La politique romaine mit un art consommé à favoriser cette évolution:

elle n'agit que par voie d'attraction, jamais par voie de contrainte.

Nul ne devint Romain malgré lui, et personne ne put se plaindre de voir

de chères traditions nationales froissées ou profanées. La civilisation

ne fut pas le lit de Procuste sur lequel la tyrannie mutilait ou

disloquait les nations annexées, elle fut plutôt le vêtement large et

ample qui s'adaptait à tous les besoins et ne gênait aucun mouvement.

L'Empire comprit qu'il restait parmi les peuples gaulois, malgré la

sincérité de leur attachement au régime nouveau, un fonds de sentiment

national qu'il fallait respecter. Il laissa subsister leurs anciens

groupements politiques, auxquels ils tenaient, se bornant à faire

coïncider les limites de ses cités avec les limites des peuplades,

qui gardèrent leurs noms et dans une certaine mesure leur autonomie.

Il fit plus: il ne craignit pas de susciter un vrai patriotisme

gaulois, en rapprochant les cités par des liens plus intimes et plus

sûrs qu'à l'époque de l'indépendance. La Gaule, naguère si morcelée,

commença de se sentir une nationalité compacte et puissante, à partir

du jour où les délégués de ses soixante cités furent appelés à siéger

ensemble, tous les ans, dans une assemblée à la fois religieuse et

administrative. Cette assemblée se tenait à Lyon, au confluent du

Rhône et de la Saône, devant l'autel de Rome et de l'empereur[11], ces

deux grandes divinités dont le culte était le seul qui fût commun à

toutes les provinces. Ainsi la Gaule arrivait à la conscience de son

unité nationale par le lien même qui semblait marquer sa dépendance;

invention admirable de la politique romaine, qui faisait aimer l'Empire

au nom de la patrie.

[Note 11: _Ara Romæ et Augusti._ Auguste désigne ici l'empereur

vivant, et non seulement le fondateur de l'Empire. V. Desjardins,

_Géographie de la Gaule romaine_, III, p 191.]

Le _Conseil national des Gaules_, réuni tous les ans, contrôlait

l'administration des gouverneurs des provinces, et au besoin lançait

contre eux un acte d'accusation qui était transmis à l'empereur; de

plus, il procédait à l'élection annuelle du grand prêtre de Rome et

d'Auguste, le plus haut dignitaire religieux de tout le pays. La

Belgique eut à trois reprises l'honneur de voir ce sacerdoce national

confié à un de ses enfants. Le premier fut un Nervien, L. Osidius, qui

avait gravi tous les degrés de la hiérarchie civile dans sa patrie,

l'autre un Morin, Punicius Genialis, de Térouanne; le troisième, un

Médiomatrique, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom[12].

[Note 12: E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III, pp.

449 et 450.]

Le travail d'attraction auquel elle soumettait les Belges, Rome le

faisait également auprès des Germains. Sur la rive gauche du Rhin,

on le sait, vivaient depuis l'époque d'Auguste des peuples barbares

transportés là par le grand empereur et par ses lieutenants: les

Sicambres, qui, sous le nom de Gugernes, occupaient le pays de Gueldre;

les Ubiens, établis plus au sud avec Cologne pour centre; les Tongres,

auxquels on avait abandonné les terres désertes depuis l'extermination

des Éburons. La puissance d'assimilation du génie romain se faisait

sentir avec la même énergie auprès de ces barbares qu'au milieu des

peuplades celtiques de l'intérieur de la Gaule. Cologne était devenue,

pour les Germains, comme Lyon pour les Gaulois, un centre religieux

qui aurait groupé autour du culte d'Auguste, près de l'_Ara Ubiorum_,

tous les peuples de la Germanie, si la catastrophe de Varus, en

l'an 9 après Jésus-Christ, n'était venue limiter le champ d'action

de la civilisation dans le nord[13]. Mais la colonie d'Agrippine

n'avait rien perdu de son importance, ni les Ubiens de leur fidélité.

Ce peuple, rallié dès le premier jour à l'Empire avec une espèce

d'enthousiasme, s'était constitué le gardien de la frontière contre

ses frères germaniques, et ne cessa de déployer dans cette tâche un

dévouement à toute épreuve. Aux Germains révoltés qui agitèrent devant

eux le drapeau de l'indépendance et qui leur parlèrent de fraternité,

les Ubiens répondirent en massacrant dans une seule nuit tous les

barbares qui se trouvaient à Cologne[14]. Aussi longtemps que l'Empire

exista, leur zèle romain ne se démentit pas, ni leur haine pour les

autres Germains, qui les payaient largement de retour. Ils sont pour

l'historien la preuve lumineuse que le génie barbare n'avait rien de

réfractaire à la civilisation, et qu'à la longue Rome aurait assimilé

les Germains, si sa vigueur éducatrice ne s'était épuisée avant le

temps.

[Note 13: Mommsen, _Rœmische Geschichte_, t. V. p. 107.]

[Note 14: Tacite, _Histor._, VI, 79.]

Toutefois l'intensité de la culture n'excluait pas la survivance de la

barbarie celtique et germanique dans les couches inférieures. C'étaient

les classes supérieures et moyennes qui s'étaient romanisées de bonne

heure, et qui vivaient comme on vivait en Italie. Les campagnes, comme

toujours, furent plus lentes à se laisser entraîner.

A la fin du quatrième siècle, on parlait encore la vieille langue

gauloise dans les environs de Trèves, qui était depuis deux

générations la capitale de la Gaule et même de l'Occident[15]. Malgré

la suppression légale du druidisme dès 49, on rencontrait encore en

Gaule, pendant toute la durée du troisième siècle[16], des femmes

qui se faisaient donner le nom de druidesses. On restait fidèle aux

dieux nationaux, on leur élevait des sanctuaires et des autels, et

toute une mythologie celtique se révèle à nous dans les monuments

figurés et dans les inscriptions votives[17]. Les moins curieuses de

ces divinités locales ne sont pas les _Mères_ ou les _Matrones_, qui

nous apparaissent si souvent, toujours au nombre de trois, avec des

fleurs sur les genoux, la tête prise dans leurs gigantesques coiffures

barbares. Les petites gens ont gardé le costume national, dont le

_bardo-cucullus_ est la partie la plus caractéristique, et sur leurs

pierres tombales foisonnent des noms qui se reconnaissent d'emblée

à leurs allures barbares. Des hommes qui s'appelaient Haldaccus,

Ibliomarius, Otteutos ou Amretoutos représentent, au sein de la

civilisation de nos provinces, ce qui survit de barbarie celtique

dans le peuple. Ajoutons que l'élément celtique, pour tenace que

fût sa résistance à l'absorption, était condamné à s'éteindre à la

longue, et qu'il diminuait toujours sans se renouveler jamais. Il

était indispensable de lui assigner une place dans ce tableau; mais la

vérité oblige à dire qu'il n'a joué, dans le développement de la vie

sociale de nos provinces sous l'Empire, qu'un rôle entièrement négatif.

Confiné à la campagne, autour des vieux sanctuaires nationaux, il y

représentait, avec la grossièreté des mœurs et la rudesse de la vie,

un état social que les classes supérieures de la nation avaient depuis

longtemps laissé derrière elles.

[Note 15: Saint Jérôme, _Commentaire à l'épître aux Galates_, c. 3.]

[Note 16: Lampride, _Alexander Severus_, c. 60; Vopiscus,

_Numerianus_, c. 14.]

[Note 17: Rien que les inscriptions du musée de Saint-Germain ont

permis à M. Alex. Bertrand de dresser un catalogue de trente-neuf

divinités gauloises (_Revue archéologique_, 1880), et depuis lors le

nombre s'en est augmenté.]

Groupées dans les villes, ces dernières s'habituaient à la douceur

de l'existence romaine et aux bienfaits de la paix. Indigènes de

distinction et Romains immigrés s'y rencontraient dans une société

polie et brillante qui s'intéressait aux choses publiques, qui avait

le culte des lettres, et dont les membres doués de quelque ambition

ou de quelque talent rêvaient d'aller un jour conquérir les honneurs

suprêmes à Rome. Les villes étaient riches et belles. Il ne leur

manquait aucune forme de l'opulence et du confortable. Elles avaient

des temples, des basiliques, des écoles, des thermes, des aqueducs,

des théâtres, des amphithéâtres, des cirques. D'imposantes avenues

sépulcrales s'ouvraient au dehors de leurs enceintes, et de riantes

villas étaient disséminées dans leur voisinage. L'architecture moderne

n'a pas encore dépassé les œuvres que le génie romain a élevées dans

nos provinces. La _Porta Nigra_ de Trèves évoque des souvenirs de

grandeur impériale dont les siècles n'ont pu effacer le vestige;

l'aqueduc de Jouy-aux-Arches, près de Metz, est un des plus étonnants

monuments de l'antiquité; les mosaïques de Reims et de Nennig attestent

la richesse des constructions où elles ont été trouvées, et le tombeau

d'Igel, surgissant dans sa beauté mélancolique et solitaire au milieu

des cabanes d'un pauvre village, dans la vallée de la Moselle, raconte

le luxe de la vie privée dont il fut le témoin.

La campagne n'existait pas, politiquement parlant. Elle appartenait

tout entière aux citadins, et ne servait qu'à les nourrir et à

les récréer. Les bourgades rurales étaient peu nombreuses et peu

considérables. A la place des villages d'aujourd'hui, il n'y avait que

de grandes exploitations rurales, des fermes garnies d'un personnel,

souvent nombreux, d'esclaves agricoles, et dominées par une maison

de maître qui servait de résidence d'été au grand propriétaire. Là,

dans les années de calme et de prospérité, la vie devait être bien

douce pour le riche, qui jouissait de la grande paix des champs et de

l'heureuse oisiveté si enviée de l'antiquité païenne. De la véranda

de sa maison, située d'ordinaire à mi-côte sur quelque colline

ensoleillée, il embrassait de l'œil tout le domaine que fécondaient les

sueurs de ses esclaves, et que bordait, à l'horizon, la sombre lisière

de ses bois. Le type de l'habitation rurale, telle que l'avaient conçue

Caton l'Ancien et Varron, avait subi quelques modifications dans nos

climats: l'_impluvium_ et l'_atrium_ avaient disparu; mais de vastes

galeries extérieures, ornées de colonnades, les remplaçaient, et les

salles de bains chauffées par des hypocaustes ne manquaient dans aucune

maison de maître, non plus que les élégants pavés de mosaïque, dont

il nous est resté plus d'un somptueux spécimen. Un écrivain du Midi

de la Gaule a pris la peine de nous apprendre comment, à la fin du

cinquième siècle, on passait son temps dans ces riantes villégiatures,

et la peinture qu'il a tracée s'adapte également bien aux contrées

septentrionales. La chasse, qui était particulièrement attrayante

dans les vastes forêts de l'Ardenne, prenait une grande partie de la

journée; l'autre était consacrée à l'équitation, aux exercices de la

palestre et du jeu de paume, et surtout à l'usage des bains chauds et

froids, devenus un véritable besoin dont la satisfaction était entourée

de toute espèce d'excitations sensuelles. On lisait et on dormait

beaucoup; au surplus, la société était agréable, se plaisait aux jeux

de l'esprit, accueillait les petits vers avec la passion qu'on apporte

aujourd'hui à la musique, et se retrouvait volontiers, le soir, dans

de plantureux festins qu'égayaient les danseurs et les joueurs de

fifre[18].

[Note 18: Sidoine Apollinaire, _Epist._, II, 1 et 9. Lire, pour ce

qui concerne les contrée belges, un excellent article de M. Bequet,

dans le tome XX des _Annales de la Société archéologique de Namur_.

(_Les grands domaines et les villas de l'Entre-Sambre-et-Meuse sous

l'Empire romain_)]

Nulle part la vie romaine n'avait déployé plus de richesse et plus de

charme que dans l'heureuse vallée de la Moselle, en aval et en amont de

la ville de Trèves, qui était la quatrième de l'Empire. Lorsque, à la

fin du quatrième siècle, Ausone visita cette contrée, elle lui rappela,

par sa fécondité comme par son apparence prospère, les rives de son

fleuve natal, la Garonne, et le beau pays de Bordeaux. Partout les

flancs des coteaux étaient égayés par de charmantes villas, celles-ci

comme suspendues au milieu des vignobles, celles-là descendant jusqu'à

la vallée où elles recueillaient dans des bassins artificiels les flots

et les poissons de la rivière. L'activité du travail champêtre animait

le calme souriant de cette contrée idyllique, et les bateliers qui

descendaient la Moselle lançaient de loin leurs quolibets aux joyeux

vignerons épars sur les hauteurs, dans les pampres et les sucs de la

vendange[19].

[Note 19: Ausone, _Mosella_.]

L'agriculture était la source principale de cette prospérité. Elle

s'était rapidement développée depuis l'arrivée des Romains. On

avait apporté du Midi les procédés savants qui avaient transformé

les conditions de l'économie rurale, et on les avait combinés avec

certaines pratiques particulières à nos contrées. L'art d'amender la

terre au moyen de la marne était une invention gauloise. Tous les dix

ans, les Ubiens défonçaient leur sol jusqu'à la profondeur de trois

pieds, pour renouveler la couche supérieure[20]. Quand, dans les

régions montagneuses, il arrivait que la récolte gelât l'hiver, on

ressemait au printemps, et on avait de bons résultats[21]. Nos contrées

n'étaient plus ces terres sans arbres fruitiers dont parlaient Varron

et Tacite[22]. Plusieurs espèces de fruits savoureux y mûrissaient,

notamment la cerise de Lusitanie et la pomme sans pépins, spécialité

de la Belgique, au dire de Pline[23]. La vigne, introduite de bonne

heure dans la Gaule méridionale, s'était répandue tard dans les régions

du Nord; toutefois, au quatrième siècle, elle couvrait de ses ceps

les coteaux du Rhin et de la Moselle[24]. Divers produits du pays

jouissaient même d'une faveur universelle dans le monde romain: tels

étaient les jambons de la Ménapie, vantés par Martial[25], et les

oies du pays des Morins. Tous les ans elles émigraient par bandes

nombreuses jusqu'à Rome; on leur faisait faire le voyage pédestre,

parce qu'on croyait que leur chair était plus délicate après de longues

fatigues[26]. La Belgique prenait donc sa place dans la géographie des

gourmets, et on y poussait loin le raffinement gastronomique, à preuve

ces parcs d'huîtres en eau douce, dont on retrouve les traces dans

nombre de ses villas[27]. Ajoutons, pour compléter ce tableau, qu'elle

n'était pas moins avancée dans l'art de la vénerie que dans celui de la

cuisine. Dans ses immenses forêts on chassait de toutes les manières:

on avait dressé dans ce but des chiens, des autours et jusqu'à des

cerfs. Et pour la pêche, on peut se faire une idée des progrès de cet

art en lisant, dans le poème d'Ausone, le catalogue des poissons de la

Moselle, qui émerveille par le nombre et par la variété des espèces

connues des gastronomes de ce temps.

[Note 20: Pline, _Hist. nat._, XVII., IV (VI), 5.]

[Note 21: _Id., ibid._, XVIII, 20.]

[Note 22: Varron, _De Re rustica_, I, 7, 8; Tacite, _German._, 5:

terra... frugiferarum arborum impatiens.]

[Note 23: Pline, _Hist. nat._, XV, 51 et 103.]

[Note 24: Ausone, _Mosella_, 21, 25, etc.]

[Note 25: Martial, XIII, 54.]

[Note 26: Pline, _Hist. nat._, X, 22, 53.]

[Note 27: _Annales de la Société Archéologique de Namur_, t. XIV,

p. 177, note, Cf. Pline, _Hist. nat._, XXXII, 6.]

Une industrie assez active dans plusieurs centres utilisait un grand

nombre de bras. L'État lui-même avait réparti sur le sol de la Belgique

plusieurs de ses importantes manufactures. Un nombreux personnel

féminin travaillait dans ses ateliers d'habillements militaires à

Trèves, à Metz, à Reims et à Tournai. Des manufactures d'armes de luxe

existaient à Reims et à Trèves, des fabriques de boucliers à Trèves et

à Soissons, une fabrique d'épées à Reims, une fabrique de batistes à

Trèves. Tout le monde sait l'importance que l'industrie textile avait

prise dans les plaines de la Morinie et dans les régions voisines.

Tous les Morins, dit Pline, faisaient de la toile à voile[28]. Pour

la fabrication des étoffes, Arras et Tournai avaient une réputation

de premier ordre, et habillaient une grande partie de l'Occident.

L'industrie plastique était également cultivée par l'État et par les

particuliers; on sait que les légions faisaient elles-mêmes leurs

tuiles, et un grand nombre de fabricants envoyaient au loin les

produits de leurs poteries sigillées. Les noms de quelques-uns de ces

industriels nous ont été conservés; celui qui marque BRARIATUS était

certainement un Belge, et probablement aussi celui dont les produits

portent le sigle HAMSIT[29].

[Note 28: Pline, _Hist. nat._, XIX, 8.]

[Note 29: Schuermans, _Annales de la Société archéologique de

Namur_, t. X.]

La vie intellectuelle ne paraît pas avoir été languissante. Le Nord

avait comme le Sud ses écoles, avec ses professeurs de littérature

grecque et latine, et ses professeurs d'éloquence, dont les

constitutions impériales vinrent régler les traitements au quatrième

siècle[30]. Celles de Trèves étaient une véritable université; elles

comptaient parmi leurs maîtres des célébrités comme le panégyriste

Claude Mamertin, et comme Harmonius, le commentateur d'Homère;

Lactance y enseigna, et saint Ambroise y passa comme élève. Reims

avait également une grande réputation, et le rhéteur Fronton ne

craignait pas de la traiter d'Athènes gauloise[31]. Même des localités

inférieures, comme Xanten, étaient dotées, dès le second siècle,

d'une institution d'enseignement: détruite par un incendie, elle fut

rebâtie par Marc-Aurèle et par Verus[32]. On est donc fondée à croire

que les classes aisées recevaient une éducation intellectuelle assez

soignée, et même que la population libre en général avait un certain

degré d'instruction. Il n'y aurait pas dans toutes les localités tant

d'inscriptions romaines, dues souvent à de petites gens, si elles

n'avaient pas eu un bon nombre de lecteurs.

[Note 31: Item Fronto ait: et illæ vestræ Athenæ Durocorthoro.

Consentius dans Keil, _Grammatici latini._ V, p. 349.]

[Note 32: Brambach, _Corpus inscriptionum Rhenanarum_, 216.]

[Note 30: _Codex Theodosianus_, XIII, 3, 11.]

Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la

belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le

pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont

dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul

doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait

été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans

ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou

une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et

d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans

l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver,

avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines

inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle

œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au

pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un _humour_ de bon aloi.

Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir

l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on

feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes

écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine.

Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau,

cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un

miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de

ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la

vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de

nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu

des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine

civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une

vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne

dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap,

des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des

pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont

occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec

une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs

lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs

lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux

sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop

de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou

foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des

chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de

grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face

du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux

qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses

lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité

de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques,

non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon

a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce

mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à

gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et

qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant

repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui

un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription

pleine d'une poignante simplicité:

AVE SEXTI IVCVNDE

VALE SEXTI IVCVNDE

Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la

félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie

éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis

vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu

de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers.

Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre

de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de

l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait

et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir.

C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire

connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On

y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à

la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la

domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut

les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa

dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la _félicité

romaine_. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver

à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui

l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les

Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes,

détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans

ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus

en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité

avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié

son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se

voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses

l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il

lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient

incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les

revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus

ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les

places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et

nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier

des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites

en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des

peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus

largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il

vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença

la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées

tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle

arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la

précipiter.

Clovis, Tome 1 (of 2) · 第 2 / 28 段