les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent
s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire
la grimace.
C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris.
Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas,
qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne
pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui
reparaissait en un pareil moment.
Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans
qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le
chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui
plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et
ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main.
C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins.
Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux
planches, qui en s'écartant broyaient les chairs.
Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors
les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient
éclater les os.
L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit
l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à
la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge.
-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci.
-- Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur
perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête.
-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire.
Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup
terrible sur le coin, qui rendit un son mat.
Le chevalet trembla.
Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin,
qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même
plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle
d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits
Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge,
s'apprêtait à redoubler.
-- Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt?
demanda le juge.
-- De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas.
-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui
résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup
Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le
bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil.
-- Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré
jusqu'au bout, maître?
Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit
tout bas à Coconnas:
-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:
-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il.
-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les
quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne
bourreau venait de rendre _à son ami_ le plus grand service qui se
puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que
la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant
entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie
supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer
des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour
faire face à l'échafaud.
-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va,
je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas
content, tu seras difficile.
Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches
l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier.
-- Allez, dit le juge.
À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un
seul coup le donjon de Vincennes.
-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus
variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc
garde!
-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela
m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.
-- Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge.
-- Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais.
-- Allez, dit le juge.
-- Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille.
-- Quoi?
-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il
donna le second coup non moins bien appliqué que le premier.
Coconnas pensa s'étrangler à force de crier.
-- Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par
ordre de qui j'étais dans le bois?
-- Oui, monsieur.
-- J'y étais par ordre de M. d'Alençon.
-- Écrivez, dit le juge.
-- Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre,
continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et
j'obéissais à mon maître.
Le greffier se mit à écrire.
-- Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends,
attends.
Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les
entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau
rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant
ajouter de temps en temps un coup de marteau.
Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques,
incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si
bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il
grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant
d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par
s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants
pour un fils de France.
-- Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme
à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui
fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si,
au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois!
Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire;
mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce
qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie.
Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en
faveur de ses aveux et se retira.
Le patient resta seul avec Caboche.
-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon
gentilhomme?
-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas,
sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu
viens de faire pour moi.
-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai
fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce
chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai
ménagé.
-- Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée...
-- Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas
dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai
su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine
voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question,
et j'ai pris mes précautions en conséquence.
-- Au risque de ce qui pouvait arriver?
-- Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait
donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau
qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez
demain comme je ferai proprement ma besogne.
-- Demain? dit Coconnas.
-- Sans doute, demain.
-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction.
-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt?
-- Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le
fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y
pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au
couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à
la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la
lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté,
c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà
des frontières de France.
-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer
adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour
tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes
brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri.
-- Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher
de lui la litière.
-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez
déjà, que direz-vous donc tout à l'heure?
-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je
vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être
n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous.
-- Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche.
Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses
bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le
brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des
cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.
-- À la chapelle, dit-il.
Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas
eut donné à Caboche une seconde poignée de main.
La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît
désormais le difficile.
XXVIII
La chapelle
Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux
ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la
chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les
figures livides des apôtres en robes rouges.
Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût
tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et
s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient
propices à sa fuite et à celle de son compagnon.
Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa
puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès
que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois
pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.
C'était La Mole.
Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés
en dehors de la porte.
-- Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore
une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de
mon ami.
Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc
aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas.
La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de
la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui
donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir
conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête.
Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour
aller chercher le prêtre que demanda Coconnas.
C'était le signal convenu.
Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le
seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils
disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et
firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui
les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant
qui précède l'orage.
Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.
La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait
entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre
fou.
-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant
d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains
à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.
Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste
que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole.
-- Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.
Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le
poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna.
-- Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en
supplie! tu vois bien que le moment est venu.
Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de
La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.
-- Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans
Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question,
mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le
mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur
votre front me cause des douleurs pires que la mort.
Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses
lèvres sur le front de la reine.
-- La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie;
mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait
pour moi?
Et Coconnas raconta tout.
-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le
jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont
frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil,
merci à Dieu!
La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent
un regard d'indicible terreur.
-- Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte
pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps,
cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela
en digne gentilhomme, car ils vont venir.
Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces
figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de
celui qu'il renferme.
-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je
t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même
devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons,
partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit
de ta vie.
La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.
-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se
soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La
Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de
rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour
aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que
par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les
efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le
cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un
écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes.
-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez,
ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier
adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est
donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec
moi. Adieu, ma reine, adieu...
Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette
tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux.
-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné,
toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-
moi cette consolation suprême de te savoir en liberté.
-- L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette
essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à
genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants,
semblait une Madeleine.
-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis
le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.
Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la
porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux:
-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous
avons promis à cet homme.
-- Les voici, dit Henriette.
Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête:
-- Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant
un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et
de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te
pardonne.
Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il
pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres.
Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour
son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et
vint se reposer sur sa poitrine.
Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait
de laisser tomber Coconnas.
-- Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui
comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour
éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour!
-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite
désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi?
-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera
douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant.
Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour
lui dire de parler.
-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie
que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis
une promesse sacrée?...
Marguerite tressaillit.
-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.
-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme,
Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.
Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour
prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment.
Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se
fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui.
-- On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri,
et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses
douleurs l'arrêta tremblante devant lui.
Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit:
-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais
bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton
héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que
toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole,
sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi
je le ferai.
Et elle tendit sa main à Marguerite.
-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.
-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce:
donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en
montant à l'échafaud.
-- Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! ...
Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par
une chaîne du même métal.
-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis
mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite
et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape
Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la.
La Mole la prit et la baisa avidement.
-- On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les
deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent.
Au même moment le prêtre entrait.
XXIX
La place Saint-Jean-en-Grève
Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les
places, dans les rues et sur les quais.
À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux
amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre,
était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint-
Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils
s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux
fixes et à la bouche glacée.
C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant,
offert par la reine mère à tout le peuple de Paris.
Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à
travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux
jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir,
s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux
La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont
les yeux vagues erraient ça et là.
Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond
de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur
les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et
paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser
vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de
la souffrance pour aller à la destruction.
Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des
faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait-
on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé.
Aussi, criait-on de tous côtés:
-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a
tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre.
L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué.
Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre
les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que
La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait
sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde,
regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char
triomphal.
L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la
figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme.
-- Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis
plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir.
-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue
Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu.
-- Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette
bienheureuse maison.
Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était
assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.
-- Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un
instant en face de la rue Tizon.
Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face
de la rue Tizon, il s'arrêta.
La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil
voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et
close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix
basse:
-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il
laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela
là-haut.
-- Crois-tu? murmura La Mole.
-- Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce
que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables
qui nous regardent riraient de nous.
Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une
main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût
voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La
Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en
trouva rafraîchi et ranimé.
-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu
à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en
tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut
l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante:
cette plate-forme dominait toutes les têtes.
-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.
Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau.
-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se
retournant.
-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est-
ce pas? tu me l'as dit, du moins.
-- Oui, et je vous le répète.
-- Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par
conséquent, a moins de force...
-- Eh bien?
-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le
premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait
personne pour le porter sur l'échafaud.
-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec
le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez.
-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le
Piémontais.
-- D'un seul.
-- C'est bien... si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur
moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son
chapeau sur sa tête.
Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux
oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui
manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent
sous les bras.
La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville
semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre
donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient
flamboyer.
Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir
sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui-
même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de
désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes
poussaient des gémissements plaintifs.
-- C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les
hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait
mourir, c'était au Pré-aux-Clercs.
-- Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est
celui qui n'a point parlé.
-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!
-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui
s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme
il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son
fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au
milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule.
Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il
jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud.
-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas
quelque part?
Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la
place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans
détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami.
-- Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle.
Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui
existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du
Mouton, un des débris des siècles passés.
Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre,
non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière.
-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de
mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux
avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa
bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes
avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En
réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de
larmes.
Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui
fit des yeux un signe significatif.
-- Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole:
-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point
difficile, ami, tu es si brave!
-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien,
je souffre tant!
Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui
montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main.
-- N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui
qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds
du Christ.
-- Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte
Sainte Vierge.
-- Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de
mal que je sens que je faiblis.
-- Je suis prêt, dit La Mole.
-- Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche
apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé.
-- Je l'espère, dit celui-ci.
-- Alors tout ira bien.
-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai
demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes.
-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite.
La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite
tourelle:
-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé... Il n'acheva pas. D'un
revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche
fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de
Coconnas.
Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait.
Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces
voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent
plus douloureux que tous les autres.
-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une
troisième fois la main au bourreau.
-- Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier
à Dieu?
-- Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais
à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant
vers Caboche:
-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.
Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si
calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son
oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de
son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un
dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en
conservant cette tête bien-aimée entre ses mains:
-- À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait
fait voler sa tête.
Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.
-- Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant!
Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire
d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le
tombereau devait ramener chez lui.
Le spectacle étant fini, la foule s'écoula.
XXX
La tour du Pilori
La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du
bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en
bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de
famille.
Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et
lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il
y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX,
une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il
indiquait le supplice pour le matin.
La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de
s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient
sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures
étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son
frère qu'elle ferait selon ses désirs.
Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la
chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié
pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait
éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis
que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête
joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si
lugubre en Grève.
Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de
cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au
même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un
moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et
revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette
il s'évanouit trois fois.
Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et
demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait.
Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle
vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant
absolument sa porte.
Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le
bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine
de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret.
Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût
d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable
encore que celui qu'il avait rêvé.
Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête
ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais,
depuis son retour, elle râlait comme une agonisante.
À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme
intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En
revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient
manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant
pas essayer de leur adresser une parole de consolation.
Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare
de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi
quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.
Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le
corridor, il entra pâle et tremblant.
Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui
dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou
et tout effrayée regarda le roi.
Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence,
et sortit.
Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en
silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix
incapable:
-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se
redressa:
-- Votre Majesté! dit-elle.
-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.
-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de
Navarre fit signe qu'elle écoutait.
-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.
-- Moi! s'écria Marguerite.
-- Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne
venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir.
-- Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis
bien souffrante.
-- Faites un effort sur vous-même.
Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis
tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses
coussins:
-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle.
Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui
dit:
-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-
moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère!
Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce
moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours
été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh
bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au
nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la
renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au
Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons,
relevons-nous, courageux et résignés comme lui.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite.
-- Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est
rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur,
les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le
plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien,
regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant,
c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait
pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois
tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort
aujourd'hui.
-- Mon frère! ... s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du
cou de Charles.
-- Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez
votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on
vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de
votre beauté.
-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout
cela maintenant!
-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour
toi du moins.
-- Jamais! jamais!
-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en
étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore
le mieux les morts.
-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme,
qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de
Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta
un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et
dit:
-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi,
plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins.
Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à
terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.
-- Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne,
dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air
étonné.
-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de
rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend
là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la
Grève ce matin, fête au Louvre ce soir.
-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.
-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle
peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas
fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine.
Aide-moi à m'habiller, Gillonne.
La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe
splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda
dans une glace.
-- Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable
chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint.
-- Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- Quel est cet homme?
-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a
fait frissonner.
-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne
sortit, et quelques instants après elle rentra.
-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de
vous remettre ceci.
Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la
veille au soir à La Mole.
-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.
Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était.
Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de
répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut
sur le seuil.
-- Vous êtes...? dit la reine.
-- Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame,
et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes
blessés.
-- Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche.
-- Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls
mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une
heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de
ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude,
d'où semblait sortir un double jet de flammes.
-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.
-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux
gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce
reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?
-- Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse
n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle?
-- Elle est chez moi avec le corps.
-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée?
-- Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me
forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau,
on avait vu une tête?
-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.
-- Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être
trop tard.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences
cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je
décapiterais.
-- Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette,
s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout
comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds;
Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?
-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?
-- Il faut aller avec lui.
Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes
se reprennent à la vie:
-- Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte.
Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un
manteau de velours.
-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.
Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât
la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous
le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche
de les suivre.
À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de
Caboche avec une lanterne.
Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets
et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme.
La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de
maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle
s'arrêta.
Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant.
Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans
cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette
organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte.
La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un
géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux
sarbacanes qui flamboyaient à son sommet.
Le valet reparut sur la porte.
-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est
couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux
meurtrières s'éteignit.
Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la
petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide
et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor
tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se
dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles.
Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une
salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table
dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois
couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide
principal.
Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un
parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire.
Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était
l'épée flamboyante de la justice.
Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant
des saints martyrisés par tous les supplices.
Arrivé là, Caboche s'inclina profondément.
-- Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le
Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et
suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû...
-- Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit
Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle.
Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite
venait de déposer sur la table.
-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne
puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé
de répandre aujourd'hui!
-- Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en
regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore
aller ailleurs? je ne vois pas...
-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle
et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un
manteau ce que vous venez chercher.
Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément.
-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la
même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le
chemin et nous vous suivrons.
Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait
sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en
plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa,
faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage
des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang.
Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le
bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré
elle chancela.
-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.
-- Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer
jusque dans la mort.
C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que
présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de
beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse,
la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte
s'appuyant au bras du bourreau.
On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux
formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:
-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux
jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie
de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc,
semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de
rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit
hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La
Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.
Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y
avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas.
Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains
éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle
avait tant aimée.
Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne
pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de
fois elle avait cherché la joie et l'amour.
-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.
-- Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si
brave, tu ne me réponds plus! ... Et un torrent de larmes
s'échappa de ses yeux.
Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le
bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute
suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais
pensé à la mort.
Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé
de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole,
plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de
l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette
époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté.
Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas
dans un pan de son manteau.
Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur
fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les
restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre
réduit des criminels vulgaires.
-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard,
les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous
le jure.
-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette
arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le
présentant au bourreau.
On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine
se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle
descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le
cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir
un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle
et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande
salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et
demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.
Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard
universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait
religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en
l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.
-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:
-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...
-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le
sourire sur les lèvres!
XXXI
La sueur de sang
Quelques jours après la scène terrible que nous venons de
raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes,
on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi,
lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal
qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes
gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne
un air plus pur.
Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans
causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le
cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles,
les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée:
-- Secours au roi! secours au roi!
-- Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de
Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute
obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne.
-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins!
appelez les médecins!
Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de
l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu
s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour
s'éloigner quelques instants.
Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme
Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires,
et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette
sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait
s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le
rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé
le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang.
On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas
être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.
L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer
son zèle en ramenant le médecin demandé.
Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle
traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans
l'appartement de son fils.
Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine
haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa
main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de
ses doigts pendait un rubis liquide.
C'était un horrible spectacle.
Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût
reconnus, Charles se redressa.
-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien
mourir en paix.
-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce
vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi?
-- Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous
dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les
diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.
-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave
maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces
deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances
physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et,
si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous
prouverais...
-- Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne
n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils
bien-aimé Charles IX.
La nourrice obéit.
-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un
jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain,
d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une
troisième personne doit assister à notre entretien.
-- Et pourquoi?
-- Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit
Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à
l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et
muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai
mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à
celles du royaume.
-- Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda
Catherine.
-- Mon frère, madame. Faites-le appeler.
-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations,
dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur,
s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre
coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!
La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.
-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand
M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc
d'Alençon.
Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir.
-- J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de
Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre
en colère. Mais Charles leva impérativement la main.
-- Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon
frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est
prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés.
-- Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en
face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle
portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle,
si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez-
vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit
de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon
droit de mère?
-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore,
madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous
n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous
en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi-
même.
Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour
son corps pareil à celui du Christ après la flagellation.
-- Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure
à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous
répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller
près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est
marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste
donc.
-- Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.
-- À titre de mère.
-- Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon
n'est mon frère.
-- Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui
donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu?
-- Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle
donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui
montait à ses lèvres.
-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas,
murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par
l'étonnement.
-- Vous allez me comprendre, madame.
Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef
d'argent.
-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il
contient certains papiers qui parleront pour moi.
Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté,
fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui
tenait la place la plus apparente de la chambre.
Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur
elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit,
plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme
si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile
endormi.
-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y
a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?
-- Rien, dit Catherine.
-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il
doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce
sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été
la menace chez un autre.
-- Oui, balbutia Catherine.
-- Un livre de chasse?
-- Oui.
-- Prenez-le, et apportez-le-moi.
Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses
membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre:
-- Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre.
-- Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse...
j'étais insensé... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes
choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous,
madame?...
Catherine poussa un gémissement sourd.
-- C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il
ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!
Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le
livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette,
regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient
les feuilles empoisonnées.
À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait
dans toute la chambre.
Bientôt il fut entièrement dévoré.
-- Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une
irrésistible majesté.
Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple
que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force
presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et
voulut parler.
La mère avait un remords; la reine avait une terreur;
l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment
domina tous les autres.
-- Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la
chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit
maudit!
-- Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles
poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux
parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume.
Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte
opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et
s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la
chambre:
-- Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il.
-- Moi, répondit Charles.
XXXII
La plate-forme du donjon de Vincennes
Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la
terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à
cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant
devinait Charles moribond.
Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil
miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un
or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de
leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes
semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des
ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes
de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune
aux baisers d'une brise attiédie.
Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines
verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard
franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se
fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à
devenir un jour la capitale du monde.
-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire
la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le
Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose
me sépare de ce Paris tant désiré! ... ce sont les pierres qui
rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.
Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa
gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme
sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil,
point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de
cet homme.
Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un
cheval qui paraissait non moins impatient.
Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer
son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et
agiter ce mouchoir en façon de signal.
Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se
répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de
mouchoirs.
C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant,
et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri,
s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer.
Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier,
se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et
brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le
jeune huguenot.
-- De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et
dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même
son chapeau et fit voltiger son écharpe.
Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une
vivacité qui témoignait de leur joie.
-- Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre...
Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! ... Maintenant
j'ai trop tardé.
Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par
un signe qui voulait dire: _j'attendrai_.
En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans
l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots
comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au
fourreau et les mouchoirs disparurent.
Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration
haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une
secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine
de Médicis.
Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de
l'escalier.
-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de
nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me
chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.
Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour
reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus
gracieux sourire:
-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il.
-- Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une
dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment
suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir.
-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie.
-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement
vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous
ambitionnez le trône de France.
-- Oh! fit Henri.
-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul
doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but
de vous tendre un piège.
-- À moi?
-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à
craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres,
faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera,
c'est-à-dire votre mort ou votre vie.
-- Mais que doit-il donc m'offrir?
-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.
-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère?
-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrêta.
-- Quoi?
-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a
dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette
ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les
coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua
Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un
gouvernement, la régence même.
Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais
il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous
l'attaque.
-- À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence,
quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se
pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction.
-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi
est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis
tout haut:
-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il,
car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là
n'est que supposition.
-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre
de vos intentions.
-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de
prétentions, je n'ai pas d'intentions.
-- Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le
temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon
ou de l'autre, prononcez-vous.
-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une
résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à
prendre, qu'il faut attendre les réalités.
-- Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à
perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses
réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez
la régence, vous êtes mort.
«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut:
-- Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et
des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté
que je suis prêt à me présenter devant elle.
-- Réfléchissez, monsieur.
-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je
suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de
réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de
descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous
suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats,
veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est
point mon intention.
Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que
Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme
qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle
descendit précipitamment.
Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de
Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt
à tout événement.
De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le
second cheval de main, vint au galop prendre position à deux
portées de mousquet du donjon.
Henri le remercia du geste et descendit.
Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui
l'attendaient.
Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée
des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes
pour entrer au château et pour en sortir.
Catherine s'était arrêtée là et attendait.
Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter,
et posant une de ses mains sur son bras:
-- Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez
derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un
bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle
vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition... Que dites-
vous?
-- Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui
donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je
sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces
hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.
-- Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas
avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.
-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine;
pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai
gagné jusqu'à présent?
-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien
croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier
d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés
qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue
historique.
-- Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas
régent, l'honneur du pas vous appartient.
Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de
lutter, et passa la première.
XXXIII
La Régence
Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler
M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre
d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.
En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte,
Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme
s'il se fût trouvé en face d'un cadavre.
Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre
qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se
retira également.
Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup
dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été,
il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui
craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur
successeur.
Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil
sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la
vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite
depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple,
produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore
impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa
résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles
sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le
sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant
ce moribond tout ruisselant de sang.
Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des
impressions de ceux qui les entourent.
-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec
une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui
jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai
bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le
reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à
ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des
événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou,
outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma
vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la
mort: la raison d'État.
-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de
l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que
j'ai toujours porté à mon roi.
-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis
reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as
beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant
mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que
l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi
j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé;
maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui
m'effraie.
Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans
ses mains décharnées.
Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en
chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une
rosée de sang:
-- Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en
s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les
mains des fanatiques ou des femmes.
Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix
basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du
lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque
ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui-
même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême
conversation.
-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une
explication.
-- Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant
que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis,
il ne reviendra pas.
-- Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur
bondissait sourdement de joie.
-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le
laisseront pas partir.
-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne
lui aura pas écrit à l'avance?
-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et
m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait-
elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera,
j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute
probabilité, Henri, le trône va être vacant.
Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit
entendre dans l'alcôve.
-- Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle
attend! Charles n'entendit rien.
-- Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle.
Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et
posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre:
-- Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu
de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans
son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me
le tueront! ...
-- Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes,
je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à
veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.
-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était
bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la
situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi...
heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux.
Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de
sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui
qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh!
il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille,
si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux
visage de la mère.
-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir?
-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la
condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à
leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.
Henri réfléchit.
-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?
-- Que veux-tu dire?
-- Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que
lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.
-- Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et
puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces
mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.
-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau
royal.
-- La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie.
-- Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou,
et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra
point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le
trône.
-- Le trône, à moi! murmura Henri.
-- Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de
gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de
sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera
traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma
mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois,
dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et
viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du
pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de
Nevers, et tu recevras incessamment le bref.
-- Ô mon roi!
-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en
restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a
consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et
M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est
un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le
roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des
huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité.
On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des
doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des
huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de
l'arsenic, et non du sang.
-- Oh! Sire, que dites-vous?
-- Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être
vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les
événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement,
une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée
pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon.
En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes
et de commandements militaires.
-- Je suis mort, murmura Henri.
-- Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude.
-- Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je
n'hésite pas; j'accepte.
Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice
s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer
dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la
France se décidait à trois pas d'elle:
-- Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir
M. d'Alençon.
XXXIV
Le roi est mort: vive le roi!
Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de
fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme
Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en
peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent,
attendant.
Henri était debout au chevet du lit de Charles.
Le roi leur déclara sa volonté.
-- Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez
régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à
défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais
je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère
le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il
viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place
un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer
ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres
de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente,
madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui
serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne
choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait
dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous
quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en
dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa
tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce
régent, c'est le roi de Navarre!
Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la
main.
Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu
entre un tressaillement nerveux et un salut.
-- Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre,
voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous
donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et
le pouvoir royal.
Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant
qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et
cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui
montraient le danger présent, debout, menaçant.
Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes
ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se
redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François
un regard qui voulait dire:
-- Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce
regard.
-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête
sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France
tant qu'il restera un Valois.
-- Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son
lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je
suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne
faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps
pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.
-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais
donner les miens. Venez, François, venez.
Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon.
-- Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le
veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez...
Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le
capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur
son lit.
Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient
suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans
l'espace.
-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne.
Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps
inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger
souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il
regarda longtemps; puis se parlant à lui-même:
-- Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre?
Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête
pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de
mort qui régnait dans la chambre royale:
-- Vivez, dit cette voix.
-- René! s'écria Henri.
-- Oui, Sire.
-- Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi?
s'écria Henri.
-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.
-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.
-- Écoutez.
-- J'écoute.
-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles.
René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule,
et encore la distance était-elle diminuée par leur double
mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et
sans mouvement le corps du roi moribond.
-- Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous
perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre
horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je
fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme.
-- Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela?
demanda Henri plein de doute et d'angoisses.
-- Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore
davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se
touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le
corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les
cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et
qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.
-- Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et
que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner
la mort de votre mère.
-- Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage
s'assombrit.
-- Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en
arrière.
-- Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du
roi.
-- Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi de
Pologne arrive!
-- Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles.
-- Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château-
Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé
trois par trois routes.
-- Oh! malheur à moi! dit Henri.
-- Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait
derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à
Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri
d'Anjou que de quelques heures.
-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.
-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le
bruit des armes que l'on préparait?
-- Oui.
-- Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront
vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.
-- Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles:
-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à
vivre, peut-être moins.
-- Que faire alors?
-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.
-- Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront
quand je sortirai.
-- Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.
-- Sois tranquille.
-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la
poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle-
mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce
passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez.
Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.
-- Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier
désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta
dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos
frères, je te pardonne le sang versé.
-- Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il
rouvre les yeux, fuyez.
-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de
Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin
qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le
front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par
l'ouverture qui se referma derrière lui.
-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne
femme accourut.
-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.
-- Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par
la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque
chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois
Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte
Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le
Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu!
mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde... Mon Dieu! oubliez
que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans
couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous
rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voilà.
Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était
soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui
l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et
retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice.
Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par
Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel
Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir
secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui
l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de
Mouy.
Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir
le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant:
-- Il fuit! il fuit!
-- Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre.
-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles.
-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent,
mais Henri était déjà trop loin.
-- Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu.
-- Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au
même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à
la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et
précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un
jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la
cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts
comme lui de sueur, de poussière et d'écume.
-- Mon fils! s'écria Catherine en étendant les deux bras par la
fenêtre.
-- Ma mère! répondit le jeune homme en sautant à bas du cheval.
-- Mon frère d'Anjou! s'écria avec épouvante François en se
rejetant en arrière.
-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou à sa mère.
-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eût conduit par la
main qu'il ne t'eût pas amené plus à propos; regarde et écoute.
En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le
balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers
lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus,
tenant les deux morceaux de chaque main:
-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi
Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les
deux morceaux de la baguette.
-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec
une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!
Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François.
-- Ah! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses
ongles.
-- Je l'emporte, s'écria Catherine, et cet odieux Béarnais ne
régnera pas!
XXXV
Épilogue
Un an s'était écoulé depuis la mort du roi Charles IX et
l'avènement au trône de son successeur.
Le roi Henri III, heureusement régnant par la grâce de Dieu et de
sa mère Catherine, était allé à une belle procession faite en
l'honneur de Notre-Dame de Cléry.
Il était parti à pied avec la reine sa femme et toute la cour.
Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul
souci sérieux ne l'occupait à cette heure. Le roi de Navarre était
en Navarre, où il avait si longtemps désiré être, et s'occupait
fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et
qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite était près de lui, triste
et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas
une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs
de la vie: l'absence et la mort.
Paris était fort tranquille, et la reine mère, véritablement
régente depuis que son cher fils Henri était roi, y faisait séjour
tantôt au Louvre, tantôt à l'hôtel de Soissons, qui était situé
sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au blé, et dont
il ne reste que l'élégante colonne qu'on peut voir encore
aujourd'hui.
Elle était un soir fort occupée à étudier les astres avec René,
dont elle avait toujours ignoré les petites trahisons, et qui
était rentré en grâce auprès d'elle pour le faux témoignage qu'il
avait si à point porté dans l'affaire de Coconnas et de La Mole,
lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de
la plus haute importance à lui communiquer, l'attendait dans son
oratoire.
Elle descendit précipitamment et trouva le sire de Maurevel.
-- _Il _est ici, s'écria l'ancien capitaine des pétardiers, ne
laissant point, contre l'étiquette royale, le temps à Catherine de
lui adresser la parole.
-- Qui, _il?_ demanda Catherine.
-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?
-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il
faire, l'imprudent?
-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve;
voilà tout. Si l'on en croit les probabilités, il vient conspirer
contre le roi.
-- Et comment savez-vous qu'il est ici?
-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant après
madame de Sauve est venue l'y joindre.
-- Êtes-vous sûr que ce soit lui?
-- Je l'ai attendu jusqu'à sa sortie, c'est-à-dire une partie de
la nuit. À trois heures, les deux amants se sont remis en chemin.
Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; là,
grâce au concierge, qui est dans ses intérêts sans doute, elle est
rentrée sans être inquiétée, et le roi s'en est revenu tout en
chantonnant un petit air et d'un pas aussi dégagé que s'il était
au milieu de ses montagnes.
-- Et où est-il allé ainsi?
-- Rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile, chez ce même
aubergiste où logeaient les deux sorciers que Votre Majesté a fait
exécuter l'an passé.
-- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me dire la chose aussitôt?
-- Parce que je n'étais pas encore assez sûr de mon fait.
-- Tandis que maintenant?
-- Maintenant, je le suis.
-- Tu l'as vu?
-- Parfaitement. J'étais embusqué chez un marchand de vin en face;
je l'ai vu entrer d'abord dans la même maison que la veille; puis
comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au
carreau d'une fenêtre du premier, et cette fois je n'ai plus
conservé aucun doute. D'ailleurs, un instant après, madame de
Sauve l'est venue rejoindre de nouveau.
-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passée, jusqu'à
trois heures du matin?
-- C'est probable.
-- Où est donc cette maison?
-- Près de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré.
-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connaît point votre
écriture?
-- Non.
-- Asseyez-vous là et écrivez. Maurevel obéit et prenant la plume:
-- Je suis prêt, madame, dit-il.
Catherine dicta:
«Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la
baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de
la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré; le baron de Sauve
reconnaîtra la maison à une croix rouge qui sera faite sur la
muraille.»
-- Eh bien? demanda Maurevel.
-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine.
Maurevel obéit passivement.
-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres
par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse
tomber l'autre dans les corridors du Louvre.
-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les
épaules.
-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui reçoit une pareille lettre
se fâche?
-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne
se fâchait pas.
-- Tel qui passe des choses à un roi ne les passe peut-être pas à
un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fâche pas, vous vous
fâcherez pour lui, vous.
-- Moi?
-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut,
vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous étiez les
envoyés du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur
tête-à-tête, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet
perdu dans le corridor du Louvre, et trouvé par quelque âme
charitable qui l'a déjà fait circuler, atteste que c'est le mari
qui s'est vengé. Seulement, le hasard a fait que le galant était
le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le
croyait à Pau?
Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit.
En même temps que Maurevel sortait de l'hôtel de Soissons, madame
de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-
Champs.
Henri l'attendait la porte entrouverte.
Dès qu'il l'aperçut dans l'escalier:
-- Vous n'avez pas été suivie? dit-il.
-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins.
-- C'est que je crois l'avoir été, dit Henri, non seulement cette
nuit, mais encore ce soir.
-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon
souvenir donné par vous à une ancienne amie allait tourner à mal
pour vous, je ne m'en consolerais pas.
-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Béarnais, nous avons trois
épées qui veillent dans l'ombre.
-- Trois, c'est bien peu, Sire.
-- C'est assez quand ces épées s'appellent de Mouy, Saucourt et
Barthélemy.
-- De Mouy est donc avec vous à Paris?
-- Sans doute.
-- Il a osé revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous,
quelque pauvre femme folle de lui?
-- Non, mais il a un ennemi dont il a juré la mort. Il n'y a que
la haine, ma chère, qui fasse faire autant de sottises que
l'amour.
-- Merci, Sire.
-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises présentes,
je dit cela pour les sottises passées et à venir. Mais ne
discutons pas là-dessus, nous n'avons pas de temps à perdre.
-- Vous partez donc toujours?
-- Cette nuit.
-- Les affaires pour lesquelles vous étiez revenu à Paris sont
donc terminées?
-- Je n'y suis revenu que pour vous.
-- Gascon!
-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vérité; mais écartons ces
souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures à être heureux, et
puis une séparation éternelle.
-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'éternel que mon
amour.
Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne
discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il était, il fit
semblant de croire.
Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses
deux compagnons étaient cachés aux environs de la maison.
Il était convenu que Henri sortirait à minuit de la petite maison
au lieu d'en sortir à trois heures; qu'on irait comme la veille
reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de là on irait rue de
la Cerisaie, où demeurait Maurevel.
C'était seulement pendant la journée qui venait de s'écouler que
de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait
son ennemi.
Ils étaient là depuis une heure à peu près, lorsqu'ils virent un
homme, suivi à quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la
porte de la petite maison, et qui, l'une après l'autre, essayait
plusieurs clefs.
À cette vue, de Mouy, caché dans l'enfoncement d'une porte
voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette à cet homme, et le
saisit par le bras.
-- Un instant, dit-il, on n'entre pas là.
L'homme fit un bond en arrière, et en bondissant son chapeau
tomba.
-- De Mouy de Saint-Phale! s'écria-t-il.
-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son épée. Je te
cherchais; tu viens au-devant de moi, merci!
Mais la colère ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers
la fenêtre, il siffla à la manière des pâtres béarnais.
-- Cela suffira, dit-il à Saucourt. Maintenant, à moi, assassin! à
moi! Et il s'élança vers Maurevel.
Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet.
-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme,
je crois que tu es mort.
Et il lâcha le coup. Mais de Mouy se jeta à droite, et la balle
passa sans l'atteindre.
-- À mon tour maintenant, s'écria le jeune homme. Et il fournit à
Maurevel un si rude coup d'épée que, quoique ce coup atteignît sa
ceinture de cuir, la pointe acérée traversa l'obstacle et
s'enfonça dans les chairs.
L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde
douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappé à
mort et s'enfuirent épouvantés du côté de la rue Saint-Honoré.
Maurevel n'était point brave. Se voyant abandonné par ses gens et
ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya à son tour
de prendre la fuite, et se sauva par le même chemin qu'ils avaient
pris, en criant: «À l'aide!»
De Mouy, Saucourt et Barthélemy, emportés par leur ardeur, les
poursuivirent.
Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise
pour leur couper le chemin, une fenêtre s'ouvrait et un homme
sautait du premier étage sur la terre fraîchement arrosée par la
pluie.
C'était Henri.
Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et
ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger était grave,
l'avait attiré au secours de ses amis.
Ardent, vigoureux, il s'élança sur leurs traces l'épée à la main.
Un cri le guida: il venait de la barrière des Sergents. C'était
Maurevel, qui, se sentant pressé par de Mouy, appelait une seconde
fois à son secours ses hommes emportés par la terreur.
Il fallait se retourner ou être poignardé par derrière.
Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque
aussitôt lui porta un coup si habile que son écharpe en fut
traversée. Mais de Mouy riposta aussitôt.
L'épée s'enfonça de nouveau dans la chair qu'elle avait déjà
entamée, et un double jet de sang s'élança par une double plaie.
-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De
Mouy n'avait pas besoin d'être encouragé. Il chargea de nouveau
Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main
gauche sur sa blessure, il reprit une course désespérée.
-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui
s'arrêtent, et le désespoir des lâches ne vaut rien pour les
braves.
Maurevel, dont les poumons éclataient, dont la respiration
sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba
tout à coup d'épuisement; mais aussitôt il se releva, et, se
retournant sur un genou, il présenta la pointe de son épée à de
Mouy.
-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur
eux!
En effet, Saucourt et Barthélemy s'étaient égarés à la poursuite
de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi
et de Mouy se trouvaient seuls en présence de quatre hommes.
-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats
apprêtait effectivement son poitrinal.
-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traître, meurs,
misérable, meurs damné comme un assassin!
Et saisissant d'une main l'épée tranchante de Maurevel, de l'autre
il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son
ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre.
-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en
arrière, laissant son épée dans le corps de Maurevel, car un
soldat l'ajustait et allait le tuer à bout portant. En même temps
Henri passait son épée au travers du corps du soldat, qui tomba
près de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent
la fuite.
-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant;
si nous étions reconnus, ce serait fait de nous.
-- Attendez, Sire; et mon épée, croyez-vous que je veuille la
laisser dans le corps de ce misérable?
Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans
mouvement; mais au moment où de Mouy mettait la main à la garde de
cette épée, qui effectivement était restée dans le corps de
Maurevel, celui-ci se releva armé du poitrinal que le soldat avait
lâché en tombant, et à bout portant il lâcha le coup au milieu de
la poitrine de De Mouy.
Le jeune homme tomba sans même pousser un cri; il était tué raide.
Henri s'élança sur Maurevel; mais il était tombé à son tour, et
son épée ne perça plus qu'un cadavre.
Il fallait fuir, le bruit avait attiré un grand nombre de
personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les
curieux attirés par le bruit une figure, une connaissance, et tout
à coup poussa un cri de joie.
Il venait de reconnaître maître La Hurière.
Comme la scène se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-à-
dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne
connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'était encore
singulièrement attristée depuis la mort de La Mole et de Coconnas,
ses deux hôtes bien-aimés, avait quitté ses fourneaux et ses
casseroles au moment où justement il apprêtait le souper du roi de
Navarre et était accouru.
-- Mon cher La Hurière, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai
bien peur qu'il n'y ait plus rien à faire. Emportez-le chez vous,
et s'il vit encore n'épargnez rien, voilà ma bourse. Quant à
l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un
chien.
-- Mais vous? dit La Hurière.
-- Moi, j'ai un adieu à dire. Je cours, et dans dix minutes, je
suis chez vous. Tenez mes chevaux prêts.
Et Henri se mit effectivement à courir dans la direction de la
petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en débouchant de
la rue de Grenelle, il s'arrêta plein de terreur.
Un groupe nombreux était amassé devant la porte.
-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il
arrivé?
-- Oh! répondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur,
monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'être poignardée
par son mari, à qui l'on avait remis un billet pour le prévenir
que sa femme était avec un amant.
-- Et le mari? s'écria Henri.
-- Il s'est sauvé.
-- La femme?
-- Elle est là.
-- Morte?
-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guère mieux.
-- Oh! s'écria Henri, je suis donc maudit! Et il s'élança dans la
maison. La chambre était pleine de monde; tout ce monde entourait
un lit sur lequel était couchée la pauvre Charlotte percée de deux
coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimulé
sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger
d'elle.
-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant à
genoux devant le lit.
Charlotte rouvrit ses beaux yeux déjà voilés par la mort; elle
jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et
faisant un effort pour se soulever.
-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans
le revoir.
Et en effet, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour rendre
à Henri cette âme qui l'avait tant aimé, elle appuya ses lèvres
sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernière fois:
«Je t'aime», et tomba morte.
Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son
poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait
si souvent dénoués pour en admirer la longueur, et sortit en
sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se
doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes.
-- Ami, amour, s'écria Henri éperdu, tout m'abandonne, tout me
quitte, tout me manque à la fois!
-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'était détaché du
groupe de curieux amassé devant la petite maison et qui l'avait
suivi, mais vous avez toujours le trône.
-- René! s'écria Henri.
-- Oui, Sire, René qui veille sur vous: ce misérable en expirant
vous a nommé; on sait que vous êtes à Paris, les archers vous
cherchent, fuyez, fuyez!
-- Et tu dis que je serai roi, René! un fugitif!
-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une étoile
qui se dégageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est
pas moi qui le dis, c'est elle.
Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurité.