peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous
voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens
celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom
nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des
diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon
une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de
la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre,
une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie
sociale qui a déterminé ces groupements spontanés, œuvre en quelque
sorte instinctive de l'âme populaire plutôt que des combinaisons de la
politique. La force qui produit de pareils mouvements de concentration
n'est pas quelque chose de nouveau dans le sein des nations barbares,
elle est aussi ancienne que la force centrifuge qui les morcelle en
tant de peuplades diverses, elle en est le contrepoids nécessaire et
naturel. Concentration et morcellement s'opposent et se font pendant
chez les Germains, comme, sur les flots de l'Océan, le flux et le
reflux, et leurs activités opposées ne cesseraient de se neutraliser
continuellement, sans des circonstances historiques qui ont rompu
l'équilibre à jamais.
Qu'on ne se figure donc pas les groupes nouveaux comme ayant été
appelés à la vie par le besoin de la lutte contre l'Empire. Depuis
Varus, la Germanie ne craignait plus les légions romaines. Il ne faut
pas se les figurer davantage comme organisées dans le but de détruire
le monde romain. Rien de plus suranné que le point de vue qui fait
d'eux les irréconciliables ennemis et les sauvages destructeurs de la
civilisation. Vraie peut-être en ce qui concerne les Huns ou d'autres
peuplades congénères, cette manière de concevoir le rôle des barbares
est absolument fausse quant aux Germains. Ni les Francs ni les Alamans
n'étaient insensibles au charme de la vie civilisée. Elle les plongeait
dans une espèce d'extase admirative semblable à celle des Indiens
d'aujourd'hui, lorsqu'ils sont transportés pour la première fois dans
quelqu'une des grandioses cités du nouveau monde. Ils éprouvaient,
devant les merveilles qu'elle leur révélait à chaque pas, une stupeur
enfantine. L'Empire leur semblait quelque chose de surnaturel; le dogme
de sa divinité n'avait rien de choquant pour leurs esprits, et ils le
confessèrent plus d'une fois, se réservant seulement, en vrais barbares
qu'ils étaient, de ne pas plus obéir à ce dieu qu'à ceux de leur
nation[77]. S'ils se jetèrent si souvent sur les provinces les armes à
la main, ce ne fut pas pour détruire la civilisation, mais plutôt pour
en disputer les fruits aux indigènes, et ces expéditions, selon la vive
expression d'un historien, leur tenaient lieu de moisson[78].
[Note 77: G. Kurth, _les Origines de la civilisation moderne_, 4e
édition, pp. 170 et suiv.]
[Note 78: Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie
franç._, II, p. 215.]
Encore faut-il dire que les passions qui les leur faisaient
entreprendre, à savoir, l'amour de la gloire et le désir du butin,
conduisirent aussi souvent leurs guerriers sous les drapeaux de
l'Empire. Les barbares qui ont combattu contre lui sont-ils plus
nombreux que ceux qui l'ont défendu? Je ne sais, mais ces derniers
étaient innombrables. Il n'est pas un nom de peuplade franque qui
fasse défaut dans la liste des corps d'auxiliaires qui gardaient les
frontières de l'Empire, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'aux bords du
Tigre et de l'Euphrate. Nous y rencontrons, à côté des Bataves, des
Sicambres et des Tongres, les Saliens, les Bructères, les Ampsivariens,
les Mattiaques et les Chamaves[79]. Une fois revêtus de l'uniforme
romain, ces mercenaires devenaient d'excellents soldats. Comme les
Suisses du seizième siècle, ils faisaient de la guerre un métier, et
versaient largement leur sang pour le maître qui les payait, sans trop
se préoccuper de savoir contre qui il fallait marcher. On ne voit
pas une seule fois dans l'histoire qu'ils aient refusé de combattre
leurs compatriotes lorsqu'ils en étaient requis, ni que leurs généraux
aient craint de les employer dans une lutte où il y aurait eu d'autres
Germains en face d'eux. Il semble même que plus d'une fois ils aient
mis un étrange point d'honneur à tourner de préférence leurs armes
contre ces frères d'autrefois. Leurs chefs les plus populaires avaient
appris sous les étendards romains la science militaire qui les aida à
vaincre Rome. Depuis Arminius jusqu'à Odoacre, il n'y a peut-être pas
d'exception à cette règle.
[Note 79: _Notitia dignitatum imperii_, _passim_.]
Ces contingents barbares n'étaient pas versés dans les légions, mais
formaient des corps spéciaux d'auxiliaires placés sous leurs chefs
nationaux, et gardant leur caractère germanique jusque sous les
drapeaux romains. Dans l'origine, il est vrai, ils prenaient la peine
de se romaniser dans une certaine mesure, et cachaient sous des noms
latins leur extraction barbare; à partir du troisième siècle il n'en
fut plus ainsi. Dans une lettre de l'empereur Valérien, nous lisons
les noms de quatre généraux qui s'appellent Hariomund, Haldegast,
Hildemund et Cariovisc[80]. Et dès le quatrième siècle, les pages de
l'historiographie se couvrent de noms germaniques. Les défenseurs de
l'Empire s'appellent Laniogais, Malaric, Teutomir, Mellobaud, Merobaud,
Arbogast, et ainsi de suite. Tout ce monde, soldats et chefs, servit
fidèlement l'Empire tant que l'Empire fut capable de commander.
Le régime des camps était pour eux une excellente école, qui les
familiarisait avec l'idée d'autorité, et qui, s'il ne suffisait pas
à en faire des Romains, leur donnait au moins, avec le culte de leur
drapeau, un certain patriotisme de caserne dont l'Empire faisait son
profit. Il y en eut, parmi ces mercenaires, qui parvinrent même à se
hisser aux dignités de l'ordre civil, aux magistratures curules, et
à se faire conférer les insignes de consulat. D'autres conquirent un
nom dans les lettres, comme le poète Merobaud qui, sous Valentinien,
écrivit un poème en l'honneur d'Aétius, le vainqueur des barbares.
Merobaud glorifie la civilisation romaine: il célèbre ses triomphes
sur les peuples germaniques, et il déploie toute la faveur du plus pur
patriotisme. Les Romains, en récompense, lui érigèrent au forum de
Trajan une statue avec une inscription qui le glorifiait d'être aussi
habile avec la plume qu'avec l'épée[81]. Voilà donc le spectacle que
nous offre l'Empire au cinquième siècle: c'est un barbare qui se charge
de sa défense, et c'est un autre barbare qui fait le panégyrique de son
dernier défenseur.
[Note 80: Flavius Vopiscus, _Aurelianus_, 11.]
[Note 81: Ozanam, _Études germaniques_, t. I, pp. 370 et suiv.]
Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux
de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient
écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y
devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A
mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les
peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement,
et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils
bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82],
ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même,
sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et
subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait
fini par les entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit
leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle
dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des
Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains
au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus,
qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la
Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que
des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains
furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de
joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation,
ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent
barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que
Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont
nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur
de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares
dont elle négligea de faire l'éducation.
[Note 82: Ammien Marcellin, XVII, 1, 7.]
[Note 83: Tacite, _German._, 5.]
[Note 84: Ammien Marcellin, XVI, 12, 25.]
Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples
germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le
jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie.
Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et
autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de
lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du
danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre
Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas
été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius
Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement
alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République
prendre possession du sol de l'Italie et des provinces. Mais lorsque
les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu
leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités
qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur
apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles
le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois
de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux
uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs
manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes,
c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils
étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils
en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et
non à leur race.
On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point
les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les
supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont
était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant
d'une organisation politique et administrative sans pareille,
disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier
des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares
grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation
n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter
d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée.
Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur
du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance
d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts
tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie,
mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir
le monde, comment n'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui
n'étaient pas capables même de le garder?
Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se
traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de
la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la
Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient
avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans
des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en
esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus
cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi
nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous
terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés
intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les
empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de
l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En
réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares,
et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu.
Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art
de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était
pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque
fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre
surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au
flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur
genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni
l'écoulement continu de leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne
parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez
lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie
béante qui vidait les artères et le cœur.
[Note 85: Amm. Marcell., XXVIII, 5, 9; _Panegyr. latin._, X, 17, et
Libanius, _Orat._ III _basilic._, p. 138 (Paris, 1627); Zosime, I, 30,
68.]
[Note 86: Zosime, _l. c._]
[Note 87: Tacite, _Germania_, c. 19.]
Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt
la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait
des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations
antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se
renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de
vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il
trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux
yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée
de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une
vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle
qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où
ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en
une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains,
la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs,
et Ataulf en est resté l'étonnant exemple.
Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à
elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La
discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle
peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au
point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans
l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans
les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité
remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes
de leur patrie. Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une
armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit
dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du
même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes
villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud,
lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix,
ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils
contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse
des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait
avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant
spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière
romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se
tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine
ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle
se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire,
grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées
germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas
inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains?
Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le
surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main,
amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires
pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient
seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école,
et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes
restés outre Rhin. Souvent même la trahison des officiers romains,
lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait
à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre
eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91] en
même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons,
par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à
l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps
à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les
généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il
eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva
finalement destitué de tout.
[Note 88: Amm. Marcell., XVIII, 2, 16-17.]
[Note 89: _Id._, XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum
paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi
feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis
illi corporibus freti.]
[Note 90: Par exemple Ammien Marcellin, XIV, 10, 8; XXIX, 4, 7;
XXXI, 10, 3.]
[Note 91: Végèce, III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie
barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere
omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.]
[Note 92: Zosime, III, 7.]
[Note 93: Stilicon et Aétius.]
La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à
la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient
mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les
barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au
moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour
les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient
et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup
recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains
considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de
la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades
avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses
négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agents
subalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme
ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main,
tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après
boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat
politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort
pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte
ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les
barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir
la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues
de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité
étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs.
Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par
la Fortune qui n'aime pas la vieillesse.
[Note 94: V. ci-dessus, p. 32.]
[Note 95: Vopiscus, _Bonosus_, 14.]
[Note 96: Ammien Marcellin, XXVII, 10, 3.]
Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente
substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple
franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous
en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique.
III
LES FRANCS EN BELGIQUE
A partir du jour où les noms des Francs et des Alamans viennent de
retentir dans l'histoire, l'Empire ne connaîtra plus un instant de
repos sur sa frontière septentrionale. De la mer du Nord jusqu'à
Mayence, c'est le premier de ces deux peuples qui frappe à coups
redoublés à ses portes; de Mayence jusqu'au Danube, c'est l'autre qui
ne cesse de tenir les légions en haleine. L'immensité de la ligne de
défense, l'impétuosité des attaques, souvent même leur simultanéité,
qui permettrait de croire qu'elles étaient concertées, c'en était plus
qu'il ne fallait pour convertir en un labeur écrasant la tâche de
veiller à la sécurité des frontières romaines sur le Rhin et sur le
Danube.
Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214,
l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit
jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique.
Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère,
forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber
sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth
Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre
les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une
emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi.
J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer.
J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les
porter tous[97]...»
[Note 97: Julius Capitolinus, _Maximini duo_, c. 13.]
Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles
prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître
pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares.
C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour
la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs
de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un
empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les
futurs destructeurs de la domination romaine.
Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251,
l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une
lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné
sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de
son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner
le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs
mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur.
Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa
peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée
cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de
prétendus triomphes sur les Perses.
Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois
sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube,
les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples,
Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait
opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa
tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il
avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à
s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis
de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était
montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique.
Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent,
Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable
de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain.
Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons
mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa
ruine.
[Note 98: Zosime, I, 30.]