M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:

-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il

est pris.

-- Comment, _il?_ s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous

pris qu'un?

-- Il était seul, madame.

-- Et s'est-il défendu?

-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son

épée à la première sommation.

-- Qui cela? demanda le roi.

-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier,

monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.

-- De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?

-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre

Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande.

-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la

bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme

qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit,

et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme

un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?

-- En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le

nom de cet homme, monsieur de Mouy?

-- Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître?

-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue.

-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.

-- C'était vous?

-- Moi-même!

Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune

homme.

-- Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du

roi?

-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre

Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme,

M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me

suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même

chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre

Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice

du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves

événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de

ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était

le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai

frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme

sur des bandits.

Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait

voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de

vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une

fois avec terreur.

La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré

dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui

ressemblaient à des remords.

-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure

chez le roi de Navarre?

-- Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à

raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de

l'entendre...

-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

-- J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.

Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

-- Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.

Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût

été introduit.

-- Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de

Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la

religion.

Catherine fit signe à Charles IX.

-- Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un

mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous

venu?

-- Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son

abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot;

mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon,

et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret,

dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient

cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits

à la couronne de Navarre.

-- Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance

sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la

frappait.

-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait

ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me

semble cependant qu'elle m'appartient un peu.

-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce

principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi

espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui

lui est chère.

-- À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable!

de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous

comprends pas.

-- De la tête de M. le duc d'Alençon.

Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard

flamboyant.

-- Et mon frère d'Alençon le savait?

-- Oui, Sire.

-- Et il acceptait cette couronne?

-- Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait.

-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à

merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé!

Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous

serez le bienvenu au Louvre.

-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet

sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre

d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté.

-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?

-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses

frères, et sa renonciation était prête.

-- En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez

l'avoir?

-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi,

signée de lui et datée.

-- D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine.

-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une

renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main

de Henri, et portant la date indiquée.

-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle.

-- Et que demandait Henri en échange de cette renonciation?

-- Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le

dédommagerait amplement de la perte d'une couronne.

Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains.

-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

-- Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et

le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce

soir avec lui?

-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey,

qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut

l'appeler.

-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes

reparut.

-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il

tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile?

-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.

-- Ah! dit Catherine, quel était son compagnon?

-- Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais

je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir

couché sur le carreau deux de mes gardes.

-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?

-- Non, pas moi, mais mes gardes.

-- Et quel était-il? demanda Charles IX.

-- M. le comte Annibal de Coconnas.

-- Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui

qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-

Barthélemy.

-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey.

-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur

de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose...

-- De laquelle, Sire?

-- C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir

qu'à moi.

M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De

Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence

d'un instant.

La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son

chien.

-- Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles;

agissiez-vous violemment?

-- Contre qui, Sire?

-- Mais contre Henri, contre François ou contre moi.

-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère,

l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le

dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de

Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre.

-- Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout

cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant

un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé.

Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère

d'Alençon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que

lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de

dessus elle. La seule chose qui s'opposait à cette intronisation,

c'était le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce

volontairement...

-- Volontairement, Sire.

-- Il paraît que c'est la volonté de Dieu! Monsieur de Mouy, vous

êtes libre de retourner vers vos frères, que j'ai châtiés... un

peu durement, peut-être; mais ceci est une affaire entre moi et

Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils désirent pour roi de Navarre

mon frère d'Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À

partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain

s'appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon

frère quitte Paris avec l'éclat et la pompe qui conviennent à un

roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey,

laissez passer M. de Mouy, il est libre.

-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté

permet-elle?

-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De

Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi.

-- À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se

relever, ne m'aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de

Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache; mais

si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y

autorise, et de grand coeur.

-- Ah! Sire, s'écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement;

que Votre Majesté s'en rapporte à moi; je ne sais non plus où il

est, mais je le trouverai, soyez tranquille.

Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et

la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient

amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les

corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit

qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois à l'auberge de la

Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois

heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme

respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes.

Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d'où elle

passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de

chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit.

-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne

veut plus rien faire!

XVII

Deux têtes pour une couronne

-- Qu'on prie M. d'Alençon de me venir voir, avait dit Charles en

congédiant sa mère.

M. de Nancey, disposé d'après l'invitation du roi de n'obéir

désormais qu'à lui-même, ne fit qu'un bond de chez Charles chez

son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il

venait de recevoir.

Le duc d'Alençon tressaillit: en tout temps il avait tremblé

devant Charles; et à bien plus forte raison encore depuis qu'il

s'était fait, en conspirant, des motifs de le craindre.

Il ne s'en rendit pas moins près de son frère avec un empressement

calculé.

Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur

pied.

En entrant, le duc d'Alençon surprit dans l'oeil vitreux de

Charles un de ces regards envenimés de haine qu'il connaissait si

bien.

-- Votre Majesté m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que

désire de moi Votre Majesté?

-- Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette

grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire

aujourd'hui pour vous la chose que vous désirez le plus.

-- Pour moi?

-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous

rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette

chose, je vous la donne.

-- Sire, dit François, j'en jure à mon frère, je ne désire que la

continuation de la bonne santé du roi.

-- Alors vous devez être satisfait, d'Alençon; l'indisposition que

j'ai éprouvée à l'époque de l'arrivée des Polonais est passée.

J'ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait

me découdre, et je me porte de façon à n'avoir rien à envier au

mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans être mauvais

frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est

excellente.

-- Je ne désirais rien, Sire.

-- Si fait, si fait, François, reprit Charles s'impatientant; vous

désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu

avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renonçât,

avec le second pour qu'il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y

renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que

vous ambitionnez...

-- Eh bien? demanda d'Alençon d'une voix tremblante.

-- Eh bien, mort-diable! elle est à vous. D'Alençon pâlit

affreusement; puis tout à coup le sang appelé à son coeur, qu'il

faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente

lui brûla les joues; la faveur que lui faisait le roi le

désespérait en un pareil moment.

-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'émotion et cherchant

vainement à se remettre, je n'ai rien désiré et surtout rien

demandé de pareil.

-- C'est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon

frère; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère.

-- Sire, je vous jure que jamais...

-- Ne jurez pas Dieu.

-- Mais, Sire, vous m'exilez donc?

-- Vous appelez ça un exil, François? Peste! vous êtes

difficile... Qu'espériez-vous donc de mieux? D'Alençon se mordit

les lèvres de désespoir.

-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous

croyais moins populaire, François, et surtout moins près des

huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue à

moi-même que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien

désirer de mieux que d'avoir un homme à moi, mon frère qui m'aime

et qui est incapable de me trahir, à la tête d'un parti qui depuis

trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par

enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la

famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que

mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne

ne réclame, il le prendra, lui.

-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame... ce

titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre

beau-frère par alliance; moi, je suis votre frère par le sang et

surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi près

de vous.

-- Non pas, non pas, François, répondit Charles; ce serait faire

votre malheur.

-- Comment cela?

-- Pour mille raisons.

-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un

compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai

jamais quitté Votre Majesté.

-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous

aurais voulu voir plus loin.

-- Que veut dire le roi?

-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles

chasses là-bas! François, que je vous porte envie! Savez-vous

qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse

ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux

magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend

l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, à

quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C'est

à ce moment-là qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme

Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C'est

dangereux; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour

vous un vrai plaisir.

-- Ah! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai

plus avec elle.

-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous réussit ni à

l'un ni à l'autre de chasser ensemble.

-- Que veut dire Votre Majesté?

-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne

une telle émotion, que vous, qui êtes l'adresse en personne, que

vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent

pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de

compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière,

manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe

à mon meilleur cheval. Mort-diable! François, cela donne à songer,

savez-vous!

-- Oh! Sire, pardonnez à l'émotion, dit d'Alençon devenu livide.

-- Eh! oui, reprit Charles, l'émotion, je le sais bien; et c'est à

cause de cette émotion, que j'apprécie à sa juste valeur, que je

vous dis: Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l'un de

l'autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à

cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble,

je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que

j'ai tout lieu de craindre qu'à une nouvelle chasse une autre

émotion ne vienne à vous prendre; car alors il n'y a rien qui

fasse relever la main comme l'émotion, car alors vous tueriez le

cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste! une

balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un

gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille.

Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par

émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le

trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à

Dieu pour faire beaucoup!

Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc

aussi redoutable qu'imprévu.

Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère

qu'il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre

de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s'il eût

laissé la lave haineuse qui lui dévorait le coeur se répandre

bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnée à sa

rancune. À mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et

pour la première fois d'Alençon connut le remords, ou plutôt le

regret d'avoir conçu un crime qui n'avait pas réussi.

Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce

dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux

cette flamme dévorante qui, chez les êtres d'une nature tendre,

creuse le sillon par où jaillissent les larmes.

Mais d'Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage.

Charles tenait fixé sur lui son oeil de vautour, aspirant pour

ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le coeur

du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi

précises, grâce à cette étude approfondie qu'il avait faite de sa

famille, que si le coeur du duc eût été un livre ouvert.

Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d'une

voix empreinte de haineuse fermeté:

-- Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et

notre résolution est immuable: vous partirez.

D'Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et

continua:

-- Je veux que la Navarre soit fière d'avoir pour prince un frère

du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui

convient à votre naissance, comme votre frère Henri l'a eu, et

comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais

n'importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance.

-- Sire...

-- Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera

une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera

un autre trône peut être.

-- Mais, dit le duc d'Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami

Henri.

-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du

trône de Navarre! Puisque je vous ai déjà dit qu'il vous

l'abandonnait! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle

comme vous. Il veut rire et s'amuser à son aise, et non sécher,

comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes.

D'Alençon poussa un soupir.

-- Mais, dit-il, Votre Majesté m'ordonne donc de m'occuper...

-- Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je

réglerai tout moi-même; reposez-vous sur moi comme sur un bon

frère. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne

dites pas notre entretien à vos amis: je veux prendre des mesures

pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François.

Il n'y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans

le coeur.

Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui

venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet,

Henri fuyait l'entretien et la reine mère le recherchait.

Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et

essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'était pas

une mère qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une

alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour

faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu

mutuellement.

Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu'une

légère trace d'inquiétude.

-- Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles; les savez-

vous?

-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur.

-- C'est une grande bonté de la part de mon frère, madame.

-- N'est-ce pas?

-- Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur

vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'était vous

qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d'un trône, c'est

à vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait

peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre.

-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu'il paraît?

-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement

liés.

-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-même?

-- Je l'espère, madame.

-- C'est édifiant une pareille amitié, savez-vous? surtout entre

princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher

François.

-- Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore

presque frères. Catherine sourit d'un étrange sourire.

-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frères entre rois?

-- Oh! quant à cela, nous n'étions roi ni l'un ni l'autre, ma

mère, quand nous nous sommes liés ainsi; nous ne devions même

jamais l'être; voilà pourquoi nous nous aimions.

-- Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure.

-- Comment, bien changées?

-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas

tous deux rois?

Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son

front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en

plein coeur.

-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mère?

-- D'un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils.

-- Ah! ma mère, dit d'Alençon en pâlissant, que dites-vous donc

là?

-- Ce qu'une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez

plus d'une fois songé, François.

-- Moi? dit le duc, je n'ai songé à rien, madame, je vous jure.

-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frère Henri,

comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un

seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que

vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il

jamais dit que de Mouy fût son homme d'affaires?

Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un

stylet dans l'âme de François.

Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutôt qu'un vice, la

dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.

-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était

prononcé pour la première fois devant lui en pareille

circonstance.

-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a

failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant

la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et

lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre

famille.

Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en

sût autant et même plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprêtant

à faire une majestueuse sortie.

François la retint.

-- Ma mère, dit-il, encore un mot, s'il vous plaît. Puisque vous

daignez m'initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si

faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait-

il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille?

-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu

par plus de trente mille hommes peut-être; que le jour où il dira

un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme

s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des

huguenots, songez-y, c'est-à-dire les plus braves soldats du

monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas

su ou pas voulu vous concilier, vous.

-- Laquelle?

-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par

jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous,

cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous

êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans

sa famille.

-- Le roi! ... vous croyez, ma mère?

-- Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu'il chérit Henriot, son

Henriot?

-- Si fait, ma mère, si fait.

-- Et qu'il en est payé de retour? car ce même Henriot, oubliant

que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint-

Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la

main dont il a été battu.

-- Oui, oui, murmura François, je l'ai déjà remarqué, Henri est

bien humble avec mon frère Charles.

-- Ingénieux à lui complaire en toute chose.

-- Au point que, dépité d'être toujours raillé par le roi sur son

ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à... Si bien

qu'hier il m'a demandé, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais

point quelques bons livres qui traitent de cet art.

-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme

si une idée subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et

que lui avez-vous répondu?

-- Que je chercherais dans ma bibliothèque.

-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre.

-- Mais j'ai cherché, madame, et n'ai rien trouvé.

-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le

livre comme s'il venait de vous.

-- Et qu'en résultera-t-il?

-- Avez-vous confiance en moi, d'Alençon?

-- Oui, ma mère.

-- Voulez-vous m'obéir aveuglément à l'égard de Henri, que vous

n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alençon sourit.

-- Et que je déteste, moi, continua Catherine.

-- Oui, j'obéirai.

-- Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai,

vous le porterez à Henri... et...

-- Et...?

-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste.

François connaissait assez sa mère pour savoir qu'elle ne s'en

rapportait point d'habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard

du soin de servir ses amitiés ou ses haines; mais il se garda

d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la

commission dont on le charge, il se retira chez lui.

-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier,

je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout

ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la

faire.

Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermédiaire de La Mole,

recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux

illustres conjoints n'avaient point de secret, elle décacheta

cette lettre et la lut.

Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l'instant

même Marguerite, profitant de l'obscurité qui commençait à

descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le

passage secret, monta l'escalier tournant, et, après avoir regardé

de tous côtés avec attention, s'élança rapide comme une ombre, et

disparut dans l'antichambre du roi de Navarre.

Cette antichambre n'était plus gardée par personne depuis la

disparition d'Orthon.

Cette disparition, dont nous n'avons pas parlé depuis le moment où

le lecteur l'a vu s'opérer d'une façon si tragique pour le pauvre

Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s'en était ouvert à madame

de Sauve et à sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'était plus

instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donné

quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré

parfaitement clair à l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait

été victime de quelque machination de la reine mère, et que

c'était à la suite de cette machination qu'il avait failli, lui,

être arrêté avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Étoile.

Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n'eût rien osé

dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le

trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs,

un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des

recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en présence du

roi et de la reine mère elle-même; il demanda Orthon à tout le

monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du

Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans

l'antichambre du roi; mais toute demande et toute démarche furent

inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet

événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu'il déclara

qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude

qu'il aurait disparu pour toujours.

L'antichambre, comme nous l'avons dit, était donc vide lorsque

Marguerite se présenta chez Henri.

Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et

se retourna.

-- Vous, madame! s'écria-t-il.

-- Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le

papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: «Sire, le

moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution.

Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis

Saint-Germain jusqu'à Maisons, c'est-à-dire dans toute la longueur

de la forêt.» Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au

vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez

votre meilleure épée; montez le plus fin cheval de votre écurie.»

Vers midi, c'est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi

sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez

seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.» Cinquante

des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous

avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y

seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.» Vous

passerez par l'allée des Violettes, au bout de laquelle je

veillerai; à droite de cette allée, dans une petite clairière,

seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces

chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa

Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.

» Adieu, Sire; soyez prêt, nous le serons.»

-- Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans

les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du

Rubicon.

-- Soit, madame, répondit Henri, ce n'est pas moi qui vous

démentirai.

-- Allons, Sire, devenez un héros; ce n'est pas difficile; vous

n'avez qu'à suivre votre route; et faites-moi un beau trône, dit

la fille de Henri II.

Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il

baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le

passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson:

_Cil qui mieux battit la muraille_

_N'entra point dedans le chasteau._

La précaution n'était pas mauvaise: au moment où il ouvrait la

porte de sa chambre à coucher, le duc d'Alençon ouvrait celle de

son antichambre; il fit de la main un signe à Marguerite, puis

tout haut:

-- Ah! c'est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe

de son mari, la reine avait tout compris et s'était jetée dans un

cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme

tapisserie.

Le duc d'Alençon entra d'un pas craintif en regardant tout autour

de lui.

-- Sommes-nous seuls, mon frère? demanda-t-il à demi-voix.

-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout

bouleversé.

-- Il y a que nous sommes découverts, Henri.

-- Comment découverts?

-- Oui, de Mouy a été arrêté.

-- Je le sais.

-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.

-- Qu'a-t-il dit?

-- Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je

conspirais pour l'obtenir.

-- Ah! pécaïre! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon

pauvre frère! Comment alors n'êtes-vous pas encore arrêté?

-- Je n'en sais rien moi-même; le roi m'a raillé en faisant

semblant de m'offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute

me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit.

-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais;

tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.

-- Oui, reprit François, le cas est épineux; voici pourquoi je

suis venu demander votre avis, mon frère; que croyez-vous que je

doive faire: fuir ou rester?

-- Vous avez vu le roi, puisque c'est à vous qu'il a parlé?

-- Oui, sans doute.

-- Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée! Suivez votre

inspiration.

-- J'aimerais mieux rester, répondit François.

Si maître qu'il fût de lui-même, Henri laissa échapper un

mouvement de joie; si imperceptible que fût ce mouvement, François

le surprit au passage.

-- Restez alors, dit Henri.

-- Mais vous?

-- Dame! répondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour

m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par

dévouement, pour ne pas quitter un frère que j'aime.

-- Ainsi, dit d'Alençon, c'en est fait de tous nos plans; vous

vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise

fortune?

-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de

demeurer ici; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien

partout.

-- Eh bien, soit! dit d'Alençon, n'en parlons plus; seulement, si

vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.

-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri.

N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour

l'autre?

D'Alençon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à

un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du

cabinet de toilette.

En effet, à peine d'Alençon était-il sorti, que cette tapisserie

se souleva et que Marguerite reparut.

-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.

-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important.

-- Et que croyez-vous qu'il y ait?

-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai.

-- En attendant?

-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.

-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant

galamment la main de sa femme.

Et avec les mêmes précautions qu'elle en était sortie, Marguerite

rentra chez elle.

XVIII

Le livre de vénerie

Trente-six heures s'étaient écoulées depuis les événements que

nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout

était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours

de chasse, lorsque le duc d'Alençon se rendit chez la reine mère,

selon l'invitation qu'il en avait reçue.

La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher, mais elle

avait ordonné qu'on le fît attendre s'il venait.

Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret où

personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses

opérations chimiques.

Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements,

entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un âcre

parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alençon remarqua une

vapeur épaisse, comme celle d'un aromate brûlé, qui flottait en

blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.

Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.

-- Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux

parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que

j'ai jeté du genièvre sur le brasier: de là cette odeur.

D'Alençon s'inclina.

-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa

robe de chambre ses mains, que de légères taches d'un jaune

rougeâtre diapraient ça et là, qu'avez-vous de nouveau depuis

hier?

-- Rien, ma mère.

-- Avez-vous vu Henri?

-- Oui.

-- Il refuse toujours de partir?

-- Absolument.

-- Le fourbe!

-- Que dites-vous, madame?

-- Je dis qu'il part.

-- Vous croyez?

-- J'en suis sûre.

-- Alors, il nous échappe?

-- Oui, dit Catherine.

-- Et vous le laissez partir?

-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il

faut qu'il parte.

-- Je ne vous comprends pas, ma mère.

-- Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin

très habile, le même qui m'a remis le livre de chasse que vous

allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le

point d'être atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces

maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut

apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s'il doit mourir

d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous

nos yeux, à la cour.

-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.

-- Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine; tandis que

lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera

cette mort comme une punition du ciel.

-- Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il

faut qu'il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu'il partira?

-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la

forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir

d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent.

-- Et, dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur

visible, ma soeur Margot part avec lui?

-- Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort,

Margot revient à la cour, veuve et libre.

-- Et Henri mourra, madame! vous en êtes certaine?

-- Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du

moins.

-- Et ce livre, où est-il, madame? Catherine retourna à pas lents

vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s'y enfonça, et

reparut un instant après, le livre à la main.

-- Le voici, dit-elle.

D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une

certaine terreur.

-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.

-- Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art

d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par

un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran

de Lucques.

-- Et que dois-je en faire?

-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a

demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil,

pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au

vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques

pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant

des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.

-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant.

-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepté

qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les

unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, François,

car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant

les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et

donne beaucoup de peine.

-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de

s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit

d'Alençon.

-- Justement, mon fils, vous comprenez.

-- Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez,

madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce

livre chez lui: à son retour il le trouvera.

-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même,

François, ce serait plus sûr.

-- Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame, reprit le

duc.

-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien

apparent.

-- Ouvert?... Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert?

-- Non.

-- Donnez alors.

D'Alençon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main

ferme, Catherine étendait vers lui.

-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque

j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.

Cette précaution ne suffit pas pour d'Alençon, qui enveloppa le

livre dans son manteau.

-- Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d'un moment à l'autre

Henri peut remonter.

-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout

chancelant d'émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le

lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait

assister aux séances qui s'y sont passées, joyeuses ou terribles,

selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de

France.

Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre,

arrosés de vin par l'orgie, embaumés de parfums par l'amour;

jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaître un visage

plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main,

la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.

Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'était dans

cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet

l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour

éclairaient l'appartement parfaitement vide.

À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait

conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de

mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement

arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des

cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à

ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de

Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent

à son trésorier et brûlé des papiers compromettants.

-- Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, le fourbe me

trahissait.

Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune

homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la

chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après

qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand

silence qui régnait dans l'appartement lui eut prouvé que personne

ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son

manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse,

l'adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s'écartant

aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui

trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à

l'endroit d'une gravure de chasse.

Le livre ouvert, d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière; et

retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui

venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les

charbons, se tordit, et s'étala comme le cadavre d'un large

reptile, puis ne laissa bientôt plus qu'un résidu noir et crispé.

D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré

le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le

jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y

entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans

l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui

rentrait, il referma vivement sa porte.

Puis il s'élança vers la fenêtre; mais de la fenêtre on

n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'était

point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en

affermit que c'était lui qui venait de rentrer.

Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'était une

histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour

laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait

donné privilège.

Mais l'esprit du duc n'était point là: la fièvre de l'attente

brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient

jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve ou dans

une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à

travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de

Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.

Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de

la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que

sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à

l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une

après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il

arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de

cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui était

resté dans l'esprit. C'était un seigneur à cheval qui, remplissant

lui-même l'office d'un valet de fauconnerie, lançait le leurre en

rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval

dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du

duc, le souvenir triomphait de sa volonté.

Puis, ce n'était pas seulement le livre qu'il voyait, c'était le

roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image,

essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles

opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en

forçant les feuilles à glisser.

Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était,

d'Alençon chancelant était forcé de s'appuyer d'une main à un

meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les

yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il

voulait fuir.

Ce spectacle était sa propre pensée.

Tout à coup d'Alençon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci

s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur

deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de

l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il

coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la

porte d'entrée.

D'Alençon était immobile à sa place. Ce n'était donc pas Henri qui

était monté par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il

éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées

inutilement. Ce qu'il croyait fini ou près de finir était donc à

recommencer.

D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant

fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n'y

avait pas à se tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son

pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons.

La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.

D'Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.

-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure: il a

traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu

jusqu'à la chambre à coucher; arrivé là, il aura cherché des yeux

son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura

trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir.

» -- Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce

livre?

» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un

cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il

aura essayé de tourner les feuilles.

Une sueur froide passa sur le front de François.

-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain?

Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu'il devait mourir

lentement de consomption.

Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi,

siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces

secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs

insensées, un monde de visions. D'Alençon n'y put tenir davantage,

il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir

de gentilshommes.

-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.

Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi

peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère.

Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il à lui

dire?... Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'était

Henri qu'il fuyait.

Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi

entrouverte.

Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement

à son passage: les jours de chasse il n'y avait ni étiquette ni

consigne.

François traversa successivement l'antichambre, le salon et la

chambre à coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que

Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la

porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet.

Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil

sculpté à dossier aigu; il tournait le dos à la porte par laquelle

était entré François.

Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait.

Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait.

-- Pardieu! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable.

J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il

existât en France.

D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore.

-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres

et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de

celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a collé les feuillets

pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.

D'Alençon fit un bond en avant.

Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait

déposé chez Henri!

Un cri sourd lui échappa.

-- Ah! c'est vous, d'Alençon? dit Charles, soyez le bienvenu, et

venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de

la plume d'un homme.

Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des

mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place,

un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la

main sur ses yeux comme un homme ébloui.

Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en

arrière:

-- Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il

dans les mains de Votre Majesté?

-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour

voir s'il était prêt; il n'était déjà plus chez lui: sans doute il

courait les chenils et les écuries; mais, à sa place, j'ai trouvé

ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise.

Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une

fois encore fit tourner la page rebelle.

-- Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui

se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire,

je venais pour vous dire...

-- Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et

ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante

pages que je lis, c'est à dire que je dévore.

-- Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère

est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était

peut-être point le hasard.

François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui

dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui

avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé.

XIX

La chasse au vol

Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages;

et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à

laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout

autre motif, adhérait à la page suivante.

D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont

il entrevoyait seul le dénouement.

-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je

partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trône imaginaire,

tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles,

reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la

capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et

pourrait d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte

qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de

la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est

impossible!

C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment

d'horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles.

C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et

poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore

essayer une fois de réagir.

En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri.

C'était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné;

Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la

fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri

restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou

à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille

hommes.

Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et

lorsque le roi releva la tête:

-- Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a

ordonné, mais c'était à mon grand regret, parce que j'avais des

choses de la plus haute importance à vous dire.

-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles

s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop grande

ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au

diable! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras

comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui,

je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus.

-- Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ

que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre

Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus

délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité

comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un

traître, moi.

-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant

ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alençon en homme

qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons,

quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?

-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule

délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler.

-- Un complot! dit Charles, voyons le complot.

-- Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol

près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de

Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d'amis

l'attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux.

-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie

contre mon pauvre Henriot! Ah ça! en finirez-vous avec lui?

-- Votre Majesté n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins

pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une

calomnie.

-- Et comment cela?

-- Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva.

-- Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir

l'air de croire à vos intentions; mais je vous en avertis, toi et

ta mère, cette fois c'est la dernière.

Puis haussant la voix:

-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.

Un garde fit un mouvement pour obéir; mais François l'arrêta d'un

signe.

-- Mauvais moyen, mon frère, dit-il; de cette façon vous

n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices

seront avertis et disparaîtront; puis ma mère et moi nous serons

accusés non seulement d'être des visionnaires, mais encore des

calomniateurs.

-- Que demandez-vous donc alors?

-- Qu'au nom de notre fraternité, Votre Majesté m'écoute, qu'au

nom de mon dévouement qu'elle va reconnaître, elle ne brusque

rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui

qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majesté, en attendant

qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une

preuve infaillible et puni comme il le mérite.

Charles ne répondit rien; il alla à une fenêtre et l'ouvrit: le

sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:

-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, François.

-- Sire, dit d'Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain

par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure

convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et

rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon

de François Ier, que j'aurais, comme par hasard, désigné pour

l'endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant

l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'éloigner, je

piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses

complices.

-- L'idée est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine

des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent

pendu à une chaîne d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à

lui et lui donna ses ordres à voix basse.

Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie

qu'il roulait par la chambre et qu'il déchirait à belles dents

avec mille bonds folâtres.

Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que

s'était faite Actéon, c'était ce précieux livre de vénerie, dont

il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au

monde.

Le châtiment fut égal au crime.

Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal

d'un triple noeud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table

couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.

Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un

feuillet; et encore n'était-il pas une page de texte, mais une

gravure.

Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre.

D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort

que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission,

sortît des mains de Charles.

Six heures sonnèrent.

C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour

encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes

richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs

faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe

au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui

arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.

Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet

des Armes. D'Alençon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent

regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.

En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front.

Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du

roi.

-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à

l'orage.

-- À l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous êtes fou! Non,

j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis faible, voilà tout.

Puis à demi-voix:

-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs

complots.

Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les

cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes

rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.

Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour

chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux

excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils

s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et

en trois courbettes de l'animal fut près de son beau-frère.

-- Ah! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim,

Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous

faisons aujourd'hui.

Puis sans attendre la réponse:

-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse

à neuf heures! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation

de voix presque menaçante.

Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau

soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps

vêtu de noir disparaissait dans la pénombre.

Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée,

le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du

Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain,

au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et

pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.

-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri.

-- Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval.

-- Voilà tout?

-- Voilà tout.

-- Il sait quelque chose alors.

-- J'en ai peur.

-- Soyons prudents. Henri éclaira son visage d'un de ces fins

sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour

Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à

peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu'elle

avait laissé retomber son rideau. Mais elle n'avait point laissé

échapper une chose: c'était la pâleur de Henri, c'étaient ses

tressaillements nerveux, c'étaient ses conférences à voix basse

avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n'ayant pas le

courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie

était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il

arrive ordinairement, lui refluait au coeur.

Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont

l'avait reçu Charles, si différente de l'accueil habituel qu'il

lui faisait, l'avait vivement impressionné.

Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous

le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la

politique, une alliance offensive et défensive.

Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement.

-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois

qu'il en tient, ce cher Henriot.

Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu un quart d'heure

pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle

sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit

escalier tournant, et à l'aide de sa double clef ouvrit

l'appartement du roi de Navarre.

Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha

le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa

des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux

armoires; nulle part elle n'aperçut le livre qu'elle cherchait.

-- D'Alençon l'aura déjà enlevé, dit-elle, c'est prudent. Et elle

descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet

avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-

Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide;

on ne monta même pas au vieux château, qui s'élevait sombre et

majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On

traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre

qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit

signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner

la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière

et de se mettre en mouvement.

À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts

si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique

prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit

soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de

mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la

frange argentée.

En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son

faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de

justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant

de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les

roseaux qui garnissaient la rivière.

En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages,

sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon

de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous

ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent

de feu.

Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau

soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux

en poussant un cri prolongé et plaintif.

-- Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le

lançant après le fugitif.

-- Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau.

Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même,

décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il

aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile.

Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de

cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi

déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la

lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta

que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq

cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées

l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.

-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon,

prouve nous que tu es de race. Haw! haw!

Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit,

semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait

aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait

toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther.

-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu

l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse

autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne

pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard,

tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec-

de-Fer; haw!

En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient

l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron.

La seule question était de savoir lequel dans cette première

attaque conserverait le dessus.

La peur eut de meilleures ailes que le courage.

Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron

qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui

allongea un coup de son long bec.

Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur

lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait

redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus

terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son

vol sur le héron.

Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction

de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette

fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu

d'échapper par la hauteur.

Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup

d'oeil de gerfaut.

Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui

jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter

perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois.

Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux

oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le

héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait

un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible.

Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun

était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le

poursuivant.

-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez,

voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!

-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit

Henri.

-- Ni moi non plus, dit Marguerite.

-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre

encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il

demande grâce!

En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée

pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.

-- Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus

vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces

mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître.

C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de

grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que

le faucon avait le dessus.

-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet,

le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se

défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le

faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses

ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en

fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un

dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant

sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon

s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri

de défaite du vaincu.

-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au

galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient

abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri

lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de

son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac

comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les

courtisans accoururent.

-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé

et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un

fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.

Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit.

-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite.

-- Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon

frère était pourpre.

-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans

s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à

l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon

rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à

bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en

touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre

tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir.

-- Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous?

-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut

avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble

que mon haleine est de flamme.

En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut

étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on

avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était

rassemblé autour de Charles.

-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est

rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la

tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs!

Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout.

Corboeuf! nous allons nous amuser!

On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six

faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que

toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la

rivière.

-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite.

-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se

retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement.

Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis

que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui

fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il

examinait le cadavre du vaincu.

XX

Le pavillon de François Ier

C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des

rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la

chasse était non seulement un loisir, mais un art.

Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer

dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que

nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt.

À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage,

retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre

inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim

errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute,

est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la

voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie

pas la route.

Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe,

ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée,

et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on

appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance

de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par

la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus

tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages.

L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait

comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout

à l'heure.

-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était

singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu

jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.

-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les

événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade,

maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient

éloignés... Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit

pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit

pas.

-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des

interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux

chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules

si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous

suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes

séculaires qui puissent se charger convenablement de cette

difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme

toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette

entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable

conspirateur.

-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà

bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je

l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.

-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.

-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous.

-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le

moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment

particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me

fait seul entreprendre.

-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord,

je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce

qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller

sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?

-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas

sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser

qu'elle vient, mon coeur bat.

-- Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me

bat pas du tout, à moi.

-- Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé?

c'était pour midi, ce me semble.

-- Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout,

et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il

paraît.

Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en

homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son

oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant

signe à La Mole de se taire.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.

-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe

pas.

-- C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi.

-- Tu n'entends rien?

-- Non.

-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur

le bras de La Mole, regarde ce daim.

-- Où?

-- Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole.

-- Eh bien?

-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête

inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile.

Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit

l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à

coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair.

-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le

daim qui s'enfuit.

-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce

que tu n'entends pas.

En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait

vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût

été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de

chevaux.

La Mole fut sur pied en un moment.

-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus

tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée

dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de

celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que

l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre

à contrecoeur.

Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis:

le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux

qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa,

comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté,

fit un signe étrange et disparut.

-- La reine! s'écrièrent-ils ensemble.

-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.

-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à

l'heure...

-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez...

-- Ce signe répond à: _Attendez-moi._

_ _

-- Ce signe répond à: _Sauvez-vous._

_ _

-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.

Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha.

Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la

reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de

cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants

ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces

sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.

-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons

au pavillon de François Ier.

-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes

découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord

l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général.

-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.

Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa

comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés,

buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes.

Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux

seulement son cheval dans cette course furieuse.

-- M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte

maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?

-- Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait

un détour pour vous le dire. En route!

Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles,

il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent

lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens.

-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se

perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande

distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas

eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et

suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui

s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux

chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre

aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer.

-- Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En

route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en

route, La Mole!

-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque

chose.

-- À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit

Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu

vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler

d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur

le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint-

Phale, tout le monde peut fuir.

-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé

d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime

pas la reine Marguerite.

-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des

sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent

mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à

deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi

Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il

faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!

-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y

invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta

vie.

-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non

me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.

-- Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les

manants, et non pour des gentilshommes comme nous.

-- Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la

précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.

-- Laquelle?

-- De me faire un ami du bourreau.

-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas.

-- Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté.

-- Nous allons retrouver la reine.

-- Où cela?

-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi!

-- Où cela?

-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons

à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé

faire.

-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais

signe.

-- Eh bien, voyons, à cheval et partons.

-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau

de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une

voix impérieuse se fit entendre.

-- Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure

d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente:

c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient

glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le

bois.

-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de

rugissement sourd fut la réponse de La Mole.

Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis.

-- Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant

des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?

Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas

continua tout bas:

-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval,

comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers

les chevau-légers:

-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des

amis. Puis à La Mole:

-- À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous

manqueront.

-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le

cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux

mules la compromettraient, tandis que par mes réponses

j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars!

-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en

l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers

relevèrent leurs mousquetons.

-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?

-- Vous le demanderez au roi de Navarre.

-- Quel crime avons-nous commis?

-- M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent:

le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les

rassurer.

Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut

invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans

observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau-

légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier.

-- Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La

Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une

charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras.

La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas.

À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et

qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le

choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une

espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en

quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les

épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson

blanchissante.

C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers.

Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux

amis surtout, en racontant ce qui s'était passé.

Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose

avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le

sait, de Mouy s'était procuré la clef.

Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient

posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers,

moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges,

précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées

sans coup férir par une surprise vigoureuse.

Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le

pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait

le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes

rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes

rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté

pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se

rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu

du rendez-vous.

Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu

poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la

garde du roi.

Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé

il avait aperçu le roi de Navarre.

Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était

le signal convenu pour dire que tout était perdu.

À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu.

Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses

éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout

en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons

dites, à La Mole et à Coconnas.

Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de

Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir

tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se

trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la

forêt.

D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les

douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois

fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi

jusqu'au sang.

-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai

hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du

terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint

Barthélemy.

À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et

d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots,

arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un

après l'autre de la cabane.

Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.

-- Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les

avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.

-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les

avons pas même aperçus, Sire.

-- Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment

même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière,

parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût

agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés

avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis

qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut

alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on

trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi

firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un

fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois,

ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et

Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge.

XXI

Les investigations

Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le

cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une

seule fois en un seul instant.

Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les

gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un

après l'autre par ses gardes.

Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide,

s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.

Leur attente avait été trompée.

Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient

devenus.

Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes

époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car

instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait

forcé de faire retombât sur lui.

-- Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce

moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes

qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa

des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec

empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir

les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était

déjà remis.

-- D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix

qui émut Marguerite.

-- Mais... de la chasse, mon frère, reprit-elle.

-- La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.

-- Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous

étions restés en arrière pour voir le héron.

-- Et où est le faisan?

-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?

Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son

oiseau de pourpre, d'azur et d'or.

-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous

pas rejoint?

-- Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte

que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous

vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers

la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car

étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la

perdre.

-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités

aussi?

-- Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard

circulaire et interrogatif autour de lui.

-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si

quelqu'un les a invités ce n'est pas moi.

-- Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon.

-- M. d'Alençon! comment cela?

-- Moi? fit le duc.

-- Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier

que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont

demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la

couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs?

-- Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le

roi Charles!

-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de

colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et

j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais.

-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout

cela étrange.

-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me

pardonne, que je subis un interrogatoire?

-- Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez-

vous?

-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce

n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et

que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon

juge.

-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi

m'en tenir une fois dans ma vie.

-- Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez.

M. de Mouy doit être pris.

-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri

eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec

Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne

répondit.

-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey;

quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est

sûr.

D'Alençon murmura un blasphème.

-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient

entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle

croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de

M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront.

Le duc sentit le coup.

-- Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont

point à moi, dit le duc.

Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.

-- Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua

gracieusement.

-- Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi.

-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.

-- À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir!

-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal

renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre:

_Sub tegmine fagi._

_ _

-- Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre?

-- Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en

quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons,

messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se

retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous

l'eussions voulu nous pouvions nous échapper?

-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas

fait un mouvement pour fuir.

-- Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon.

-- J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas,

mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac

de la Mole tenait le sien par la bride.

-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.

-- C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en

nous apercevant est même descendu du sien.

Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!

-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont

elles son chargées? demanda François.

-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets

d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.

-- Il n'y est pas, dit le duc furieux.

-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit

Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme

d'un gentilhomme.

-- Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents.

Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis

quelques jours n'étaient plus à mon service.

-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir à

Votre Altesse?...

-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne,

puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez

impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur

j'ai sur moi.

-- Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonné

une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.

J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du

Louvre, étrangler mon ami La Mole.

-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?

-- J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument

La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes...

-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés.

Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?

-- Je la donne à Votre Majesté, Sire.

-- Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans

votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux

deux gentilshommes, rendez vos épées.

La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit

son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en

fit autant.

-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi.

-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt,

ou il s'est sauvé.

-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui.

-- Sire, c'est la colère sans doute, dit François.

-- Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les

prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh!

miséricorde! je brûle! ... À moi! à moi!

Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les

bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de

cette seconde attaque.

François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul

connaissait la cause du mal qui torturait son frère.

De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de

M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement

croissant.

-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par

moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si

j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite?

Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise,

se reportaient de lui au roi et du roi à lui.

Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une

civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau,

qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit

tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le

matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on

voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers.

Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de

corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence

à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put

recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:

-- _Mê déidé. _C'est-à-dire:

-- Ne crains rien.

-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.

-- Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole.

-- Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il

ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a

été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même

soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps,

soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu,

soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié

pour moi: _Gare là-dessous! _

_ _

_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers.

-- Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous

mène-t on?

-- À Vincennes, je crois, dit le lieutenant.

-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne

va pas toujours où l'on veut.

Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et

avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter

à cheval, mais on l'en avait empêché.

-- Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant

au Louvre.

Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de

Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne

le suivît.

Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la

route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à

personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des

conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était

sa maladie.

Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques

symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait

remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort.

Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré,

d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie,

on le savait, était le fond du caractère du prince.

Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de

chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant

que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à

venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.

En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.

-- Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.

Le garde s'inclina et obéit.

Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de

cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes

aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux;

sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif,

vidé toute une carafe d'eau.

Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut;

M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans

l'antichambre.

Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui.

Alors il s'avança.

-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.

Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal

d'étendre la main.

-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés,

Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son

prisonnier.

-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé.

Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous

serions en tête-à-tête, de me répondre franchement.

-- Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire.

Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son

front.

-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons,

répondez, Henri.

-- La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et

moi qui devais l'accompagner.

-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes-

vous donc mécontent de moi, Henri?

-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre

Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle

profonde affection je porte à mon frère et à mon roi.

-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de

fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!

-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais

ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler

à coeur ouvert?

-- Parlez, monsieur.

-- Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine

mère.

-- M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère

vous comble d'attentions.

-- C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien

m'en a pris de m'en défier!

-- D'elle?

-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur

des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien

servis.

-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout

me dire.

-- Et Votre Majesté voit que je l'accomplis.

-- Continuez.

-- Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit?

-- C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.

-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.

-- Soit!

-- Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas?

-- J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur.

-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber

dans le désespoir.

-- Comment cela?

-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est

vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de

Votre Majesté.

-- Et la première fois, quelle marque avait-elle prise?

-- Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu

avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer.

Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait

emmené Henriot rue des Barres.

-- Et René? dit-il.

-- René m'a sauvé du poison.

-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un

sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce

n'est pas là son état.

-- Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de

la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien,

je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de

faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome:

Aide-toi, le ciel t'aidera.

-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri?

-- En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur.

-- Et en me les disant aujourd'hui?

-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me

défends.

-- Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot?

-- Aussi sûr que de la seconde.

-- Et l'on a tenté de t'empoisonner?

-- On l'a tenté.

-- Avec quoi?

-- Avec de l'opiat.

-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?

-- Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des

gants...

Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida.

-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans

la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc

l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?

La reine Margot - Tome II · 第 9 / 13 题