-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente

de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?

-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors

que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de

nouvelles tentatives auraient été faites.

-- Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant.

-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils

veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur

mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.

-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.

-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de

toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un

qui m'aime.

-- Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle

veuille bien m'accorder une grâce...

-- Laquelle?

-- C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de

prisonnier.

-- Comment, de prisonnier?

-- Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié

qui me perd?

-- Et tu aimes mieux ma haine?

-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on

me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort.

-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne

sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent

point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien

étonné.

-- Je puis donc compter sur la sévérité du roi?

-- Oui.

-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre

Majesté?

-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir

mes chiens et me mettre au lit.

-- Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un

médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave

qu'elle ne pense.

-- J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot.

-- Alors, je m'éloigne plus tranquille.

-- Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es

le seul qui m'aime véritablement.

-- Est-ce bien votre opinion, Sire?

-- Foi de gentilhomme!

-- Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui

votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je

vous aime longtemps.

-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes

entra.

-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains,

continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête.

Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey.

XXII

Actéon

Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou

l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice

Madeleine et son lévrier Actéon.

-- La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque

huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore

du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.

En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La

bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de

Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.

Il s'approcha de cette porte.

Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà

éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le

reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles

avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une

tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un

peu calmé.

Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et

entra dans le cabinet.

À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui.

L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est

revenu de la chasse, et hurlerait.

Charles appela, siffla; rien ne parut.

Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie

parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle

une masse inerte étendue sur le carreau.

-- Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le

chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le

pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par

la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une

bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet

une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant

sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.

À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui

rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de

Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs

grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que

tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense.

Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut.

Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un

oeil expert. L'oeil était vitreux, la langue rouge et criblée de

pustules. C'était une étrange maladie, et qui fit frissonner

Charles.

Le roi remit ses gants, qu'il avait ôtés et passés à sa ceinture,

souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et

aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres

accrochés aux pointes des crocs aigus.

Il détacha ces fragments, et reconnut que c'était du papier.

Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives

étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol.

Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient

deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait

déjà reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus

large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois.

Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un

fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol,

et qu'Actéon avait arrachée de son livre de chasse.

-- Ah! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à

coup rappelant ses souvenirs:

-- Mille démons! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon

doigt, et à chaque page j'ai porté mon doigt à ma bouche pour le

mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ...

Je suis mort!

Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette

effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il

s'élança vers la porte de son cabinet.

-- Maître René! cria-t-il, maître René le Florentin! qu'on coure

au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amène; dans dix minutes il

faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un

cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître

Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre.

Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre donné.

-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à

tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot.

Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante,

Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien.

Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans

inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences

pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.

-- Entrez! dit Charles.

Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l'air impérieux et la

lèvre crispée.

-- Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant.

-- Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas?

-- Sire...

-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins?

-- Votre Majesté exagère.

-- Non, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et

j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez,

continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous

prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il

est mort.

Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre,

autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles,

debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une

impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa

sentence de mort ou son gage de salut.

René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout

de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de

papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec

attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.

-- Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.

Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer

jusqu'à son coeur.

-- Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas?

-- J'en ai peur, Sire.

-- Et avec quel genre de poison?

-- Avec un poison minéral, à ce que je suppose.

-- Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné?

-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.

-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.

-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.

-- Je vous aiderai, moi, dit Charles.

-- Vous, Sire!

-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons-

nous?

-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.

-- Allons, dit Charles, à l'oeuvre. René, d'un coup de scalpel,

ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux

mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main

crispée et tremblante.

-- Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces

rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines

sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce

que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout

ce que je cherchais.

-- Ainsi le chien est empoisonné?

-- Oui, Sire.

-- Avec un poison minéral?

-- Selon toute probabilité.

-- Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce

même poison?

-- Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme

s'il eût avalé des charbons ardents; des douleurs d'entrailles,

des vomissements.

-- Et aurait-il soif? demanda Charles.

-- Une soif inextinguible.

-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.

-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.

-- À quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir.

Répondez à nos questions, voilà tout.

-- Que Votre Majesté m'interroge.

-- Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait

avalé la même substance que mon chien? René réfléchit un instant.

-- Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien,

avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle

quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné?

-- Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre.

-- Une feuille d'un livre?

-- Oui.

-- Et Votre Majesté a-t-elle ce livre?

-- Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le

rayon où il l'avait placé et en le montrant à René.

René fit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi.

-- Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René.

-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée.

-- Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire?

-- Faites.

René déchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit

feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.

-- Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il.

-- Vous en êtes sûr?

-- Comme si je l'avais préparée moi-même.

-- Et le contre-poison?... René secoua la tête.

-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas

de remède?

-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus

dans du lait; mais...

-- Mais... quoi?

-- Mais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela...

-- Sans cela?

-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René.

-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.

-- Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à

mourir, et quelquefois même c'est un calcul. Charles s'appuya sur

la table de marbre.

-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'épaule de René,

vous connaissez ce livre?

-- Moi, Sire! dit René en pâlissant.

-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi.

-- Sire, je vous jure...

-- René, dit Charles, écoutez bien ceci: Vous avez empoisonné la

reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de

Porcian avec la fumée d'une lampe; vous avez essayé d'empoisonner

M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever

la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne

me dites pas à qui appartient ce livre.

Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère

de Charles IX, et résolut de payer d'audace.

-- Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai

pas puni plus cruellement encore que si je me tais?

-- Moi.

-- Me donnerez-vous votre parole royale?

-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.

-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il.

-- À vous! fit Charles en se reculant et en regardant

l'empoisonneur d'un oeil égaré.

-- Oui, à moi.

-- Et comment est-il sorti de vos mains?

-- C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi.

-- La reine mère! s'écria Charles.

-- Oui.

-- Mais dans quel but?

-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre,

qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour

étudier la chasse au vol.

-- Oh! s'écria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en

effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis.

En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à

laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux

ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise.

-- Qu'avez-vous, Sire? demanda René d'une voix épouvantée.

-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi à boire.

René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante à

Charles, qui l'avala d'un seul trait.

-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans

l'encre, écrivez sur ce livre.

-- Que faut-il que j'écrive?

-- Ce que je vais vous dicter:

«Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère

Catherine de Médicis.»

René prit la plume et écrivit.

-- Et maintenant signez. Le Florentin signa.

-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.

-- Et, de mon côté, je vous tiendrai parole.

-- Mais, dit René, du côté de la reine mère?

-- Oh! de ce côté, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on

vous attaque, défendez-vous.

-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie

menacée?

-- Je vous répondrai à cela dans quinze jours.

-- Mais en attendant...

Charles posa, en fronçant le sourcil, son doigt sur ses lèvres

livides.

-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en être quitte à

si bon marché, le Florentin s'inclina et sortit. Derrière lui, la

nourrice apparut à la porte de sa chambre.

-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle.

-- Nourrice, il y a que j'ai marché dans la rosée, et que cela m'a

fait mal.

-- En effet, tu es bien pâle, mon Charlot.

-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice,

pour aller jusqu'à mon lit.

La nourrice s'avança vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna

sa chambre.

-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.

-- Et si maître Ambroise Paré vient?

-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de

lui.

-- Mais, en attendant, que prendras-tu?

-- Oh! une médecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs

battus dans du lait. À propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre

Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans

un coin du jardin du Louvre. C'était un de mes meilleurs amis...

Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps.

XXIII

Le bois de Vincennes

Ainsi que l'ordre en avait été donné par Charles IX, Henri fut

conduit le même soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on

appelait à cette époque le fameux château dont il ne reste plus

aujourd'hui qu'un débris, fragment colossal qui suffit à donner

une idée de sa grandeur passée.

Le voyage se fit en litière. Quatre gardes marchaient de chaque

côté. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir à Henri

les portes de la prison protectrice, marchait le premier.

À la poterne du donjon, on s'arrêta. M. de Nancey descendit de

cheval, ouvrit la portière fermée à cadenas, et invita

respectueusement le roi à descendre.

Henri obéit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui

semblait plus sûre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui

se fermaient en même temps entre lui et Catherine de Médicis.

Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats,

franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du

bas de l'escalier; puis, toujours précédé de M. de Nancey, il

monta un étage. Arrivé là, le capitaine des gardes, voyant qu'il

s'apprêtait encore à monter, lui dit:

-- Monseigneur, arrêtez-vous là.

-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arrêtant, il paraît qu'on me fait

les honneurs du premier étage.

-- Sire, répondit M. de Nancey, on vous traite en tête couronnée.

-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois étages de plus ne

m'auraient aucunement humilié. Je serai trop bien ici: on se

doutera de quelque chose.

-- Votre Majesté veut-elle me suivre? dit M. de Nancey.

-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien,

monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que

je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frère Charles. Ordonne-

t-il de vous suivre?

-- Oui, Sire.

-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espèce

de corridor à l'extrémité duquel on se trouva dans une salle assez

vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre.

Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'était pas exempt

d'inquiétude.

-- Où sommes-nous? dit-il.

-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.

-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y

avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des

chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets

pour la question des brodequins; en outre, des sièges de pierre

destinés aux malheureux qui attendaient la torture faisaient à peu

près le tour de la salle, et au-dessus de ces sièges, à ces sièges

eux-mêmes, au pied de ces sièges, étaient des anneaux de fer

scellés dans le mur sans autre symétrie que celle de l'art

tortionnaire. Mais leur proximité des sièges indiquait assez

qu'ils étaient là pour attendre les membres de ceux qui seraient

assis.

Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant

pas un détail de tout cet appareil hideux qui écrivait, pour ainsi

dire, l'histoire de la douleur sur les murailles.

Cette attention à regarder autour de lui fit que Henri ne regarda

point à ses pieds et trébucha.

-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela?

Et il montrait une espèce de sillon creusé sur la dalle humide qui

faisait le plancher.

-- C'est la gouttière, Sire.

-- Il pleut donc, ici?

-- Oui, Sire, du sang.

-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas

bientôt à ma chambre?

-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se

dessinait dans l'obscurité et qui devenait, à mesure qu'on

s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable.

Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et

reconnut la figure.

-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous

ici?

-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la

forteresse de Vincennes.

-- Eh bien, mon cher ami, votre début vous fait honneur; un roi

pour prisonnier, ce n'est point mal.

-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai déjà reçu

deux gentilshommes.

-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-être une indiscrétion.

Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit.

-- Monseigneur, on ne m'a pas recommandé le secret. Ce sont

MM. de La Mole et de Coconnas.

-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arrêter, ces pauvres

gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur?

-- D'une façon tout opposée, l'un est gai, l'autre est triste;

l'un chante, l'autre gémit.

-- Et lequel gémit?

-- M. de La Mole, Sire.

-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutôt celui qui gémit que

celui qui chante. D'après ce que j'en vois, la prison n'est pas

une chose bien gaie. Et à quel étage sont-ils logés?

-- Tout en haut, au quatrième. Henri poussa un soupir. C'est là

qu'il eût voulu être.

-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonté de

m'indiquer ma chambre, j'ai hâte de m'y voir, étant très fatigué

de la journée que je viens de passer.

-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant à Henri une porte

tout ouverte.

-- Numéro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numéro 1?

-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur.

-- Ah! ah! il paraît alors que vous attendez un prisonnier de

meilleure noblesse que moi?

-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fût un prisonnier.

-- Et qui est-ce donc?

-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais forcé de

manquer, en gardant le silence, à l'obéissance que je lui dois.

-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif

encore qu'il n'était; ce numéro 1 l'intriguait visiblement. Au

reste, le gouverneur ne démentit pas sa politesse première. Avec

mille précautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui

fit toutes ses excuses des commodités qui pouvaient lui manquer,

plaça deux soldats à sa porte et sortit.

-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier,

passons aux autres.

Le guichetier marcha devant. On reprit le même chemin qu'on venait

de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le

corridor, on arriva à l'escalier; et toujours suivant son guide,

M. de Beaulieu monta trois étages.

En arrivant au haut de ces trois étages, qui, y compris le

premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement

trois portes ornées chacune de deux serrures et de trois énormes

verrous.

Il touchait à peine à la troisième porte que l'on entendit une

voix joyeuse qui s'écriait:

-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de

l'air. Votre poêle est tellement chaud qu'on étouffe ici.

Et Coconnas, qu'à son juron favori le lecteur a déjà reconnu sans

doute, ne fit qu'un bond de l'endroit où il était jusqu'à la

porte.

-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas

pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le

gouverneur me suit.

-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire?

-- Vous visiter.

-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, répondit Coconnas; que

monsieur le gouverneur soit le bienvenu.

M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitôt le sourire

cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont

propres aux gouverneurs de forteresses, aux geôliers et aux

bourreaux.

-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier.

-- Moi, dit Coconnas, pas un écu!

-- Des bijoux?

-- J'ai une bague.

-- Voulez-vous permettre que je vous fouille?

-- Mordi! s'écria Coconnas rougissant de colère, bien vous prend

d'être en prison et moi aussi.

-- Il faut tout souffrir pour le service du roi.

-- Mais, dit le Piémontais, les honnêtes gens qui dévalisent sur

le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi!

j'étais bien injuste, monsieur, car jusqu'à présent je les avais

pris pour des voleurs.

-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geôlier, enfermez

monsieur.

Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle

était une fort belle émeraude que madame de Nevers lui avait

donnée pour lui rappeler la couleur de ses yeux.

-- À l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et

le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous

recommença. La dernière porte s'ouvrit, et un soupir fut le

premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre était plus

lugubre encore d'aspect que celle d'où M. de Beaulieu venait de

sortir. Quatre meurtrières longues et étroites qui allaient en

diminuant de l'intérieur à l'extérieur éclairaient faiblement ce

triste séjour. De plus des barreaux de fer croisés avec assez

d'art pour que la vue fût sans cesse arrêtée par une ligne opaque,

empêchaient que par les meurtrières le prisonnier pût même voir le

ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle

et allaient se réunir au milieu du plafond, où ils

s'épanouissaient en rosace. La Mole était assis dans un coin, et

malgré la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eût rien

entendu.

Le gouverneur s'arrêta sur le seuil et regarda un instant le

prisonnier, qui demeurait immobile, la tête dans ses mains.

-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva

lentement la tête.

-- Bonsoir, monsieur, dit-il.

-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.

-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que

j'ai.

-- Qu'avez-vous?

-- Trois cents écus environ, ces bijoux, ces bagues.

-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur.

-- Voici.

La Mole retourna ses poches, dégarnit ses doigts, et arracha

l'agrafe de son chapeau.

-- N'avez-vous rien de plus?

-- Non pas que je sache.

-- Et ce cordon de soie serré à votre cou, que porte-t-il? demanda

le gouverneur.

-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique.

-- Donnez.

-- Comment! vous exigez?...

-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vêtements, et une relique

n'est point un vêtement.

La Mole fit un mouvement de colère, qui, au milieu du calme

douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant

encore à ces gens habitués aux rudes émotions.

Mais il se remit presque aussitôt.

-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous

demandez.

Alors se détournant comme pour s'approcher de la lumière, il

détacha la prétendue relique, laquelle n'était autre qu'un

médaillon contenant un portrait qu'il tira du médaillon et qu'il

porta à ses lèvres. Mais après l'avoir baisé à plusieurs reprises,

il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le

talon de sa botte, il l'écrasa en mille morceaux.

-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il

ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La

Mole voulait lui dérober; mais la miniature était littéralement en

poussière.

-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait

aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le

médaillon, vous le pouvez prendre.

-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre

congé du prisonnier par une seule parole, il se retira si

courroucé, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes

sans présider à leur fermeture. Le geôlier fit quelques pas pour

sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait déjà les premières

marches de l'escalier:

-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de

vous inviter à me donner tout de suite les cent écus moyennant

lesquels je consens à vous laisser parler à votre compagnon; car

si vous ne les aviez pas donnés, le gouvernement vous les eût pris

avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait

plus de rien faire pour vous; mais j'ai été payé d'avance, je vous

ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnête

homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant

pour vous que pour moi, ne causez pas politique.

La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui

arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se

jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et

sortit pour veiller à ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou

plutôt à ce qu'on ne le surprît pas lui-même.

-- Ah! te voilà, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a

fait sa visite?

-- Comme à toi, je présume.

-- Et il t'a tout pris?

-- Comme à toi aussi.

-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette,

voilà tout.

-- Et de l'argent comptant?

-- J'avais donné tout ce que je possédais à ce brave homme de

guichetier pour qu'il nous procurât cette entrevue.

-- Ah! ah! dit La Mole, il paraît qu'il reçoit des deux mains.

-- Tu l'as donc payé aussi, toi?

-- Je lui ai donné cent écus.

-- Tant mieux que notre guichetier soit un misérable!

-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent,

et, il faut l'espérer, l'argent ne nous manquera point.

-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive?

-- Parfaitement... Nous avons été trahis.

-- Par cet exécrable duc d'Alençon. J'avais bien raison de vouloir

lui tordre le cou, moi.

-- Et crois-tu que notre affaire est grave?

-- J'en ai peur.

-- Ainsi, il y a à craindre... la question.

-- Je ne te cache pas que j'y ai déjà songé.

-- Que diras-tu si on en vient là?

-- Et toi?

-- Moi, je garderai le silence, répondit La Mole avec une rougeur

fébrile.

-- Tu te tairas? s'écria Coconnas.

-- Oui, si j'en ai la force.

-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te

garantis que je dirai bien des choses.

-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole.

-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empêcheront pendant

quelque temps M. d'Alençon de dormir.

La Mole allait répliquer, lorsque le geôlier, qui sans doute avait

entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans

sa chambre et referma la porte sur lui.

XXIV

La figure de cire

Depuis huit jours, Charles était cloué dans son lit par une fièvre

de langueur entrecoupée par des accès violents qui ressemblaient à

des attaques d'épilepsie. Pendant ces accès, il poussait parfois

des hurlements qu'écoutaient avec effroi les gardes qui veillaient

dans son antichambre, et que répétaient dans leurs profondeurs les

échos du vieux Louvre, éveillés depuis quelque temps par tant de

bruits sinistres. Puis, ces accès passés, écrasé de fatigue,

l'oeil éteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec

des silences qui tenaient à la fois du mépris et de la terreur.

Dire ce que, chacun de son côté, sans se communiquer leurs

sensations, car la mère et son fils se fuyaient plutôt qu'ils ne

se cherchaient; dire ce que Catherine de Médicis et le duc

d'Alençon remuaient de pensées sinistres au fond de leur coeur, ce

serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit

grouiller au fond d'un nid de vipères.

Henri avait été enfermé dans sa chambre; et, sur sa propre

recommandation à Charles, personne n'avait obtenu la permission de

le voir, pas même Marguerite. C'était aux yeux de tous une

disgrâce complète. Catherine et d'Alençon respiraient, le croyant

perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'espérant

oublié.

À la cour nul ne soupçonnait la cause de la maladie du roi. Maître

Ambroise Paré et Mazille, son collègue, avaient reconnu une

inflammation d'estomac, se trompant de la cause au résultat, voilà

tout. Ils avaient, en conséquence, prescrit un régime adoucissant

qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indiqué par René,

que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa

nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.

La Mole et Coconnas étaient à Vincennes, au secret le plus

rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix

tentatives pour arriver jusqu'à eux, ou tout au moins pour leur

faire passer un billet, et n'y étaient point parvenues.

Un matin, au milieu des éternelles alternatives de bien et de mal

qu'il éprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on

laissât entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le

lever n'eût plus lieu, se présentait tous les matins. Les portes

furent donc ouvertes, et l'on put reconnaître, à la pâleur de ses

joues, au jaunissement de son front d'ivoire, à la flamme fébrile

qui jaillissait de ses yeux caves et entourés d'un cercle de

bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune

monarque la maladie inconnue dont il était atteint.

La chambre royale fut bientôt pleine de courtisans curieux et

intéressés.

Catherine, d'Alençon et Marguerite furent avertis que le roi

recevait. Tous trois entrèrent à peu d'intervalle l'un de l'autre,

Catherine calme, d'Alençon souriant, Marguerite abattue.

Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le

regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher.

M. d'Alençon se plaça au pied, et se tint debout. Marguerite

s'appuya à un meuble, et, voyant le front pâle, le visage amaigri

et l'oeil enfoncé de son frère, elle ne put retenir un soupir et

une larme. Charles, auquel rien n'échappait, vit cette larme,

entendit ce soupir, et de la tête fit un signe imperceptible à

Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fût, éclaira le

visage de la pauvre reine de Navarre, à qui Henri n'avait eu le

temps de rien dire, ou peut-être même n'avait voulu rien dire.

Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.

Pour elle-même elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien

La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui.

-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-

vous?

-- Mieux, ma mère, mieux.

-- Et que disent vos médecins?

-- Mes médecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mère, dit

Charles en éclatant de rire, et j'ai un suprême plaisir, je

l'avoue, à les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-

moi à boire.

La nourrice apporta à Charles une tasse de sa potion ordinaire.

-- Et que vous font-ils prendre, mon fils?

-- Oh! madame, qui connaît quelque chose à leurs préparations?

répondit le roi en avalant vivement le breuvage.

-- Ce qu'il faudrait à mon frère, dit François, ce serait de

pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime

tant, lui ferait grand bien.

-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc

de deviner l'expression, cependant la dernière m'a fait grand mal.

Charles avait dit ces mots d'une façon si étrange que la

conversation, à laquelle les assistants ne s'étaient pas un

instant mêlés, en resta là. Puis il fit un signe de tête. Les

courtisans comprirent que la réception était achevée, et se

retirèrent les uns après les autres.

D'Alençon fit un mouvement pour s'approcher de son frère, mais un

sentiment intérieur l'arrêta. Il salua, et sortit. Marguerite se

jeta sur la main décharnée que son frère lui tendait, la serra et

la baisa, et sortit à son tour.

-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta,

conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en

tête-à-tête avec elle, se recula vers la ruelle avec le même

sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent.

C'est que Charles, instruit par les aveux de René, puis peut-être

mieux encore par le silence et la méditation, n'avait plus même le

bonheur de douter.

Il savait parfaitement à qui et à quoi attribuer sa mort.

Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son

fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut

peur.

-- Vous demeurez, madame? lui dit-il.

-- Oui, mon fils, répondit Catherine, j'ai à vous entretenir de

choses importantes.

-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.

-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout à l'heure

que vos médecins étaient de grands docteurs...

-- Et je l'affirme encore, madame.

-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous êtes malade?

-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont

dit... en vérité, madame, on voudrait être malade rien que pour

entendre de si savantes dissertations.

-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose?

-- Comment donc? dites, ma mère.

-- Eh bien, je soupçonne que tous ces grands docteurs ne

connaissent rien à votre maladie!

-- Vraiment, madame!

-- Qu'ils voient peut-être un résultat, mais que la cause leur

échappe.

-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas où sa mère en

voulait venir.

-- De sorte qu'ils traitent le symptôme au lieu de traiter le mal.

-- Sur mon âme! reprit Charles étonné, je crois que vous avez

raison, ma mère.

-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni

à mon coeur ni au bien de l'État que vous soyez malade si

longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez

vous, j'ai rassemblé les plus savants docteurs.

-- En art médical, madame?

-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non

seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs.

-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne

pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un résultat?

continua-t-il.

-- Oui.

-- Lequel?

-- Celui que j'espérais; et j'apporte à Votre Majesté le remède

qui doit guérir son corps et son esprit.

Charles frissonna. Il crut que sa mère, trouvant qu'il vivait trop

longtemps encore, avait résolu d'achever sciemment ce qu'elle

avait commencé sans le savoir.

-- Et où est-il, ce remède? dit Charles en se soulevant sur un

coude et en regardant sa mère.

-- Il est dans le mal même, répondit Catherine.

-- Alors où est le mal?

-- Écoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire

parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance à distance

assassine la victime?

-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un

instant de vue la physionomie impassible de sa mère.

-- Non, par des moyens bien autrement sûrs, bien autrement

terribles, dit Catherine.

-- Expliquez-vous.

-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de

la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mépris et

d'incrédulité.

-- Beaucoup, dit-il.

-- Eh bien, dit vivement Catherine, de là viennent vos

souffrances. Un ennemi de Votre Majesté, qui n'eût point osé vous

attaquer en face, a conspiré dans l'ombre. Il a dirigé contre la

personne de Votre Majesté une conspiration d'autant plus terrible

qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mystérieux de

cette conspiration étaient insaisissables.

-- Ma foi, non! dit Charles révolté par tant d'astuce.

-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains

projets d'évasion qui devaient assurer l'impunité au meurtrier.

-- Au meurtrier! s'écria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a

donc essayé de me tuer, ma mère?

L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupière

plissée.

-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-être, vous; mais moi, j'en

ai acquis la certitude.

-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, répondit amèrement

le roi. Et comment a-t-on essayé de me tuer? Je suis curieux de le

savoir.

-- Par la magie, mon fils.

-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramené par le dégoût à son

rôle d'observateur.

-- Si ce conspirateur que je veux désigner... et que Votre Majesté

a déjà désigné du fond du coeur... ayant tout disposé pour ses

batteries, étant sûr du succès, eût réussi à s'esquiver, nul peut-

être n'eût pénétré la cause des souffrances de Votre Majesté; mais

heureusement, Sire, votre frère veillait sur vous.

-- Quel frère?

-- Votre frère d'Alençon.

-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frère,

murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc,

madame...

-- Qu'il a heureusement révélé le côté matériel de la conspiration

à Votre Majesté. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant

inexpérimenté, que les traces d'un complot ordinaire, que les

preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des

preuves d'une action bien plus importante; car je connais la

portée de l'esprit du coupable.

-- Ah ça! mais, ma mère, on dirait que vous parlez du roi de

Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'où irait cette

dissimulation florentine.

Catherine baissa hypocritement les yeux.

-- Je l'ai fait arrêter, ce me semble, et conduire à Vincennes

pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc

encore plus coupable que je ne le soupçonne?

-- Sentez-vous la fièvre qui vous dévore? demanda Catherine.

-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronçant le sourcil.

-- Sentez-vous la chaleur brûlante qui ronge votre coeur et vos

entrailles?

-- Oui, madame, répondit Charles en s'assombrissant de plus en

plus.

-- Et les douleurs aiguës de tête qui passent par vos yeux pour

arriver à votre cerveau, comme autant de coups de flèches?

-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez

bien décrire mon mal!

-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez...

Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle présenta au

roi.

C'était une figurine de cire jaunâtre, haute de six pouces à peu

près. Cette figure était vêtue d'abord d'une robe étoilée d'or, en

cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de même matière.

-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue?

-- Voyez ce qu'elle a sur la tête, dit Catherine.

-- Une couronne, répondit Charles.

-- Et au coeur?

-- Une aiguille.

-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous?

-- Moi?

-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau?

-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comédie

fatiguait; le roi de Navarre, sans doute?

-- Non pas, Sire.

-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus.

-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majesté

pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majesté

m'eût posé la question d'une autre façon.

Charles ne répondit pas. Il essayait de pénétrer toutes les

pensées de cette âme ténébreuse, qui se refermait sans cesse

devant lui au moment où il se croyait tout prêt à y lire.

-- Sire, continua Catherine, cette statue a été trouvée, par les

soins de votre procureur général Laguesle, au logis de l'homme

qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout

prêt pour le roi de Navarre.

-- Chez M. de La Mole? dit Charles.

-- Chez lui-même; et, s'il vous plaît, regardez encore cette

aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est

écrite sur l'étiquette qu'elle porte.

-- Je vois un M, dit Charles.

-- C'est-à-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur

écrit ainsi son voeu sur la plaie même qu'il creuse. S'il eût

voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi

Charles VI, il eût enfoncé l'épingle dans la tête et il eût mis un

F au lieu d'un M.

-- Ainsi, dit Charles IX, à votre avis, madame, celui qui en veut

à mes jours, c'est M. de La Mole?

-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrière le

poignard, il y a le bras qui le pousse.

-- Et voilà toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour où

le charme sera détruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre?

demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mère; mais moi,

tout au contraire de vous, qui vous en êtes occupée toute votre

vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.

-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voilà tout. Le jour où

le charme sera détruit, le mal cessera, dit Catherine.

-- Vraiment! dit Charles d'un air étonné.

-- Comment! vous ne savez pas cela?

-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi.

-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majesté est

convaincue, n'est ce pas?

-- Certainement.

-- La conviction va chasser l'inquiétude?

-- Complètement.

-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites?

-- Non, ma mère; c'est du fond de mon coeur. Le visage de

Catherine se dérida.

-- Dieu soit loué! s'écria-t-elle, comme si elle eût cru en Dieu.

-- Oui, Dieu soit loué! reprit ironiquement Charles. Je sais

maintenant comme vous à qui attribuer l'état où je me trouve, et

par conséquent qui punir.

-- Et nous punirons...

-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il était le coupable?

-- J'ai dit qu'il était l'instrument.

-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus

important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire

naître autour de nous de dangereux soupçons. Il est urgent que la

lumière se fasse, et qu'à l'éclat que jettera cette lumière la

vérité se découvre.

-- Ainsi, M. de La Mole...?

-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc.

Commençons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera.

-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler.

Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se

levant:

-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence?

-- Je le désire, madame, répondit Charles, et... le plus tôt sera

le mieux.

Catherine serra la main de son fils sans comprendre le

tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne,

et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et

terrible imprécation qui suivit ce rire.

Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger à laisser aller

ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-être tant

de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remédier.

En ce moment, comme il regardait la portière retombant derrière

Catherine, il entendit un léger froissement derrière lui, et se

retournant il aperçut Marguerite qui soulevait la tapisserie

retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.

Marguerite dont la pâleur, les yeux hagards et la poitrine

oppressée décelaient la plus violente émotion:

-- Oh! Sire, Sire! s'écria Marguerite en se précipitant vers le

lit de son frère, vous savez bien qu'elle ment!

-- Qui, _elle?_ demanda Charles.

-- Écoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mère;

mais je me suis doutée qu'elle resterait près de vous pour les

poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vôtre, sur notre âme à

tous les deux, je vous dis qu'elle ment!

-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?...

Tous les deux parlaient bas par instinct: on eût dit qu'ils

avaient peur de s'entendre eux-mêmes.

-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est

dévoué plus que personne au monde.

-- Tu le crois, Margot? dit Charles.

-- Oh! Sire, j'en suis sûre.

-- Eh bien, moi aussi, dit Charles.

-- Alors, si vous en êtes sûr, mon frère, dit Marguerite étonnée,

pourquoi l'avez-vous fait arrêter et conduire à Vincennes?

-- Parce qu'il me l'a demandé lui-même.

-- Il vous l'a demandé, Sire?...

-- Oui, il a de singulières idées, Henriot. Peut-être se trompe-t-

il, peut-être a-t-il raison; mais enfin, une de ses idées, c'est

qu'il est plus en sûreté dans ma disgrâce que dans ma faveur, loin

de moi que près de moi, à Vincennes qu'au Louvre.

-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sûreté alors?

-- Dame! aussi en sûreté que peut l'être un homme dont Beaulieu me

répond sur sa tête.

-- Oh! merci, mon frère, voilà pour Henri. Mais...

-- Mais quoi? demanda Charles.

-- Mais il y a une autre personne, Sire, à laquelle j'ai tort de

m'intéresser peut-être, mais à laquelle je m'intéresse enfin.

-- Et quelle est cette personne?

-- Sire, épargnez-moi... j'oserais à peine le nommer à mon frère,

et n'ose le nommer à mon roi.

-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles.

-- Hélas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire,

et il n'a échappé que par miracle à votre vengeance royale.

-- Et cela, Marguerite, quand il était coupable d'un seul crime;

mais maintenant qu'il en a commis deux...

-- Sire, il n'est pas coupable du second.

-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne

mère, pauvre Margot?

-- Oh! je vous ai déjà dit, Charles, reprit Marguerite en baissant

la voix, je vous ai déjà dit qu'elle mentait.

-- Vous ne savez peut-être pas qu'il existe une figure de cire qui

a été saisie chez M. de La Mole?

-- Si fait, mon frère, je le sais.

-- Que cette figure est percée au coeur par une aiguille, et que

l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannière avec un

M?

-- Je le sais encore.

-- Que cette figure a un manteau royal sur les épaules et une

couronne royale sur la tête?

-- Je sais tout cela.

-- Eh bien, qu'avez-vous à dire?

-- J'ai à dire que cette petite figure qui porte un manteau royal

sur les épaules et une couronne royale sur la tête est la

représentation d'une femme et non d'un homme.

-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur?

-- C'était un charme pour se faire aimer de cette femme et non un

maléfice pour faire mourir un homme.

-- Mais cette lettre M?

-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mère.

-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles.

-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que

M. de La Mole aimait.

-- Et cette femme se nomme?

-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frère, dit la reine de

Navarre en tombant à genoux devant le lit du roi, en prenant sa

main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigné de

larmes sur cette main.

-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un

regard étincelant sous un sourcil froncé; car, de même que vous

avez entendu, vous, on pourrait vous entendre à votre tour.

-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tête et que le

monde entier n'est-il là pour m'écouter! devant le monde entier,

je déclarerais qu'il est infâme d'abuser de l'amour d'un

gentilhomme pour souiller sa réputation d'un soupçon d'assassinat.

-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui

est et ce qui n'est pas?

-- Mon frère!

-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent?

-- Vous le savez?

-- Si je te disais que je connais le vrai coupable?

-- Le vrai coupable! s'écria Marguerite; mais il y a donc eu un

crime commis?

-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.

-- Sur vous?

-- Sur moi.

-- Impossible!

-- Impossible?... Regarde-moi, Margot.

La jeune femme regarda son frère et frissonna en le voyant si

pâle.

-- Margot, je n'ai pas trois mois à vivre, dit Charles.

-- Vous, mon frère! Toi, mon Charles! s'écria-t-elle.

-- Margot, je suis empoisonné. Marguerite jeta un cri.

-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs

par magie.

-- Et vous connaissez le coupable?

-- Je le connais.

-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole?

-- Non, ce n'est pas lui.

-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu!

serait-ce...?

-- Qui?

-- Mon frère... d'Alençon?... murmura Marguerite.

-- Peut-être.

-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme épouvantée

elle même de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mère?

Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce

qu'elle y cherchait, et tomba toujours à genoux et demi-renversée

sur un fauteuil.

-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible!

-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fâcheux

que René ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.

-- Lui, René?

-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme à laquelle il

n'ose rien refuser a été lui demander un livre de chasse enfoui

dans sa bibliothèque; qu'un poison subtil a été versé sur chaque

page de ce livre; que le poison, destiné à quelqu'un, je ne sais à

qui, est tombé par un caprice du hasard, ou par un châtiment du

ciel, sur une autre personne que celle à qui il était destiné.

Mais en l'absence de René, si tu veux voir le livre, il est là,

dans mon cabinet, et, écrit de la main du Florentin, tu verras que

ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt

personnes encore, a été donné de sa main à sa compatriote.

-- Silence, Charles, à ton tour, silence! dit Marguerite.

-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par

magie.

-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grâce! grâce! vous savez

bien qu'il est innocent.

-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre

donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la

maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure

avec moi.

Marguerite courba la tête, comprenant qu'il n'y avait rien à faire

pour sauver La Mole du côté du roi, et se retira toute pleurante

et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources.

Pendant ce temps, comme l'avait prévu Charles, Catherine ne

perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général

Laguesle une lettre dont l'histoire a conservé jusqu'au dernier

mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:

«Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole

a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de

méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie

d'appeler le premier président et d'instruire au plus vite

l'affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au

coeur, et ce, contre le roi[6].

» CATHERINE.»

XXV

Les boucliers invisibles

Le lendemain du jour où Catherine avait écrit la lettre qu'on

vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil

des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de

quatre robes noires.

Coconnas était invité à descendre dans une salle où le procureur

Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les

instructions de Catherine.

Pendant les huit jours qu'il avait passés en prison, Coconnas

avait beaucoup réfléchi; sans compter que chaque jour La Mole et

lui, réunis un instant pour les soins de leur geôlier qui, sans

leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute

probabilité ils ne devaient pas à sa seule philanthropie; sans

compter, disons-nous, que La Mole et lui s'étaient recordés sur la

conduite qu'ils avaient à tenir et qui était une négation absolue,

il était donc persuadé qu'avec un peu d'adresse son affaire

prendrait la meilleure tournure, les charges n'étaient pas plus

fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient

fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc être

compromis dans une affaire où les principaux coupables étaient

libres. Coconnas ignorait que Henri habitât le même château que

lui, et la complaisance de son geôlier lui apprenait qu'au-dessus

de sa tête planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers

invisibles_.

Jusque-là, les interrogatoires avaient porté sur les desseins du

roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les

deux amis devaient prendre à cette fuite. À tous ces

interrogatoires, Coconnas avait constamment répondu d'une façon

plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprêtait encore

à répondre de la même façon, et d'avance il avait préparé toutes

ses petites reparties, lorsqu'il s'aperçut tout à coup que

l'interrogatoire avait changé d'objet.

Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites à René, d'une

ou de plusieurs figures de cire faites à l'instigation de La Mole.

Coconnas, tout préparé qu'il était, crut remarquer que

l'accusation perdait beaucoup de son intensité, puisqu'il ne

s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait

une statue de reine; encore cette statue était-elle haute de huit

à dix pouces tout au plus.

Il répondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient

plus depuis longtemps à la poupée, et remarqua avec plaisir que

plusieurs fois ses réponses avaient eu le privilège de faire

sourire ses juges.

On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voilà désarmé;

_mais cela s'était déjà beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut

avoir à moitié désarmé ses juges parce qu'ils avaient souri.

Son interrogatoire terminé, il remonta donc dans sa chambre si

chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce

tapage, dut en tirer les plus heureuses conséquences.

On le fit descendre à son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec

étonnement l'accusation abandonner sa première voie et entrer dans

une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites à René. Il

répondit qu'il avait été chez le Florentin une fois seulement. On

lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commandé une figure

de cire. Il répondit que René lui avait montré cette figure toute

faite. On lui demanda si cette figure ne représentait pas un

homme. Il répondit qu'elle représentait une femme. On lui demanda

si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il

répondit que le but de ce charme était de se faire aimer de cette

femme.

Ces questions furent faites, tournées et retournées de cent façons

différentes; mais à toutes ces questions, sous quelque face

qu'elles lui fussent présentées, La Mole fit constamment les mêmes

réponses.

Les juges se regardèrent avec une sorte d'indécision, ne sachant

que trop dire ni que faire devant une pareille simplicité,

lorsqu'un billet apporté au procureur général trancha la

difficulté.

Il était conçu en ces termes:

«Si l'accusé nie, recourez à la question.» C.»

Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit à La Mole, et le

congédia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi

rassuré sinon presque aussi joyeux que Coconnas.

-- Je crois que tout va bien, dit-il.

Une heure après il entendit des pas et vit un billet qui se

glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le

mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dépêche venait,

selon toute probabilité, du guichetier.

En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une

déception lui était venu au coeur; il espérait que ce billet était

de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il

était prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'écriture

faillit le faire mourir de joie.

«Courage, disait le billet, je veille.»

-- Ah! si elle veille, s'écria La Mole en couvrant de baisers ce

papier qu'avait touché une main si chère, si elle veille, je suis

sauvé! ...

Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait

foi avec Coconnas dans ce que le Piémontais appelait ses

_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur à cette

petite maison, à cette chambre où tant de scènes d'un bonheur

enivrant, où tant de parfums, à peine évaporés, où tant de doux

souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une

femme à demi renversée sur des coussins de velours.

-- Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle, et

souffrir ce que je souffre! s'écriait cette femme; oh! c'est

impossible!

Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arrêtait

tout à coup, appuyait son front brûlant contre quelque marbre

glacé, se relevait pâle et le visage couvert de larmes, se tordait

les bras avec des cris, et retombait brisée sur quelque fauteuil.

Tout à coup la tapisserie qui séparait l'appartement de la rue

Cloche-Percée de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un

frémissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers

apparut.

-- Oh! s'écria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je

t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles?

-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-

même l'instruction, et en ce moment encore elle est à Vincennes.

-- Et René?

-- Il est arrêté.

-- Avant que tu aies pu lui parler?

-- Oui.

-- Et nos prisonniers?

-- J'ai de leurs nouvelles.

-- Par le guichetier?

-- Toujours.

-- Eh bien?

-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on

les a fouillés. La Mole a brisé ton portrait plutôt que de le

livrer.

-- Ce cher La Mole!

-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs.

-- Bon Annibal! Mais après?

-- On les a interrogés ce matin sur la fuite du roi, sur ses

projets de rébellion en Navarre, et ils n'ont rien dit.

-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce

silence les tue aussi bien que s'ils parlaient.

-- Oui, mais nous les sauvons, nous.

-- Tu as donc pensé à notre entreprise?

-- Je ne me suis occupée que de cela depuis hier.

-- Eh bien?

-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chère reine, quel

homme difficile et cupide! Cela coûtera la vie d'un homme et trois

cent mille écus.

-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne

demande que la vie d'un homme et trois cent mille écus... Mais

c'est pour rien!

-- Pour rien... trois cent mille écus! ... Mais tous tes joyaux et

tous les miens n'y suffiraient pas.

-- Oh! qu'à cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc

d'Alençon paiera, mon frère Charles paiera, ou sinon...

-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent

mille écus.

-- Toi?

-- Oui, moi.

-- Et comment te les es-tu procurés?

-- Ah! voilà!

-- C'est un secret?

-- Pour tout le monde, excepté pour toi.

-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes,

les aurais-tu volés?

-- Tu en jugeras.

-- Voyons.

-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet?

-- Le richard, l'usurier?

-- Si tu veux.

-- Eh bien?

-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme

blonde, aux yeux verts, coiffée de trois rubis posés l'un au

front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et

ignorant que cette femme était une duchesse, ce richard, cet

usurier s'écria: «Pour trois baisers à la place de ces trois

rubis, je ferais naître trois diamants de cent mille écus chacun!»

-- Eh bien, Henriette?

-- Eh bien, ma chère, les diamants sont éclos et vendus.

-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite.

-- Tiens! s'écria la duchesse avec un accent d'impudeur naïf et

sublime à la fois, qui résume et le siècle et la femme, tiens!

j'aime Annibal, moi!

-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout à

la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop même. Et cependant

elle lui serra la main.

-- Donc, continua Henriette, grâce à nos trois diamants les trois

cent mille écus et l'homme sont prêts.

-- L'homme? quel homme?

-- L'homme à tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme.

-- Et tu as trouvé l'homme qu'il te fallait?

-- Parfaitement.

-- Au même prix? demanda en souriant Marguerite.

-- Au même prix! j'en eusse trouvé mille, répondit Henriette. Non,

non; moyennant cinq cents écus, tout bonnement.

-- Pour cinq cents écus tu as trouvé un homme qui a consenti à se

faire tuer?

-- Que veux-tu! il faut bien vivre.

-- Ma chère amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle

clairement; les énigmes prennent trop de temps à deviner dans la

situation où nous nous trouvons.

-- Eh bien, écoute: le geôlier auquel est confiée la garde de La

Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est

qu'une blessure; il veut bien aider à sauver nos amis, mais il ne

veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement placé

fera l'affaire; nous lui donnerons une récompense, et l'État un

dédommagement. De cette façon, le brave homme recevra des deux

mains, et aura renouvelé la fable du pélican.

-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard...

-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera.

-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donné trois coups tant

d'épée que de poignard à La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il

y a donc tout lieu d'espérer.

-- Méchante! tu mériterais que j'en restasse là.

-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie.

Comment les sauverons-nous, voyons?

-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du

château où puissent pénétrer les femmes qui ne sont point

prisonnières. On nous fait cacher derrière l'autel: sous la nappe

de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie

est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geôlier qui tombe et

fait semblant d'être mort; nous apparaissons, nous jetons chacune

un manteau sur les épaules de nos amis; nous fuyons avec eux par

la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot

d'ordre, nous sortons sans empêchement.

-- Et une fois sortis?

-- Deux chevaux les attendent à la porte; ils sautent dessus,

quittent l'Île-de-France et gagnent la Lorraine, d'où de temps en

temps ils reviennent incognito.

-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les

sauverons?

-- J'en répondrais presque.

-- Et cela bientôt?

-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous préviendra.

-- Mais si l'on te reconnaît dans les environs de Vincennes, cela

peut faire du tort à notre projet.

-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse

avec une coiffe, grâce à laquelle on ne me voit pas même le bout

du nez.

-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de précautions.

-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal.

-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informée?

-- Je n'ai eu garde d'y manquer.

-- Eh bien?

-- Eh bien, il n'a jamais été si joyeux, à ce qu'il paraît; il

rit, il chante, il fait bonne chère, et ne demande qu'une chose,

c'est d'être bien gardé.

-- Il a raison. Et ma mère?

-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le procès.

-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement à nous?

-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutât de quelque chose? Tous

ceux qui sont du secret ont intérêt à le garder. Ah! j'ai su

qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prêts.

-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de

prison, tout serait à recommencer.

-- Sois tranquille, je désire autant que toi de les voir dehors.

-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que

tu fais pour en arriver là.

-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne.

-- Et tu es sûre de Beaulieu?

-- Je l'espère.

-- Du guichetier?

-- Il a promis.

-- Des chevaux?

-- Ils seront les meilleurs de l'écurie du duc de Nevers.

-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son

amie, après quoi les deux femmes se séparèrent, se promettant de

se revoir le lendemain et tous les jours au même lieu et à la même

heure. C'étaient ces deux créatures charmantes et dévouées que

Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers

invisibles.

XXVI

Les juges

-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas à La Mole, lorsque les

deux compagnons se retrouvèrent ensemble à la suite de

l'interrogatoire où, pour la première fois, il avait été question

de la figure de cire, il me semble que tout marche à ravir et que

nous ne tarderons pas à être abandonnés des juges, ce qui est un

diagnostic tout opposé à celui de l'abandon des médecins; car

lorsque le médecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus

le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne

l'accusé, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tête.

-- Oui, dit La Mole; il me semble même qu'à cette politesse, à

cette facilité des geôliers, à l'élasticité des portes, je

reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas

M. de Beaulieu, à ce qu'on m'avait dit, du moins.

-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coûtera

cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles

sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de

faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, récapitulons

bien notre leçon: on nous mène à la chapelle, on nous laisse là

sous la garde de notre guichetier, nous trouvons à l'endroit

indiqué chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de

notre guide...

-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents

écus; dans le bras.

-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme!

on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi.

Non, non, dans le côté droit, en glissant adroitement le long des

côtes: c'est un coup vraisemblable et innocent.

-- Allons, va pour celui-là; ensuite...

-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que

nos deux princesses s'élancent de l'autel où elles sont cachées et

que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime

aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque

infidélité pour que cela me reprenne ainsi.

-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frémissante qui passe

comme une musique à travers les lèvres, et puis nous gagnons les

bois. Un bon baiser donné à chacun de nous nous fait joyeux et

forts. Nous vois-tu, Annibal, penchés sur nos chevaux rapides et

le coeur doucement oppressé? Oh! la bonne chose que la peur! La

peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne épée nue au flanc,

lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'éperon,

et qui à chaque hourra bondit et vole.

-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis-

tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai éprouvé quelque

chose comme cela. Quand ce visage blême de Beaulieu est entré pour

la première fois dans ma chambre, derrière lui dans l'ombre

brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de

fer heurté contre du fer. Je te jure que j'ai pensé tout aussitôt

au duc d'Alençon, et que je m'attendais à voir apparaître sa

vilaine face entre deux vilaines têtes de hallebardiers. J'ai été

trompé et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout

perdu: la nuit venue, j'en ai rêvé.

-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensée souriante sans

accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux

champs du fantastique, ainsi elles ont tout prévu, même le lieu de

notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vérité,

j'eusse mieux aimé aller en Navarre; en Navarre, j'étais chez

elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs,

là, nous ne serons qu'à quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un

regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici?

-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant à moi, j'avoue que j'y

laisse tous les miens.

-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geôlier

au lieu de...

-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop:

songe donc, cinq cents écus de nous, une récompense du

gouvernement, de l'avancement peut-être; comme il vivra heureux ce

gaillard-là, quand je l'aurai tué! ... Mais qu'as-tu donc?

-- Rien! Une idée qui me passe par l'esprit.

-- Elle n'est pas drôle, à ce qu'il paraît, car tu pâlis

affreusement.

-- C'est que je me demande pourquoi on nous mènerait à la

chapelle.

-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pâques. Voilà le moment, ce

me semble.

-- Mais, dit La Mole, on ne conduit à la chapelle que les

condamnés à mort ou les torturés.

-- Oh! oh! fit Coconnas en pâlissant légèrement à son tour, ceci

mérite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je

dois éventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami!

-- Monsieur m'appelle! dit le geôlier qui faisait le guet sur les

premières marches de l'escalier.

-- Oui, viens ça.

-- Me voici.

-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous

sauverons, n'est-ce pas?

-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de

lui.

-- Sois tranquille, personne ne nous écoute.

-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle.

-- On nous y conduira donc à la chapelle?

-- Sans doute, c'est l'usage.

-- C'est l'usage?

-- Oui, après toute condamnation à mort, c'est l'usage de

permettre que le condamné passe la nuit dans la chapelle.

Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardèrent en même

temps.

-- Vous croyez donc que nous serons condamnés à mort?

-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez.

-- Comment! nous aussi, dit La Mole.

-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas

tout préparé pour votre fuite.

-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit là! fit Coconnas à

La Mole.

-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que

nous jouons gros jeu, à ce qu'il paraît.

-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque

rien?... Si dans un moment d'émotion monsieur allait se tromper de

côté! ...

-- Eh! mordi! je voudrais être à ta place, dit lentement Coconnas,

et ne pas avoir affaire à d'autres mains qu'à cette main, à

d'autre fer que celui qui te touchera.

-- Condamnés à mort! murmura La Mole, mais c'est impossible!

-- Impossible! dit naïvement le guichetier, et pourquoi?

-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas.

-- En effet, reprit vivement le geôlier; rentrez, messieurs!

rentrez!

-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole.

-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui

doivent être prévenues le seront.

-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux à ces murs.

Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et

rentrèrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas

chantonnant.

Il ne se passa rien de nouveau jusqu'à sept heures du soir. La

nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une

vraie nuit d'évasion. On apporta le repas du soir de Coconnas,

lequel soupa avec son appétit ordinaire, tout en songeant au

plaisir qu'il aurait à être mouillé par cette pluie qui fouettait

les murailles, et déjà il se préparait à s'endormir au murmure

sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il

écoutait parfois avec un sentiment de mélancolie qu'il n'avait

jamais éprouvé avant qu'il fût en prison, sifflait plus

étrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poêle

ronflait avec plus de rage qu'à l'ordinaire. Ce phénomène avait

lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'étage supérieur

et surtout celui d'en face. C'est à ce bruit qu'Annibal

reconnaissait toujours que le geôlier allait venir, attendu que ce

bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole.

Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et

l'oreille au guet.

Le temps s'écoula, personne ne vint.

-- C'est étrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on

n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appelé? serait-il malade?

que veut dire cela?

Tout est soupçon et inquiétude comme tout est joie et espoir pour

un prisonnier. Une demi-heure s'écoula, puis une heure, puis une

heure et demie. Coconnas commençait à s'endormir de dépit, quand

le bruit de la serrure le fit bondir.

-- Oh! oh! dit-il, est-ce déjà l'heure du départ et va-t-on nous

conduire à la chapelle sans être condamnés? Mordi! ce serait un

plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un

four; pourvu que les chevaux ne soient point aveuglés!

Il se préparait à questionner gaiement le porte-clefs, quand il

vit celui-ci appliquer son doigt sur les lèvres en roulant des

yeux très éloquents.

En effet, derrière le geôlier on entendait du bruit et l'on

apercevait des ombres.

Tout à coup, au milieu de l'obscurité, il distingua deux casques

sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette

d'or.

-- Oh! oh! demanda-t-il à demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet

appareil sinistre? où allons-nous donc?

Le geôlier ne répondit que par un soupir qui ressemblait fort à un

gémissement.

-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des

extrêmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau,

ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, où

allons-nous?

-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante

qui fit connaître à Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus

étaient accompagnés d'un huissier quelconque.

-- Et M. de La Mole, demanda le Piémontais, où est-il? que

devient-il?

-- Suivez les hallebardiers, répéta la même voix grasseyante sur

le même ton.

Il fallait obéir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperçut

l'homme noir dont la voix lui avait été si désagréable. C'était un

petit greffier bossu, et qui sans doute s'était fait homme de robe

pour qu'on ne s'aperçût point qu'il était bancal en même temps.

Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier étage,

les gardes s'arrêtèrent.

-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore

assez.

La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de

limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette

d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en

prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tête à gauche,

selon le code des grands airs à la mode à cette époque, et, le

poing sur la hanche, entra dans la salle.

On leva une tapisserie, et Coconnas aperçut effectivement des

juges et des greffiers.

À quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole était

assis sur un banc.

Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrivé en face des juges,

Coconnas s'arrêta, salua La Mole d'un signe de tête et d'un

sourire, puis il attendit.

-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le président.

-- Marc-Annibal de Coconnas, répondit le gentilhomme avec une

grâce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux;

mais on connaît nos qualités, je présume.

-- Où êtes-vous né?

-- À Saint-Colomban, près de Suze.

-- Quel âge avez-vous?

-- Vingt-sept ans et trois mois.

-- Bien, dit le président.

-- Il paraît que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas.

-- Maintenant, dit le président après un moment de silence qui

donna au greffier le temps d'écrire les réponses de l'accusé, quel

était votre but en quittant la maison de M. d'Alençon?

-- De me réunir à M. de La Mole, mon ami, que voilà, et qui,

lorsque je la quittai, moi, l'avait déjà quittée depuis quelques

jours.

-- Que faisiez-vous à la chasse où vous fûtes arrêté?

-- Mais, répondit Coconnas, je chassais.

-- Le roi était aussi à cette chasse, et il y ressentit les

premières atteintes du mal dont il souffre en ce moment.

-- Quant à ceci, je n'étais pas près du roi, et je ne puis rien

dire. J'ignorais même qu'il fût atteint d'un mal quelconque. Les

juges se regardèrent avec un sourire d'incrédulité.

-- Ah! vous l'ignoriez? dit le président.

-- Oui, monsieur, et j'en suis fâché. Quoique le roi de France ne

soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui.

-- Vraiment?

-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frère le duc

d'Alençon. Celui-là, je l'avoue...

-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alençon, monsieur, mais de Sa

Majesté.

-- Eh bien, je vous ai déjà dit que j'étais son très humble

serviteur, répondit Coconnas en se dandinant avec une adorable

insolence.

-- Si vous êtes en effet son serviteur, comme vous le prétendez,

monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine

statue magique?

-- Ah! bon! nous revenons à l'histoire de la statue, à ce qu'il

paraît?

-- Oui, monsieur, cela vous déplaît-il?

-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez.

-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole?

-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez René, vous voulez dire.

-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe?

-- Dame! si on me la montre.

-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez?

-- Très bien.

-- Greffier, dit le président, écrivez que l'accusé reconnaît la

statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole.

-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour

l'avoir vue chez René.

-- Chez René, soit! Quel jour?

-- Le seul jour où nous y avons été, M. de La Mole et moi.

-- Vous avouez donc que vous avez été chez René avec M. de La

Mole?

-- Ah! ça! est-ce que je m'en suis jamais caché?

-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue avoir été chez René pour

faire des conjurations.

-- Holà, hé! tout beau, tout beau, monsieur le président. Modérez

votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout

cela.

-- Vous niez que vous avez été chez René pour faire des

conjurations?

-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans

préméditation.

-- Mais elle a eu lieu?

-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui

ressemblait à un charme.

-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue qu'il s'est fait chez René

un charme contre la vie du roi.

-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infâme mensonge. Il ne

s'est jamais fait de charme contre la vie du roi.

-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole.

-- Silence! fit le président. Puis se retournant vers le greffier:

-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y êtes-vous?

-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est

pas une statue d'homme, mais de femme.

-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole.

-- Monsieur de la Mole, dit le président, vous répondrez quand

nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire

des autres.

-- Ainsi, vous dites que c'est une femme?

-- Sans doute, je le dis.

-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal?

-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'était...

La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche.

-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi,

comme si cela regardait ces messieurs!

-- Vous persistez à dire que cette statue est une statue de femme?

-- Oui, certainement, je persiste.

-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme?

-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je

voulais être aimé.

-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'écria

le président; taisez-vous donc, ou l'on vous bâillonnera.

-- ... Bâillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela,

monsieur de la robe noire? On bâillonnera mon ami! ... un

gentilhomme! Allons donc!

-- Faites entrer René, dit le procureur général Laguesle.

-- Oui, faites entrer René, dit Coconnas, faites; nous allons voir

un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux.

René entra pâle, vieilli, presque méconnaissable pour les deux

amis, courbé sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien

plus que de ceux qu'il avait commis.

-- Maître René, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accusés

ici présents?

-- Oui, monsieur, répondit René d'une voix qui trahissait son

émotion.

-- Pour les avoir vus où?

-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi.

-- Combien de fois ont-ils été chez vous?

-- Une seule.

À mesure que René parlait, la figure de Coconnas s'épanouissait.

Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il

avait eu un pressentiment.

-- Et à quelle occasion ont-ils été chez vous? René sembla hésiter

un moment.

-- Pour me commander une figure de cire, dit-il.

-- Pardon, pardon, maître René, dit Coconnas, vous faites une

petite erreur.

-- Silence! dit le président. Puis se retournant vers René: Cette

figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme?

-- D'homme, répondit René.

Coconnas bondit comme s'il eût reçu une commotion électrique.

-- D'homme! dit-il.

-- D'homme, répéta René, mais d'une voix si faible qu'à peine le

président l'entendit.

-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les

épaules et une couronne sur la tête?

-- Parce que cette statue représente un roi.

-- Infâme menteur! cria Coconnas exaspéré.

-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire

cet homme, chacun est maître de perdre son âme.

-- Mais non pas le corps des autres, mordi!

-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait

dans le coeur, avec la lettre M écrite sur une petite bannière?

-- L'aiguille simulait l'épée ou le poignard, la lettre M veut

dire MORT.

Coconnas fit un mouvement pour étrangler René, quatre gardes le

retinrent.

-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est

suffisamment renseigné. Reconduisez les prisonniers dans les

chambres d'attente.

-- Mais, s'écriait Coconnas, il est impossible de s'entendre

accuser de pareilles choses sans protester.

-- Protestez, monsieur, on ne vous en empêche pas. Gardes, vous

avez entendu? Les gardes s'emparèrent des deux accusés et les

firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre.

Puis le procureur fit signe à cet homme que Coconnas avait aperçu

dans l'ombre et lui dit:

-- Ne vous éloignez pas, maître, vous aurez de la besogne cette

nuit.

-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant

respectueusement le bonnet à la main.

-- Par celui-ci, dit le président en montrant La Mole qu'on

apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.

Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en

attendant à son tour qu'on le reconduisît au Châtelet où il était

enfermé:

-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le

roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de connaître la

vérité.

Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut

atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant un profond soupir.

XXVII

La torture du brodequin

Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot

et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas,

abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec

les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses

tristes réflexions.

-- Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus

mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me

défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe

de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des

condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un

château fort devant des figures aussi laides que toutes ces

figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la

tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait

temps d'aller à la chapelle.

Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce

silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et

qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille

épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.

Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si

brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes

féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu

la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par

un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les

arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent

descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne

notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus

profonde, plus poignante encore que la première, parvint à

Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien

positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais

encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole.

À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux

portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze

pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme

pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant:

-- On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin

le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc

contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.

-- Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est

qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas d'armes. Il étendit les

mains autour de lui.

-- Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et

malheur à qui m'approchera!

Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première

secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux

secousses pareilles il le descellerait.

Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux

torches envahit le cachot.

-- Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait

été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire

entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas

avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour

vous attend.

-- Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je

vais entendre, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur.

-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui

marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette

noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un

premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard

inquiet à droite et à gauche, devant et derrière.

-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier;

j'avoue que sa présence me manque.

On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où

demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le

procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de

l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité

facile à reconnaître.

En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt

de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès.

Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette

chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait

dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas

sentit que les jambes lui manquaient et s'écria:

-- Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait

poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus

lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau,

qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de

l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de

cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus

loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur

tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la

silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre

une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme

une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il

était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur

les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer,

pendaient des chaînes et reluisaient des lames.

-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et

qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela

signifie?

-- À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever

la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient

d'être rendu contre vous!

C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne

d'Annibal réagissait instinctivement.

Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent

leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si

pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle.

La voix continua:

«Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc-

Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse-

majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie

contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la

sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses

pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion...»

À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en

battant la mesure comme font les écoliers indociles.

Le juge continua:

«En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas

conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être

décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées

à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un

poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et

le châtiment...»

-- Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera,

car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de

haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et

toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans.

-- Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit

Coconnas...»

-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose

encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère.

-- Non, monsieur, dit le juge: avant...

Et il reprit:

«Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement,

appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.»

Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant.

-- Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots

que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient

de surgir dans son esprit.

En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement

complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle

qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en

mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car

alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on

n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait,

mais redoublait de force.

Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt

répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer

d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.»

-- Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie;

voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que

j'appelle une lâcheté.

Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance

calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un

seul geste.

Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé,

emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir

pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence.

-- Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de

fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les

tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi,

mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah!

vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des

morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom!

Allez, allez, je vous en défie.

-- Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge.

-- Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je

vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage.

Écris, écris.

-- Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix

calme.

-- Rien, pas un mot; allez au diable!

-- Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons,

maître, ajustez les bottines à monsieur.

La reine Margot - Tome II · 第 10 / 13 题