ses répugnances, à s'adresser à son jeune parent

Julien, dernier survivant des neveux de Constantin le Grand massacrés

au lendemain de sa mort.

Julien était alors un jeune homme à l'esprit sérieux et réfléchi, avec

assez de talent et de caractère pour faire honneur à son origine dans

tous les postes où il plairait à la fortune de l'employer. Il avait

gardé jusque là l'attitude effacée qui convenait à ses malheurs et à sa

dignité: il vivait dans la solitude, n'ayant d'autre société que celle

de ses livres, trop timide et trop gauche d'ailleurs pour se faire

valoir, même s'il l'avait voulu, dans un monde prosterné devant tous

les caprices de l'étiquette. On ne se doutait guère, à la cour, de ce

qui se cachait sous ces dehors réservés. On le savait passionné pour la

littérature, et plein de vénération pour les rhéteurs qui avaient été

ses maîtres, et parmi lesquels brillait le sophiste Libanius. Ce qu'on

ignorait, c'est que cette imagination ardente, refoulée sur elle-même

et condamnée à ne trouver de satisfaction que dans la vie purement

intellectuelle, avait été conquise entièrement par les grandeurs du

monde antique, entrevu à travers la splendeur sans pareille dont

l'entouraient ses poètes et ses philosophes. Les Muses l'avaient

ramené devant les autels des dieux oubliés; il s'y était épris du

charme d'une mythologie que d'ailleurs les lettrés de son temps

rajeunissaient au moyen d'ingénieux symbolismes. Son besoin d'idéal

trouva une satisfaction dans ces poétiques rêveries; la grandeur morale

du christianisme, compromis à ses yeux par les royaux meurtriers de sa

famille et par les sophismes de l'hérésie, ne fit pas d'impression sur

cette âme d'écolier trop bien doué. Toutefois, dissimulé comme le sont

d'ordinaire les opprimés, il cacha soigneusement au fond de son cœur

les sentiments qui le remplissaient, et seuls les confidents les plus

intimes de sa pensée purent entrevoir ce qui était réservé au monde, le

jour où il serait donné à Julien d'en occuper le trône[163].

[Note 163: Il faut lire sur Julien l'Apostat les pages pénétrantes

où M. Paul Allard analyse avec un remarquable talent de psychologue les

divers éléments qui se sont réunis pour faire l'éducation littéraire et

théurgique de ce personnage, et pour le faire retomber dans les bras

du paganisme. V. _Julien l'Apostat_, tome I, Paris, 1900, livre qui

paraissait au moment où je corrigeais les épreuves de cette seconde

édition.]

Tel était l'homme sur lequel Constance venait de jeter les yeux pour

délivrer la Gaule des barbares. On le tira de sa solitude, on lui fit

déposer le manteau de philosophe pour la pourpre impériale, on lui

donna la main d'Hélène, sœur de l'empereur, puis, sans lui révéler

la terrible nouvelle de la chute de Cologne, on le dirigea vers la

Gaule avec la mission de faire rentrer cette province sous l'autorité

impériale. Il partit sans joie, l'âme pleine de sombres pressentiments,

se considérant comme une victime vouée à une mort certaine. Lorsque,

revenant de la cérémonie de son inauguration, il était descendu du

char impérial pour entrer dans le palais de Constance, on l'avait

entendu murmurer un vers d'Homère qui parlait du destin fatal d'un

héros: et c'est par cette lugubre prophétie, enveloppée dans un

souvenir classique, que le nouveau César débuta dans sa carrière.

Il fut d'ailleurs à la hauteur de sa mission. De Vienne, où il avait

passé l'hiver, il courut au printemps de 356 délivrer Autun; puis, par

des chemins tout infestés de barbares, il gagna Auxerre et Troyes,

où l'on osa à peine lui ouvrir lorsqu'il se présenta à l'improviste

devant les portes, tant on y avait peur de l'ennemi qui tenait toute la

campagne. De là il partit pour Reims, où il avait donné rendez-vous à

ses troupes, et de Reims, s'avançant avec les plus grandes précautions,

et en rangs serrés, à travers un épais brouillard qui masquait la

présence de l'ennemi, il prit la route de l'Alsace. Il enleva aux

barbares la ville de Brumagen, et, après en avoir nettoyé la contrée

tant bien que mal, il courut en toute hâte à Cologne. Cologne, en

effet, était le but avéré de l'expédition: il n'y avait rien de plus

urgent que de reprendre cette position, d'une importance sans égale,

qui commandait à la fois le cours du Rhin et la grande chaussée de

Reims. Voilà pourquoi Julien brûlait les étapes, sans prendre le

temps de détruire les ennemis qu'il rencontrait. Il fallut traverser

une région désolée par les invasions successives, et qui offrait aux

soldats le triste spectacle des ruines qu'ils n'avaient pu empêcher,

et des désastres qu'ils avaient à venger. Tout le long du Rhin, les

villes et les châteaux-forts n'étaient plus qu'un amas de décombres;

seule, Remagen était encore debout, ainsi qu'une tour solitaire dans

le voisinage de Cologne. Julien pénétra sans obstacle dans la ville

démantelée et à peu près déserte, que les barbares ne purent pas

défendre: ils n'avaient pas encore déposé leur aversion pour les

enceintes muraillées, qu'ils regardaient comme des tombeaux, et ils

ne savaient que faire des ruines qui étaient leur œuvre. Le général

romain s'y établit avec ses soldats; il en releva les murs, la remit

en état de défense, et sans doute y rappela la population. Une série

d'opérations militaires contre les Francs répandit la terreur parmi

eux; leurs rois furent forcés de faire la paix, et de respecter la

sécurité du boulevard de l'Empire. Ce grand résultat obtenu, Julien

revint par Trèves, et alla prendre ses quartiers d'hiver à Sens, au

cœur de la Gaule.

Il venait de fermer ce pays à de nouveaux envahisseurs; mais il y avait

enfermé les anciens, et ils restaient terribles. Les provinces étaient

sillonnées dans tous les sens par des bandes de Francs, d'Alamans et de

Lètes, qui tenaient la campagne, qui coupaient les communications entre

les villes, et qui, servis par des quantités d'espions et de traîtres,

fondaient à l'improviste sur les endroits qui semblaient le plus en

sûreté. Julien, qui avait cru pouvoir disperser ses troupes dans leurs

cantonnements fut lui-même assailli à Sens par ces hardis pillards,

et pendant trente jours il dut soutenir leur siège, sans que durant

tout ce temps, soit trahison, soit impuissance, les troupes romaines

des villes voisines pussent venir à son secours. Il se défendit tout

seul, et finit par repousser l'ennemi. Au printemps de 357, il reprit

l'offensive; cette fois, c'était le haut Rhin qu'il s'agissait de

reconquérir, et les Alamans qu'il fallait humilier. Mal servi, trahi

même par un lieutenant inepte que Constance avait attaché à ses flancs,

Julien parvint cependant à rebâtir Saverne, qui commandait la route du

Rhin vers l'intérieur de la Gaule; il arriva ensuite jusque près de

Strasbourg, où il livra une sanglante bataille à sept rois alamans.

Dans cette journée, dont les principaux honneurs furent pour les

auxiliaires barbares, Julien se couvrit de gloire, et il poursuivit les

vaincus au delà du Rhin pour achever leur soumission.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 8 / 28 段