La Belgique avait connu pendant quelques générations les bienfaits

de la paix romaine et de la sécurité. Mais l'ère du développement

pacifique cessa pour elle avec le règne de Marc-Aurèle, et celui du

monstre Commode inaugura l'ère des crises et des catastrophes. En

178, les Chauques, s'avançant par la chaussée de Cologne à Bavay,

traversèrent la deuxième Germanie jusqu'au delà de Tongres, aux

environs de Waremme, pillant et brûlant tout sur leur passage. Ils

allaient gagner la deuxième Belgique, et déjà les habitants de cette

province enterraient fiévreusement leurs trésors, lorsque Didius

Julianus, qui la gouvernait à cette époque, rassemblant en toute

hâte une armée, se jeta au-devant des barbares et parvint à les

refouler[33]. La province de Belgique fut épargnée, mais celle de

deuxième Germanie avait été éprouvée cruellement, et jamais elle ne

se releva de ce désastre. Les villas incendiées restèrent ensevelies

sous leurs couches de cendres, et c'est de nos jours seulement que

l'archéologie, en lisant les monnaies retrouvées dans les ruines, est

parvenue à déterminer l'itinéraire des ravageurs[34].

[Note 33: Spartien, Didius Julianus, 1. Cf. sur la date Bergk, _Zur

Geschichte und Topographie des Rheinlandes_, p. 51, et Dederich, _Der

Frankenbund_, p. 34.]

[Note 34: V. _Bulletin des Comm. d'Art et d'Archéologie_, t. V. et

S(chuermans) dans le _Bulletin de l'Instit. archéol. liégeois_, 13e

année, 1877.]

Moins d'un siècle après, les terreurs recommencèrent, et cette fois

la désolation fut universelle. Après la mort d'Aurélien, des torrents

de barbares se répandirent sur la Gaule entière, qui fut inondée

de sang et jonchée de ruines. Au milieu de l'indicible détresse de

cette fatale époque, il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous

raconter les souffrances de nos ancêtres, mais l'archéologie supplée

au silence des annalistes, et quelle éloquence dans son témoignage!

Depuis la rive droite du Rhin jusqu'aux bords de la mer du Nord, en

traversant les provinces de deuxième Germanie et de deuxième Belgique

dans toute leur étendue, tout fut massacré, pillé, incendié. Les

ruines des villas romaines, qui avaient été si nombreuses au deuxième

siècle, se retrouvent partout sous des couches d'incendie, avec des

monnaies perdues ou négligées qui nous donnent la date du drame. Plus

d'une fois, des cadavres d'hommes et de femmes massacrés sont étendus

au milieu des ruines, et quantité de petites Pompéi, plus tragiques

encore que celle du Vésuve, surgissent aujourd'hui sous la pioche de

l'explorateur dans l'état où les ont laissées, il y a seize siècles,

les barbares envahisseurs de l'Empire. Quiconque possédait quelque

chose le cacha au fond du sol; mais les trésors furent mieux conservés

que leurs possesseurs, car depuis des siècles on ne cesse d'en exhumer

tous les jours, preuve éloquente que ceux qui les avaient confiés à la

terre ne vécurent pas pour les reprendre.

Au milieu de tant de maux, pillée par les agents du fisc, pillée par

les envahisseurs barbares, seule obligée de peiner pour un monde qui

vivait d'elle, et ne trouvant plus dans son travail de quoi subsister

elle-même, la classe rurale perdit courage et se révolta. C'est un

phénomène terrible que le soulèvement de ces masses laborieuses et

tranquilles qui supportent sur leurs patientes épaules le poids des

civilisations; il éclate chaque fois qu'après de grands désastres

nationaux, les pouvoirs ne sont plus à la hauteur de leur tâche, et

augmentent les charges publiques pour conjurer une ruine dont ils

sont la cause. Sous le sobriquet de _Bagaudes_, emprunté à leur vieux

langage gaulois, les Jacques Bonhomme du troisième siècle, massés

par bandes tumultueuses, parcoururent toute la Gaule en dévastateurs

impitoyables. On ne sait au juste quel était leur but, ni s'ils en

avaient un autre que de soulager, à force d'excès, leurs âmes aigries

par de vieilles et longues souffrances. Ils avaient à leur tête deux

chefs, Aelius et Amandus, qui parvinrent, comme autrefois Eunius et

Spartacus, à constituer une véritable armée de l'anarchie. Il ne devait

pas être difficile, pour des troupes régulières, de venir à bout de

ces hordes ignorantes, fanatiques et désespérées. Au moins elles

surent mourir sans demander de quartier, et on ne leur en fit point.

Seulement, la victoire sur ces pauvres gens coûta plus cher qu'une

défaite: quand on les eut massacrés, on s'aperçut qu'on avait converti

les campagnes en déserts, et qu'il ne restait plus personne en Gaule

pour faire le pain et le vin.

A partir de ces jours funestes, la dépopulation et la ruine

s'accélérèrent d'une manière effrayante. La Gaule ne produisait plus

même assez pour nourrir les troupes qui devaient la défendre: il fallut

faire venir le blé de la Bretagne, et cette île, jusque-là épargnée,

devint pour le continent gaulois ce qu'étaient pour l'Italie les

provinces d'Afrique et de Sicile[35]. Ce ne sont pas seulement des

provisions, mais aussi des ouvriers qu'il fallut demander à la Bretagne

pour les travaux publics du continent, où les bras manquaient non moins

que les moissons[36]. Pour repeupler les solitudes qui envahissaient

la Gaule septentrionale et centrale, on imagina d'y verser tous les

prisonniers que l'on faisait dans les guerres contre les barbares, et

d'y laisser pénétrer, en qualité de colons, des tribus entières de

Germains à la recherche d'une patrie. Ces multitudes de travailleurs

agricoles rendaient au sol provincial un peu de fertilité; quant à

l'Empire, il était heureux de retrouver en eux de la matière imposable

pour le fisc et des recrues pour les armées. Toutes les provinces

reçurent de ces colonies de barbares, dont les forts contingents,

répartis en groupes compacts sur les divers points du pays, y parlaient

leur langue nationale, et s'y faisaient appeler du nom qui désigne

chez eux un peuple, les Lètes[37]! A la présence de ce seul nom,

qui reparaît dans toutes les provinces[38], on a comme le sentiment

anticipé d'une invasion de barbares; mais celle-ci est pacifique,

appelée et voulue par l'Empire lui-même. Les déserts de la Nervie

et de la Trévirie furent remis en culture par des colons de race

franque[39]; le Hundsrück en friche reçut une colonie de Sarmates[40],

les Chamaves et les Hattuariens repeuplèrent les cantons solitaires du

pays de Langres[41], où leur souvenir s'est conservé jusqu'au cours du

moyen âge[42] dans les noms locaux; les villes d'Amiens, de Beauvais et

de Troyes virent des villages de colons barbares se grouper autour de

leurs murailles romaines, et quantité d'autres tribus, dont l'histoire

n'a pas gardé le souvenir, ont laissé la trace de leur établissement

sur le sol gaulois dans des noms significatifs comme Sermoise, la

colonie des Sarmates, Tiffauges, le poste des Taïfales, Aumenancourt,

le domaine des Alamans.

[Note 35: Ὣστε παραχρῆμα λαβεῖν ὁμήρους καὶ τῇ σιτοπομπίᾳ παρασχεῖν

ἁςφἀλη κομιδήν Julien, _Lettre aux Athéniens_, éd. Paris, 1630, pp.

493-527. Annona a Britannis sueta transferri. Amm. Marcell. XVIII, 2,

3.]

[Note 36: _Panegyr. latini_, IV, 4; V, 21.]

[Note 37: C'est ce qu'ont fort bien vu Ozanam, _Études

germaniques_, I, p. 361, 4e édition, et Pétigny, _Études_ etc. I,

p, 132, qui fait remarquer aussi que le mot _gentiles_, employé

concurremment avec _Laeti_ dans la _Notitia imperii_, est exactement

la traduction latine de ce dernier. J'ajoute que pendant la période

impériale, _ae_ semble avoir été la transcription latine du _eu_

barbare: _leuticus_ devient _laeticus_, comme _Theutricus_ (plus tard

Theodoricus) devient _Tetricus_. _Laeti_ est donc l'équivalent de

_leudes_.]

[Note 38: Voir l'énumération de Guérard, _Le Polyptyque d'Irminon_,

t. I, p. 251.]

[Note 39: Tuo, Maximine Auguste, nutu Nerviorum et Trevirorum arva

jacentia velut postliminio restitutus et receptus in leges Francus

excoluit. _Panegyr. latin._, V, 21 (Baehrens).]

[Note 40: Ausone, _Mosella_, 9.]

[Note 41: Nunc per victorias tuas, Constanti Caesar invicte,

quicquid infrequens Ambiano et Bellovaco et Tricassino solo

Lingonicoque restabat, barbaro cultore revirescit. _Panegyr. latin._,

V, 21.]

[Note 42: V. sur ce point Zeuss, _Die Deutschen und ihre

Nachbarstämme_, pp. 582 et suivantes.]

Ainsi, tous les jours, on comblait, au moyen de barbares, les

vides immenses qui se creusaient dans la population gauloise. Les

optimistes du temps se réjouissaient. N'était-ce pas pour l'Empire un

triomphe éclatant que de faire contribuer les ennemis eux-mêmes à sa

prospérité? Et ne fallait-il pas reconnaître comme l'image du progrès

et de la civilisation dans ces nomades et ces pillards qui, hier

encore, menaçaient de mettre le monde romain à feu et à sang, et qui

aujourd'hui, solidement attachés au sol de quelque province en qualité

de colons, et tout couverts de la poussière du travail des champs,

venaient mettre en vente, sur les marchés des villes gauloises, des

produits agricoles arrosés de leurs sueurs[43]? C'était une illusion.

Les transplantations de barbares infusaient, par intervalles, un peu

de sang nouveau au vieux corps émacié du monde romain, mais rien ne

fermait la blessure par laquelle sans relâche s'écoulait le flot sacré

de la vie.

[Note 43: _Panegyr. latin._, V, 9]

Quant aux villes, elles dépérissaient. Les barbares et les Bagaudes en

avaient fait des monceaux de ruines, et deux années (274-275) avaient

détruit l'œuvre opulente que la civilisation avait mis deux siècles

à édifier. Lorsqu'après cette catastrophe elles secouèrent la couche

de cendres sous laquelle elles dormaient, elles s'aperçurent que c'en

était fait du rêve de la félicité romaine. Alors, sous la pression de

la funèbre nécessité qui pesait sur l'Empire, elles durent renoncer

aux libres allures de la sécurité d'autrefois, rétrécir les vastes

proportions que leur avaient données les années de prospérité, et

s'enfermer tristement dans les hautes murailles qui furent désormais

leur seule défense. D'un bout à l'autre de la Gaule, les villes se

blottirent dans une enceinte étroite qui ne comprenait que leur

quartier central, et qui laissait à l'abandon la plus grande partie

de la circonférence. Dans les fondements de ces constructions, on

jeta les débris des superbes monuments qui avaient fait, aux siècles

précédents, l'orgueil et la joie de la civilisation; on y jeta même

les pierres des tombeaux qui, au beau temps de l'Empire, s'alignaient

en avenues solennelles à la sortie des villes, soit qu'on voulût, en

les incorporant à l'enceinte sacrée des remparts, les protéger contre

les profanations dont les menaçaient les envahisseurs, soit que la

pénurie des matériaux à bâtir ait fait sacrifier aux Romains jusqu'à la

religion des tombeaux. Tout le monde gaulois fut ainsi embastillé vers

la même époque, et des citadelles s'élevant sur des cimetières, tel est

l'étrange spectacle qu'offrent aujourd'hui à l'explorateur toutes les

cités romaines de ce pays.

Comme il dut faire triste dans les provinces après ces lugubres

travaux! Les villes, transformées en casernes maussades, avaient perdu

leur charme; leurs abords, profanés et dépouillés de la majesté de

la mort, n'avaient plus de poésie; le rétrécissement des enceintes

était comme l'emblème de la raréfaction de la vie. Le monde perdait

visiblement de sa gaieté; la joie de vivre s'envolait, les sombres

nuages qui se levaient à l'horizon de l'Empire couvraient le soleil

de la civilisation romaine. On avait le sentiment vague et douloureux

que la fin des choses arrivait; on ne croyait plus à l'éternité du

Capitole, et l'on se redisait avec tristesse que les douze siècles

promis à Rome par les vautours de Romulus touchaient à leur terme.

Aux moins ces funèbres pronostics rappelaient-ils aux devoirs sérieux

de l'existence un peuple qui voyait passer sur lui l'ombre de la

mort? En aucune manière. Il ne se laissa pas détourner de son culte

du plaisir par l'aspect des catastrophes imminentes; il descendit

gaiement la pente rapide du précipice. Rien de plus saisissant que le

contraste entre la gravité des événements et la frivolité des esprits.

Tous semblaient occupés, avec une ardeur fiévreuse, à détacher encore

quelques rapides et malsaines jouissances de ce monde qui allait périr.

Quand l'ennemi arriva, c'est au cirque ou à l'amphithéâtre qu'il trouva

les populations romaines. Parvenait-on à lui reprendre, pour quelque

temps, les villes qu'il avait pillées et incendiées, le premier souci

de leurs habitants rentrés au milieu des ruines fumantes, ce n'était

pas le rétablissement des sanctuaires et des écoles, c'était le retour

des cochers et la reprise des jeux du cirque, et ils fatiguaient de

leurs pétitions les pouvoirs publics pour qu'on leur rendit sans retard

ces misérables divertissements. Mourir en s'amusant, tel semblait le

mot d'ordre de la civilisation expirante,

Les plaisirs intellectuels ne valaient pas mieux, et ceux qui se

flattaient d'appartenir à l'aristocratie de l'intelligence étalaient

une indigence de pensée, une stérilité d'imagination qui trahissaient

l'épuisement total de l'âme antique. Les plus vigoureux efforts

de l'esprit n'aboutirent, à partir du quatrième siècle, qu'à des

panégyriques. La Gaule septentrionale a excellé dans ce genre, et ce

sont des Tréviriens et des Éduens qui en manient le sceptre. Il n'est

rien d'affligeant comme leur sonore rhétorique d'antichambre, qui

enfle les faits comme les mots, et qui, avec une naïve indifférence,

est toujours prête à l'apothéose du maître vivant, quel qu'il soit.

L'impudence de ces malheureux déclamateurs n'a pas de bornes, et la

sérénité avec laquelle ils usent de l'hyperbole finit par appeler le

rire au lieu de l'indignation. L'un d'eux ose dire à Maximien qu'il

est le premier empereur qui ait passé le Rhin, et voudrait insinuer

que les passages attribués à ses prédécesseurs ne sont que des

fables[44]. Un autre déclare tranquillement que c'est l'expédition de

Valentinien, en 368, qui a fait découvrir les sources du Danube[45];

un autre encore affirme que Trèves se félicite d'être tombée en

ruines, pour avoir le bonheur d'être rebâtie par Constantin[46]!

Voilà ce qu'est devenue l'éloquence romaine. Quant aux lettres pures,

elles sont tombées plus bas encore, car il semble qu'elles se soient

interdit, comme une preuve de vulgarité et de grossièreté d'esprit,

toute trace de pensée sérieuse, toute préoccupation d'ordre moral

ou social. Il faut, si l'on veut être un esprit délicat et un vrai

lettré, qu'on isole le domaine littéraire de tout contact avec la vie,

qu'on se fasse l'adorateur de la forme pour l'amour d'elle-même, et

que l'on consacre toutes les ressources de son talent à un seul but:

la difficulté à vaincre, le tour de force à exécuter. L'admiration

imbécile du savoir-faire devient peu à peu la dernière manifestation

de l'intérêt du public pour les choses de l'esprit. On se fera une

réputation par une épigramme, par un bon mot, par un trait piquant

et nouveau d'ingénieuse flatterie, on colportera soi-même ses petits

vers, ou l'on fera des recueils de sa propre correspondance pour ne pas

priver la postérité de beaux modèles littéraires, écrits beaucoup plus

pour elle que pour le correspondant d'occasion. Toutes ces sénilités

viendront aboutir finalement à la plaisante extravagance de lettrés

qui se persuaderont que la gloire consiste à n'être pas compris de ses

lecteurs. On se rendra illisible de parti pris, et le dernier écrivain

que l'antiquité romaine puisse revendiquer, ce sera le décadent connu

sous le nom de Virgile de Toulouse!

[Note 44: Quod autem majus evenire potuit illâ tuâ in Germaniam

transgressione? quâ tu primus omnium imperatorem probasti Romani

imperii nullum esse terminum nisi qui tuorum esset armorum, etc. etc.

_Panegyr. lat._, II, 7.--Hic, quod jam falso traditum de antiquis

imperatoribus putabatur, Romana trans Rhenum signa primus barbaris

gentibus intulit. _Panegyr. lat._, VI, 8.]

[Note 45: Ausone, _Mosella_, 422.]

[Note 46: _Panegyr. lat._, VII, 22.]

Ainsi l'épuisement est partout, et toutes les sources de la vie

tarissent à la fois. Comme pour résumer en une seule et lamentable

catastrophe tant de phénomènes douloureux, la natalité s'arrête

définitivement. Il y avait des siècles qu'on la voyait diminuer dans

l'empire, et qu'on prenait des mesures législatives pour en conjurer

le ralentissement toujours plus accentué. Mais les lois n'apportaient

que des remèdes dérisoires, qui n'atteignaient pas la racine du mal.

Elles étaient désarmées contre la volupté, qui tarissait la vie dans

sa source, en frappant de stérilité volontaire ou involontaire les

adorateurs groupés autour de ses autels. Elles étaient impuissantes

contre la misère publique, qui, en s'appesantissant sur les classes

laborieuses, exterminait graduellement tout ce qui était capable de

se reproduire. Ainsi, se manifestant aux deux extrémités de l'échelle

sociale à la fois, sous les formes les plus opposées, le même fléau

aboutit de part et d'autre au même résultat, qui est l'horreur de la

vie. On ne veut plus naître dans cette société qui se flatte d'avoir

donné au genre humain la _félicité romaine! Rome_, disait un saint

solitaire, _ne sera pas détruite par les barbares, mais elle séchera

sur pied_[47].

[Note 47: Roma a gentibus non exterminabitur, sed... marcescet

in semetipsa. S. Grégoire le Grand, _Vita sancti Benedicti_, dans

Mabillon, _Acta Sanct._, I, p. 12.]

II

LES FRANCS EN GERMANIE

Pendant que l'Empire se mourait, ses impatients héritiers, debout le

long de ses frontières, attendaient l'heure de partager son héritage.

Depuis des siècles, le Rhin et le Danube, fortifiés et gardés par

les légions, suffisaient à peine à les contenir. Retranchée derrière

les lignes de ses confins militaires, Rome, pour la première fois,

se contentait de la défensive, et n'essayait plus de soumettre ces

turbulents voisins. Elle se désintéressait de ce qui se passait

chez eux, et se bornait, quand elle y faisait sentir son action, à

intriguer pour les diviser. Elle y réussissait plus d'une fois, et ces

succès peu glorieux de sa diplomatie étaient la dernière consolation

du patriotisme romain. Dès le premier siècle de l'Empire, il s'était

habitué à compter beaucoup plus sur les querelles intestines des

barbares que sur les armes des légions[48].

[Note 48: Tacite, _Germania_, c. 33: Maneat, quæso, duretque

gentibus, si non amor nostri, at certe odium sui, quando urgentibus

imperii fatis nihil jam præstare fortuna magis potest, quam hostium

discordiam.]

Qu'étaient-ils donc, ces hommes devant qui l'Empire s'arrêtait

stupéfait et immobile, comme devant les avant-coureurs de ses derniers

destins? Rien, en définitive, que de pauvres barbares, semblables en

tout à des centaines d'autres peuples que Rome avait domptés pendant

des siècles dans toutes les provinces du monde civilisé. Ils ne

surpassaient sous aucun rapport leurs congénères de la rive gauche du

Rhin, les Ubiens et les Sicambres, qu'elle avait encore eu la vigueur

de s'assimiler au temps d'Auguste. Ils étaient de la même race, ils

avaient le même genre de vie, le même degré de développement social.

Leur courage n'était pas supérieur à celui des Celtes, dont la bravoure

fabuleuse faisait l'admiration et la terreur du monde antique. Ils

n'aimaient pas la liberté avec plus de passion que ces peuples pauvres

et fiers de la Corse et de l'Illyrie, qui se faisaient périr sur les

champs de bataille ou dans les prisons, plutôt que de porter le joug

de l'esclavage. Leurs qualités, en un mot, avaient brillé avec le même

éclat chez beaucoup de nations soumises depuis longtemps à l'autorité

des maîtres du monde. S'ils furent choisis par la Providence pour

mettre fin à l'Empire, c'est parce qu'ils se trouvaient être ses

voisins au moment où s'ouvrit la crise mortelle qui l'emporta. Toute

l'explication de cette grande catastrophe doit être cherchée de ce côté

du Rhin. Rome n'a succombé sous les coups des Germains qu'après qu'elle

fut devenue assez faible pour succomber devant n'importe quel peuple

étranger. La description que nous allons faire de ses vainqueurs n'est

donc pas pour expliquer la chute du monde ancien, mais plutôt pour

éclairer l'origine du monde nouveau.

On connaît déjà cette région qui s'étend le long de l'Océan et du

bas Rhin, dans les plaines immenses qui portent de temps immémorial

le nom de Pays-Bas. Rome avait dédaigné de les occuper, même sur sa

propre rive, tant elles étaient inhospitalières et rebutantes pour

le colon. Elles se partageaient, des deux côtés de la frontière, en

deux plans, dont le premier appartenait presque autant à la mer qu'à

la terre ferme, tant les deux éléments y confondaient leurs domaines

et, pour ainsi dire, leurs attributs. En s'avançant dans l'intérieur,

on rencontrait ensuite de vastes étendues uniformément désertes et

incultes, qui faisaient comme un second rivage à la mer, toujours prête

à avaler le premier. Puis le sol allait se relevant lentement, à mesure

que, remontant le cours du fleuve, on gagnait les environs de Cologne,

où l'on était en vue des collines du pays de Berg, sur la rive droite,

et des hauteurs volcaniques de l'Eifel, sur la rive gauche. De là, en

revenant vers l'ouest, les vastes rideaux de verdure de l'Ardenne et

de la Charbonnière, et les chaînes de collines qu'ombrageaient ces

forêts, formaient des étages naturels au pied desquels venait expirer

la monotone immensité.

Telle était la contrée prédestinée qui allait devenir le berceau de

la monarchie franque, et balancer dans les annales de l'histoire la

gloire séculaire du vieux Latium. Elle avait à peu près la même largeur

sur les deux rives du grand fleuve de la Germanie. Seulement, la zone

romaine, dépeuplée depuis l'extermination des Ménapiens, des Nerviens

et des Éburons, et, comme nous l'avons déjà dit, négligée par la

charrue, n'avait retrouvé des habitants que grâce à la transplantation

des barbares germaniques. Sur la rive droite, au contraire, il y avait

tout un fourmillement de petites nationalités actives et ardentes, qui

donnaient beaucoup d'ouvrage aux commandants romains de la frontière.

Chacune vivait sous l'autorité d'un roi, à moins qu'une circonstance

fortuite n'écartât momentanément du pouvoir la famille faite pour

régner. Le roi était le descendant des dieux, et c'était leur sang qui,

circulant dans ses veines, faisait de lui un être unique et sacré. La

qualité de roi était un attribut inamissible de sa personnalité, et

qu'il ne pouvait ni aliéner ni communiquer à d'autres qu'à ses propres

enfants. Entouré d'une garde d'honneur dont les membres se liaient à

lui pour la vie et pour la mort par des serments solennels, revêtu d'un

prestige qu'il rehaussait par ses qualités personnelles de bravoure, de

force et de générosité, le roi occupait dans la pensée de son peuple

une place prééminente. Il était sa gloire et son orgueil, son espoir

dans les combats, son refuge dans la détresse, le lien vivant qui le

reliait à ses dieux, le centre qui groupait autour de lui, dans les

occasions, toutes ses ressources. Ces occasions étaient rares, il n'y

en avait que deux dans l'année: l'assemblée générale et la réunion

de l'armée. Encore n'y avait-il guère de différence entre l'armée et

l'assemblée; celle-ci n'était que la nation armée, réunie sous le

commandement du roi, et délibérant sur l'expédition à entreprendre.

Mais c'est le roi qui avait l'initiative et qui entraînait le peuple;

les résolutions ne se prenaient guère qu'en conformité de ce qu'il

avait proposé, et le dernier mot, comme le premier, lui appartenait.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 3 / 28 段