CLOVIS
DU MÊME AUTEUR
LES ORIGINES DE LA CIVILISATION MODERNE, 4e édition. Paris, Retaux,
1898, 2 volumes in-8º de XII-326 et 354 pages. Ouvrage couronné
par l'Académie royale de Belgique 8 fr.
HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS, Paris, Picard, 1893. 1 volume
in-8º de 552 pages. Ouvrage couronné par l'Académie royale de
Belgique 10 fr.
LA FRONTIÈRE LINGUISTIQUE EN BELGIQUE ET DANS LE NORD DE LA
FRANCE. Bruxelles, Schepens, 1896-1898. 2 volumes in-8º de 588
et 156 pages, avec une carte. Ouvrage couronné par l'Académie
royale de Belgique 12 fr.
SAINTE CLOTILDE, 6e édition. Paris, Lecoffre, 1900. (Dans la collection
_Les Saints_.) 1 volume in-12 de 182 pages 2 fr.
L'ÉGLISE AUX TOURNANTS DE L'HISTOIRE. Bruxelles, Schepens, 1900.
1 volume in-8º de 154 pages 3 fr.
ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-&-M.)
GODEFROID KURTH
CLOVIS
Ouvrage auquel l'Institut de France a accordé le 1er prix
d'Antiquités nationales.
DEUXIÈME ÉDITION
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
TOME I
PARIS
VICTOR RETAUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés.
_PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION_
_Le lecteur qui voudra prendre la peine de contrôler les deux éditions
de ce livre se convaincra facilement que les mots «revue, corrigée et
augmentée» placés en tête de celle-ci sont d'une rigoureuse exactitude.
Depuis cinq ans, j'ai eu l'occasion de serrer de plus près quelques-uns
des problèmes que soulève en grand nombre l'histoire de Clovis.
Je n'ose dire que j'en ai donné la solution, mais on reconnaîtra
peut-être que j'ai fait ce qui était possible dans l'état actuel de nos
connaissances. D'autre part, j'ai profité de tous les travaux spéciaux
qui ont paru depuis 1895. La bibliographie critique a été tenue au
courant et par endroits refondue; elle présente le tableau méthodique
et complet des ressources qui sont à la disposition de l'historien. Les
appendices II et III ont été ajoutés; celui-là est le remaniement d'un
travail qui a paru il y a une douzaine d'années[1]; celui-ci discute
à fond la question du baptême de Clovis si souvent controversée en ces
dernières années. Dans l'Appendice IV on retrouvera l'intéressante
dissertation dont M. Louis Demaison a bien voulu enrichir la première
édition de ce livre, et qu'il a retouchée pour tenir compte des
recherches récentes._
[Note 1: Dans le _Compte Rendu du Congrès scientifique
international des catholiques_, 1re session, t. II, Paris, 1889, et
dans la _Revue des questions historiques_, t. 44. (1888)]
_La table des noms placée à la fin de chaque volume répond à un désir
qui m'a été témoigné par des lecteurs bienveillants._
_Saint-Léger-lez-Arlon, le 28 août 1900._
_EXTRAIT_
_DE LA_
_PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION_
_J'entreprends une tâche que personne n'a abordée avant moi. Il
n'existe pas d'histoire de Clovis à l'usage du public. L'homme qui
ouvre les annales du monde moderne, le fondateur de la France n'a
jamais eu de biographe._
_La raison en est simple. Les matériaux nécessaires pour écrire
cette histoire sont si rares, si fragmentaires, si peu sûrs, qu'à
première vue il semblerait qu'il faille renoncer à les employer. Le
règne créateur qui a imprimé sa trace d'une manière si puissante dans
l'histoire n'en a laissé aucune dans l'historiographie. Les archives en
sont totalement perdues. De tous les documents émanés de la main de
Clovis, nous ne possédons qu'un bout de lettre adressé aux évêques de
son royaume. Les six diplômes conservés sous son nom sont apocryphes.
La première rédaction de la_ LOI SALIQUE _paraît de lui; mais on ne
le saurait pas sans le témoignage d'un inconnu qui, à une époque
postérieure, en a écrit le prologue. Il ne nous reste pas une seule
monnaie de lui. Childéric lui-même a été moins maltraité, puisque la
tombe nous a rendu son portrait, gravé en creux dans un cachet._
_Clovis était mort depuis deux générations lorsqu'il se trouva un
chroniqueur pour raconter à la postérité ce qu'on croyait alors savoir
de lui. Mais les souvenirs exacts se réduisaient à fort peu de chose:
quelques lignes très sèches sur ses guerres, empruntées aux annalistes
du cinquième siècle; quelques légendes, les unes populaires et les
autres ecclésiastiques, et où la part du vrai et du faux était bien
difficile à démêler, voilà tout ce que Grégoire de Tours put mettre
en œuvre. Il en fit le récit qui est resté jusqu'à nos jours la base
de toute l'histoire de Clovis, et qui, malgré ses défectuosités, était
pour son temps une œuvre remarquable. Tous ceux qui vinrent après lui
se bornèrent à le copier, et n'ajoutèrent à ses renseignements que des
fables. L'oubli, d'ailleurs, descendit de bonne heure sur le fondateur
de la monarchie: sa gloire vint se fondre dans celle de Charlemagne,
qui resta seul en possession de l'attention des masses, et qui apparut
bientôt comme le vrai créateur de la monarchie franque. Les noms mêmes
de ces héros sont à ce point de vue bien instructifs: Charlemagne est
un nom populaire, qui a vécu sur les lèvres de la multitude; Clovis
est un nom archaïque, tiré des vieux parchemins par l'érudition. Si le
peuple s'était souvenu de Clovis et l'avait fait vivre dans ses récits,
nous l'appellerions Louis._
_On comprend que les historiens modernes aient été peu encouragés
à traiter un sujet si difficile à aborder, et promettant si peu
de résultats. L'époque de Clovis était pour eux ce que sont pour
les nations anciennes leurs âges héroïques: on redisait ce qu'on
avait entendu raconter par la tradition, et, sans prendre la peine
d'en contrôler le témoignage, on avait hâte de quitter ces régions
ténébreuses. La critique seule y descendait de temps en temps, armée
de sa lampe; mais chaque exploration qu'elle y faisait avait pour
résultat de biffer quelques traits de l'histoire traditionnelle, et de
diminuer encore le peu d'éléments positifs qu'elle contenait. Dans les
tout derniers temps, ce travail de destruction a pris une allure des
plus prononcées. En même temps que la critique pénétrante et acérée de
Julien Havet réduisait à néant plusieurs documents de la plus haute
importance, tels que la lettre du pape Anastase II et le colloque des
évêques de Lyon, l'auteur de ce volume, s'appuyant sur les recherches
antérieures de Junghans et de Pio Rajna, établissait définitivement le
caractère légendaire de tous les récits relatifs au mariage de Clovis,
à sa guerre de Burgondie et à ses luttes avec ses proches._
_La vérité historique pouvait gagner à ces constatations, mais la vie
de Clovis devenait de plus en plus difficile à écrire._
_Fallait-il cependant renoncer à l'entreprise, et le quatorzième
centenaire du baptême de Reims devait-il s'écouler sans qu'on essayât
de déterminer la place que ce grand événement occupe dans l'histoire
de la France et du monde? Je n'ai pu me décider à répondre à cette
question autrement que par la publication de ce livre. Il m'a paru
que je pouvais, sans témérité, me risquer à traiter un sujet auquel
j'ai été ramené à plusieurs reprises au cours de vingt ans d'études
historiques, et auquel j'ai consacré une bonne partie de mes travaux
antérieurs._
_Je ne parlerai pas du plan de mon livre: le lecteur me jugera d'après
ce que j'ai fait, et non d'après ce que j'ai voulu faire. Il me
suffira de dire que, comme on s'en apercevra aisément, cet ouvrage est
écrit pour le grand public, et non pour un petit cénacle d'érudits.
J'en aurais doublé le volume si j'avais voulu discuter tous les
problèmes que je rencontrais en route, et citer toutes les autorités
sur lesquelles je m'appuie. Bien que j'aie lu tout ce qui se rapporte
à mon sujet, et que j'aie même compulsé les œuvres des érudits des
trois derniers siècles, j'ai pensé qu'on me saurait gré de mettre
enfin à la portée des lecteurs instruits les résultats positifs de la
science, plutôt que de résumer les discussions des savants. On trouvera
d'ailleurs, dans l'Appendice, un aperçu critique de tous mes documents,
qui me dispensera de multiplier les notes au bas des pages._
_Le travail de la critique n'est que l'élément négatif de l'histoire.
Je le sais, et j'ai essayé plus d'une fois de suppléer à l'insuffisance
de mes documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à
l'intuition du passé. Je puis dire que j'ai vécu avec mon héros, et
sans doute, si je l'avais montré tel que je l'ai vu, ce livre pourrait
se présenter avec plus d'assurance devant le public._
_Arlon, le 30 septembre 1895._
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME PREMIER
INTRODUCTION xv
LIVRE PREMIER
I. La Belgique romaine 1
II. Les Francs en Germanie 32
III. Les Francs en Belgique 60
IV. Les Francs en Belgique (_suite_) 89
LIVRE II
I. L'église des Gaules 123
II. Clodion 156
III. Mérovée 182
IV. Childéric 197
LIVRE III
I. Les débuts de Clovis et la conquête de la Gaule romaine 223
II. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire 251
III. La soumission des royaumes francs de Belgique 266
IV. Le mariage de Clovis 278
V. La conversion de Clovis 294
VI. Le baptême de Clovis 314
TABLE DES NOMS CITÉS DANS LE PREMIER VOLUME 341
INTRODUCTION
L'histoire de la société moderne a gravité pendant plusieurs siècles
autour d'un peuple prédestiné, qui en a écrit les pages les plus
mémorables: je veux parler du peuple franc. Le premier après la chute
du monde antique, il a jeté un germe de vie dans la poussière de
mort où gisait l'humanité, et il a tiré une civilisation opulente de
la pourriture de l'Empire. Devenu, par son baptême, le fils aîné de
l'Église, il a fondé dans les Gaules le royaume le plus solide de
l'Europe, il a renversé les orgueilleuses monarchies ariennes, il a
groupé sous son autorité et introduit dans la société chrétienne les
nationalités germaniques, il a humilié et tenu en échec l'ambition
de Byzance, et, dès le sixième siècle, il a été à la tête du monde
civilisé. Devant l'orage formidable que l'islam déchaînait sur le
monde, il a été seul à ne pas désespérer de l'avenir: il s'est attribué
la mission de défendre la chrétienté aux abois, et il a rempli sa tâche
dans la journée de Tours, en posant au croissant des limites qu'il n'a
plus jamais franchies. Maître de tout l'Occident, il a donné au monde
une dynastie qui n'a pas sa pareille dans les fastes de l'humanité, et
dont toutes les gloires viennent se réunir dans la personne du plus
grand homme d'État que le monde ait connu: Charlemagne. Au faîte de
la puissance, il s'est souvenu de ce qu'il devait à l'Église: après
l'avoir sauvée de ses ennemis, il l'a affermie sur son trône temporel,
et, armé du glaive, il a monté la garde autour de la chaire de saint
Pierre, tranchant pour plus de mille ans cette question romaine qui se
pose de nouveau aujourd'hui, et qui attend une solution comme au temps
d'Astolphe et de Didier. La papauté lui a témoigné sa reconnaissance
en consacrant par ses bénédictions une autorité qui voulait régner par
le droit plus encore que par la force; elle a jeté sur les épaules de
ses rois l'éclat du manteau impérial, et elle a voulu qu'ils prissent
place à côté d'elle, comme les maîtres temporels de l'univers. La haute
conception d'une société universelle gouvernée tout entière par deux
autorités fraternellement unies est une idée franque, sous le charme
de laquelle l'Europe a vécu pendant des siècles. Après s'être élevé si
haut qu'il n'était pas possible de gravir davantage pour le bien de
la civilisation, le peuple franc, par une disposition providentielle,
s'est morcelé lui-même, se partageant pour mieux se multiplier, et
léguant quelque chose de son âme à toutes les nations qui sont nées de
lui. Son nom et son génie revivent dans la France; mais la Belgique,
les Pays-Bas et l'Allemagne ont eu leur part de l'héritage commun, et
l'on peut dire que l'Italie et l'Espagne elle-même ont été vivifiées
par leur participation partielle et temporaire à sa féconde existence.
C'est dans le groupe des peuples issus de la souche franque que la
civilisation occidentale a eu ses plus brillants foyers, et l'on peut
dire que toutes les grandes choses du moyen âge y ont été conçues et
exécutées. Nulle autre race n'a servi l'idéal avec la même passion et
le même désintéressement; nulle autre n'a su, comme elle, mettre l'épée
au service de la croix, méritant que l'on écrivît de ses faits d'armes:
_Gesta Dei per Francos_. La croisade fut, par excellence, l'œuvre des
Francs, et l'histoire leur a rendu justice en plaçant deux de leurs
princes sur les trônes de l'Orient: Godefroi de Bouillon à Jérusalem
et Baudouin de Flandre à Constantinople. Mais les combats sanglants
n'ont pas épuisé l'ardente activité de leur génie, et toutes les
entreprises de paix ont trouvé en eux leurs plus vaillants zélateurs.
La Trêve-Dieu, qui a commencé la pacification du monde, est l'œuvre
de leur épiscopat, et la réforme de Grégoire VII, qui a arraché la
civilisation au joug mortel de la féodalité guerrière, est celle de
leurs moines.
Grand par l'épée, le génie franc a été grand aussi par la pensée.
Il a créé la scolastique, cette vigoureuse méthode d'éducation de
l'esprit moderne; l'art ogival, qui a semé de chefs-d'œuvre le sol de
l'Occident; l'épopée carolingienne, plus haute dans son inspiration
et plus parfaite dans son plan que le chef-d'œuvre d'Homère. Après
quatorze siècles d'une vitalité incomparable, il n'a point encore
défailli: il brûle sous la cendre des révolutions, il reste plein de
chaleur et de vie, et quand on y porte la main, on sent palpiter l'âme
du monde. La foi catholique n'a pas de centre plus radieux, et la
civilisation ne peut pas se passer de la race franque.
Rien dans l'origine de cette race ne semblait présager de si hautes
destinées. Cantonnée à l'extrémité du monde civilisé, dans les
marécages incultes de Batavie, elle était une des plus arriérées au
moment où l'héritage de la civilisation antique s'ouvrit. Le nom
des Francs, qui se résumait alors dans celui de leurs protagonistes
les Sicambres, était synonyme de destructeurs sauvages, et la
réputation qu'ils s'étaient faite dans l'Empire ressemblait à celle
qu'eux-mêmes ont faite plus tard aux Normands et aux Hongrois. Braves
et entreprenants, comme l'étaient d'ailleurs tous les barbares, ils
ne se distinguaient pas par les aptitudes supérieures qui brillaient
à un si haut degré chez d'autres peuples germaniques. Sans notion
d'État ni de civilisation, sans lettres, sans art, sans idée nationale,
ils étaient bien en dessous des Goths qui, au lendemain de la crise
universelle, fondèrent des royaumes où ils convièrent à une fraternelle
collaboration le passé et l'avenir, la vieillesse du monde romain et
la jeunesse du monde barbare. Eux, ils portaient le fer et le feu dans
les régions qu'ils conquéraient, et ne s'y établissaient qu'après avoir
exterminé les habitants et anéanti la civilisation.
D'où vient donc la grandeur historique du peuple franc? Tout entière
du choix fait de ce peuple par la volonté transcendante qui a créé le
monde moderne. A l'aurore de ce monde, il a été appelé, et il a répondu
à l'appel. Avec une joyeuse confiance il a mis sa main dans la main
de l'Église catholique, il a été son docile disciple et plus tard son
énergique défenseur, et il a reçu d'elle le flambeau de la vie, pour
le porter à travers les nations. C'est l'histoire de cette féconde
alliance de l'Église et du génie franc qui fait l'objet de ce livre.
Il semblait, pendant les premiers siècles de notre ère, que l'Empire
romain eût créé l'état définitif dans lequel l'humanité devait achever
ses destinées. Ses penseurs l'ont cru, ils l'ont dit avec des accents
d'une majesté étonnante, et tout le genre humain a partagé pendant
longtemps leur conviction. Les chrétiens eux-mêmes ne refusaient pas
leur créance à cette espèce de dogme politique. Ils trouvaient dans
leurs Livres saints des prophéties qui, interprétées au sens usuel,
annonçaient l'Empire romain comme le dernier et le plus durable de la
terre, et, se persuadant qu'après lui viendrait la fin de tout, ils
le respectaient comme la suprême sauvegarde que Dieu avait accordée
à la paix terrestre. Il faut entendre leurs apologistes, Méliton et
Tertullien par exemple, s'en expliquer vis-à-vis des persécuteurs.
«Comment, leur disent-ils en substance, pourrions-nous être des
ennemis de l'Empire, nous qui sommes persuadés qu'il durera autant
que le monde?» Telle était, chez les fils et les frères des martyrs,
l'intensité du patriotisme romain: ils croyaient à l'éternité de Rome,
même alors qu'ils mouraient plutôt que de se soumettre à ses injustes
lois.
Cette conviction s'affermit singulièrement à partir du jour où le
_Labarum_ victorieux flotta au sommet du Capitole. Lorsque la fin
des persécutions eut fait disparaître la seule cause qui pût rendre
l'Empire odieux à une partie de ses sujets, alors il apparut vis-à-vis
d'eux dans tout l'éclat d'une majesté sans pareille. C'est qu'il
n'était pas seulement un État, il était la civilisation elle-même. Sa
conception de la société humaine ne rencontrait pas de négateur. Les
formes sociales qu'il avait réalisées semblaient les seules possibles.
Nul n'imaginait une autre organisation des pouvoirs publics, une
autre constitution de la famille, un autre principe de classification
sociale, une autre répartition des richesses, une autre interprétation
de la beauté. Toutes ces nouveautés hardies étaient réalisées depuis
longtemps au sein de la société chrétienne, mais les plus grands
esprits ne s'avisaient pas d'en poursuivre l'application à la société
politique. Un perfectionnement, un progrès graduel de celle-ci sous
l'influence bienfaisante de l'Évangile, toutes les âmes religieuses y
croyaient et y travaillaient. Une société politique nouvelle, qui ne
serait pas la continuation de la romaine, mais qui surgirait sur ses
ruines, personne ne se la figurait. Étant, si l'on peut parler ainsi,
le moule du royaume de Dieu, l'Empire était éternel comme lui.
Telle était, sinon la conviction raisonnée, du moins la persuasion
sincère de la grande moyenne des intelligences. Qu'ils fussent
chrétiens ou païens, qu'ils s'appelassent Ausone et Sidoine
Apollinaire, ou encore Symmaque et Rutilius Namatianus, qu'ils
considérassent dans l'Empire le protecteur de l'Église chrétienne
ou qu'ils adorassent en lui l'incarnation de l'âme divine du monde,
ils avaient sous ce rapport la même foi. Ce qui établissait l'union
dans la diversité de leurs tendances, c'était ce puissant instinct de
conservation qui est une des plus grandes forces de la vie sociale,
même alors qu'elle agit à l'aveugle et sans le contrôle d'une haute
raison. Tout conspirait à entretenir ces dispositions: le souvenir des
grandeurs du passé et la terreur des maux futurs, le tour d'esprit que
donne la civilisation, l'impossibilité de concevoir une autre forme
d'existence, l'habitude si douce et si forte de vivre au jour le jour
dans les jouissances élaborées par les ancêtres dont on était les
heureux héritiers.
La foi de ces dévots de l'Empire ne se laissa pas déconcerter par les
rudes leçons des événements. L'indignité et l'impuissance toujours
plus manifestes des organes dans lesquels s'incarnait la civilisation
romaine ne leur ouvrirent pas les yeux. Ils ne voulurent pas voir,
ils n'essayèrent pas de comprendre les phénomènes qui révélaient
graduellement, à l'observateur le moins perspicace, le divorce du genre
humain et de Rome. Leur culte ne fit que gagner en ferveur mystique
et en enthousiasme voulu. L'émancipation de l'humanité, quand elle
frappait leurs yeux par quelque manifestation trop éclatante, ne leur
inspirait que des sentiments d'irritation et d'indignation amère.
Enfermés dans le cercle enchanté des grands souvenirs patriotiques,
et se cramponnant à la foi impériale, en dehors de laquelle il leur
semblait que l'univers dût rentrer dans le néant, ils se refusaient à
envisager l'éventualité d'un monde privé du Capitole et du Palatin.
Ils étaient ballottés entre l'adoration passionnée d'une société dont
ils portaient déjà le deuil, et l'horreur profonde pour ces barbares
grossiers, ignorants et malpropres, qui apparaissaient comme ses seuls
successeurs.
Ce n'est pas que vis-à-vis d'une situation qui allait s'assombrissant
depuis le troisième siècle, tous les esprits aient également manqué de
clairvoyance. L'affaiblissement progressif de l'Empire, la puissance
grandissante des barbares étaient des phénomènes parallèles, dont
ceux-là surtout pouvaient mesurer l'étendue qui les envisageaient du
haut du trône, et qui, ayant passé leur jeunesse dans les camps, y
avaient vu toutes les forces vives du monde concentrées dans les seuls
barbares. L'idée de mettre fin au conflit tantôt ouvert et tantôt
latent entre la civilisation et la barbarie, et de sauver celle-là en
apprivoisant celle-ci, fut une pensée haute et vraiment impériale, à
laquelle les grands empereurs chrétiens se consacrèrent avec énergie.
Aller aux barbares, leur tendre une main amie, les introduire comme des
hôtes pacifiques dans ce monde qu'ils voulaient détruire, les faire
vivre côte à côte avec les Romains au sein de la même civilisation, et
raviver l'Empire en y versant la sève jeune et ardente de la Germanie,
c'était, certes, une tâche qui valait la peine d'être entreprise;
c'était, tout au moins, le dernier espoir du monde et sa suprême chance
de salut.
Il faut honorer les hommes qui ont conçu ce rêve; il faut reconnaître
ce qu'il avait de séduisant, puisqu'après avoir été caressé par les
plus grands des Romains, par Constantin et par Théodose, il put encore,
un siècle après, en pleine décomposition de l'Empire, faire la conquête
de ce qu'il y avait de meilleur parmi les barbares, d'un Ataulf et
d'un Théodoric le Grand. Mais il faut reconnaître aussi que ce n'était
qu'un rêve, que l'assimilation d'une race entière était précisément le
plus gigantesque effort et la plus grande preuve de vitalité, et que si
l'Empire avait été capable de réaliser un tel programme, c'est qu'il
aurait été dans la plénitude de sa vigueur et de sa foi. Mais Rome se
mourait, et la tâche qu'on lui imposait exigeait toutes les ressources
de la force et du génie. Au fur et à mesure que l'expérience se
renouvelait, l'échec devenait de plus en plus visible, et, à la fin, la
chimère qui proposait le problème dévora les audacieux qui essayèrent
de le résoudre.
Alors se posa pour l'Église chrétienne la solennelle question.
Allait-elle, s'attachant au cadavre de l'Empire, partager ses destinées
et périr avec lui, en refusant de tendre la main à l'avenir qui
s'avançait? Ou bien, se sentant appelée à des destinées éternelles,
allait-elle abandonner l'Empire à lui-même, se porter au-devant des
barbares, et commencer avec eux un monde nouveau? Il nous est facile, à
la distance où nous sommes et à la lumière de l'histoire, de constater
qu'il n'y avait qu'une seule réponse à faire à cette question. Mais les
problèmes que l'histoire résout avec aisance, la vie les pose dans des
termes qui ne laissent pas découvrir la solution avec la même facilité.
Cette triple vérité, que l'Empire était irrémédiablement condamné, que
l'avenir était du côté des barbares, et qu'il ne fallait pas chercher
le salut dans la combinaison de ces deux mondes, était couverte
d'épaisses ténèbres. La fermeté d'esprit qu'il fallait pour l'entrevoir
était regardée comme de l'impiété, et le courage qui consistait à
prendre une attitude amicale vis-à-vis des barbares, c'était de la
trahison.
L'Église ne se troubla pas devant les difficultés de sa pénible
tâche. Elle avait d'ailleurs, dans ses traditions, le souvenir
d'un divorce non moins douloureux et non moins nécessaire. Lorsque,
dans les premiers jours de son existence, les chrétiens de nation
juive prétendirent faire du christianisme une religion nationale, et
exigèrent que pour entrer dans la communion des fidèles on passât par
la synagogue, le cénacle s'était opposé avec une énergie surhumaine
à ces revendications du patriotisme, qui confisquaient au profit des
seuls Israélites le patrimoine légué par le Christ à toute l'humanité.
En proclamant le caractère universel de l'Évangile, en ouvrant les
portes de l'Église toutes grandes aux Gentils, sans autre condition
que le baptême, les Apôtres avaient sauvé le christianisme et la
civilisation.
L'Église du cinquième siècle se souvint de ce sublime exemple. Elle
voulut rester la religion de l'humanité, et non celle d'un peuple,
ce peuple fût-il le peuple romain. Elle voulut s'ouvrir aux barbares
comme elle s'était ouverte aux Gentils, et les recevoir dans son sein
sans qu'ils fussent obligés de passer par l'Empire. Et, pour pouvoir
remplir cette haute mission, elle se détacha de Rome comme elle s'était
détachée d'Israël. Sacrifice cruel sans doute, qui dut coûter bien des
larmes à ceux qui le firent, qui dut leur valoir bien des anathèmes de
la part de ceux qui estiment que le salut de l'humanité et la gloire
de l'Église importent moins au monde que les couleurs d'un drapeau
politique. Le sacrifice fut consommé cependant, et la merveilleuse
souplesse du génie catholique s'affirma une fois de plus dans la
manière victorieuse dont il traversa cette grande crise.
Cette évolution mémorable n'a jamais été racontée. Elle se compose
d'une multitude de faits dont l'œil ne voit pas le lien, et ses
proportions sont tellement vastes, que les contemporains n'ont pu
en apercevoir que des épisodes isolés, dont le rapport au tout leur
échappait. Comme un pont gigantesque jeté sur l'abîme qui sépare deux
mondes, et que le divin ingénieur a laissé crouler après qu'il n'en a
plus eu besoin, le grandiose itinéraire de l'Église ne se reconnaît
qu'à des arches brisées et à des piliers épars, dont l'architecture
ne se laisse deviner que par le regard exercé, et qui effraye la
paresse de l'imagination. Essayons de marquer les principaux jalons
que l'histoire a laissés debout, comme pour défier la sagacité de
l'historien.
C'est la chrétienté d'Afrique qui semble, la première, avoir entrevu
la direction de l'avenir et prononcé le mot de l'émancipation. Moins
liée aux traditions romaines, plus rapprochée, par son génie, par son
climat, par son passé, de ce monde oriental où fut le berceau de l'idée
chrétienne, elle était faite pour oser dire tout haut la pensée qui
tourmentait le sein oppressé du monde. Mais il ne fallut pas moins
que son plus grand génie, ou, pour mieux dire, le plus grand génie de
l'Église latine, pour parler avec autorité et pour trouver la formule
qui devait rendre l'idée acceptable. Lorsque l'Empire, épouvanté de
la prise de Rome par Alaric, se recueillait dans une angoisse sans
bornes devant ce sacrilège auquel il ne s'était pas attendu, et
qu'il demandait à Dieu l'explication de ce qui confondait la raison,
alors saint Augustin éleva la voix, et révéla à ses contemporains la
signification des terribles événements dont ils étaient les témoins.
Avec une netteté et une hardiesse qui déchiraient tous les voiles,
il leur enseigna que l'Empire n'était pas la cité éternelle, et qu'il
n'avait pas, comme le croyaient ses fidèles, reçu la mission de
réaliser la fin de l'humanité. L'Empire n'était que la cité des hommes;
mais il y avait une cité de Dieu qui seule possédait des promesses
d'éternité, et qui seule était la patrie commune des âmes. Étrangère à
ce monde, à travers lequel elle s'acheminait en pèlerinage, la cité de
Dieu reconstituait en dehors de l'Empire une communauté humaine plus
vaste, plus durable, plus parfaite, dont la loi était établie par Dieu
lui-même, et qui reposait sur la charité universelle. Pour la cité des
hommes, dont l'Empire était la réalisation, sa mission était close: il
pouvait périr sans que l'humanité fût entraînée dans sa ruine; s'il
refusait de faire partie de la cité de Dieu, Dieu recommencerait avec
les seuls barbares l'œuvre de l'avenir.
Telles furent les vues sublimes que le penseur d'Hippone ouvrit devant
les yeux de son siècle, et que les écrivains de son école développèrent
avec chaleur et éloquence. Salvien, qui s'inspire directement
d'Augustin, parle avec une visible sympathie de ces barbares grossiers,
hérétiques, ignorants, dont il ne nie pas les vices, mais dont il
proclame bien haut les vertus. Il les oppose à la dégradation des
Romains de son temps, et il fait rougir les civilisés d'être moins
vertueux et moins forts que ces hommes qu'ils méprisent. Paul Orose,
autre disciple d'Augustin, est plus catégorique encore; c'est lui
surtout qui semble répudier l'Empire: «Si, dit-il, la conversion des
barbares doit être achetée au prix de la chute de Rome, il faut encore
se féliciter[2].» Il y avait dans cette simple parole le germe d'une
nouvelle philosophie de l'histoire de l'humanité.
[Note 2: Quamquam si ob hoc solum barbari romanis finibus immissi
forent, quod vulgo per Orientem et Occidentem ecclesiæ Christi Hunnis
et Suevis, Vandalis et Burgundionibus, diversisque et innumeris
credentium populis replentur, laudanda et attollenda Dei misericordia
videretur: quandoquidem, etsi cum labefactione nostri, tantæ gentes
agnitionem veritatis acciperent, quam invenire utique nisi hac
occasione non possent. Paul Orose, _Histor._, VII, 41.]
De pareils enseignements étaient bien faits pour scandaliser le
patriotisme des Romains et les préjugés des civilisés. Que de
réclamations, que de protestations indignées il dut y avoir, dans les
milieux éclairés, contre ces audacieuses négations de tout ce qu'on
avait tenu pour sacré! L'Église trahissait la cause de la conservation
sociale, elle enhardissait la barbarie, elle décourageait les derniers
défenseurs de la civilisation. Les évêques abandonnaient les nobles
traditions de l'épiscopat; ils étaient les successeurs indignes des
grands pontifes du quatrième siècle, qui avaient été les colonnes du
monde; ils démentaient la générosité de leurs collègues, qui montaient
sur les murs de leurs villes pour repousser Attila; ils semblaient se
complaire à attiser les flammes et à provoquer la foudre, et Augustin
mourant, en proie aux plus sinistres prévisions, dans les murs de sa
ville épiscopale assiégée par les Vandales, n'expiait-il pas trop
justement la faute d'avoir cru qu'on pouvait déserter la cause de Rome,
et bâtir l'avenir sur les masses branlantes et orageuses de la barbarie?
Certes, en présence de ces démentis apparents que les faits
infligeaient à l'idée, il y avait du courage à lui rester fidèle.
Il y en avait plus encore à la faire descendre des hauteurs de la
spéculation dans le champ clos de la vie, et à lui permettre de
s'incarner enfin dans les réalités concrètes de l'histoire. Aller au
devant des destructeurs avec la confiance et la sécurité de la foi,
les acclamer au moment où ils brûlaient les églises, et leur demander
de réaliser cette chimère sublime qu'on peut appeler d'un nom bien
fait pour en marquer l'audace: une civilisation barbare, c'était là
une entreprise qu'on dut qualifier d'insensée, aussi longtemps qu'elle
n'eut pas réussi. Pour l'avoir osé, l'épiscopat gaulois est resté grand
devant l'histoire, et l'homme dont le nom résume et représente cette
attitude de l'épiscopat, saint Remi de Reims, doit être placé plus
haut dans les annales du monde moderne que Clovis lui-même. Fut-ce de
sa part un acte d'héroïque abnégation, et dut-il étouffer dans son
cœur le regret de la civilisation déclinante, lui qui en avait été une
des dernières gloires et qui avait remporté des palmes dans l'art de
bien dire, cette suprême consolation des hommes de la décadence? Ou
bien alla-t-il d'enthousiasme aux barbares, séduit par la pensée de
devenir l'agent d'une œuvre providentielle, dont la grandeur subjuguait
son esprit, et de nouer le lien vivant qui rattacherait le passé et
l'avenir? L'histoire n'a pas pris la peine de nous révéler ce secret:
elle nous place en présence des résultats sans nous dire au prix de
quels sacrifices ils furent obtenus. Et, après tout, qu'importe? C'est
l'œuvre qui juge l'ouvrier, et l'œuvre est sous nos yeux. Le Sicambre a
courbé la tête sous les ondes baptismales, il est devenu le chef d'un
grand peuple, et l'union de l'Église et des barbares a sauvé le monde.
Le baptême de Clovis est donc plus qu'un épisode de l'histoire
universelle: c'est le dénouement victorieux d'une de ses crises. En
relisant cette page fatidique des annales de l'humanité, le chrétien
éprouvera le sentiment puissant et profond d'une entière sécurité
devant les problèmes sans cesse renaissants, puisqu'il y voit la
Providence accorder à l'Église, dans une de ses heures les plus
sombres, ce qu'elle ne lui a refusé dans aucune autre: des penseurs qui
ont tracé sa voie à travers les ténèbres de l'Océan, et des pilotes
qui, au moment décisif, ont hardiment donné leur coup de barre dans la
direction de l'avenir.
CLOVIS
LIVRE PREMIER
I
LA BELGIQUE ROMAINE
La civilisation romaine, en s'emparant de la Gaule, y avait tout
transformé. Comme ces parcs improvisés que l'horticulture crée dans les
solitudes en y plantant de grands arbres et des bosquets adultes, ainsi
éclatait tout d'un coup, au milieu d'une contrée jusqu'alors engourdie,
la splendeur de la vie romaine. Nulle part cette transformation n'avait
été plus radicale que dans la partie de ce pays qui s'appelait la
Gaule Belgique, et qui était comprise entre la Somme et le Rhin. Sur
cette vaste région occupée par d'immenses forêts, dont les ombrages
s'étendaient de Reims à Cologne, et dont les derniers plans allaient
se perdre au milieu des marécages boisés de la Batavie, le travail
obstiné des légions avait fait surgir partout les monuments durables
d'une société civilisée. Parcourant à grands pas leurs solitudes, elles
avaient éventré les forêts, et laissé derrière elles ces magnifiques et
indestructibles chaussées qui couraient d'un bout du pays à l'autre,
bordées de colonnes milliaires et garnies de villes et de bourgades.
Prodigieuse avait été l'action de ces routes. Les chemins de fer de
notre temps n'ont pas pénétré d'une manière plus profonde au sein de
notre vie sociale que ne le firent alors, dans la barbarie celtique du
pays, ces bras gigantesques par lesquels, du haut des sept collines,
Rome saisissait les extrémités du monde et les rattachait à elle.
Les chaussées avaient avant tout un but stratégique; il s'agissait
d'assurer à l'Empire la possession des provinces, et de faire arriver
le plus rapidement possible ses armées à la frontière menacée. Telle
était la raison d'être de leur direction et de leur aboutissement. De
Reims, qui était la tête de ligne de tout le réseau du Nord, elles
rayonnaient dans tous les sens vers les extrémités de la Gaule, et
mettaient cette grande ville en communications rapides avec Cologne,
avec Boulogne et avec Utrecht. Une autre ligne, qui venait directement
de Lyon, parcourait toute la vallée du Rhin sur la rive gauche, depuis
Bâle jusqu'à la mer du Nord, et décrivait autour de la Gaule quelque
chose comme l'immense chemin de ronde de la civilisation.
Ces travaux d'art avaient déplacé dans nos provinces le mouvement de
la vie. Les cours d'eau, ces chemins naturels des contrées incultes,
cédèrent leur rang aux chaussées militaires des hautes plaines.
Celles-ci étaient comme les canaux par lesquels la civilisation coulait
à pleins bords à travers la sauvagerie primitive. Elles venaient
brusquement aérer les fourrés, sécher les marécages, vivifier les
landes, réveiller les populations, entraîner et mettre en circulation
tout ce qu'il y avait de ressources latentes. Pendant que l'État les
jalonnait de relais et de stations à l'usage des postes publiques, les
grands propriétaires accouraient fonder leurs exploitations rurales
au milieu des terrains qu'elles traversaient et qu'elles mettaient en
valeur. Tout un peuple de colons, d'ouvriers et d'esclaves s'y groupait
autour d'eux, abandonnant les demeures d'autrefois. Aujourd'hui encore,
si l'on jette les yeux sur une carte archéologique des Pays-Bas, on
peut y lire, comme dans un livre, l'histoire de ce phénomène qui n'a
pas eu d'historien[3]; les localités habitées se serrent de droite
et de gauche contre le fil de la chaussée, se ramifient en colonnes
accessoires le long des voies intermédiaires, et vont enfin s'enfoncer,
avec les diverticules, jusque dans les fermes les plus reculées du
pays. C'est le tracé des routes qui a déterminé le groupement des
populations[4].
[Note 3: Voyez, par exemple, la carte qui accompagne le livre de
Van Dessel, intitulé: _Topographie des voies romaines de la Belgique_,
Bruxelles, 1877.]
[Note 4: V. E. Desjardins, _Géographie de la Gaule romaine_, III,
p. 152 et suivantes.]
Du côté par où le pays touchait à la barbarie, dont il n'était séparé
que par le Rhin, l'Empire avait créé, sous le nom de Germanie, ce qu'on
pourrait appeler la zone de ses confins militaires. Sur aucun autre
point de son vaste territoire, il ne massa jamais de telles forces.
Huit légions, formant un ensemble d'environ cent mille hommes et
représentant presque le tiers de l'armée romaine, s'échelonnaient le
long du Rhin, jusqu'à son embouchure. Deux camps puissamment fortifiés,
Mayence, au sud, et Vetera, près de Xanten, au nord, rattachés entre
eux et soutenus par une chaîne de cinquante forts qui dataient du
temps de Drusus, et par une flottille qui croisait en permanence dans
les eaux du fleuve, telle était la première ligne de défense. Elle
avait comme ses glacis sur la rive droite, dont tout le thalweg était
commandé par les positions de la rive gauche, et dont l'accès était
interdit aux armées des Germains. Un _limes_ formé de retranchements en
terre, parfois à des distances considérables de la vallée, délimitait
de ce côté la zone que se réservait Rome[5]. _Ce limes_ était lui-même
défendu par des têtes de ponts comme Deutz, en face de Cologne, et
Castel, vis-à-vis de Mayence, redoutables poternes par lesquelles, à
l'occasion, les légionnaires débouchaient sur le monde barbare. Une
seconde ligne de défense était formée par la Meuse, elle aussi hérissée
de châteaux forts par les soins de Drusus, et où Maestricht sur la rive
gauche, avec Wyk en face sur la rive droite, était le solide verrou
qui fermait la grande voie de circulation de Bavay à Cologne. Tout
cet ensemble de travaux, qui en grande partie dataient de la première
heure, répondit à sa mission aussi longtemps qu'il y eut des Romains
pour monter la garde sur le fleuve.
[Note 5: Schneider, _Neue Beitrage zur alten Geschichte und
Geographie der Rheinlande_. Il y a quatorze brochures sous ce titre,
imprimées entre 1860 et 1880.]
Tant que la sécurité dura, la civilisation put se développer en deçà
du Rhin, dans le calme majestueux de la paix romaine. Elle n'eut pas
dans le nord l'intensité ni l'opulence qu'elle déployait dans le sud;
elle ne fut, en toute chose, qu'un reflet affaibli de l'éclatante
lumière qui brillait dans les régions méditerranéennes. A mesure que
de Lyon on s'avançait vers le nord, on sentait comme une raréfaction
de l'atmosphère romaine. Le pays était moins peuplé, la terre
moins féconde, les villes moins nombreuses et moins florissantes,
l'assimilation à Rome moins complète. La Gaule Belgique n'était
que le prolongement de la Lyonnaise, dont le chef-lieu servait de
centre religieux et stratégique à la Gaule entière. Quelques villes
importantes, Reims, Cologne, Trèves surtout, pouvaient rivaliser avec
les cités du Midi; mais elles rayonnaient sur des solitudes, tandis
que la Narbonnaise fourmillait de municipes. La supériorité de culture
du Midi sur le Nord était reconnue par les septentrionaux mêmes[6];
ils convenaient que les Gaulois (c'est le nom qu'ils se donnaient)
n'étaient pas à la hauteur des Aquitains, et ils craignaient de parler
la langue latine en leur présence.
[Note 6: Dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba
facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo
rusticior. Sulpice Sévère. _Dialog._, I, 27.
Nos rustici Galli... vos scholastici. _Id., ibid._., II, 1.
Neque enim ignoro quanto inferiora nostra sint ingenia Romanis.
Siquidem latine et diserte loqui illis ingeneratum est, nobis
elaboratum, et, si quid forte commode dicimus, ex illo fonte et capite
facundiæ imitatio nostra derivat. _Panegyr. latin._, IX, 1. (Baehrens.)]
Mais la différence de niveau social qui existait entre la Belgique et
l'Aquitaine s'accusait avec non moins d'énergie entre les diverses
régions de la Belgique elle-même. La culture romaine s'était assimilé
assez vite la partie du sol qui ne demandait pas trop de fatigues
au colon, elle avait reculé devant les autres, et jusqu'à la fin de
l'Empire elle y laissa en friche de vastes régions. Elle ne toucha
presque pas aux terres de la Basse-Belgique, elle ne disputa pas
aux Ménapiens le sol mouvant et perfide qui leur servait de patrie.
Rien ne l'attirait vers ces côtes découpées par des golfes ensablés,
et entamées par de profonds estuaires, ni dans l'intérieur de ces
provinces envahies par d'immenses marécages boisés, au milieu
desquelles se mouvaient des îles flottantes, dont les dernières se
sont fixées seulement au siècle passé dans les environs de Saint-Omer.
Dans ces plaines humides et spongieuses où les grands fleuves de la
Gaule septentrionale achevaient avec une lenteur mélancolique les
derniers pas de leur itinéraire, le pied du légionnaire romain ne
se sentait pas en sécurité, car on ne savait où commençait et où
finissait la terre ferme, et les forêts elles-mêmes semblaient peser
sur des flots cachés, toujours prêts à engloutir ce qu'ils portaient
à leur surface. A partir de Boulogne et de Cassel vers le nord et
l'est, en allant dans la direction d'Utrecht, de Bruges, de Tongres,
c'étaient des solitudes sans fin, noyées de brouillards et attristées
de pluies infatigables, que Rome n'aimait pas disputer aux divinités
locales, et où elle ne faisait que passer pour atteindre la ligne du
Rhin[7]. La Morinie resta pour l'Empire l'extrémité du monde. La riche
et plantureuse terre de Flandre, aujourd'hui le jardin de l'Europe,
n'était, pour ainsi dire, qu'une seule forêt, remplie de fondrières
et de bêtes fauves, que les chroniqueurs du moyen âge appelaient _la
forêt sans miséricorde_. Les plaines basses qui se mirent dans les eaux
de l'Escaut et de la Meuse aux confins de leurs embouchures étaient
occupées par la Merwede, dont le nom signifie _la forêt ténébreuse_.
Sur les hautes terres, à d'immenses plateaux dénudés succédaient des
immensités d'ombrages silvestres. C'était une zone ininterrompue de
sauvagerie à travers laquelle la vie civilisée traçait ses clairières
et ses sentiers. L'Ardenne, L'Eifel, la Charbonnière, l'Arouaise, la
Thiérache, la Colvide, autant de forêts envahissant les espaces qui
s'étendent entre Arras et Cologne. Le plateau de Hundsrück, entre la
Moselle et le Rhin, était une solitude qu'au quatrième siècle encore on
pouvait traverser de part en part sans y rencontrer une âme vivante[8].
Plus de la moitié de la Gaule septentrionale était en friche, et
faisait le désespoir du colon romain.
[Note 7: César, _Bell. gall._, II, 16 et 28; III, 28; VI, 31.
Strabon, IV, 3. Pline, _Hist. nat._, XVI, 1; _Panegyr. latini_, V, 8
(Baehrens). Cf. Schayes, _la Belgique et les Pays-Bas avant et après la
domination romaine_, II, p. 6.]
[Note 8: Ausone, _Mosella_, 5.]
Mais ces régions lugubres étaient coupées, traversées, bornées par des
districts qui offraient l'aspect de la plus riante culture. Les confins
orientaux de la Gaule, et notamment la rive gauche du Rhin depuis
Mayence jusqu'à la mer, dessinaient sur le sol de l'Empire une large
bande de civilisation enfermant les déserts que nous venons de décrire.
Le charme d'un beau fleuve, les facilités qu'il offrait aux relations
de la vie civilisée, le besoin de consolider la digue qui protégeait la
Gaule contre les Barbares, toutes ces raisons s'étaient réunies pour
accumuler de ce côté les efforts et les ressources du monde romain.
Le voyageur qui descendait le fleuve passait à côté d'une série de
villes riches et prospères: Mayence, Bingen, Coblenz, Andernach, Bonn,
Cologne, Neuss, Nimègue, Batavodurum, et enfin Lugdunum, descendu
aujourd'hui sous les flots en face de Katwyk. Mais les villes ne
donneraient qu'une idée insuffisante de cette intense activité de
colonisation qui se déployait dans les régions rhénanes. Les campagnes
elles-mêmes étaient romanisées. Il suffit de soulever le léger voile
de l'orthographe germanique pour voir reparaître, se serrant en rang
épais sur les riches sillons, les villages romains qui, comme en pleine
France, s'appellent Marcigny, Louvigny, Sinseny, Vitry, Fusigny,
Lésigné, Langénieux, Vériniac, Juilly[9].
[Note 9: Les formes allemandes de ces noms sont Merzenich,
Lövenich, Sinzenich, Wichterich, Füssenich, Linzenich, Lingenich,
Viernich, Gülich. Je ne cite que quelques exemples: il serait facile de
les multiplier indéfiniment.]
Qu'on ne se figure pas toutefois la civilisation des provinces
septentrionales de la Gaule comme une espèce de plante exotique,
cultivée pour leur usage personnel par les conquérants qui l'avaient
apportée. La Belgique ne fut jamais une Algérie, c'est-à-dire une
colonie occupée militairement par un peuple qui lui reste étranger.
Les Romains de ce pays, ce furent en grande majorité des indigènes.
C'étaient les anciens sujets de Comm l'Atrébate, de Boduognat le
Nervien, d'Ambiorix l'Éburon. C'étaient encore les Bataves et les
Ubiens, conquis par la civilisation de Rome plutôt que par ses armes,
et devenus, par les mœurs, par la langue, par le cœur, de véritables
Romains. Les immigrés qui venaient chercher fortune dans le nord,
les capitalistes accourus pour tirer parti des nouvelles ressources
créées par l'annexion, les marchands qui fouillaient les recoins
les plus cachés du pays, les soldats retraités qui, leur service
terminé, allaient goûter le repos dans quelque tranquille et riante
villégiature, ne comptaient que pour une modeste partie dans l'ensemble
de la population civilisée[10].
[Note 10: Fustel de Coulanges, _la Gaule romaine_, p. 96.]
Rien d'intéressant comme de suivre dans ses diverses phases la
romanisation progressive de la Belgique. Elle commença par les couches
supérieures, et elle pénétra peu à peu dans les autres par une espèce
d'infiltration lente et irrésistible. Dès les premières années qui
suivirent la conquête, les chefs de clan, qui étaient les arbitres des
peuplades celtiques, s'étaient empressés d'adhérer au régime nouveau.
Groupés dans les villes, qui surgissaient alors autour des palais
des gouverneurs, ils en remplirent les magistratures, ils y vécurent
à la semaine, se vêtant de la toge, parlant latin et oubliant le
plus possible leur origine barbare. Ce qui les rattachait à l'Empire,
c'était le charme nouveau et séducteur du régime impérial, c'était le
bien-être matériel et la sécurité qu'il procurait, c'était la gloire
de faire partie d'une société policée, où quiconque se sentait quelque
supériorité avait la certitude d'en tirer le plus large parti. Voilà
comment un patriotisme romain se développa parmi les descendants
des hommes qui avaient versé leur sang pour combattre la domination
romaine. Ceux même d'entre eux qui, pendant la première génération,
essayèrent de réveiller l'idée nationale, nous apparaissent dans les
récits de l'histoire sous des noms romains, comme le Trévire Julius
Florus ou le Batave Civilis. Il est à remarquer que le nom gentilice du
vainqueur des Gaules est particulièrement populaire dans les provinces
qui lui ont opposé la plus rude résistance, et ce simple fait nous
permet de juger des sentiments que la population y professait pour ses
maîtres nouveaux.