elle n'agit que par voie d'attraction, jamais par voie de contrainte.
Nul ne devint Romain malgré lui, et personne ne put se plaindre de voir
de chères traditions nationales froissées ou profanées. La civilisation
ne fut pas le lit de Procuste sur lequel la tyrannie mutilait ou
disloquait les nations annexées, elle fut plutôt le vêtement large et
ample qui s'adaptait à tous les besoins et ne gênait aucun mouvement.
L'Empire comprit qu'il restait parmi les peuples gaulois, malgré la
sincérité de leur attachement au régime nouveau, un fonds de sentiment
national qu'il fallait respecter. Il laissa subsister leurs anciens
groupements politiques, auxquels ils tenaient, se bornant à faire
coïncider les limites de ses cités avec les limites des peuplades,
qui gardèrent leurs noms et dans une certaine mesure leur autonomie.
Il fit plus: il ne craignit pas de susciter un vrai patriotisme
gaulois, en rapprochant les cités par des liens plus intimes et plus
sûrs qu'à l'époque de l'indépendance. La Gaule, naguère si morcelée,
commença de se sentir une nationalité compacte et puissante, à partir
du jour où les délégués de ses soixante cités furent appelés à siéger
ensemble, tous les ans, dans une assemblée à la fois religieuse et
administrative. Cette assemblée se tenait à Lyon, au confluent du
Rhône et de la Saône, devant l'autel de Rome et de l'empereur[11], ces
deux grandes divinités dont le culte était le seul qui fût commun à
toutes les provinces. Ainsi la Gaule arrivait à la conscience de son
unité nationale par le lien même qui semblait marquer sa dépendance;
invention admirable de la politique romaine, qui faisait aimer l'Empire
au nom de la patrie.
[Note 11: _Ara Romæ et Augusti._ Auguste désigne ici l'empereur
vivant, et non seulement le fondateur de l'Empire. V. Desjardins,
_Géographie de la Gaule romaine_, III, p 191.]
Le _Conseil national des Gaules_, réuni tous les ans, contrôlait
l'administration des gouverneurs des provinces, et au besoin lançait
contre eux un acte d'accusation qui était transmis à l'empereur; de
plus, il procédait à l'élection annuelle du grand prêtre de Rome et
d'Auguste, le plus haut dignitaire religieux de tout le pays. La
Belgique eut à trois reprises l'honneur de voir ce sacerdoce national
confié à un de ses enfants. Le premier fut un Nervien, L. Osidius, qui
avait gravi tous les degrés de la hiérarchie civile dans sa patrie,
l'autre un Morin, Punicius Genialis, de Térouanne; le troisième, un
Médiomatrique, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom[12].
[Note 12: E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III, pp.
449 et 450.]
Le travail d'attraction auquel elle soumettait les Belges, Rome le
faisait également auprès des Germains. Sur la rive gauche du Rhin,
on le sait, vivaient depuis l'époque d'Auguste des peuples barbares
transportés là par le grand empereur et par ses lieutenants: les
Sicambres, qui, sous le nom de Gugernes, occupaient le pays de Gueldre;
les Ubiens, établis plus au sud avec Cologne pour centre; les Tongres,
auxquels on avait abandonné les terres désertes depuis l'extermination
des Éburons. La puissance d'assimilation du génie romain se faisait
sentir avec la même énergie auprès de ces barbares qu'au milieu des
peuplades celtiques de l'intérieur de la Gaule. Cologne était devenue,
pour les Germains, comme Lyon pour les Gaulois, un centre religieux
qui aurait groupé autour du culte d'Auguste, près de l'_Ara Ubiorum_,
tous les peuples de la Germanie, si la catastrophe de Varus, en
l'an 9 après Jésus-Christ, n'était venue limiter le champ d'action
de la civilisation dans le nord[13]. Mais la colonie d'Agrippine
n'avait rien perdu de son importance, ni les Ubiens de leur fidélité.
Ce peuple, rallié dès le premier jour à l'Empire avec une espèce
d'enthousiasme, s'était constitué le gardien de la frontière contre
ses frères germaniques, et ne cessa de déployer dans cette tâche un
dévouement à toute épreuve. Aux Germains révoltés qui agitèrent devant
eux le drapeau de l'indépendance et qui leur parlèrent de fraternité,
les Ubiens répondirent en massacrant dans une seule nuit tous les
barbares qui se trouvaient à Cologne[14]. Aussi longtemps que l'Empire
exista, leur zèle romain ne se démentit pas, ni leur haine pour les
autres Germains, qui les payaient largement de retour. Ils sont pour
l'historien la preuve lumineuse que le génie barbare n'avait rien de
réfractaire à la civilisation, et qu'à la longue Rome aurait assimilé
les Germains, si sa vigueur éducatrice ne s'était épuisée avant le
temps.
[Note 13: Mommsen, _Rœmische Geschichte_, t. V. p. 107.]
[Note 14: Tacite, _Histor._, VI, 79.]
Toutefois l'intensité de la culture n'excluait pas la survivance de la
barbarie celtique et germanique dans les couches inférieures. C'étaient
les classes supérieures et moyennes qui s'étaient romanisées de bonne
heure, et qui vivaient comme on vivait en Italie. Les campagnes, comme
toujours, furent plus lentes à se laisser entraîner.
A la fin du quatrième siècle, on parlait encore la vieille langue
gauloise dans les environs de Trèves, qui était depuis deux
générations la capitale de la Gaule et même de l'Occident[15]. Malgré
la suppression légale du druidisme dès 49, on rencontrait encore en
Gaule, pendant toute la durée du troisième siècle[16], des femmes
qui se faisaient donner le nom de druidesses. On restait fidèle aux
dieux nationaux, on leur élevait des sanctuaires et des autels, et
toute une mythologie celtique se révèle à nous dans les monuments
figurés et dans les inscriptions votives[17]. Les moins curieuses de
ces divinités locales ne sont pas les _Mères_ ou les _Matrones_, qui
nous apparaissent si souvent, toujours au nombre de trois, avec des
fleurs sur les genoux, la tête prise dans leurs gigantesques coiffures
barbares. Les petites gens ont gardé le costume national, dont le
_bardo-cucullus_ est la partie la plus caractéristique, et sur leurs
pierres tombales foisonnent des noms qui se reconnaissent d'emblée
à leurs allures barbares. Des hommes qui s'appelaient Haldaccus,
Ibliomarius, Otteutos ou Amretoutos représentent, au sein de la
civilisation de nos provinces, ce qui survit de barbarie celtique
dans le peuple. Ajoutons que l'élément celtique, pour tenace que
fût sa résistance à l'absorption, était condamné à s'éteindre à la
longue, et qu'il diminuait toujours sans se renouveler jamais. Il
était indispensable de lui assigner une place dans ce tableau; mais la
vérité oblige à dire qu'il n'a joué, dans le développement de la vie
sociale de nos provinces sous l'Empire, qu'un rôle entièrement négatif.
Confiné à la campagne, autour des vieux sanctuaires nationaux, il y
représentait, avec la grossièreté des mœurs et la rudesse de la vie,
un état social que les classes supérieures de la nation avaient depuis
longtemps laissé derrière elles.
[Note 15: Saint Jérôme, _Commentaire à l'épître aux Galates_, c. 3.]
[Note 16: Lampride, _Alexander Severus_, c. 60; Vopiscus,
_Numerianus_, c. 14.]
[Note 17: Rien que les inscriptions du musée de Saint-Germain ont
permis à M. Alex. Bertrand de dresser un catalogue de trente-neuf
divinités gauloises (_Revue archéologique_, 1880), et depuis lors le
nombre s'en est augmenté.]
Groupées dans les villes, ces dernières s'habituaient à la douceur
de l'existence romaine et aux bienfaits de la paix. Indigènes de
distinction et Romains immigrés s'y rencontraient dans une société
polie et brillante qui s'intéressait aux choses publiques, qui avait
le culte des lettres, et dont les membres doués de quelque ambition
ou de quelque talent rêvaient d'aller un jour conquérir les honneurs
suprêmes à Rome. Les villes étaient riches et belles. Il ne leur
manquait aucune forme de l'opulence et du confortable. Elles avaient
des temples, des basiliques, des écoles, des thermes, des aqueducs,
des théâtres, des amphithéâtres, des cirques. D'imposantes avenues
sépulcrales s'ouvraient au dehors de leurs enceintes, et de riantes
villas étaient disséminées dans leur voisinage. L'architecture moderne
n'a pas encore dépassé les œuvres que le génie romain a élevées dans
nos provinces. La _Porta Nigra_ de Trèves évoque des souvenirs de
grandeur impériale dont les siècles n'ont pu effacer le vestige;
l'aqueduc de Jouy-aux-Arches, près de Metz, est un des plus étonnants
monuments de l'antiquité; les mosaïques de Reims et de Nennig attestent
la richesse des constructions où elles ont été trouvées, et le tombeau
d'Igel, surgissant dans sa beauté mélancolique et solitaire au milieu
des cabanes d'un pauvre village, dans la vallée de la Moselle, raconte
le luxe de la vie privée dont il fut le témoin.
La campagne n'existait pas, politiquement parlant. Elle appartenait
tout entière aux citadins, et ne servait qu'à les nourrir et à
les récréer. Les bourgades rurales étaient peu nombreuses et peu
considérables. A la place des villages d'aujourd'hui, il n'y avait que
de grandes exploitations rurales, des fermes garnies d'un personnel,
souvent nombreux, d'esclaves agricoles, et dominées par une maison
de maître qui servait de résidence d'été au grand propriétaire. Là,
dans les années de calme et de prospérité, la vie devait être bien
douce pour le riche, qui jouissait de la grande paix des champs et de
l'heureuse oisiveté si enviée de l'antiquité païenne. De la véranda
de sa maison, située d'ordinaire à mi-côte sur quelque colline
ensoleillée, il embrassait de l'œil tout le domaine que fécondaient les
sueurs de ses esclaves, et que bordait, à l'horizon, la sombre lisière
de ses bois. Le type de l'habitation rurale, telle que l'avaient conçue
Caton l'Ancien et Varron, avait subi quelques modifications dans nos
climats: l'_impluvium_ et l'_atrium_ avaient disparu; mais de vastes
galeries extérieures, ornées de colonnades, les remplaçaient, et les
salles de bains chauffées par des hypocaustes ne manquaient dans aucune
maison de maître, non plus que les élégants pavés de mosaïque, dont
il nous est resté plus d'un somptueux spécimen. Un écrivain du Midi
de la Gaule a pris la peine de nous apprendre comment, à la fin du
cinquième siècle, on passait son temps dans ces riantes villégiatures,
et la peinture qu'il a tracée s'adapte également bien aux contrées
septentrionales. La chasse, qui était particulièrement attrayante
dans les vastes forêts de l'Ardenne, prenait une grande partie de la
journée; l'autre était consacrée à l'équitation, aux exercices de la
palestre et du jeu de paume, et surtout à l'usage des bains chauds et
froids, devenus un véritable besoin dont la satisfaction était entourée
de toute espèce d'excitations sensuelles. On lisait et on dormait
beaucoup; au surplus, la société était agréable, se plaisait aux jeux
de l'esprit, accueillait les petits vers avec la passion qu'on apporte
aujourd'hui à la musique, et se retrouvait volontiers, le soir, dans
de plantureux festins qu'égayaient les danseurs et les joueurs de
fifre[18].
[Note 18: Sidoine Apollinaire, _Epist._, II, 1 et 9. Lire, pour ce
qui concerne les contrée belges, un excellent article de M. Bequet,
dans le tome XX des _Annales de la Société archéologique de Namur_.
(_Les grands domaines et les villas de l'Entre-Sambre-et-Meuse sous
l'Empire romain_)]
Nulle part la vie romaine n'avait déployé plus de richesse et plus de
charme que dans l'heureuse vallée de la Moselle, en aval et en amont de
la ville de Trèves, qui était la quatrième de l'Empire. Lorsque, à la
fin du quatrième siècle, Ausone visita cette contrée, elle lui rappela,
par sa fécondité comme par son apparence prospère, les rives de son
fleuve natal, la Garonne, et le beau pays de Bordeaux. Partout les
flancs des coteaux étaient égayés par de charmantes villas, celles-ci
comme suspendues au milieu des vignobles, celles-là descendant jusqu'à
la vallée où elles recueillaient dans des bassins artificiels les flots
et les poissons de la rivière. L'activité du travail champêtre animait
le calme souriant de cette contrée idyllique, et les bateliers qui
descendaient la Moselle lançaient de loin leurs quolibets aux joyeux
vignerons épars sur les hauteurs, dans les pampres et les sucs de la
vendange[19].
[Note 19: Ausone, _Mosella_.]
L'agriculture était la source principale de cette prospérité. Elle
s'était rapidement développée depuis l'arrivée des Romains. On
avait apporté du Midi les procédés savants qui avaient transformé
les conditions de l'économie rurale, et on les avait combinés avec
certaines pratiques particulières à nos contrées. L'art d'amender la
terre au moyen de la marne était une invention gauloise. Tous les dix
ans, les Ubiens défonçaient leur sol jusqu'à la profondeur de trois
pieds, pour renouveler la couche supérieure[20]. Quand, dans les
régions montagneuses, il arrivait que la récolte gelât l'hiver, on
ressemait au printemps, et on avait de bons résultats[21]. Nos contrées
n'étaient plus ces terres sans arbres fruitiers dont parlaient Varron
et Tacite[22]. Plusieurs espèces de fruits savoureux y mûrissaient,
notamment la cerise de Lusitanie et la pomme sans pépins, spécialité
de la Belgique, au dire de Pline[23]. La vigne, introduite de bonne
heure dans la Gaule méridionale, s'était répandue tard dans les régions
du Nord; toutefois, au quatrième siècle, elle couvrait de ses ceps
les coteaux du Rhin et de la Moselle[24]. Divers produits du pays
jouissaient même d'une faveur universelle dans le monde romain: tels
étaient les jambons de la Ménapie, vantés par Martial[25], et les
oies du pays des Morins. Tous les ans elles émigraient par bandes
nombreuses jusqu'à Rome; on leur faisait faire le voyage pédestre,
parce qu'on croyait que leur chair était plus délicate après de longues
fatigues[26]. La Belgique prenait donc sa place dans la géographie des
gourmets, et on y poussait loin le raffinement gastronomique, à preuve
ces parcs d'huîtres en eau douce, dont on retrouve les traces dans
nombre de ses villas[27]. Ajoutons, pour compléter ce tableau, qu'elle
n'était pas moins avancée dans l'art de la vénerie que dans celui de la
cuisine. Dans ses immenses forêts on chassait de toutes les manières:
on avait dressé dans ce but des chiens, des autours et jusqu'à des
cerfs. Et pour la pêche, on peut se faire une idée des progrès de cet
art en lisant, dans le poème d'Ausone, le catalogue des poissons de la
Moselle, qui émerveille par le nombre et par la variété des espèces
connues des gastronomes de ce temps.
[Note 20: Pline, _Hist. nat._, XVII., IV (VI), 5.]
[Note 21: _Id., ibid._, XVIII, 20.]
[Note 22: Varron, _De Re rustica_, I, 7, 8; Tacite, _German._, 5:
terra... frugiferarum arborum impatiens.]
[Note 23: Pline, _Hist. nat._, XV, 51 et 103.]
[Note 24: Ausone, _Mosella_, 21, 25, etc.]
[Note 25: Martial, XIII, 54.]
[Note 26: Pline, _Hist. nat._, X, 22, 53.]
[Note 27: _Annales de la Société Archéologique de Namur_, t. XIV,
p. 177, note, Cf. Pline, _Hist. nat._, XXXII, 6.]
Une industrie assez active dans plusieurs centres utilisait un grand
nombre de bras. L'État lui-même avait réparti sur le sol de la Belgique
plusieurs de ses importantes manufactures. Un nombreux personnel
féminin travaillait dans ses ateliers d'habillements militaires à
Trèves, à Metz, à Reims et à Tournai. Des manufactures d'armes de luxe
existaient à Reims et à Trèves, des fabriques de boucliers à Trèves et
à Soissons, une fabrique d'épées à Reims, une fabrique de batistes à
Trèves. Tout le monde sait l'importance que l'industrie textile avait
prise dans les plaines de la Morinie et dans les régions voisines.
Tous les Morins, dit Pline, faisaient de la toile à voile[28]. Pour
la fabrication des étoffes, Arras et Tournai avaient une réputation
de premier ordre, et habillaient une grande partie de l'Occident.
L'industrie plastique était également cultivée par l'État et par les
particuliers; on sait que les légions faisaient elles-mêmes leurs
tuiles, et un grand nombre de fabricants envoyaient au loin les
produits de leurs poteries sigillées. Les noms de quelques-uns de ces
industriels nous ont été conservés; celui qui marque BRARIATUS était
certainement un Belge, et probablement aussi celui dont les produits
portent le sigle HAMSIT[29].
[Note 28: Pline, _Hist. nat._, XIX, 8.]
[Note 29: Schuermans, _Annales de la Société archéologique de
Namur_, t. X.]
La vie intellectuelle ne paraît pas avoir été languissante. Le Nord
avait comme le Sud ses écoles, avec ses professeurs de littérature
grecque et latine, et ses professeurs d'éloquence, dont les
constitutions impériales vinrent régler les traitements au quatrième
siècle[30]. Celles de Trèves étaient une véritable université; elles
comptaient parmi leurs maîtres des célébrités comme le panégyriste
Claude Mamertin, et comme Harmonius, le commentateur d'Homère;
Lactance y enseigna, et saint Ambroise y passa comme élève. Reims
avait également une grande réputation, et le rhéteur Fronton ne
craignait pas de la traiter d'Athènes gauloise[31]. Même des localités
inférieures, comme Xanten, étaient dotées, dès le second siècle,
d'une institution d'enseignement: détruite par un incendie, elle fut
rebâtie par Marc-Aurèle et par Verus[32]. On est donc fondée à croire
que les classes aisées recevaient une éducation intellectuelle assez
soignée, et même que la population libre en général avait un certain
degré d'instruction. Il n'y aurait pas dans toutes les localités tant
d'inscriptions romaines, dues souvent à de petites gens, si elles
n'avaient pas eu un bon nombre de lecteurs.
[Note 31: Item Fronto ait: et illæ vestræ Athenæ Durocorthoro.
Consentius dans Keil, _Grammatici latini._ V, p. 349.]
[Note 32: Brambach, _Corpus inscriptionum Rhenanarum_, 216.]
[Note 30: _Codex Theodosianus_, XIII, 3, 11.]
Quant aux arts, ils furent cultivés avec succès, surtout pendant la
belle époque de l'Empire, qui est le deuxième siècle. C'est dans le
pays même qu'on a dû prendre et qu'on a trouvé les artistes qui ont
dessiné les grands monuments, et les ouvriers qui les ont exécutés. Nul
doute que la grande majorité de nos statues et de nos bas-reliefs ait
été faite sur place et soit due à des ciseaux indigènes. Et il y a dans
ces œuvres, à côté de pièces qui trahissent une exécution grossière ou
une inspiration tarie, beaucoup de produits d'une facture excellente et
d'un modelé très pur, qui ne seraient pas indignes d'une mention dans
l'histoire de l'art. Peut-être n'est-il pas impossible d'y retrouver,
avec la toute-puissante influence de la tradition classique, certaines
inspirations plus particulièrement nationales, dans telle ou telle
œuvre marquée au cachet d'un réalisme discret, qui tantôt confine au
pathétique, tantôt arrive à l'expression d'un _humour_ de bon aloi.
Il faut les lire, ces œuvres de pierre, il faut les parcourir
l'une après l'autre dans leur pittoresque multiplicité, comme on
feuilletterait les pages d'un volume illustré: mieux que des textes
écrits, elles nous racontent la vie intime de la Belgique romaine.
Ce sont les tombeaux seuls qui nous les ont fournis; car le tombeau,
cette porte ouverte sur l'autre vie, n'est pour les Romains qu'un
miroir qui reflète celle-ci, en y ajoutant le charme douloureux de
ce qui est à jamais perdu. Ces monuments funéraires nous offrent la
vive et saisissante image d'un monde que leur réalisme rapproche de
nous avec une puissance d'évocation étonnante. En rôdant au milieu
des bas-reliefs d'Arlon ou de Neumagen, on est transporté en pleine
civilisation romaine, et partout on a autour de soi l'illusion d'une
vie pleine d'activité et de mouvement. Chacun vaque à sa besogne
dans le calme quotidien du travail: des marchands vendent du drap,
des propriétaires reçoivent les redevances de leurs fermiers, des
pédagogues fustigent des élèves récalcitrants, des femmes sont
occupées à tisser de la toile, des époux se tiennent par la main avec
une expression de tendresse, des malades, se soulevant dans leurs
lits, dictent leurs dernières volontés. Puis ce sont des chasseurs
lancés éperdument, avec leurs lévriers, à la poursuite de quelque vieux
sanglier des Ardennes, ou des cavaliers qui se précipitent au galop
de leurs montures dans la direction de quelque ennemi invisible, ou
foulent aux pieds un vaincu. Les postes impériales brûlent le pavé des
chaussées publiques; le commerce circule sur les cours d'eau dans de
grandes embarcations remplies de tonnes; derrière celles-ci, la face
du pilote s'épanouit d'un large sourire à la pensée du moût délicieux
qu'elles contiennent, et dont il se promet quelques vigoureuses
lampées. L'ombre de la mort vient parfois se répandre sur la sérénité
de ces tableaux; mais elle s'indique en traits fugitifs et symboliques,
non comme la destruction, mais comme la séparation. Un tombeau d'Arlon
a résumé la poésie de l'éternel adieu dans une image pleine de grâce
mélancolique. Un jeune homme portant un enfant apparaît à droite et à
gauche du monument; d'un côté, l'enfant qu'il tient dans ses bras et
qu'il regarde face à face est couronné de fleurs; de l'autre, l'enfant
repose sur l'épaule du jeune homme, qui se retourne pour jeter sur lui
un regard attristé. Entre les deux figures se lit cette inscription
pleine d'une poignante simplicité:
AVE SEXTI IVCVNDE
VALE SEXTI IVCVNDE
Cette tombe, oubliée dans une petite ville, raconte l'histoire de la
félicité romaine en Gaule. Elle y fut douce et rapide comme la vie
éphémère de l'enfant: on en savoura le parfum pendant un jour, puis
vinrent les orages, et les fleurs de la civilisation périrent au milieu
de catastrophes qui semblaient annoncer la fin de l'univers.
Dire comment la chose arriva, c'est une tâche qui dépasse le cadre
de ce livre. La Gaule n'était qu'un des membres du grand corps de
l'Empire; elle n'avait pas de vie propre, elle vivait, souffrait
et prospérait de ce qui le faisait vivre, prospérer ou souffrir.
C'est donc la constitution intime de l'Empire qu'il faudrait faire
connaître pour rendre compte des rapides destinées de la Gaule. On
y verrait comment la société romaine vécut tant qu'elle travailla à
la réalisation de son idéal, qui était la grandeur de l'État et la
domination universelle de Rome. Une fois ce but atteint, elle crut
les destinées du genre humain fixées à jamais, et elle se reposa
dans la jouissance de ce qu'elle appelait pompeusement la _félicité
romaine_. Elle oublia la pratique des vertus qui l'avaient fait arriver
à ce degré de prospérité, et elle se déroba aux âpres labeurs qui
l'empêchaient de savourer à son aise les délices du monde conquis. Les
Romains cessèrent de rêver et de faire de grandes choses; leurs âmes,
détendues comme un arc hors d'usage, retombèrent sur elles-mêmes, sans
ressort, sans vigueur morale, dans la platitude d'une existence de plus
en plus frivole, d'où la pensée du devoir et le sentiment de la dignité
avaient disparu. Le dieu mortel à qui cette société avait confié
son existence perdait la tête sur les sommets vertigineux où il se
voyait élevé, et dans sa démence il brouillait de ses mains furieuses
l'écheveau des destinées du monde. Les ressources infinies qu'il
lui fallait pour son régime de plaisir et de corruption drainaient
incessamment les provinces, et faisaient couler du côté de l'État les
revenus du travail, comme les aqueducs pompaient jusque dans les plus
ombreuses retraites les cours d'eau pure dont ils alimentaient les
places publiques des grandes villes. Là battait son plein, jour et
nuit, la grande orgie de la civilisation païenne. Là, dans le brasier
des voluptés homicides, se consumaient, comme si on les avait réduites
en cendres, toutes les richesses morales et matérielles créées par des
peuples de travailleurs sacrifiés. A force de puiser toujours plus
largement à ces sources fécondes, sans jamais rien leur rendre, il
vint un moment où l'on s'aperçut qu'elles tarissaient. Alors commença
la crise suprême. Toutes les forces vives de l'Empire furent gagnées
tour à tour par la nécrose. La mort était l'aboutissement fatal: elle
arrivait lentement, mais les événements extérieurs se chargèrent de la
précipiter.