de son territoire sans villes, en groupes très lâches, la nation
se décomposait en un certain nombre de familles, dont les membres
formaient entre eux de véritables ligues défensives envers et contre
tous. L'individu qui voulait que son droit fût respecté devait le
mettre à l'abri de cette société naturelle au sein de laquelle régnait
la paix; elle le protégeait s'il était attaqué, elle le vengeait s'il
avait été lésé. Tout conflit entre individus devenait une guerre entre
familles, qui dégénérait souvent en terribles atrocités. D'ordinaire,
le juge public n'intervenait que si la partie la plus faible faisait
appel à lui, pour dire le droit et pour forcer son adversaire à s'y
conformer. La royauté, organe central qui représentait les intérêts
publics et le droit de tous, et la famille, groupe naturel qui
protégeait les intérêts privés de ses membres, tels étaient les deux
pôles de l'État barbare, et il n'y avait rien entre eux.
Des groupements locaux, eux aussi déterminés sans doute par les liens
de famille, exploitaient le sol. Chaque groupe occupait, dans ces
contrées primitives et mal peuplées, un immense domaine rural, enclos
de vastes forêts, au milieu duquel il éparpillait les habitations de
ses membres. On se logeait à sa guise, en toute liberté, à l'écart
de tout voisin, dans une maison de bois et de torchis, facile à
transporter en cas de besoin. Le sol qui était à la disposition des
groupes se partageait en plusieurs zones. La majeure partie, y compris
la forêt, servait à la pâture du bétail, et notamment des nombreux
troupeaux de porcs qui étaient la grande richesse des familles
germaniques. Une partie moindre était attribuée à l'agriculture: on la
découpait en autant de lots qu'il y avait de chefs de famille, et le
sort assignait le sien à chacun. Cette culture, qui ignorait l'art des
assolements et celui des engrais, avait bientôt épuisé le sol, et alors
il fallait s'adresser à un autre canton de la même zone; c'est ainsi
que la charrue faisait le tour de toute la terre labourable, soumettant
successivement toutes ses parties à la même exploitation sommaire
et peu productive. Cette inexpérience de l'économie rurale explique
pourquoi de vastes régions devenaient bientôt trop petites pour une
peuplade qui se multipliait: on faisait une énorme consommation de
terre, et on ne savait pas renouveler les ressources du sol quand elles
étaient épuisées.
La vie de ces peuplades était pauvre, rude et non exempte de privations
et même de souffrances, lorsqu'une mauvaise année avait compromis
les récoltes ou que l'ennemi avait passé. Mais cette pauvreté même
les préservait de la corruption, qui est l'apanage des sociétés
trop civilisées. Il était facile aux moralistes romains d'énumérer
les vices dont les barbares étaient exempts. Chez ces derniers, les
femmes étaient respectées, les familles nombreuses; les esclaves,
vivant séparés du maître, ne pâtissaient pas trop de ses caprices;
les relations entre les sexes offraient un tableau beaucoup plus
consolant que dans l'Empire. Mais la barbarie a aussi ses vices à
elle: elle présente le type de l'homme brute, dans lequel toutes les
facultés morales et intellectuelles sont à l'état somnolent, et qui
est incapable de s'imposer un effort civilisateur. La paresse était la
malédiction de cette société, car c'est le propre du barbare de ne pas
trouver de quoi remplir l'existence, et de passer indifférent à côté
des plus beaux emplois de l'activité humaine. Le labeur des champs
était abandonné aux femmes et aux esclaves; les hommes croupissaient
dans l'oisiveté, ne goûtaient que l'exercice violent de la chasse dans
les forêts giboyeuses ou le fiévreux divertissement des jeux de hasard
auprès des grands pots de bière qu'on vidait sans relâche.
Cette pesante existence, sans joie et sans beauté, et pleine
d'interminables ennuis, se traînait jusqu'au retour de la guerre,
but suprême du Germain, unique occupation qu'il jugeât digne de lui.
Ce qu'il saluait dans le printemps, ce n'était pas le charme de la
résurrection universelle, ni la fraîcheur de la vie nouvelle qui
semait ses fleurs: c'étaient, au fond du ciel, les ailes de cygne de
la walkyrie qui venait planer au-dessus des champs de bataille, et
cueillait, aux lèvres sanglantes des blessures, pour les transporter
dans le Walhalla, les âmes des guerriers qui tombaient les armes à la
main. Son printemps à lui commençait avec la première rencontre de
l'année. Alors tout s'illuminait dans sa vie, tout flambait dans son
âme, et le lourd paysan se transformait en un ardent et joyeux apôtre
du dieu des combats. Son regard étincelait, son cœur battait plus vite,
des strophes ailées s'envolaient de ses lèvres, le héros sortait de la
brute, comme le papillon de la chrysalide. Dans ce grand effort vers
un idéal barbare encore, mais noble pourtant, on voyait apparaître la
richesse latente de ces natures incultes, mais fécondes, qui savaient
conquérir la gloire au prix du sang, et mourir pour quelque chose.
Or, tous les ans, c'était par milliers que la Germanie produisait les
guerriers de cette espèce, qui se trouvaient à l'étroit sur ses maigres
sillons, et qui cherchaient dans la vie militaire les ressources et
les satisfactions que ne leur donnait pas la patrie. Les uns allaient
offrir leurs bras aux Romains, et se perdaient dans le grand courant
de la civilisation occidentale: ceux-là, loin d'être un danger, furent
pendant des siècles l'une des meilleures ressources de l'Empire.
Mais leur départ ne soulageait pas suffisamment les nations gonflées
par l'afflux incessant de la vie. Elles débordaient les unes sur les
autres, et elles semblaient se pousser mutuellement au delà du fleuve,
derrière lequel veillait l'inquiète sollicitude de la politique romaine.
Passons-les en revue au moment où elles occupent encore, sur la
rive barbare, leurs derniers cantonnements de Germanie. Elles nous
présentent, en quelque sorte à l'état atomique, les éléments qui se
combineront bientôt pour former par leur réunion la plus grande des
nationalités modernes. Le moment est unique pour faire cette étude.
Lorsque nous les retrouverons de ce côté-ci du fleuve, elles se seront
fusionnées d'une manière si intime, que leurs diverses individualités
nationales auront entièrement disparu.
Le premier de ces peuples que nous rencontrons en partant de
l'Océan, ce sont les fiers et belliqueux Bataves, établis dans l'île
longue et étroite que forme le Rhin en se bifurquant au-dessous de
Nimègue. On les disait descendus de la grande nation des Chattes,
les plus redoutables des barbares. Ils en avaient gardé la bravoure,
et Tacite les place sous ce rapport au premier rang des peuples
germaniques[49]. Il n'y avait pas de nageurs plus intrépides ni de
plus adroits cavaliers[50]. Ils fournissaient dix mille hommes de
troupes auxiliaires aux armées romaines, et leur valeur était tellement
appréciée, qu'on a vu des légions refuser de combattre sans eux. Leur
fidélité égalait d'ailleurs leur bravoure: c'est parmi eux que les
empereurs avaient l'habitude de recruter leur garde du corps. Une fois,
le dévouement des Bataves à l'Empire avait branlé, et il en était
résulté une secousse formidable; ce fut quand un personnage princier de
cette nation, Civilis, imagina de nouer contre Rome la plus ancienne
des ligues germaniques. Mais, ce moment d'oubli passé, le peuple batave
redevint le constant et solide appui de l'autorité romaine sur le
Rhin, et c'est principalement à sa fidélité qu'elle dut de pouvoir s'y
maintenir environ quatre siècles.
[Note 49: Tacite, _Germania_, 29.]
[Note 50: Id., _Histor._, IV, 12; Dion Cassius, _Epit._, LXIX, 9;
cf. Tacite, _Annal._, II, 11.]
En arrière des Bataves, et aussi vaillants, mais moins nombreux,
venaient les Caninéfates, répandus le long des rivages de la
Hollande[51]; eux aussi ils vécurent, du moins pendant le premier
siècle, dans la zone d'influence de Rome[52]. Leurs voisins
septentrionaux, les Frisons, avaient une condition semblable:
ils payaient des tributs en peaux de bœufs à l'Empire et ils lui
fournissaient des soldats[53]. Mais, s'ils le servaient, c'était en
alliés et non en sujets. Pauvres mais fiers, ils ne tremblaient pas
devant le colosse romain, et leurs ambassadeurs, en arrivant pour
la première fois dans la capitale du monde, ne s'y laissèrent pas
déconcerter par l'aveuglante splendeur de la civilisation. Aux jeux
de l'amphithéâtre, voyant devant eux des places d'honneur qui ne leur
avaient pas été offertes, ils allèrent hardiment les occuper[54].
Après qu'ils eurent brisé le léger lien qui les rattachait à l'Empire,
les Frisons ne voulurent pas être de la curée lorsque les barbares
se partagèrent ses dépouilles, et ils ne quittèrent pas les rudes et
libres rivages de l'Océan germanique. Aucun peuple barbare n'est resté
plus fidèle aux mœurs primitives et à la première patrie: lorsqu'au
huitième siècle ils furent soumis par les Carolingiens, ils étaient
encore tels que les avait connus Germanicus.
[Note 51: Leur nom paraît subsister dans celui du Kennemerland, qui
est celui d'une région de la Hollande septentrionale.]
[Note 52: Tacite, _Histor._, IV, 15.]
[Note 53: Tacite, _Annal._, IV, 72; _German._, c. 34.]
[Note 54: Tacite, _Annal._, XIII, 54.]
Le grand peuple des Chauques, voisin des Frisons sur les bords de
l'Ems, semble avoir inspiré à Tacite quelque chose comme une sympathie
secrète. Il les dépeint sous des couleurs poétiques, vante leur
grandeur d'âme et leur esprit de justice. Exempts, selon lui, de
la cupidité qui fait aimer la guerre et de la lâcheté qui la fait
craindre, ils donnent, au milieu de toutes ces tribus belliqueuses,
le spectacle d'une grande nation pacifique. Et toutefois, lorsqu'ils
sont dans l'obligation de faire la guerre, ils savent déployer sur
le champ de bataille des forces imposantes[55]. Maîtres d'un vaste
rivage que protégeait la terreur de leurs armes, les Chauques voyaient
leur réputation s'étendre au loin parmi les peuplades de pirates
qui occupaient les îles et les presqu'îles du Nord: leur nom était,
pour les Scandinaves et les Anglo-Saxons, ce que celui des Sicambres
était pour les Romains, la désignation par excellence des Germains du
continent. Odieux aux vikings qui écumaient le littoral des Pays-Bas,
il est resté attaché, comme un titre de gloire, au souvenir de
plusieurs monarques mérovingiens du sixième siècle, à un moment où,
peut-être, il avait cessé d'être porté par la nation[56].
[Note 55: Tacite, _German._, c. 35.]
[Note 56: G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 528,
cf. p. 338.]
Au-dessus des Bataves, en remontant le Rhin, on rencontrait les
Chamaves[57], qui après avoir plusieurs fois changé de séjour, avaient
fini par se fixer sur les bords de ce fleuve, où leur souvenir
s'est conservé dans le nom du Hamaland. Ce petit peuple a été mêlé
à presque tous les combats qui se sont livrés sur les bords du
Rhin, et il n'en est guère qui soit plus souvent mentionné dans les
annalistes de l'Empire et du haut moyen âge. Les Chattuariens venaient
ensuite[58], puis les Ampsivariens, que Tacite dit exterminés[59], et
que nous retrouvons encore au quatrième siècle aux prises avec les
légions romaines[60]. Venait encore la grande et florissante nation
des Bructères, sur la Lippe, qui avait eu son jour de célébrité
universelle lors de la guerre de Civilis, lorsqu'une fille de ce
peuple, la prophétesse Velléda, rendait du haut de sa tour des oracles
aux barbares soulevés contre le joug romain[61].
[Note 57: Tacite, _Germania_, c. 33.]
[Note 58: _Id., ibid._, c. 34.]
[Note 59: _Id., Annal._, XIII, 56.]
[Note 60: Grégoire de Tours, II, 9.]
[Note 61: Tacite, _German._, 33.]
Les voisins méridionaux des Bructères étaient les Chattes, celui de
tous les peuples barbares qui, après la soumission des Sicambres,
inspira le plus de terreur aux Romains. A la différence des autres
barbares, ils connaissaient la discipline militaire, chose qui ne se
rencontrait que dans les camps des légions romaines; ils pratiquaient
la guerre savante, et ils avaient des généraux qui valaient une armée.
Chez eux, la passion des combats avait engendré des usages dont
l'atroce barbarie était bien faite pour épouvanter les civilisés.
Leurs jeunes guerriers laissaient pousser leur barbe et leur chevelure
jusqu'à ce qu'ils eussent tué un ennemi, et, parmi ceux qui s'étaient
acquittés de cette obligation d'honneur, beaucoup s'astreignaient
par un vœu à porter aux bras et aux jambes des anneaux de fer qu'ils
ne déposaient qu'après un nouvel homicide. Ces chevaliers de la mort
formaient une milice d'élite, qui se reconnaissait à son extérieur
redoutable, et qui jouissait, au sein de la nation, des plus larges
privilèges: ils dédaignaient toute espèce de travail, et en temps de
paix ils se faisaient nourrir à tour de rôle par leurs compatriotes[62].
[Note 62: Tacite, _German._, 30 et 31.]
A ces peuples indépendants de la rive droite, nous devons en ajouter
plusieurs qui s'étaient laissé transférer par les Romains sur la rive
gauche, mais qui appartenaient au même groupe. C'étaient d'abord les
Tongres, qui les premiers avaient porté le nom de Germains et l'avaient
rendu fameux en Gaule[63]; les Ubiens, dont les Romains avaient fait
leurs amis, et qui, comme on l'a vu, montaient pour eux la garde du
Rhin[64]; enfin les Sicambres, qui, transplantés sur la rive gauche,
au nombre de quarante mille, occupaient depuis le règne d'Auguste[65],
sous le nom de Gugernes[66], une partie de la Gueldre actuelle dans le
voisinage de la Batavie. Nous l'avons déjà dit, aucun peuple germanique
n'avait plus fortement frappé l'imagination des Romains. A plus d'une
reprise, ils s'étaient signalés par la hardiesse insolente avec
laquelle ils s'étaient attaqués au colosse impérial, lorsque, sous le
règne d'Auguste, l'attention du monde civilisé fut attirée sur eux par
un acte d'une atrocité jusque-là inouïe dans les annales de l'Empire.
Vingt centurions étant tombés dans leurs mains, on ne sait comment,
ils les firent périr sur la croix; puis ils contractèrent avec leurs
voisins une alliance offensive contre les Romains, dans laquelle,
partageant d'avance le butin avec leurs alliés, ils se réservèrent
les captifs. Lorsque l'armée coalisée passa le Rhin, précédée de la
sinistre réputation que venaient de s'acquérir les Sicambres, la
terreur des provinces ne connut pas de bornes. Les barbares saccagèrent
tout sur leur passage, massacrèrent dans une embuscade les escadrons
de cavalerie qui essayèrent de leur barrer le chemin, puis vainquirent
en bataille rangée Lollius, gouverneur de la province, s'emparèrent de
l'aigle de la 5e légion et regagnèrent leur patrie en triomphateurs.
Ces événements se passaient en l'an 17 avant notre ère, environ un
quart de siècle avant le massacre des trois légions de Varus[67].
C'était la première fois que de pareilles nouvelles étaient apportées
à Rome, depuis le commencement de sa lutte avec les barbares. Bien
que l'affront fût plus grand que le désastre, l'Empire en ressentit
douloureusement toute l'humiliation, et il n'y eut pas désormais, dans
le monde civilisé, de nom plus tristement fameux que celui du peuple
qui avait battu un consulaire, sacrifié ses officiers et profané la
majesté jusqu'alors intacte des aigles romaines[68]. Dans ce seul nom,
comme autrefois dans celui des Germains pour les Gaulois, se résuma
pour les peuples de l'Empire tout ce qu'ils connaissaient, tout ce
qu'ils craignaient de la race germanique. Longtemps après que la nation
des Sicambres, transportée sur le sol de la Gaule, eut cessé d'avoir
un nom à elle et une existence indépendante, elle continua de survivre
dans les hexamètres des poètes et dans le souvenir des multitudes comme
l'incarnation de la barbarie elle-même, et l'on disait un Sicambre
quand on voulait dire un barbare[69].
[Note 63: _Id., ibid._, 3.]
[Note 64: _Id., ibid._, 28.]
[Note 65: Suétone, _August._, 21; Tacite, _Annal._, II, 26.]
[Note 66: Müllenhoff, dans la _Zeitschrift für deutsches
Alterthum_, XXIII; Schroeder, dans la _Historische Zeitschrift_, XLIII,
p. 1.]
[Note 67: Dion Cassius, LIV, 19, 1; Florus, IV, 12, 24; Scholiaste
d'Horace à _Carm._, IV, 2, 34 et suiv.]
[Note 68: Strabon, _Geograph._, VII, 2, 4.]
[Note 69: C'est ce dont il est facile de se convaincre par la
lecture des poètes et des orateurs romains. V. Horace, _Carm._, IV, 2,
36, et IV, 15, 51; Juvénal, _Satir._, IV, 147; Ovide, _Amores_, I. 14,
15; Properce, _Eleg._, IV, 6, 77; Martial, _De Theatris_, III, 9, et
quantité d'autres passages. Au quatrième et au cinquième siècle, dans
Sidoine Apollinaire et dans Claudien, le nom de Sicambres n'éveille
plus absolument aucune idée ethnique et n'est qu'un simple équivalent
poétique de barbare. C'est avec ce sens que le mot a passé à la langue
mérovingienne. Cf. G. Kurth, _Histoire poétique des Mérovingiens_, p.
525.]
Les peuples que nous venons d'énumérer étaient ceux qui composaient
le groupe occidental des nations germaniques, connu dans la tradition
populaire sous le nom d'Istévons. La même tradition appelait Ingévons
les peuples qui habitaient plus au nord sur les rivages de la mer,
et Herminons ceux qui occupaient l'intérieur du continent. Ces trois
groupes descendaient de trois ancêtres mythologiques: Istion, Ingon
et Herminon, qui étaient frères, et qui avaient pour père Mannus,
l'ancêtre commun de la race humaine[70]. Sans doute, cette légende
généalogique établissait entre les divers peuples istévons un lien plus
étroit que celui qui les rattachait aux autres tribus germaniques.
On peut croire qu'ils se rencontraient auprès des mêmes sanctuaires,
qu'ils écoutaient les mêmes oracles, qu'ils étaient en général plus
portés les uns vers les autres par le sentiment de leur fraternité
primitive et par la communauté des dangers et des inimitiés. Il
ne paraît pas d'ailleurs qu'ils fussent organisés en une vraie
confédération, bien que, leurs intérêts étant les mêmes en face de Rome
envahissante, ils fussent souvent dans le cas de marcher la main dans
la main contre le même ennemi.
[Note 70: Tacite, _German._, 2; Pline, _Hist. nat._, IV, 28.]
A partir d'un moment qu'il est difficile de déterminer avec exactitude,
ces peuples, ou du moins ceux de la rive droite, apparurent sous une
nouvelle appellation collective: ils cessèrent de s'appeler Istévons
et prirent le nom de Francs, qui était réservé à de plus brillantes
destinées. A l'époque où ce nom mémorable retentit pour la première
fois dans les annales de l'Empire, c'est-à-dire vers le milieu du
troisième siècle, il est indubitable qu'il existait déjà depuis assez
longtemps comme désignation ethnique, et ce n'est pas être téméraire
d'en faire remonter l'origine au deuxième siècle de notre ère. Voici
dans quelles circonstances il fait irruption dans l'histoire.
Aurélien, réservé à l'Empire, était, en 241, tribun de la 6e légion,
qui portait le nom de _Gallicana_, et qui était campée à Mayence[71].
Or, en cette année, les Francs, nous dit le biographe de ce prince,
s'étaient répandus à travers toute la Gaule. Aurélien eut avec eux
une rencontre dans laquelle il leur tua sept cents hommes et fit
trois cents prisonniers, qu'il vendit à l'encan. Cet exploit devint
le sujet d'une chanson militaire dont un vers nous a été conservé par
les historiens. «Nous avons tué des milliers de Sarmates, chantaient
les soldats d'Aurélien en partant pour l'Orient, nous avons tué
des milliers de Francs, nous cherchons maintenant des milliers de
Perses[72]...»
[Note 71: Comme Aurélien est parti pour la Perse en 242, sous le
règne de Gordien III (Capitolin, _Vita Gordiani_, c. 23), c'est en 241
au plus tard que se place sa lutte contre les Francs.]
[Note 72: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 7, d'après le chroniqueur grec
Theoclius.]
Ces Francs dont les légionnaires étaient si satisfaits d'avoir
triomphé, je crois pouvoir affirmer qu'ils appartenaient à la nation
des Chattes, car les Chattes étaient les voisins immédiats des troupes
campées à Mayence. Le nom de Franc était-il, dès ce moment, donné à
toutes les tribus istévonnes, ou bien ne se communiqua-t-il à elles
que plus tard et d'une manière successive? Nous ne sommes pas en état
de répondre à cette question, et nous ne pouvons pas même affirmer
que les Chattes aient été les premiers à porter le nom nouveau, bien
qu'ils soient les premiers qui l'aient fait redire par l'histoire. Le
combat n'eut pas d'ailleurs les proportions d'une bataille; ce fut
l'engagement d'une seule légion contre un ennemi de forces probablement
égales, et il ne resta que trois cents barbares sur le carreau.
L'importance de la victoire a donc été grossie par des vainqueurs
qui, en fait de succès militaires, commençaient à ne plus se montrer
fort exigeants. Du reste, ce ne fut pas la seule rencontre de cette
campagne: l'historien nous dit en termes formels que les Francs
s'étaient répandus sur toute la Gaule. Et quelque exagération qu'il
puisse y avoir dans ce langage, il faut bien qu'Aurélien ait remporté
sur eux d'autres succès encore, puisque le titre de _pacificateur de la
Gaule_ lui fut officiellement décerné par l'empereur Valérien, dans sa
lettre au préfet de Rome[73].
[Note 73: Vopiscus, _Aurelianus_, c. 9.]
On a beaucoup discuté pour savoir quel sens précis attachaient à leur
nom collectif les premiers peuples qui se firent appeler les Francs.
La question n'en est pas une, si nous nous en tenons aux témoignages
rendus à une époque où il était encore possible de le savoir. Le mot ne
veut pas dire _homme libre_, comme on l'a souvent soutenu par erreur;
Franc était une épithète exprimant bien la valeur insolente que le
barbare considérait comme la première qualité de l'homme, et que nous
traduirions le plus exactement en français par le double adjectif
_fier et hardi_. En d'autres termes, les Francs étaient le peuple des
braves[74]! Par ce qualificatif qu'ils se donnaient à eux-mêmes, les
Istévons semblent avoir voulu marquer cette exubérance de vitalité
guerrière qui fermentait dans le sein de leur race, et qui allait les
mettre pour plusieurs siècles aux prises avec les maîtres du monde.
[Note 74: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue
politique du moyen âge_ (_Revue des questions historiques_, t. LVII,
pp. 357 et suiv.)]
Les circonstances qui ont amené l'apparition du nouveau nom des
Istévons ont-elles eu aussi pour résultat de resserrer les liens qui
les unissaient entre eux? En d'autres termes, la confédération dont
nous n'avons pas trouvé de trace chez les Istévons a-t-elle existé
chez les Francs, et peut-on considérer l'ensemble des peuples groupés
sous ce nom comme ayant formé une ligue offensive ou défensive contre
l'autorité romaine? On l'a tour à tour soutenu et contesté, mais, en
l'absence de tout témoignage positif, la question reste indécise. D'un
côté, nous voyons que des peuples compris à l'origine dans le groupe
des Francs ont plus tard cessé de lui appartenir, comme les Bructères
et les Chauques, que nous retrouverons parmi les Saxons. De l'autre,
les peuplades franques, chaque fois qu'elles sont en lutte avec les
Romains, nous donnent le spectacle d'alliances au moins partielles[75].
Il faut bien d'ailleurs qu'un puissant principe d'unification les ait
travaillées dès l'origine, puisque, d'une génération à l'autre, nous
voyons que leurs différences nationales vont s'effaçant, et que leurs
noms distinctifs se perdent l'un après l'autre dans celui de Francs,
comme pour attester la fusion de tous ces petits groupes nationaux en
une seule nationalité plus large et plus compréhensive. A la fin du
cinquième siècle, il ne restera plus que trois royaumes francs; au
commencement du sixième, ils se seront fondus en un seul. Ce grand
mouvement de concentration ne s'accuse pas moins dans l'apparition d'un
nouveau nom géographique, celui de _Francia_, que la carte routière
de l'Empire écrit au travers de tous les territoires occupés par des
tribus de race franque. Il y a désormais un pays des Francs, comme il
y a un peuple des Francs[76]. Au reste, pour que cet harmonieux nom de
France, qui a fait battre tant de cœurs, traversât le Rhin et passât
des contrées barbares de la Germanie aux provinces de la vieille Gaule,
il a fallu tout l'ensemble des événements racontés dans ce livre.
[Note 75: G. Kurth, _la France et les Francs dans la langue
politique du moyen âge_, recueil cité, pp. 359 et suiv.]
[Note 76: _Id., ibid._, pp. 338 et suiv.]