répandirent de nouveau à travers les provinces de la Gaule, comme
à l'époque d'Aurélien; ils la traversèrent d'un bout à l'autre,
pillant et saccageant tout, pénétrèrent de là en Espagne, saccagèrent
la grande ville de Tarragone, s'emparèrent ensuite d'une flotte et
allèrent continuer la série de leurs dévastations sur les côtes de
l'Afrique[99]. Les populations gauloises eurent alors l'avant-goût
de toutes les horreurs de l'invasion; elles se rendirent compte que
l'Empire ne les protégeait plus, et, abandonnées de leur protecteur
naturel, elles éprouvèrent le besoin de veiller elles-mêmes à leur
défense. Telle fut l'origine du mouvement séparatiste qui se produisit
dans leur sein. Il était dirigé moins contre la civilisation romaine
que contre l'Empire, moins contre l'Empire que contre l'empereur.
On voulait un empereur gaulois pour remplacer le César de Rome, qui
ne remplissait plus sa tâche; on voulait un défenseur qui pût se
porter immédiatement sur le théâtre du danger, au lieu d'être rappelé
en Orient quand le Rhin était forcé par les bandes germaniques. En
d'autres termes, ce qu'on a appelé l'Empire gaulois était l'ébauche
d'un système nouveau réclamé par les circonstances, et auquel
Dioclétien devait plus tard attacher son nom par la fondation de la
tétrarchie.
[Note 99: Aurel. Vict., _Cæs._, 53; Eutrope, IX, 17; Paul Orose,
VII, 22.]
L'homme qui se mit à la tête de la sécession gauloise avait jusque là
mérité au plus haut point la confiance des empereurs. Postumus, duc
du _Limes_ d'outre Rhin, était un homme de basse naissance, dont tout
le monde s'accordait à reconnaître le mérite. Valérien l'avait comblé
des plus grands éloges, l'avait même comparé aux héros de l'ancienne
république, aux Corvinus et aux Scipions, et déclaré digne de la
pourpre impériale. Bien plus, il lui avait confié la direction de son
fils Gallien, et celui-ci, devenu empereur à son tour et obligé de
partir pour l'Orient, n'avait pas cru pouvoir remettre en des mains
plus sûres la tutelle de son jeune fils Saloninus.
Mais il est des circonstances qui mettent en défaut les dévouements les
plus éprouvés. Postumus se crut-il prédestiné à sauver sa patrie, ou la
vision de la pourpre mise à sa portée lui troubla-t-elle le sens moral?
on ne sait. Il fit périr l'enfant dont il avait la garde, se laissa
proclamer empereur des Gaules, et s'établit à Cologne, dans la grande
ville du Rhin, qui devint pour quelques années la capitale d'un empire,
et la Rome du Nord avant Trèves. Il y avait quelque grandeur, pour le
nouveau souverain, à prendre possession d'un poste si dangereux, à
l'extrémité de la civilisation et vis-à-vis de l'ennemi. Postumus, en
cela, justifiait l'appréciation de Valérien, et montrait qu'il avait
l'âme d'un Romain d'autrefois.
La nouvelle monarchie, qui comprenait avec la Gaule l'Espagne et la
Bretagne, dura treize ans (260-273), et l'on peut même s'étonner
de cette longévité relative. En somme, la proclamation d'un empire
gaulois semblait un attentat à l'unité sacrée du monde romain; c'était
presque un schisme religieux, et elle froissait quelque chose dans la
conscience des hommes civilisés. Cependant ses débuts furent pleins
d'espoirs. Postumus se montra digne de la confiance de la Gaule, qui
respirait à l'aise sous son gouvernement. Il la nettoya des bandes
franques et alémaniques, il reprit les postes dont les barbares
s'étaient emparés, il releva sur la rive droite du Rhin les châteaux et
autres ouvrages de défense destinés à protéger le fleuve[100]; il se
fit de ses ennemis des alliés, et, comme d'autres empereurs avant lui,
il enrôla quantité de Francs dans ses armées. Menacé par Gallien, il
s'adjoignit un collègue (nouvel exemple dont Dioclétien devait faire
son profit!) et tint tête, non sans succès, au tyran qui le traitait
d'usurpateur. Malheureusement il tomba sous les coups d'un assassin,
après sept ans d'un règne qui n'avait pas été sans gloire[101].
[Note 100: Trebellius Pollio, _Lollianus_. Il y a des monnaies de
lui à l'Hercule Deusoniensis. (Dom Bouquet, I, 611, note _c_.)]
[Note 101: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 3.]
Sa mort rendit le courage aux Francs: ils se jetèrent de nouveau sur la
Gaule et brûlèrent une seconde fois les châteaux romains. On dit que
Lollianus, successeur de Postumus, parvint à les reprendre et à les
rebâtir; cela est douteux, puisqu'il ne régna pas en tout une année,
et qu'il tomba, comme son prédécesseur, sous les coups des soldats que
sa sévérité rebutait[102]. Victorinus, le troisième empereur gaulois,
avait aussi quelque mérite; mais sa passion pour les femmes le fit
tuer avec son fils, à Cologne, par un mari outragé[103]. Sa mère,
Victorine, à l'ascendant de laquelle il devait la pourpre, et qui,
sous le nom de _mère des camps_, avait gardé une énorme influence sur
l'armée, fit alors élever au trône un jeune soldat qui avait travaillé
dans une fabrique d'armes: il s'appelait Marius. Ce forgeur, qui avait
pour trône son enclume, n'eut que le temps d'adresser la parole à
ses soldats. Dans le discours qu'il leur tint après son avènement,
faisant allusion à son ancienne profession, il émit l'espoir de faire
sentir à tous les barbares que le peuple romain savait manier le fer
comme son chef. Trois jours après, Marius n'était plus: un ancien
camarade, jaloux de son élévation, l'avait assassiné[104]. Cette fois,
Victorine désigna au choix des soldats Tétricus, qui fut le dernier
empereur gaulois. C'était le moment où Rome, si longtemps ébranlée,
se ressaisissait enfin sous un de ses souverains les plus énergiques,
ce même Aurélien qui avait commencé sa carrière par une victoire sur
les Francs, et qui venait de rétablir sur tous les points l'unité
de l'empire. Tétricus n'osa pas résister au vainqueur de l'Orient:
lorsqu'Aurélien pénétra en Gaule, il trahit sa propre cause et sauva sa
vie en se rendant sans lutte[105]. Aurélien acheva la pacification de
la Gaule en refoulant les Francs qui l'avaient envahie[106], et alla
célébrer à Rome un triomphe où des captifs de ce peuple figurèrent à
côté des représentants de vingt autres nations[107].
[Note 102: _Idem, o. c._ 5.]
[Note 103: _Idem, o. c._ 6.]
[Note 104: _Idem, o. c._ 8.]
[Note 105: _Idem, o. c._ 24.]
[Note 106: Aurelius Victor, _Cæsar._, c. 35.]
[Note 107: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 33.]
L'Empire gaulois périssait parce qu'il n'avait plus de raison d'être,
et la déposition de Tétricus était le dénouement le plus vrai d'une
situation sans issue. Elle aurait à peine attiré l'attention, sans un
manque de grandeur qui faisait contraste avec l'importance des intérêts
en cause. Autrefois, l'empereur vaincu se passait une épée au travers
du corps: Tétricus, lui, se laissa servir une pension et fit une fin
bourgeoise.
Qu'on ne croie pas, cependant, que l'Empire gaulois ait été inutile.
S'il n'avait pas été là pour défendre la ligne du Rhin et du Danube,
comment Rome, assaillie sur tous les points de son immense frontière,
eût-elle suffi à la tâche? On le vit bien en 270, lorsque l'invasion
alémanique en Italie, malgré les victoires remportées sur elle par
Aurélien, mit la Ville aux abois et détermina le sénat à ouvrir les
livres sibyllins. Et cependant c'était à un moment où toutes les
forces des barbares étaient divisées; une partie seulement menaçait
la péninsule, pendant que les autres luttaient pour ou contre les
empereurs de Cologne. On comprend donc que des écrivains du troisième
siècle aient considéré ces derniers comme des hommes providentiels,
suscités à leur heure pour servir de boulevard contre la barbarie[108].
[Note 108: Trebellius Pollio, _Triginta tyranni_, 5. Adsertores
Romani nominis extiterunt. Quos omnes datos divinitus credo, ne...
possidendi romanum solum Germanis daretur facultas.]
Si l'empereur Glaive-au-Poing, comme l'appelaient les soldats, avait
tenu les barbares en respect pendant le reste de son règne, sa mort fut
pour eux le signal d'un déchaînement sans pareil. Francs et Alamans,
comme s'ils s'étaient donné le mot d'ordre, forcèrent aussitôt les
lignes du Rhin et du Danube. Le Rhin fut sans doute franchi sur
plusieurs points à la fois, après que les travaux de défense de la
rive droite eurent été emportés; la flottille qui croisait dans les
eaux inférieures du fleuve fut incendiée, les châteaux de la rive
gauche réduits en cendres, soixante-dix villes livrées au pillage et
à la destruction. Toute la Gaule fut littéralement jonchée de ruines.
De tous les désastres que lui ont infligés, au cours des siècles, ses
divers envahisseurs, celui-ci fut le plus cruel; les horreurs n'en ont
été égalées ni par l'avalanche de peuples qui ouvrit d'une manière
si tragique le cinquième siècle, ni, plus tard, par les incursions
répétées des Normands[109].
[Note 109: Innombrables sont les séries monétaires trouvées dans
les ruines des maisons romaines incendiées, et qui s'arrêtent aux
empereurs gaulois ou encore à Aurélien. V. ce que dit déjà Bucherius,
_Belgium Romanum_, p. 203.]
Heureusement pour Rome, cette fois, les légions d'Orient, qui s'étaient
attribué la nomination de l'empereur, avaient mis la main sur un héros.
Probus, qui s'était illustré par de précédentes campagnes contre les
Francs, fut un des plus grands généraux qui aient occupé le trône
impérial, et son règne un des plus beaux dont l'histoire ait gardé le
souvenir. Probus tint tête aux Francs et aux Alamans: il en extermina,
dit-on, quatre cent mille sur le sol de la Gaule; il refoula ceux qui
restaient, les uns au-delà du Rhin, les autres au-delà du Neckar; il
reprit les villes envahies, il alla dompter les Francs jusqu'au fond
de leurs marécages; il rétablit la ligne du Rhin, il releva même les
avant-postes romains sur la rive droite du fleuve, comme avait déjà
fait Postumus. Cette guerre de frontières avait quelque chose de
particulièrement atroce; c'était une véritable chasse à l'homme, et
tous les jours on apportait à l'empereur des têtes d'ennemis, qu'il
payait un sou d'or la pièce. Enfin les barbares perdirent courage,
et neuf de leurs rois vinrent demander la paix. Probus ne céda pas
facilement. Il voulut des otages, il exigea ensuite du blé et du
bétail pour nourrir son armée, il désarma ceux des ennemis qu'il dut
renoncer à châtier; quant à ses captifs, il versa les uns dans son
armée, et établit les autres, à titre de colons, dans les provinces
dépeuplées[110].
[Note 110: Vopiscus, _Probus_, 13 et 14.]
L'Empire fut à bon droit reconnaissant envers le grand homme qui
l'avait sauvé. Le sénat l'acclama avec enthousiasme et lui décerna le
titre de _francique_, et les fêtes de son triomphe furent les plus
éclatantes qu'on eût vues depuis longtemps. Des gladiateurs francs
combattirent dans l'amphithéâtre: Rome, après avoir tremblé devant
leur bravoure, ne dédaignait pas de s'en faire un spectacle et un
divertissement. En voyant ce qui restait de ses redoutables ennemis
s'entre-tuer pour lui faire plaisir, elle put, selon la parole d'un
historien, se persuader que Probus allait faire ce que n'avait pu
Auguste: réduire la Germanie en province romaine[111]. C'était une
erreur, et un incident qui se passa vers cette époque montre bien que
ce n'étaient pas les barbares qui étaient menacés du joug.
[Note 111: _Id., o. c._ 3.]
Parmi les Francs que Probus avait cantonnés dans les diverses provinces
de l'Empire, il s'en trouvait à qui il avait assigné des terres près
du Pont-Euxin. Ces exilés, qui regrettaient la terre natale et la
liberté, mirent la main sur des vaisseaux, pillèrent les côtes de la
Grèce et de l'Asie, de là visitèrent le littoral de la Libye, qu'ils
désolèrent également, allèrent épouvanter Carthage, vinrent ensuite
s'emparer de la ville de Syracuse, puis, entrant dans l'Océan par
les colonnes d'Hercule, regagnèrent triomphalement les bouches du
Rhin, après une des navigations les plus audacieuses dont l'histoire
ait gardé le souvenir[112]. Le chroniqueur qui raconte cet exploit se
montre stupéfait de tant d'audace et indigné de tant de succès; mais
ce qui nous frappe autant que l'énergie virile de ces héros barbares,
c'est l'impuissance d'un empire qu'ils traversent d'un bout à l'autre,
non pas en fugitifs qui se cachent, mais en pirates qui font flamber
partout l'incendie pour raconter leur passage. Quel présage pour
l'avenir, et quel légitime sujet d'inquiétude pour le patriotisme
romain!
[Note 112: _Panegyr. lat._, v. 18; Zosime, I, 71. Cf. Fustel de
Coulanges, _l'Invasion germanique_, p. 369, qu'il faut lire avec
précaution.]
Malgré les victoires de Probus, les Francs du Rhin n'étaient pas
domptés, et le moindre trouble dans l'intérieur de l'Empire pouvait les
ramener en Gaule. Ce fut l'espoir d'un usurpateur du nom de Proculus,
qui, s'étant revêtu de la pourpre à Lyon, et ayant été battu par
Probus, se réfugia chez eux: il était, paraît-il, d'origine franque,
et il comptait sur la fidélité des hommes de sa race. Mais, dit le
chroniqueur romain, les Francs, qui se font un jeu de trahir leur
parole[113], abandonnèrent leur compatriote, et Proculus tomba dans
les mains de Probus, qui le fit mettre à mort[114]. Ils semblent avoir
été un peu plus fidèles à un autre usurpateur du nom de Bonosus. Ce
dernier, qui occupait un commandement en Basse-Germanie, avait laissé
brûler par les barbares la flottille du Rhin; puis, pour se dérober au
châtiment qu'il redoutait, il avait imaginé de se proclamer empereur.
Ce fut sans doute l'appui des Francs eux-mêmes qui lui permit de
s'affermir à Cologne et de résister pendant quelque temps à Probus;
finalement toutefois, il fut vaincu, et il termina ses jours par le
suicide[115].
[Note 113: Francis, quibus familiare est ridendo fidem frangere.
Vopiscus, _Proculus_, c. 13.]
[Note 114: _Id._, _ibid._, l. c.]
[Note 115: Vopiscus, _Bonosus_, 14 et 15.]
Ainsi, partout Probus triomphait. Un historiographe romain a dit que,
s'il avait vécu, le monde n'aurait plus connu de barbares[116]. Mais
les barbares remplissaient l'Empire au moment où s'écrivait cette
phrase pompeuse; ils ne se contentaient pas d'amuser par le spectacle
de leur mort les désœuvrés de l'amphithéâtre: ils fertilisaient par
leurs sueurs le sol de ses provinces, ils défendaient ses frontières
contre leurs propres compatriotes, en sorte qu'on eût pu dire que dès
lors l'Empire était une proie que se disputaient ses défenseurs et
ses ennemis. Dans de pareilles conditions, à quoi servait la valeur
militaire d'un empereur? Les victoires ne faisaient qu'ajourner la
crise, elles ne la conjuraient pas. On le vit bien à la mort de Probus.
Sans perdre de temps, les hordes franques se répandirent de nouveau
sur la Gaule septentrionale, l'assaillant par terre et par mer à la
fois, car on a vu que parmi ces peuples il y en avait qui étaient
familiarisés avec les flots, et que n'effrayaient pas les hasards de la
navigation la plus lointaine.
[Note 116: _Id._, _Probus_, 20.]
Dioclétien eut le mérite de comprendre que, pour sauver l'Empire,
c'étaient des réformes intérieures et non des succès militaires qu'il
fallait. Il ne vit pas la vraie cause du mal dont mourait l'État,
parce qu'elle était trop haute et trop lointaine pour se laisser
découvrir par la perspicacité de l'homme politique, mais il se
rendit parfaitement compte des phénomènes par lesquels se traduisait
son influence sur la vie publique du monde romain. Devant les
difficultés intérieures, les plus brillants succès militaires restaient
inefficaces: à quoi servaient les victoires d'un Probus, puisque, grâce
à l'électivité de l'empereur, le bras d'un vulgaire assassin pouvait
décapiter l'Empire et le jeter sans défense aux pieds de l'ennemi?
D'autre part, il n'était plus possible qu'un seul homme, quelle que
fût sa supériorité, tînt tête à des adversaires qui étaient disséminés
depuis les rivages de la mer du Nord jusqu'aux bords de l'Euphrate.
Il fallait donc, avant tout, assurer la transmission régulière du
pouvoir et alléger les charges de l'empereur. Toute la réforme de
Dioclétien pivota sur ce double principe, et vint se concentrer dans
l'établissement de la tétrarchie. Désormais, tout en conservant
l'indestructible unité qui était sa force et sa raison d'être, l'Empire
partagea entre deux Augustes le fardeau des sollicitudes et des labeurs
du trône, et il leur adjoignit deux Césars, cooptés par eux-mêmes, qui
devaient être leurs lieutenants de leur vivant et leurs successeurs
après leur mort. Telle était la réforme, suggérée par les nécessités
contemporaines, et qui pouvait, dans une certaine mesure, se réclamer
des illustres exemples donnés, sous la dynastie antonine, par le plus
beau siècle de l'Empire. Œuvre d'un génie sagace et pondéré, elle a
incontestablement produit des résultats considérables. Si le quatrième
siècle est parvenu à enrayer l'affreux travail de décomposition
politique et sociale du troisième, il le doit en grande partie à un
ensemble de mesures qui ont conjuré les crises dynastiques et facilité
la défense des provinces. Sans doute, le remède était purement
empirique, et son efficacité ne dura qu'un temps; mais, appliqué à
une des heures les plus critiques dans la vie de l'État romain, il
peut être considéré comme une de ces inspirations du génie qui, sur
les champs de bataille, rétablissent soudain les chances d'une armée
fléchissante, en améliorant ses positions stratégiques.
Il était temps, car la Gaule était à deux doigts de sa perte. A
l'intérieur, la révolte des Bagaudes remplissait tout le pays de
troubles et de violences. Au dehors, la ligne des frontières cédait de
nouveau sous l'assaut d'une multitude de peuplades. A côté des Francs
et des Alamans, ennemis de vieille date, apparaissaient les Burgondes,
les Hérules, les Chaibons, d'autres encore[117]. La mer elle-même était
sillonnée par des multitudes d'embarcations saxonnes et franques qui
pillaient les rivages. Les empereurs avaient confié le commandement de
la flotte romaine à un Ménapien du nom de Carausius, qui connaissait la
navigation pour l'avoir pratiquée dans sa jeunesse. Établi à Boulogne,
à l'entrée du détroit par lequel les pirates barbares pénétraient
dans la Manche, Carausius était le maître des communications entre
cette mer et celle du Nord; s'il eût été fidèle, les rivages de la
Gaule n'auraient eu rien à craindre de la part des envahisseurs. Mais
l'Empire s'aperçut bientôt que l'amiral était de connivence avec les
pirates: il les laissait passer impunément, et se contentait, quand
leurs flottes se présentaient à l'entrée du détroit pour regagner leur
pays, de prélever sa part sur le butin qu'ils avaient fait[118].
[Note 117: _Panegyr. lat._, II, 5.]
[Note 118: Eutrope, IX, 21; Aurelius Victor, _Cæsares_, 39, 16.]
Rude était donc la tâche de Maximien, le nouveau collègue que
Dioclétien s'était adjoint en qualité d'Auguste, avec la mission de
défendre l'Occident et en particulier la Gaule. Maximien était un
soldat énergique et un assez bon général, mais un esprit sans élévation
et une âme sans grandeur. Il possédait les qualités qu'il fallait
pour écraser une révolte, et il noya celle des Bagaudes dans des
flots de sang, de même qu'au dire des traditions ecclésiastiques, il
avait exterminé par les supplices les chrétiens qu'il avait trouvés
dans son armée. Sa lutte contre les barbares fut longue et acharnée.
Il commença par vaincre les Alamans et les Burgondes, avec plusieurs
tribus saxonnes dont le nom apparaît pour la première fois dans nos
annales[119]. Il tourna ensuite ses armes contre les Francs; mais
ceux-ci le prévinrent par un de ces hardis coups de main qui leur
étaient familiers.
[Note 119: _Panegyr. lat._, II, 5; III, 7.]
Le 1er janvier 287[120], Maximien était à Trèves, où il inaugurait
son premier consulat par les fêtes habituelles, lorsque soudain on
annonça que les Francs étaient dans le voisinage. Aussitôt le trouble
et l'émoi succédèrent à l'allégresse: l'empereur dut jeter les insignes
de consul pour revêtir les armes, et courut en hâte à la rencontre de
l'ennemi. Ce ne fut sans doute qu'une escarmouche, car dès le même jour
il rentrait victorieux à Trèves. Nous connaissons cet épisode par un
panégyriste qui glorifie l'empereur d'avoir trouvé le temps, en une
courte journée d'hiver, d'être consul le matin et général victorieux le
soir[121]. Ce qui mérite plus d'admiration, c'est l'audace de quelques
barbares traversant une province romaine et venant braver un empereur
sous les murs de sa capitale!
[Note 120: Et non 288, comme dit Am. Thierry, _Histoire de la Gaule
sous la domination romaine_, II, p. 51, qui brouille ainsi toute la
chronologie du règne de Maximien.]
[Note 121: _Panegyr. lat._, II, 6.]
L'explication de cette témérité se trouve en partie dans les événements
qui se passaient alors au sein de la Gaule. Maximien, ayant eu
connaissance de la conduite de Carausius, avait prononcé contre lui une
sentence de mort, et le Ménapien, jetant aussitôt le masque, s'était
fait proclamer empereur par ses soldats. Maître de la mer, il s'empara
de la Bretagne, dont il fit le siège principal de sa puissance,
pendant que la possession de la flotte et celle du port de Boulogne lui
permettait de fermer l'accès de son île à la vengeance des Romains.
Aidés, encouragés, appelés par lui, les pirates barbares, devenus ses
alliés, s'installèrent dans de solides positions le long du rivage.
C'est à cette époque sans doute qu'il faut faire remonter les colonies
fondées autour de Boulogne par les Saxons, et dont la trace se retrouve
encore aujourd'hui, très reconnaissable, dans les noms des villages qui
entourent cette vieille ville romaine[122]. Quant aux Francs, jusque-là
toujours cantonnés au delà du Rhin, il leur laissa prendre l'île de
Batavie[123] à peu près déserte, et même, de ce côté-ci du fleuve, une
partie du pays de l'Escaut[124]. Toujours menacés sur leurs derrières
par les Chauques, les Francs se débarrassaient ainsi d'une lutte sans
cesse renaissante avec ces redoutables voisins, et se mettaient à
l'aise en prenant possession de terrains abandonnés, qui, pour Rome,
n'avaient guère qu'un intérêt stratégique.
[Note 122: G. Kurth, _La frontière linguistique en Belgique et dans
le nord de la France_.]
[Note 123: Terram Bataviam sub ipso quondam alumno suo (sc.
Carausio) a diversis Francorum gentibus occupatam. _Panegyr. lat._,
VIII, 5.--Purgavit ille (sc. Constantius Chlorus) Bataviam advena hoste
depulso. _Id._, IX, 25.--Multa ille (sc. Constantius Chlorus) Francorum
millia qui Bataviam aliasque cis Rhenum terras invaserant interfecit,
depulit, cepit, abduxit. _Id._, VI, 4.]
[Note 124: V. le dernier passage cité dans la note précédente, et
ajouter celui-ci: Quamquam illa regio divinis expeditionibus tuis,
Caesar, vindicata atque purgata, quam obliquis meatibus Scaldis
interfluit quamque divortio sui Rhenus amplectitur pœne, ut cum
verbi periculo loquar, terra non est. _Panegyr. lat._, V, 8. Changer
_Scaldis_ en _Vahalis_ est inadmissible, les manuscrits s'y opposent
absolument.]
Le Ménapien faisait un coup de maître en installant ses alliés dans
les plaines humides de sa patrie. Les trois fleuves qui venaient y
déboucher dans la mer du Nord, en face de la Bretagne, étaient les
larges chaussées flottantes par lesquelles l'ennemi pouvait pénétrer
dans cette île sans avoir besoin de Boulogne; y installer les Francs,
c'était en prendre possession lui-même. C'est ainsi que les Francs et
les Saxons, s'appuyant les uns sur les autres, couvraient les abords
de la Bretagne et assuraient à leur allié la possession tranquille de
toute la côte gauloise. Il n'avait rien à craindre tant que les uns lui
gardaient le port de Boulogne, et les autres les bouches du Rhin.