DE MOUY DE SAINT-PHALE.»

En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lèvres de

Catherine; elle songeait seulement à la victoire qu'elle allait

remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette

victoire.

Mais aussi, qu'était-ce qu'Orthon? Un coeur fidèle, une âme

dévouée, un enfant jeune et beau; voilà tout.

Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le

plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des

empires.

Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de

Sauve, et le plaça derrière le miroir.

En descendant, elle retrouva à l'entrée du corridor le capitaine

des gardes.

-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnés Votre

Majesté, le cheval est prêt.

-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait

causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger

de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un

laquais, et c'était tout au plus un palefrenier; je lui ai donné

quelque argent, et l'ai renvoyé par le petit guichet.

-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission?

-- Cette commission? répéta Catherine.

-- Oui, qu'il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut-

elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de

mes hommes?

-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre

chose à faire.

Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir

entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.

XV

L'hôtellerie de la Belle-Étoile

Deux heures après l'événement que nous avons raconté, et dont

nulle trace n'était restée même sur la figure de Catherine, madame

de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son

appartement. Derrière elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole

qu'Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet.

Il était, comme nous l'avons dit, conçu en ces termes:

«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-

Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas,

dites non au porteur.»

De suscription, il n'y en avait point.

-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine,

car eût-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus

maintenant le porteur pour lui dire non.

Sur ce point, Catherine ne s'était point trompée. Henri s'informa

d'Orthon, Dariole lui dit qu'il était sorti avec la reine mère;

mais, comme il trouva le billet à sa place et qu'il savait le

pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune

inquiétude.

Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri

sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinée à la chasse

au vol.

Henri s'excusa sur ce qu'il était homme de montagne et non homme

de la plaine, mais il promit à Charles d'étudier la volerie.

Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria

Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée.

À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par

la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de

Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'à la rue

Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s'il eût été en

aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un

homme à cheval enveloppé d'un manteau; il s'approcha de lui.

-- Mantes, dit l'homme.

-- Pau, répondit le roi. L'homme mit aussitôt pied à terre. Henri

s'enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval

qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le

pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la

rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue

de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter à la porte de maître La

Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et

écrivait une longue lettre d'amour à qui vous savez. Coconnas

était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six

perdreaux, et discutant avec son ami l'hôtelier sur le degré de

cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la

broche.

Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et

conduisit le cheval à l'écurie, tandis que le voyageur entrait en

faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer

ses pieds engourdis.

-- Eh! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un

gentilhomme qui vous demande.

La Hurière s'avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son

manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération:

-- Qui êtes-vous? demanda-t-il au roi.

-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de

vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris

pour se produire à la cour.

-- Que voulez-vous?

-- Une chambre et un souper.

-- Hum! fit La Hurière, avez-vous un laquais? C'était, on le sait,

la question habituelle.

-- Non, répondit Henri; mais je compte bien en prendre un dès que

j'aurai fait fortune.

-- Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais,

dit La Hurière.

-- Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la

rose, quitte à faire notre prix demain?

-- Oh! oh! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme! dit La

Hurière en regardant Henri avec défiance.

-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la

nuit dans votre hôtel, que m'avait fort recommandé un seigneur de

mon pays, qui l'habite, j'ai invité un ami à venir souper avec

moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois?

-- J'en ai que le Béarnais n'en boit pas de meilleur.

-- Bon! je le paie à part. Ah! justement, voici mon convive.

Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donné passage

à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le

premier, traînant à son côté une immense rapière.

-- Ah! ah! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme

qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver à la

minute.

-- Est-ce votre convive? demanda La Hurière.

-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière

et en lui serrant la main; servez-nous à souper.

-- Ici, ou dans votre chambre?

-- Où vous voudrez.

-- Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de

ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux,

Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.

-- Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit

La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs

suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant.

La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et,

se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la

cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à

cette tête un air d'étonnement remarquable.

La Mole s'approcha de lui.

-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?

-- Quoi?

-- Ces deux gentilshommes?

-- Eh bien?

-- Je jurerais que c'est...

-- Qui?

-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.

-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.

-- Tu as donc reconnu aussi?

-- Certainement.

-- Que viennent-ils faire ici?

-- Quelque affaire d'amourettes.

-- Tu crois?

-- J'en suis sûr.

-- La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là.

Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant.

-- Que paries-tu?

-- Qu'il s'agit de quelque conspiration.

-- Ah! tu es fou.

-- Et moi, je te dis...

-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.

-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à

M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme

les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les

aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure

portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les

tirât de la broche.

Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur

chambre.

-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table,

vous avez vu Orthon?

-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant

aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est

venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans

m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a

dit que la reine mère l'a fait longuement causer.

-- Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la

reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre,

j'en suis sûr.

-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.

-- Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir

prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en

allant.

-- Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins?

-- Quel homme?

-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr?

-- C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pas

Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.

-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute

tranquillité?

-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.

-- À merveille.

-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon?

-- M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué

nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de

Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins.

-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?

-- Oui.

-- Il nous trahit, alors?

-- Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il

trouvera.

-- Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux

lettres que je lui ai écrites?

-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout

est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?

-- Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le

parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était

pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air

de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien!

depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à

vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc

d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront

prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite,

ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils,

Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée?

Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule:

-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le

roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le

croit.

-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit

longtemps la France tout entière le saura comme moi.

-- Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition

de la réussite est la décision; et pour que la décision soit

rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira.

-- Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse?

-- Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol.

-- Quand a-t-on chassé?

-- Aujourd'hui même.

-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?

-- Sans aucun doute, peut-être même avant.

-- Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est

parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de

son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près

cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux

à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans

lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.

-- Sois tranquille, il le croira.

-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?

-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la

reine.

-- Et la reine nous sert franchement, elle?

-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette

couronne de Navarre absente lui brûle le front.

-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où

elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à

Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez

M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une

fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra

qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas

même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts

d'Espagne.

-- C'est dit, de Mouy.

-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa

vie il fit à cette question.

-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.

-- Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous

pourrez.

-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?

-- Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez

activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de

m'occuper un peu des miennes?

-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?

-- Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent

que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir

rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est

rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil

comme un serpent qu'il est.

-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.

-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire,

et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à

accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je

dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires

seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six

journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour

du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons

coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins

gros.

-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais.

À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?

-- Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et

sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...

-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy;

une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire

pour le récompenser.

Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte

s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au

moment même parut, pâle et agité.

-- Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée.

-- Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui?

-- Par les gardes du roi.

-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture,

bataille, à ce qu'il paraît.

-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de

bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?

-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de

retraite...

-- Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut

me suivre...

-- Et de Mouy?

-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que

vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.

-- Il est trop tard, dit Henri.

-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes,

s'écria La Mole, je répondrais du roi.

-- Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les

occuper, moi. Allez, Sire, allez.

-- Mais que feras-tu?

-- Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy

commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le

verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table.

-- Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le

bras et l'entraînant dans l'escalier.

-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au

jeune homme.

De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en

referma derrière lui la porte au verrou.

-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui,

tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous

avoir trahis?

-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la

lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit

escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de

cliquetis d'épée.

-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans

l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une

chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un

cabinet:

-- Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions

sur les toits?

-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!

-- Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et

vais lui servir de guide.

-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le

premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel

il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée

s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier

inhabité.

-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.

-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où

perlait la sueur.

-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules;

le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et

cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par

une nuit bien autrement terrible que celle-ci.

-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le

premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée,

l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant

dans la main du roi la corde qui servait de rampe:

-- Venez, Sire, dit-il.

Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une

fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la

Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des

soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des

flambeaux.

Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut de

Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement.

-- Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué!

-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a

l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite

quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.

-- Et ce jeune homme qui était avec vous?

-- M. de Coconnas? demanda La Mole.

-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?

-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les

soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» -- Risquons-nous quelque

chose?» -- La tête, lui ai-je répondu.» -- Et te sauveras-tu,

toi?» -- Je l'espère.

» -- Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se

sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds,

c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.

-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de

regagner le Louvre.

-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire;

enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de

gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.

En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et

n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de

populaire qui encombrait la rue.

Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon;

mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place

Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le

capitaine des gardes, M. de Nancey.

-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît.

Diable! les guichets vont être fermés... On prendra les noms de

tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce

sera une probabilité que j'étais avec lui.

-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement

que par le guichet.

-- Comment diable veux-tu que j'y rentre?

-- Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine de

Navarre?

-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez

raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prévenir la

reine?

-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse

reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres!

XVI

De Mouy de Saint-Phale

Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle

croyait être sûre de son fait.

En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite,

bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de

Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était

passée chez le roi, le priant de retarder son coucher.

Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation

habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna

Catherine, qui lui répondit seulement ces mots:

-- Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir

elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis.

Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui-

même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier,

qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa

sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il

attendit.

Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et

l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du

Louvre.

-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil,

tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en

redressant les oreilles.

-- Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout.

-- Et que signifie ce signal?

-- Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre

véritable ennemi, est hors de vous nuire.

-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère

avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce

sont deux attributs inhérents à la puissance royale.

-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux.

-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des

complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis

grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi-

même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en

en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici

vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.

-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle

de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis

longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je

tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison.

En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et

l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une

petite troupe.

Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer

chez le roi.

-- Qu'il entre, dit vivement Charles.

La reine Margot - Tome II · 第 8 / 13 题