Maximien reprît l'un de ces postes et, si possible, tous les deux.
Il se décida pour une expédition contre les Francs, sans doute parce
que ces barbares lui paraissaient plus dangereux que les Saxons, et
qu'il eût craint de leur laisser les mains libres en Gaule pendant que
lui-même serait en Bretagne[125]. Nous voyons qu'au cours de cette
expédition il franchit le Rhin et dévasta le pays des barbares. Les
Francs de l'Escaut et du Wahal, intimidés par ce déploiement de forces
et incapables de résister à son armée, se hâtèrent de faire leur
soumission et de se déclarer les vassaux de l'Empire; à ces conditions,
il leur laissa la jouissance des terres qu'ils avaient usurpées. L'acte
d'hommage eut lieu dans une de ces cérémonies imposantes par lesquelles
Rome s'entendait à impressionner l'imagination des barbares. Tout le
peuple franc, conduit par son roi Genobaud, se présenta humblement à
l'empereur, et s'engagea d'une manière solennelle à être désormais
fidèle, et, sans doute, à fournir à l'empereur des contingents
militaires pour prix des territoires qu'il lui laissait. La scène
est restée dans la mémoire des Romains, qui n'étaient plus habitués à
des spectacles si flatteurs pour leur patriotisme; ils se racontèrent
longtemps ce roi barbare dont ils ne comprenaient pas le langage, mais
dont ils interprétaient les gestes, et qui, tourné vers les siens, leur
montrait l'empereur en leur commandant de le vénérer comme il faisait
lui-même[126]. Ce Genobaud est le premier roi franc dont l'histoire ait
fait mention. Si notre conjecture est fondée, il aura été le souverain
de ceux de Belgique, et, à ce titre, c'est lui et non le fabuleux
Faramond qui devrait ouvrir la série des rois saliens. Devenu le vassal
de l'empereur, il tint désormais à titre légal la rive gauche du Rhin,
mais ce titre ne changea rien à la situation des choses. En réalité, la
colonie franque de l'Escaut était l'avant-poste de l'invasion et non le
boulevard de l'Empire[127].
[Note 125: _Panegyr. latin._, II, 7, et III, 5. Ces sources ne font
pas connaître le nom du pays qui fut ainsi désolé par Maximien; mais
tout indique que ce fut la région des embouchures du Rhin, de la Meuse
et de l'Escaut.]
[Note 126: Cum per te regnum receperit Genobaudes a teque cominus
acceperit. Ce passage, mal coupé dans certains manuscrits, a donné
«Genobaud Esateque», et a induit plusieurs historiens, notamment
Fauriel, I, p. 165, et Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la
domination romaine_, II, p. 53, à admettre deux rois, Genobaud et
Esatech.]
[Note 127: Tuo, Maximiane Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum
arva jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus
excoluit. _Panegyr. lat._, V, 21. Sur l'interprétation de ce passage
intentionnellement obscur, voir Pétigny, _Études sur l'histoire, les
lois et les institutions de l'époque mérovingienne_, I, p. 149, note.]
Tout en battant les alliés de l'usurpateur, Maximien pressait les
mesures qui devaient lui permettre d'aller le châtier à son tour. Il
fallut commencer par construire une nouvelle flotte, puisque Carausius
était maître de l'ancienne. Pendant tout l'été on y travailla avec
ardeur sur les chantiers qui se trouvaient à l'embouchure des fleuves.
L'expédition échoua toutefois: le silence des panégyristes en est la
preuve sans réplique; l'un d'eux n'y fait une allusion timide que pour
attribuer l'échec à l'inclémence du temps et à l'inexpérience de
l'équipage[128]. Les empereurs crurent prudent de ne pas renouveler la
tentative: ils traitèrent avec le rebelle qu'ils n'avaient pu vaincre,
et lui laissèrent la Bretagne[129]. Il est fort peu probable qu'ils lui
aient accordé le titre d'Auguste; mais Carausius ne craignit pas de
se l'attribuer dans les médailles qu'il fit frapper pour célébrer une
réconciliation si heureuse pour lui. Il y figure à côté de Dioclétien
et de Maximien avec l'exergue: _Carausius et ses frères. Paix des trois
Augustes_[130].
[Note 128: Exercitibus autem vestris licet invictis virtute, tamen
in re maritima novis... Illam inclementiam maris, quæ victoriam vestram
fatali quadam necessitate distulerat. _Panegyr. lat._, V, 12.]
[Note 129: Eutrope, IX, 22; Aurelius Victor, _Cæsar_, 39.]
[Note 130: Eckel, _Doctrina nummorum_, VIII, 47; Mionnet, II, p.
169.]
Carausius et les Francs ses alliés ne jouirent pas longtemps d'une
tranquillité qu'eux-mêmes, peut-être, auraient voulu laisser à
l'Empire. Tout changea de face lorsque le César Constance Chlore vint
remplacer Maximien dans le gouvernement de la Gaule. Ce vaillant homme
ne se considérait pas comme lié par la politique de son prédécesseur
vis-à-vis de l'heureux brigand ménapien; il entendit régler lui seul,
et à titre souverain, les destinées de la Gaule et de la Bretagne.
Son premier exploit fut de reprendre Boulogne, à la suite d'un siège
mémorable, où l'armée romaine dut recourir à toutes les ressources de
la poliorcétique ancienne. Après cela, pour achever d'isoler Carausius,
et pendant qu'il faisait construire une flotte pour aller le chercher
en Bretagne, il fondit sur ses alliés francs dans la Ménapie et dans
l'île des Bataves; il poussa même au delà du Rhin, et alla donner
la chasse aux ennemis de l'Empire jusque dans leurs plus lointaines
retraites[131]. Ni les marécages ni les forêts ne protégèrent cette
fois les barbares contre les légions romaines: il leur fallut se
rendre avec femmes et enfants, et aller cultiver, pour le compte de
l'Empire, les terres qu'ils avaient pillées peut-être auparavant[132].
Constance les répartit dans les solitudes des pays d'Amiens et de
Beauvais, et dans les cantons abandonnés des cités de Troyes et de
Langres[133]. Les habitants des provinces assistèrent avec un joyeux
étonnement au défilé de ces longues chiourmes de captifs que l'on
conduisait aux travaux forcés de la terre romaine. En attendant qu'ils
arrivassent à destination, ils étaient employés à diverses besognes
dans les villes qu'ils traversaient. Un témoin oculaire nous les
montre, dans une de leurs haltes, accroupis ou couchés pêle-mêle sous
les portiques des cités. Les hommes, plongés dans le morne abattement
du vaincu, avaient perdu cette allure farouche qui les rendait si
redoutables; leurs femmes et leurs mères les contemplaient maintenant
avec mépris, tandis qu'enchaînés côte à côte, les jeunes gens et les
jeunes filles gardaient le confiant abandon de leur âge et échangeaient
des paroles de tendresse.
[Note 131: _Panegyr. lat._, VII, 6.]
[Note 132: _Ibid._, V, 8 et VII, 4.]
[Note 133: _Ibid._, _V_, 21. Pendant tout le moyen âge, le souvenir
de ces Francs transplantés s'est conservé au pays de Langres dans le
nom du _Pays Hattuariorum_ et en Franche-Comté dans celui du _pays
Amavorum_ ou _Chamavorum_, sur lesquels voyez Zeuss, _Die Deutschen
und die Nachbarstämme_, Munich 1837, p. 582 et suivantes, et Longnon,
_Atlas historique de la France_, texte explicatif, pp. 96 et 134.]
«Ainsi donc, s'écrie le témoin cité tout à l'heure, le Chamave et
le Frison labourent maintenant pour moi; ces pillards, ces nomades
sont aujourd'hui des manœuvres aux mains noircies par le travail des
champs; je les rencontre au marché, vendant leur bétail et débattant
le prix de leur blé. Ce ne sont pas seulement des colons; vienne
l'heure du recrutement, on les verra accourir, conscrits volontaires
qui supporteront toutes les fatigues, et qui courberont le dos sous le
cep du centurion, heureux de servir l'Empire et de porter le nom de
soldat[134].»
[Note 134: _Panegyr. lat._, V.]
Maître de Boulogne et vainqueur des Francs, Constance pouvait
entreprendre la conquête de la Bretagne. Il monta sur la flotte qu'il
avait fait construire et partit pour une expédition contre Allectus,
qui, après avoir assassiné Carausius, venait de se mettre à sa place.
Le vieux Maximien, pendant ce temps, devait veiller sur la ligne du
Rhin et en écarter les barbares[135]. Mais, soit qu'il fût affaibli par
l'âge, soit qu'il lui répugnât d'être en quelque sorte le lieutenant
de son César, il laissa passer les Alamans, et Constance, revenu de
sa campagne victorieuse d'outre-Manche, qui avait remis la Bretagne
sous l'autorité romaine, eut toutes les peines du monde à refouler
ces nouveaux agresseurs. Après avoir failli tomber dans leurs mains
sous les murs de Langres, il finit par les tailler en pièces, courut
infliger le même sort à leur seconde armée près de Vindonissa, puis
ramena prisonniers un grand nombre de leurs guerriers qui s'étaient
réfugiés dans une île du Rhin gelé.
[Note 135: _Ibid._, X, 13.]
Ce prince humain, tolérant, généreux, simple dans ses mœurs et dans
ses goûts, qui savait vaincre, gouverner et pardonner, mourut trop
tôt pour le bonheur de la Gaule. Son fils Constantin hérita des
qualités militaires de son père; seulement il donna à la lutte contre
les barbares un caractère d'atrocité qu'elle n'avait pas encore
eu. Deux rois francs, Ascaric et Ragais, avaient été à la tête des
troupes qui avaient envahi la Gaule pendant l'absence de Constance
Chlore. Constantin courut les chercher en Batavie, s'empara de leurs
personnes, et les ramena enchaînés à Trèves, où il les livra dans
l'amphithéâtre aux dents des bêtes féroces, avec une multitude de leurs
compatriotes[136]. Les panégyristes parlent avec enthousiasme de ces
cruelles hécatombes de victimes humaines, et l'un d'eux compare le
jeune vainqueur qui, pour ses débuts, fait périr des rois, à Hercule,
qui, dans son berceau, étrangla deux serpents[137].
[Note 136: Eutrope, X, 3; _Panegyr. lat._, VI, 4; VII, 10, 11, et
X, 16.]
[Note 137: _Panegyr. lat._, X, 16.]
Un cri d'indignation retentit dans le pays franc, et plusieurs
peuplades jurèrent de tirer vengeance de ces atrocités. Les Chamaves,
les Tubantes, les Chérusques, les Bructères se soulevèrent ensemble
contre l'oppresseur de leur nation[138]. C'était bien, cette fois, une
véritable ligue qui réunissait contre les Romains toutes les forces
barbares des Pays-Bas. Il fallait tenir tête à tous ces peuples en
même temps qu'aux Alamans, qui eux-mêmes rentraient en campagne sur le
haut Rhin. Constantin n'hésita pas un instant. Franchissant de nouveau
le Rhin, il apparut comme la foudre au beau milieu de ces nations
guerrières qui se préparaient à le surprendre. Elles se dispersèrent
épouvantées, mais il les poursuivit jusqu'au fond de leurs marécages,
brûlant leurs bourgades et massacrant indifféremment les hommes et
les bêtes, jusqu'à ce que les soldats furent rassasiés de carnage.
Quand il reparut enfin sur les bords du fleuve, il traînait à sa
suite une multitude de captifs réservés aux plus tristes destinées.
Les moins malheureux furent envoyés dans les provinces comme colons,
d'autres réduits en esclavage; ceux qui étaient trop fiers pour devenir
esclaves et trop peu sûrs pour le service militaire défrayèrent les
jeux sanglants de l'amphithéâtre, où leur nombre, dit un panégyriste,
fatigua la multitude des bêtes féroces[139].
[Note 138: Quid memorem Bructeros? Quid Chamavos? Quid Cheruscos,
Vangiones, Alamanos, Tubantes?... Hi omnes singillatim dein pariter
armati conspiratione fœderatae societatis exarserant. _Panegyr. lat._,
X, 18.]
[Note 139: _Panegyr. lat._, VII, 12.]
Ces grandes et lamentables victoires furent couronnées par une série
de mesures stratégiques destinées à en affermir les résultats. Un pont
permanent fut jeté sur le Rhin à Cologne, et la citadelle de Deutz
construite en face pour le garder: Rome semblait affirmer sa volonté
de reprendre possession de la rive droite. Les châteaux-forts que les
dernières guerres avaient détruits se relevèrent de leurs ruines,
des postes militaires échelonnés jusque vers les embouchures du Rhin
gardèrent la rive gauche, et la flottille qui occupait le fleuve
recommença de croiser dans ses eaux. Si profonde était redevenue la
tranquillité, au dire des panégyristes, que les Francs n'osaient
plus se montrer dans la vallée, et que le laboureur romain promenait
tranquillement sa charrue dans les plaines de la rive droite[140]. Pour
perpétuer le souvenir de ses triomphes, Constantin institua les jeux
franciques, qui se célébraient tous les ans du 14 au 20 juillet avec un
éclat extraordinaire.
[Note 140: _Panegyr. lat._, VII, 11.]
Tous ces travaux n'étaient pas encore achevés lorsque éclata la grande
crise qui décida des destinées religieuses du monde romain, et qui se
dénoua dans la bataille du Pont Milvius, le 26 octobre 312. Maxence
avait compté sur la diversion que feraient les Francs, et il faut bien,
en effet, que ces barbares, si souvent écrasés, aient été un sérieux
danger pour la Gaule, puisque, à peine délivré de son rival, Constantin
se hâta de regagner les bords du Rhin. Il y trouva les Francs en pleine
ébullition, et qui brûlaient de venger leurs précédents désastres.
Déjà leurs troupes massées sur la rive droite se disposaient à passer
sur l'autre bord, lorsque Constantin s'avisa d'un stratagème hardi.
Déguisé en simple soldat et suivi de deux seuls compagnons, il se
glisse dans le voisinage de leur armée, et parvient à leur faire croire
que l'empereur vient d'être appelé sur le haut Rhin. Sur la foi de
ces renseignements, les barbares passent en hâte sur la rive romaine,
et viennent se faire tailler en pièces dans une embuscade qu'il leur
avait dressée. Lui-même passe le fleuve à la suite des fuyards et va
achever l'extermination. Pour la troisième fois, l'arène de Trèves se
remplit de victimes humaines destinées aux bêtes sauvages, et l'on vit
plus d'un de ces infortunés se jeter lui-même au-devant des morsures,
pour en finir plus vite[141]. Leur courage désespéré excite un instant,
sinon la pitié, du moins l'admiration du panégyriste; mais c'est pour
mieux louer leur bourreau: «Il y a quelque gloire, dit-il, à vaincre de
pareilles gens[142].»
[Note 141: _Panegyr. lat._, IX, 23.]
[Note 142: Ex quo ipso apparet quam magnum sit vicisse tam prodigos
sui. _Panegyr. lat._, IX, 23.]
Au moins, en avait-on fini, cette fois, avec l'opiniâtre barbarie
franque? Les orateurs officiels se le persuadèrent, et l'un d'eux
crut pouvoir affirmer à Constantin que le nom de Franc ne serait plus
prononcé désormais[143]. L'histoire n'a pas confirmé cette prophétie;
elle s'est bornée à oublier le nom du prophète. Constantin, lui, fut
d'un autre avis que ses flatteurs. En quittant pour toujours ces rives
septentrionales où il laissait chez les ennemis de l'Empire un nom si
redouté, il crut devoir les placer sous la surveillance de son propre
fils (317). La précaution n'était pas superflue, car dès que les
barbares ne se sentirent plus sous le feu du regard de Constantin[144],
ils reprirent les armes, et le jeune Crispus eut à recommencer les
combats de son père. L'intrépide optimisme des rhéteurs ne se démentit
pas: si les Francs repoussaient si vite après avoir été exterminés,
c'était, à leur sens, pour fournir au prince impérial l'occasion de
commencer sa carrière par des victoires[145].
[Note 143: Tantamque cladem vastitatemque perjuræ genti intulisti
ut post vix ullum nomem habitura sit. _Panegyr. lat._, IX, 22.]
[Note 144: Hic imperatorius ardor oculorum. _Panegyr. lat._, VI, 9.]
[Note 145: Fecunda malis suis natio ita raptim adolevit robusteque
recreata est ut fortissimo Cæsari primitias ingentis victoriæ daret.
_Panegyr. lat._ X.]
La campagne de Crispus se place aux environs de l'année 320; depuis
cette date, il s'écoule une vingtaine d'années sur lesquelles nous
manquons de toute espèce de renseignements. Il est possible que les
Francs soient restés en repos pendant tout ce temps. Ils avaient eu
tour à tour en face d'eux trois fils de Constantin. Crispus, qui périt
en 326, avait été remplacé par Constantin II; lorsqu'en 332 celui-ci
fut rappelé pour aller combattre les Goths, il eut pour successeur
son frère Constant, qui n'était âgé que de quinze ans, mais qui sans
doute avait été placé sous la direction de quelque général expérimenté.
Apparemment on ne se serait pas avisé de ces mutations dans le haut
personnel, si le pays n'avait joui au moins d'une tranquillité relative.
Mais la situation allait bientôt changer, et les guerres intestines des
fils de Constantin permirent aux Francs de faire reperdre à l'Empire
tous ses avantages antérieurs. Constantin II, à qui était échue la
Gaule avec l'Espagne et la Bretagne, étant allé se faire tuer en
Italie dans une guerre contre son frère Constant (340), la Gaule dut
rester quelque temps sans maître, car on ne peut supposer qu'elle se
soit jetée d'emblée dans les bras du vainqueur de son souverain. Les
Francs profitèrent de ce moment de crise pour reprendre les armes, et
dès l'année suivante, les chroniqueurs nous signalent les combats que
Constant eut à leur livrer. Ils remplissent les années 341 à 345, si
la chronologie de nos annalistes est exacte, et il ne paraît pas que
la victoire ait souri aux armes impériales. On parle bien de succès
remportés sur les Francs et de la paix qui leur aurait été imposée par
l'empereur[146]; mais ce sont là, chez les écrivains de la décadence,
des formules presque officielles, sous lesquelles il n'est pas malaisé
de discerner des réalités beaucoup moins flatteuses. La sécheresse même
des notices et l'absence de toute mention un peu précise attestent
l'embarras des historiographes, et une ligne de la Chronique de saint
Jérôme[147], disant qu'on a combattu contre les Francs avec des succès
divers, montre ce qu'il faut penser des uniformes bulletins de victoire
enregistrés par des contemporains moins sincères. Quand ceux-ci nous
disent qu'on a fait la paix avec les Francs, il faut entendre par là
qu'on a traité avec un ennemi qu'on n'a pas vaincu, nullement qu'on
lui a dicté ses conditions; personne ne s'y trompera pour peu qu'il
soit habitué au langage conventionnel de cette époque. Concluons que
l'Empire a dû laisser les Francs en possession des terres qu'ils
avaient envahies, et que tout son triomphe sur eux consista à leur
faire promettre de lui fournir des soldats[148]. Les barbares, on l'a
vu, ne refusaient jamais un pareil engagement. Quant au territoire qui
dut leur être abandonné, il n'y a pas de doute que ce fut la Toxandrie:
c'est là, en effet, que nous les trouvons installés à la date de 358,
et l'historien qui mentionne leur établissement dans cette contrée nous
apprend qu'ils y sont déjà depuis quelque temps[149].
[Note 146: Saint Jérôme, _Chronic._, ann. 344 et 345; Idatius, ann.
341 et 342; Cassiodore, _Chronic._, ann. 344; Socrate, _Hist. eccles._,
II, 10; Sozomène, _Hist. eccles._, III, 6; Libanius, _Orat._, III,
pages 138-139, éd. de Paris.]
[Note 147: Saint Jérôme, _Chron._, l. l.1: Vario eventu adversum
Francos a Constante pugnatur.]
[Note 148: Cf. Amédée Thierry, _Histoire de la Gaule sous la
domination romaine_, II, p. 211, suivi par V. Duruy, _Hist. des
Romains_, VI, p. 223, et Richter, _Annalen des Fränkischen Reichs_, I,
p. 10. Fauriel, I, pp. 166 et suiv., induit en erreur par une fausse
citation d'Idatius, admet l'année 337, mais il ne se trompe que de
quelques années, et rapporte aussi l'entrée des Francs en Gaule au
règne de Constant, qu'il appelle à tort Constance. V. encore Dederich,
_Der Frankenbund_, p. 113 et Luden, II, p. 165, cité par Dederich.]
[Note 149: Parlant de l'expédition de Julien contre les Francs
Saliens en 358, Ammien Marcellin écrit: «Petit primos ommium Francos,
eos videlicet quos consuetudo Salios appellavit, ausos olim in Romano
solo apud Toxiandriam locum habitacula sibi figere praelicenter.»
XVIII, 8, 3.]
Ce qui confirme singulièrement cette conjecture, c'est qu'au dire des
archéologues, la plupart des trésors romains enfouis en pays flamand
datent des années qui suivirent le règne de Constantin le Grand[150].
Il en faudrait conclure que dès cette époque les Francs débordèrent
sur toute la Belgique septentrionale, et qu'ils se répandirent depuis
la Campine jusque vers les côtes de la mer du Nord. Ils durent trouver
dans ces régions, à côté des Saxons qui occupaient les rivages, ceux
de leurs compatriotes qui étaient venus s'établir en Ménapie du temps
de Carausius, et que ni Maximien ni les autres empereurs de la maison
flavienne n'avaient totalement délogés de cette province.
[Note 150: «Aussi les autres médailles romaines qu'on a déterrées
jusqu'à présent en Flandre finissent la plupart à Constantin le Grand.»
De Bast, _Recueil d'antiquités_, etc. (1808), p. 100.--Cf. Heylen, _De
antiquis Romanorum monumentis in Austriaco Belgio superstitibus_ (_Mém.
de l'Acad. de Bruxelles_, t. IV, 1783), passim.]
Cette seconde immigration des Francs dans la Gaule, qui eut pour
conséquence la germanisation définitive de la Belgique septentrionale,
a passé, comme la première, à peu près inaperçue des contemporains,
parce qu'ils ne pouvaient pas en apprécier la portée lointaine. Qui
leur eût dit que c'était le premier acte d'une prise de possession
irrévocable du territoire romain par les héritiers de l'Empire? Sans
doute ils éprouvèrent une certaine humiliation à voir la frontière
violée impunément par des tribus rebelles; mais l'Empire lui-même,
depuis plusieurs générations, n'avait-il pas multiplié les colonies
barbares sur son sol? C'étaient, il est vrai, des vaincus qu'il y avait
installés; mais si les nouveaux venus acceptèrent, comme on peut le
croire, l'obligation de se soumettre au service militaire, on n'aura
pas vu une différence essentielle entre l'indépendance des uns et le
vasselage des autres. D'ailleurs, les terres dont les Francs venaient
de s'emparer étaient précisément celles dont Rome n'avait rien su
faire, et qui, composées de landes stériles vers l'est, vers l'ouest
de forêts marécageuses, étaient restées depuis quatre siècles barbares
et inhabitées. Aucune portion du sol effectivement occupé par la
civilisation romaine ne leur fut abandonnée. Ils ne pénétrèrent dans
aucune cité, dans aucune ville forte. Tongres et Tournai restèrent
au pouvoir de l'Empire, avec les grandes chaussées stratégiques qui
maintenaient les communications entre Cologne et la Gaule. Plus d'un
optimiste de l'époque aura pu se dire, en renouvelant un mot de
Gallien, que les sables de la Campine n'étaient pas indispensables au
bonheur de l'Empire.
Nous avons maintenant à exposer d'où venaient les peuplades franques
qui s'établirent ainsi en Belgique. Toutes les deux, celles de la
Ménapie comme celles du pays des Toxandres, sortaient de l'île des
Bataves, qui était depuis longtemps devenue le vestibule de l'Empire
pour toutes les tribus de la famille franque. Attirées par la richesse
du sol provincial, ou poussées par les peuples cantonnés en arrière
d'elles, elles passaient en Batavie, y absorbaient plus ou moins ce
qu'elles trouvaient de population indigène, puis, après cette halte,
se remettaient en marche et pénétraient en pays romain. Le souvenir
de ces migrations nous a été conservé d'une manière un peu vague, mais
exacte cependant, par un historien du cinquième siècle; selon lui,
c'est pour échapper à la pression de leurs voisins les Saxons que les
Francs se sont établis en Batavie[151]. Une de leurs peuplades, celle
des Saliens, a pendant quelque temps conservé son nom sur la rive
gauche. Il se retrouve, en effet, au milieu du quatrième siècle, sous
la plume des historiens contemporains[152], puis encore un peu plus
tard dans l'Almanach de l'Empire[153]. Après cela il disparaît, ou du
moins, les rares fois qu'il en est fait mention, il n'a plus, comme
celui des Sicambres, qu'une valeur purement poétique[154]. Il n'est pas
prouvé qu'il faille l'identifier avec l'adjectif salique, qui semble
désigner plutôt la qualité du propriétaire libre. La loi salique,
c'est, selon toute apparence, la loi des hommes de condition salique,
et non celle des hommes de race salienne.
[Note 151: Zosime, III, 3.]
[Note 152: Julien, _Opera_, éd. de Paris, 1630, p. 514; Ammien
Marcellin, XVII, 8; Zosime, III, 6.]
[Note 153: La _Notitia dignitatum imperii_ mentionne une cohorte de
Saliens dans l'armée du _magister peditum_ d'Occident, une de _Salii
seniores_ dans celle du maître de la cavalerie des Gaules, une de
_Salii juniores Gallicani_ en Espagne.]