Parallèlement au travail d'unification qui s'ébauche parmi les

peuplades germaniques établies sur le cours inférieur du Rhin, nous

voyons se produire le mouvement qui entraîne dans le même sens

celles qui occupent le cours supérieur du fleuve. Ici encore, un nom

nouveau, celui d'Alamans, devient la désignation collective des

diverses peuplades voisines, et un rapprochement plus intime, sinon

une confédération en forme, se produit entre elles sous l'action de

la même cause qui a agi parmi les Francs. C'est, de part et d'autre,

une notion plus claire de leur parenté et un progrès de leur vie

sociale qui a déterminé ces groupements spontanés, œuvre en quelque

sorte instinctive de l'âme populaire plutôt que des combinaisons de la

politique. La force qui produit de pareils mouvements de concentration

n'est pas quelque chose de nouveau dans le sein des nations barbares,

elle est aussi ancienne que la force centrifuge qui les morcelle en

tant de peuplades diverses, elle en est le contrepoids nécessaire et

naturel. Concentration et morcellement s'opposent et se font pendant

chez les Germains, comme, sur les flots de l'Océan, le flux et le

reflux, et leurs activités opposées ne cesseraient de se neutraliser

continuellement, sans des circonstances historiques qui ont rompu

l'équilibre à jamais.

Qu'on ne se figure donc pas les groupes nouveaux comme ayant été

appelés à la vie par le besoin de la lutte contre l'Empire. Depuis

Varus, la Germanie ne craignait plus les légions romaines. Il ne faut

pas se les figurer davantage comme organisées dans le but de détruire

le monde romain. Rien de plus suranné que le point de vue qui fait

d'eux les irréconciliables ennemis et les sauvages destructeurs de la

civilisation. Vraie peut-être en ce qui concerne les Huns ou d'autres

peuplades congénères, cette manière de concevoir le rôle des barbares

est absolument fausse quant aux Germains. Ni les Francs ni les Alamans

n'étaient insensibles au charme de la vie civilisée. Elle les plongeait

dans une espèce d'extase admirative semblable à celle des Indiens

d'aujourd'hui, lorsqu'ils sont transportés pour la première fois dans

quelqu'une des grandioses cités du nouveau monde. Ils éprouvaient,

devant les merveilles qu'elle leur révélait à chaque pas, une stupeur

enfantine. L'Empire leur semblait quelque chose de surnaturel; le dogme

de sa divinité n'avait rien de choquant pour leurs esprits, et ils le

confessèrent plus d'une fois, se réservant seulement, en vrais barbares

qu'ils étaient, de ne pas plus obéir à ce dieu qu'à ceux de leur

nation[77]. S'ils se jetèrent si souvent sur les provinces les armes à

la main, ce ne fut pas pour détruire la civilisation, mais plutôt pour

en disputer les fruits aux indigènes, et ces expéditions, selon la vive

expression d'un historien, leur tenaient lieu de moisson[78].

[Note 77: G. Kurth, _les Origines de la civilisation moderne_, 4e

édition, pp. 170 et suiv.]

[Note 78: Dubos, _Hist. crit. de l'établiss. de la monarchie

franç._, II, p. 215.]

Encore faut-il dire que les passions qui les leur faisaient

entreprendre, à savoir, l'amour de la gloire et le désir du butin,

conduisirent aussi souvent leurs guerriers sous les drapeaux de

l'Empire. Les barbares qui ont combattu contre lui sont-ils plus

nombreux que ceux qui l'ont défendu? Je ne sais, mais ces derniers

étaient innombrables. Il n'est pas un nom de peuplade franque qui

fasse défaut dans la liste des corps d'auxiliaires qui gardaient les

frontières de l'Empire, depuis l'embouchure du Rhin jusqu'aux bords du

Tigre et de l'Euphrate. Nous y rencontrons, à côté des Bataves, des

Sicambres et des Tongres, les Saliens, les Bructères, les Ampsivariens,

les Mattiaques et les Chamaves[79]. Une fois revêtus de l'uniforme

romain, ces mercenaires devenaient d'excellents soldats. Comme les

Suisses du seizième siècle, ils faisaient de la guerre un métier, et

versaient largement leur sang pour le maître qui les payait, sans trop

se préoccuper de savoir contre qui il fallait marcher. On ne voit

pas une seule fois dans l'histoire qu'ils aient refusé de combattre

leurs compatriotes lorsqu'ils en étaient requis, ni que leurs généraux

aient craint de les employer dans une lutte où il y aurait eu d'autres

Germains en face d'eux. Il semble même que plus d'une fois ils aient

mis un étrange point d'honneur à tourner de préférence leurs armes

contre ces frères d'autrefois. Leurs chefs les plus populaires avaient

appris sous les étendards romains la science militaire qui les aida à

vaincre Rome. Depuis Arminius jusqu'à Odoacre, il n'y a peut-être pas

d'exception à cette règle.

[Note 79: _Notitia dignitatum imperii_, _passim_.]

Ces contingents barbares n'étaient pas versés dans les légions, mais

formaient des corps spéciaux d'auxiliaires placés sous leurs chefs

nationaux, et gardant leur caractère germanique jusque sous les

drapeaux romains. Dans l'origine, il est vrai, ils prenaient la peine

de se romaniser dans une certaine mesure, et cachaient sous des noms

latins leur extraction barbare; à partir du troisième siècle il n'en

fut plus ainsi. Dans une lettre de l'empereur Valérien, nous lisons

les noms de quatre généraux qui s'appellent Hariomund, Haldegast,

Hildemund et Cariovisc[80]. Et dès le quatrième siècle, les pages de

l'historiographie se couvrent de noms germaniques. Les défenseurs de

l'Empire s'appellent Laniogais, Malaric, Teutomir, Mellobaud, Merobaud,

Arbogast, et ainsi de suite. Tout ce monde, soldats et chefs, servit

fidèlement l'Empire tant que l'Empire fut capable de commander.

Le régime des camps était pour eux une excellente école, qui les

familiarisait avec l'idée d'autorité, et qui, s'il ne suffisait pas

à en faire des Romains, leur donnait au moins, avec le culte de leur

drapeau, un certain patriotisme de caserne dont l'Empire faisait son

profit. Il y en eut, parmi ces mercenaires, qui parvinrent même à se

hisser aux dignités de l'ordre civil, aux magistratures curules, et

à se faire conférer les insignes de consulat. D'autres conquirent un

nom dans les lettres, comme le poète Merobaud qui, sous Valentinien,

écrivit un poème en l'honneur d'Aétius, le vainqueur des barbares.

Merobaud glorifie la civilisation romaine: il célèbre ses triomphes

sur les peuples germaniques, et il déploie toute la faveur du plus pur

patriotisme. Les Romains, en récompense, lui érigèrent au forum de

Trajan une statue avec une inscription qui le glorifiait d'être aussi

habile avec la plume qu'avec l'épée[81]. Voilà donc le spectacle que

nous offre l'Empire au cinquième siècle: c'est un barbare qui se charge

de sa défense, et c'est un autre barbare qui fait le panégyrique de son

dernier défenseur.

[Note 80: Flavius Vopiscus, _Aurelianus_, 11.]

[Note 81: Ozanam, _Études germaniques_, t. I, pp. 370 et suiv.]

Tous les barbares ne terminèrent pas leur carrière sous les drapeaux

de l'Empire. Beaucoup, lorsque leurs années de service étaient

écoulées, avaient plaisir à retourner dans leur patrie, et ils y

devenaient, à leur insu, les instruments de l'influence romaine. A

mesure que le contact avec les provinces devenait plus fréquent, les

peuples de la rive droite du Rhin semblaient s'ouvrir insensiblement,

et laissaient pénétrer chez eux les mœurs de leurs ennemis. Ils

bâtissaient des maisons qui se rapprochaient du type romain[82],

ils maniaient l'argent, ils buvaient du vin[83], portaient même,

sans avoir jamais servi dans les légions, des noms romains[84], et

subissaient, sans le vouloir, l'ascendant d'une civilisation qui aurait

fini par les entraîner dans son orbite, si, dès le jour où elle fit

leur connaissance, elle n'avait porté au flanc la blessure mortelle

dont elle devait périr. Qu'on se rappelle ici la dévotion romaine des

Ubiens, et qu'on se souvienne, pour apprécier l'aptitude des Germains

au progrès social, de cet étonnant roi des Marcomans, nommé Maroboduus,

qui, dès le premier siècle, avait ébauché au-delà des montagnes de la

Bohême un royaume germanique civilisé. Ce ne sont là sans doute que

des exceptions; mais, s'il est vrai de dire qu'en général les Germains

furent rebelles au joug romain comme d'ailleurs à toute espèce de

joug, il faut ajouter que jamais, ni comme individus ni comme nation,

ils ne se montrèrent rebelles à la culture romaine. S'ils restèrent

barbares, c'est parce que l'Empire manqua à sa tâche, c'est parce que

Rome n'avait plus dans son sein la vertu et la vigueur morales qui sont

nécessaires pour assimiler les peuples. Ce fut là l'irréparable malheur

de la civilisation antique. Elle fut détruite par les premiers barbares

dont elle négligea de faire l'éducation.

[Note 82: Ammien Marcellin, XVII, 1, 7.]

[Note 83: Tacite, _German._, 5.]

[Note 84: Ammien Marcellin, XVI, 12, 25.]

Ainsi, c'est bien manifeste, les Francs et les autres peuples

germaniques ne devinrent un vrai danger pour le peuple romain que le

jour où il sentit se ralentir dans son sein la circulation de la vie.

Il s'aperçut alors de la supériorité de leurs qualités militaires et

autres, mais lui-même avait perdu les siennes, qui avaient fait de

lui le dominateur du monde. Le courage fou des barbares en face du

danger n'eût pas fait trembler les soldats qui avaient combattu contre

Pyrrhus et contre Annibal, et leur simplicité de mœurs n'aurait pas

été un objet de surprise pour les armées de Fabricius ou de Curius

Dentatus. Quant à leur nombre, il n'eût eu rien de particulièrement

alarmant pour les hommes qui menaient les colonies de la République

prendre possession du sol de l'Italie et des provinces. Mais lorsque

les Romains amollis par les jouissances de la vie civile eurent vu

leur nombre diminuer en même temps que leur valeur, alors les qualités

qui leur avaient été longtemps communes avec les Germains leur

apparurent chez ceux-ci comme l'apanage exclusif de la barbarie. Elles

le furent en effet, mais de par l'histoire et non en vertu des lois

de la nature. Ce qu'une civilisation corrompue avait fait perdre aux

uns, une barbarie robuste l'avait conservé aux autres. Si les Francs

manquèrent de gladiateurs, de cochers, d'histrions et de courtisanes,

c'est parce qu'ils étaient jeunes et pauvres, nullement parce qu'ils

étaient Germains. Ils avaient les vertus de leur état social, et s'ils

en acquirent de nouvelles par la suite, ils les durent à l'Évangile et

non à leur race.

On put voir alors, par un exemple à jamais mémorable, à quel point

les qualités morales pèsent plus dans la destinée des peuples que les

supériorités intellectuelles. Arrivé au maximum de civilisation dont

était capable la société antique, riche, lettré, policé, jouissant

d'une organisation politique et administrative sans pareille,

disposant des ressources incalculables d'un État qui était l'héritier

des siècles, le monde romain devint la proie lamentable de barbares

grossiers, pour lesquels les grands mots de patrie et de civilisation

n'avaient pas de sens, et dont tout stratégiste pouvait se flatter

d'avoir raison sur un champ de bataille, avec une armée disciplinée.

Mais ces barbares avaient la fougue, l'élan, l'enthousiasme, l'horreur

du repos, le génie de la lutte et la passion de la gloire. L'exubérance

d'une jeunesse intacte bouillonnait dans ces rudes et forts

tempéraments, ouverts avec avidité à toutes les jouissances de la vie,

mais énervés par aucune. Capables de tous les efforts pour conquérir

le monde, comment n'eussent-ils pas fini par l'arracher à ceux qui

n'étaient pas capables même de le garder?

Comme on l'a déjà indiqué, l'ardente vitalité de ces natures se

traduisait par une étonnante puissance de reproduction. En face de

la Gaule qui se mourait, épuisée comme le reste du monde romain, la

Germanie était une fourmilière dont les noirs essaims se renouvelaient

avec une persistance désespérante. On avait beau les écraser dans

des batailles meurtrières, en réduire d'innombrables multitudes en

esclavage, promener le fer jusque dans leurs retraites les plus

cachées; ils reparaissaient dès le lendemain de leurs défaites, aussi

nombreux et plus acharnés que jamais. Ils semblaient sortir de dessous

terre, et l'on eût dit, écrit un contemporain, qu'ils étaient restés

intacts pendant des siècles[85]. A plusieurs reprises nous voyons les

empereurs, sur le point d'engager la lutte contre eux, s'effrayer de

l'exiguïté de leur armée en regard de la multitude des ennemis[86]. En

réalité, ils étaient nombreux parce que les Romains devenaient rares,

et parce que la natalité chez eux suivait un cours régulier et continu.

Ils ne connaissaient pas, dit avec amertume un moraliste romain, l'art

de limiter le nombre des enfants[87]; au contraire, ce nombre était

pour les parents la richesse, pour la nation l'avenir. Aussi, chaque

fois qu'une génération succombait sur les champs de bataille, une autre

surgissait derrière elle qui prenait sa place, comme le flot succède au

flot dans une source intarissable. Ni les misères nombreuses de leur

genre de vie, ni les abondantes saignées que pratiquait la guerre, ni

l'écoulement continu de leurs forces les plus jeunes vers l'Empire, ne

parvenaient à entamer leur supériorité numérique sur les Romains, chez

lesquels l'extinction progressive de la natalité était comme la plaie

béante qui vidait les artères et le cœur.

[Note 85: Amm. Marcell., XXVIII, 5, 9; _Panegyr. latin._, X, 17, et

Libanius, _Orat._ III _basilic._, p. 138 (Paris, 1627); Zosime, I, 30,

68.]

[Note 86: Zosime, _l. c._]

[Note 87: Tacite, _Germania_, c. 19.]

Si, dans de pareilles conditions, l'empire ne devint pas plus tôt

la proie des barbares, cela tient à la supériorité qu'il retirait

des énormes ressources emmagasinées par le travail des générations

antérieures. Il y avait là un capital qui, à la vérité, ne se

renouvelait plus, mais qui, pendant longtemps encore, lui permit de

vivre de son passé. Dans l'héritage qu'il était réduit à dévorer, il

trouvait en première ligne l'antique prestige qui l'entourait, aux

yeux des barbares eux-mêmes, d'une espèce d'auréole divine. L'idée

de le détruire ne leur vint que peu à peu; ils avaient pour lui une

vénération superstitieuse; ils croyaient à la puissance surnaturelle

qui châtiait les violateurs de la majesté romaine. Le moment vint où

ils se défirent de cette superstition, mais alors elle se transforma en

une espèce de dogme politique: l'Empire leur parut, comme aux Romains,

la forme naturelle du monde civilisé; il convertissait ses négateurs,

et Ataulf en est resté l'étonnant exemple.

Il y avait ensuite la discipline militaire, qui suffirait, presque à

elle seule, pour expliquer la conquête du monde par les Romains. La

discipline militaire est une force étonnante; fille de la vertu, elle

peut survivre longtemps à sa mère, et en présenter la vive image au

point de faire illusion à des moralistes superficiels. Nulle part, dans

l'antiquité, elle ne s'était affirmée avec plus d'énergie que dans

les armées romaines, et les écrivains de Rome, avec une perspicacité

remarquable, l'ont signalée comme la cause principale des triomphes

de leur patrie. Quelle merveille, aux yeux des barbares, qu'une

armée romaine en marche, et quelle merveille que son camp! Introduit

dans ce sanctuaire du dieu des combats, le barbare était saisi du

même frisson d'admiration qui le prenait dans les rues des grandes

villes. Il faut voir la stupeur des rois alamans Macrien et Hariobaud,

lorsque, conduits dans un campement romain pour y traiter de la paix,

ils se trouvèrent au milieu des aigles et des enseignes, et qu'ils

contemplèrent pour la première fois l'éclat des armes et la richesse

des uniformes! Un autre roi, Vadomarius, venu avec eux, se souvenait

avec une espèce d'orgueil d'avoir déjà été témoin d'un si imposant

spectacle, parce qu'il vivait dans le voisinage de la frontière

romaine; mais il partageait leur joie et leur admiration[88]. On se

tromperait si l'on se figurait que la supériorité de l'armée romaine

ne reposait que sur la savante cohésion de toutes ses parties: elle

se retrouvait dans chacun de ses soldats. Le plus chétif légionnaire,

grâce à l'éducation reçue, l'emportait sur les géants des armées

germaniques; même dans les luttes corps à corps, il ne leur était pas

inférieur[89]. Quant à la stratégie, qu'en connaissaient les Germains?

Prévoir l'imprévu, déjouer les ruses les plus savantes de l'ennemi, le

surprendre lui-même, enlever ses chefs par quelque hardi coup de main,

amener à l'heure voulue sur le champ de bataille les forces nécessaires

pour décider le succès, c'était un art que les Romains possédaient

seuls. Les barbares finirent cependant par l'apprendre à leur école,

et, à leur tour, ils en enseignèrent le secret à leurs compatriotes

restés outre Rhin. Souvent même la trahison des officiers romains,

lorsqu'il leur arrivait de se souvenir de leur sang barbare, livrait

à leurs anciens compatriotes le secret des opérations dirigées contre

eux[90]. Ainsi la supériorité militaire passait aux barbares[91] en

même temps qu'elle disparaissait des armées romaines, que nous voyons,

par endroits, retourner à la guerre de partisans, à la guérilla, à

l'exploit isolé du coupeur de têtes[92]. Ce qui resta le plus longtemps

à l'Empire, même après qu'il n'eut plus de soldats, ce furent les

généraux; mais, comme ils devenaient de plus en plus rares, et qu'il

eut l'aveuglement de faire périr les deux derniers[93], il se trouva

finalement destitué de tout.

[Note 88: Amm. Marcell., XVIII, 2, 16-17.]

[Note 89: _Id._, XVI, 12, 47: Pares enim quodammodo coivere cum

paribus, Alamanni robusti et celsiores, milites usu nimio dociles: illi

feri et turbidi, hi quieti et cauti: animis isti fidentes, grandissimis

illi corporibus freti.]

[Note 90: Par exemple Ammien Marcellin, XIV, 10, 8; XXIX, 4, 7;

XXXI, 10, 3.]

[Note 91: Végèce, III, 10. Hanc solam (sc. artem bellicam) hodie

barbari putant esse servandam: cetera autem in hac arte consistere

omnia, aut per hanc assequi se posse confidunt.]

[Note 92: Zosime, III, 7.]

[Note 93: Stilicon et Aétius.]

La diplomatie enfin, cette stratégie des pouvoirs qui ont renoncé à

la guerre, mettait dans la main de Rome tous les fils qui faisaient

mouvoir les affaires humaines. Par elle, l'Empire maintenait les

barbares dans un état de division, leur suscitait des ennemis au

moment le plus critique, pénétrait le secret de leurs projets pour

les déjouer d'avance, renversait des chefs nationaux qui le gênaient

et les remplaçait par des hommes à sa dévotion. L'Empire a beaucoup

recouru à ce moyen de gouvernement, et, on l'a déjà vu, ses écrivains

considéraient les divisions entre barbares comme une des garanties de

la paix romaine[94]. Il ne s'est pas borné à échanger des ambassades

avec eux, et à compter, pour le succès, sur la supériorité de ses

négociateurs; il a eu à sa disposition tout un peuple d'agents

subalternes qui recouraient aux artifices les plus vulgaires, comme

ce Bonosus, le plus grand buveur de son temps, qui, le verre en main,

tenait tête aux envoyés des barbares, et leur faisait révéler après

boire tout ce qu'ils avaient intérêt à cacher[95]. L'assassinat

politique faisait partie de cette diplomatie savante, et il ne sort

pas la moindre protestation de la bouche de l'historien qui raconte

ces flétrissants procédés[96]. Seulement, sur ce terrain-là aussi, les

barbares finirent par battre les Romains. L'on verra Honorius devenir

la dupe d'Attila, Majorien succomber sans combat sous les intrigues

de Genséric, et le Suève Ricimer se maintenir avec une prospérité

étonnante à la tête de l'Empire pendant plusieurs règnes consécutifs.

Ainsi les diplomates auront passé dans le camp des barbares, suivis par

la Fortune qui n'aime pas la vieillesse.

[Note 94: V. ci-dessus, p. 32.]

[Note 95: Vopiscus, _Bonosus_, 14.]

[Note 96: Ammien Marcellin, XXVII, 10, 3.]

Il est temps de voir comment s'accomplit cette longue et lente

substitution du monde germanique au monde romain. L'histoire du peuple

franc et de ses luttes de deux siècles avec l'Empire expirant va nous

en présenter le tableau dans toute sa vérité dramatique.

III

LES FRANCS EN BELGIQUE

A partir du jour où les noms des Francs et des Alamans viennent de

retentir dans l'histoire, l'Empire ne connaîtra plus un instant de

repos sur sa frontière septentrionale. De la mer du Nord jusqu'à

Mayence, c'est le premier de ces deux peuples qui frappe à coups

redoublés à ses portes; de Mayence jusqu'au Danube, c'est l'autre qui

ne cesse de tenir les légions en haleine. L'immensité de la ligne de

défense, l'impétuosité des attaques, souvent même leur simultanéité,

qui permettrait de croire qu'elles étaient concertées, c'en était plus

qu'il ne fallait pour convertir en un labeur écrasant la tâche de

veiller à la sécurité des frontières romaines sur le Rhin et sur le

Danube.

Ce sont les Alamans qui entrent en scène les premiers. En 214,

l'empereur Caracalla les bat sur les bords du Rhin et les poursuit

jusque sur ceux du Danube, d'où il rapporte le titre d'Alémanique.

Leurs incursions, renouvelées sous le règne d'Alexandre Sévère,

forcèrent le jeune empereur à revenir d'Orient: ce fut pour tomber

sous les coups des assassins (234), soudoyés probablement par le Goth

Maximin, qui se fit son successeur. Maximin continua la guerre contre

les Alamans, et, au retour de sa campagne, il écrivit au sénat avec une

emphase ridicule: «J'ai fait plus de guerres que personne avant moi.

J'ai apporté dans l'Empire plus de butin qu'on n'en eût pu espérer.

J'ai fait tant de captifs que c'est à peine si le sol romain pourra les

porter tous[97]...»

[Note 97: Julius Capitolinus, _Maximini duo_, c. 13.]

Ce grossier fanfaron disparut de bonne heure; mais les troubles

prolongés qui suivirent sa mort, et qui laissèrent l'Empire sans maître

pendant plusieurs années, ouvrirent la porte à de nouveaux barbares.

C'est alors que les Francs, comme nous l'avons vu, apparurent pour

la première fois sous leur nom national. Leur défaite aux environs

de Mayence, en 241, eut lieu dans le moment où l'Empire cherchait un

empereur, et leurs modestes débuts ne semblaient pas annoncer les

futurs destructeurs de la domination romaine.

Le danger paraissait venir bien plutôt d'un autre côté. En 251,

l'empereur Décius périssait, à la tête d'une armée romaine, dans une

lutte acharnée contre les Goths en Illyrie, et son cadavre, abandonné

sur le champ de bataille, devenait la proie des loups. La destinée de

son successeur Valérien fut plus tragique encore: obligé d'abandonner

le Rhin pour aller en Orient repousser les Perses, il tomba dans leurs

mains après une défaite, et devint le jouet de son féroce vainqueur.

Vivant, il servit de marchepied à Sapor pour monter à cheval; mort, sa

peau tannée et teinte en rouge fut suspendue dans un temple, trophée

cruel qu'on y exhibait pendant que son fils Gallien célébrait à Rome de

prétendus triomphes sur les Perses.

Ainsi toutes les forces de la barbarie se déchaînaient à la fois

sur le monde romain: les Perses en Orient, les Goths sur le Danube,

les Francs et les Alamans sur le Rhin. A ces deux derniers peuples,

Valérien, en partant pour l'Orient d'où il ne devait pas revenir, avait

opposé son fils Gallien, qui, d'abord, ne parut pas inférieur à sa

tâche. Il s'était donné pour mission de protéger le passage du Rhin, il

avait remporté quelques succès sur les Francs, et il était parvenu à

s'assurer l'alliance d'un des chefs barbares, ce qui lui avait permis

de resserrer un peu son énorme ligne de défense[98]. Son père s'était

montré satisfait de lui et lui avait décerné le titre de Germanique.

Mais bientôt il se montra sous son vrai jour. Non dépourvu de talent,

Gallien était une nature absolument énervée par la décadence, incapable

de prendre rien au sérieux, même sa mission de chef du genre humain.

Viveur spirituel et dénué de sens moral, il se consolait par des bons

mots de la perte des provinces, et il menait en riant le monde à sa

ruine.

[Note 98: Zosime, I, 30.]

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 5 / 28 段