sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts,
ces gens-là! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un
capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur
affaire: le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un
gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alençon? un lâche!
cela leur donnerait une belle idée des Valois! ... D'Alençon! il
fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles,
tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'épée au
poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval! ... Hardi!
pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frère
d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir,
depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année. Il boit mal,
c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il
sera là dans sa sphère, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de
bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive
le vainqueur! vive le général! On le proclame _imperator _trois
fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur
des Valois... Il sera peut-être tué; mais, ventremahon! ce sera
une mort superbe!
Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux.
-- Dites, s'écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d'Anjou,
dites que vous n'aimez pas votre frère!
-- Ah! ah! ah! fit Charles en éclatant d'un rire nerveux, vous
avez deviné cela, vous, que je voulais l'éloigner? Vous avez
deviné cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait,
voyons? Aimer mon frère! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah!
est-ce que vous voulez rire?... (Et à mesure qu'il parlait, ses
joues pâles s'animaient d'une fébrile rougeur.) Est-ce qu'il
m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepté
mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a
quelqu'un qui m'ait jamais aimé? Non, non, je n'aime pas mon
frère, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empêche pas mon
frère d'en faire autant que je fais.
-- Sire, dit Catherine s'animant à son tour, puisque vous me
découvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous
agissez en roi faible, en monarque mal conseillé; vous renvoyez
votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en
tous points digne de vous succéder s'il vous advenait malheur,
laissant dans ce cas votre couronne à l'abandon; car, comme vous
le disiez, d'Alençon est jeune, incapable, faible, plus que
faible, lâche! ... Et le Béarnais se dresse derrière, entendez-
vous?
-- Eh! mort de tous les diables! s'écria Charles, qu'est-ce que me
fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Béarnais se
dresse derrière mon frère, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ...
Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime
Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main
tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne
touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers
moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dédommagement: on
lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon! des gens de ma famille, à
ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je
tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me
quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai
je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au
lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait
ou du moins il ferait semblant de pleurer.
La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eût moins épouvantée
que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d'un
oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:
-- Henri de Navarre! s'écria-t-elle, Henri de Navarre! roi de
France au préjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous
verrons! C'est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils?
-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme
Romulus! s'écria Charles tremblant de colère et l'oeil scintillant
comme s'il se fût allumé par places. Votre fils! vous avez raison,
le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a
pas de frères, le roi de France n'a pas de mère, le roi de France
n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des
sentiments, il a des volontés. Il se passera qu'on l'aime, mais il
veut qu'on lui obéisse.
-- Sire, vous avez mal interprété mes paroles: j'ai appelé mon
fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment
parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre.
Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte
pas?
-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il
quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux
jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne
baissez pas le front, si vous n'éteignez pas la menace de vos
yeux, je l'étrangle ce soir comme vous vouliez qu'on étranglât
hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas,
moi, comme nous avons manqué La Mole.
Sous cette première menace, Catherine baissa le front; mais
presque aussitôt elle le releva.
-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien,
soit tranquille, ta mère te défendra.
-- Ah! l'on me brave! s'écria Charles. Eh bien, par le sang du
Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l'heure, mais à
l'instant même. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah!
Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui
pour chercher ce qu'il demandait, aperçut le petit poignard que sa
mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine
de chagrin incrustée d'argent, et bondit hors de la chambre pour
aller frapper Henri d'Anjou partout où il le trouverait. Mais en
arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la
puissance humaine, l'abandonnèrent tout à coup: il étendit le
bras, laissa tomber l'arme aiguë, qui resta fichée dans le
parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-même et roula
sur le plancher.
En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son
nez.
-- Jésus! dit-il, on me tue; à moi! à moi!
Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un
instant impassible et sans bouger; puis rappelée à elle, non par
l'amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle
ouvrit en criant:
-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! À ce cri un monde
de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressèrent autour
du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'était élancée,
écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un
cadavre.
-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur
et de sang.
-- On te tue! mon Charles! s'écria la bonne femme en parcourant
tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'à Catherine
elle-même; et qui donc cela qui te tue?
Charles poussa un faible soupir et s'évanouit tout à fait.
-- Ah! dit le médecin Ambroise Paré, qu'on avait envoyé chercher à
l'instant même, ah! voilà le roi bien malade!
-- Maintenant, de gré ou de force, se dit l'implacable Catherine,
il faudra bien qu'il accorde un délai.
Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui
attendait avec anxiété dans l'oratoire le résultat de cet
entretien si important pour lui.
X
L'Horoscope
En sortant de l'oratoire, où elle venait d'apprendre à Henri
d'Anjou tout ce qui s'était passé, Catherine avait trouvé René
dans sa chambre.
C'était la première fois que la reine et l'astrologue se
revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa
boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui
avait écrit, et c'était la réponse à ce billet que René lui
apportait en personne.
-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu?
-- Oui.
-- Comment va-t-il?
-- Plutôt mieux que plus mal.
-- Et peut-il parler?
-- Non, l'épée a traversé le larynx.
-- Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire?
-- J'ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces; mais sa main
n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est
évanoui: la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu'il a
perdu lui a ôté toutes ses forces.
-- Avez-vous vu ces lettres?
-- Les voici.
René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le
déplia vivement.
-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce décidément ce La Mole, et
toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de
détourner les soupçons?
-- Madame, dit René, si j'osais émettre mon opinion dans une
affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais
que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper
sérieusement de politique.
-- Vous croyez?
-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir
avec dévouement le roi, car il n'y a pas de véritable amour sans
jalousie.
-- Et vous le croyez donc tout à fait amoureux?
-- J'en suis sûr.
-- Aurait-il eu recours à vous?
-- Oui.
-- Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre?
-- Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire.
-- Piquée au coeur?
-- Piquée au coeur.
-- Et cette figure existe toujours?
-- Oui.
-- Elle est chez vous?
-- Elle est chez moi.
-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations
cabalistiques eussent réellement l'effet qu'on leur attribue.
-- Votre Majesté est plus que moi à même d'en juger.
-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?
-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauvé
de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez,
madame, et cependant vous doutez toujours.
-- De quoi?
-- De la science.
-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en
regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce
regard.
-- En quelle occasion?
-- Oh! vous savez ce que je veux dire; à moins toutefois que ce
soit le savant et non la science.
-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit le
Florentin.
-- René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?
-- Non, madame, quand ils sont employés par moi; mais il est
possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit
et hocha la tête.
-- Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame de
Sauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais.
-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en féliciter, madame, car la
baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'être
capricieuse, ne m'a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon
côté, après la recommandation que m'avait faite Votre Majesté,
j'ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont
donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez
laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle
personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.
-- C'est bien, René, dit Catherine; peut-être plus tard
reviendrons-nous là-dessus; en attendant, parlons d'autre chose.
-- J'écoute, madame.
-- Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d'une
personne?
-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'âge qu'elle a, et
sous quel signe elle a vu le jour.
-- Puis ensuite?
-- Avoir de son sang et de ses cheveux.
-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous
dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'âge qu'il a,
le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'époque probable de
sa mort?
-- Oui, à quelques jours près.
-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.
-- La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit?
-- À cinq heures vingt-trois minutes du soir.
-- Soyez demain à cinq heures chez moi, l'expérience doit être
faite à l'heure précise de la naissance.
-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _René salua et
sortit sans paraître avoir remarqué le _nous y serons_, qui
indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne
viendrait pas seule.
Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À
minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait
répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s'apprêtait
à le saigner si la même agitation nerveuse continuait.
Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu'il
avait perdu, Charles dormait sur l'épaule de sa fidèle nourrice,
qui, appuyée contre son lit, n'avait point depuis trois heures
changé de position, de peur de troubler le repos de son cher
enfant.
Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres
du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodée.
Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de
sang.
Catherine eut un instant l'idée de s'emparer de ce mouchoir, mais
elle pensa que ce sang, mêlé comme il l'était à la salive qui
l'avait détrempé, n'aurait peut-être pas la même efficacité; elle
demanda à la nourrice si le médecin n'avait pas saigné son fils
comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice
répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que
Charles s'était évanoui deux fois.
La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme
toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang;
rien n'était plus facile, le médecin avait recommandé qu'on le
conservât pour en étudier les phénomènes.
Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre.
Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un
petit flacon qu'elle avait apporté dans cette intention; puis
rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrémité eût
dénoncé la profanation qu'elle venait de commettre.
Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles
rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors
rappelant, comme à la suite d'un rêve, toutes ses pensées
empreintes de rancune:
-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils
bien-aimé, à votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain.
-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous
voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.
Charles, comme s'il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les
yeux; et Catherine qui l'avait donné comme on fait pour consoler
un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle,
et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se
redressa, et tout à coup, d'une voix étouffée par l'accès dont il
souffrait encore:
-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me
fasse venir tout cela.
La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur
son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme
lorsqu'il était enfant.
-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je
veux travailler ce matin.
Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir; et la nourrice
elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui
avait conservés, n'osait aller contre ses commandements. On fit
venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas
au lendemain, c'était chose impossible, mais à cinq jours de là.
Cependant à l'heure convenue, c'est-à-dire à cinq heures, la reine
mère et le duc d'Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu,
comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la
séance mystérieuse.
Dans la chambre à droite, c'est-à-dire dans la chambre aux
sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d'acier
destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les
événements de la destinée sur laquelle on consultait l'oracle; sur
l'autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui
avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et
l'attitude des constellations.
Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un
masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa
taille. Sa mère vint ensuite; et si elle n'eût pas su d'avance que
c'était son fils qui l'attendait là, elle-même n'eût pu le
reconnaître. Catherine ôta son masque; le duc d'Anjou, au
contraire, garda le sien.
-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.
-- Oui, madame, dit-il; et la réponse des astres m'a déjà appris
le passé. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les
personnes nées sous le signe de l'écrevisse, le coeur ardent et
d'une fierté sans exemple. Il est puissant; il a vécu près d'un
quart de siècle; il a jusqu'à présent obtenu du ciel gloire et
richesse. Est-ce cela, madame?
-- Peut-être, dit Catherine.
-- Avez-vous les cheveux et le sang?
-- Les voici.
Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d'un
blond fauve et une petite fiole de sang.
René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la
sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de
cette chair coulante, qui bouillonna à l'instant même et
s'extravasa bientôt en dessins fantastiques.
-- Oh! madame, s'écria René, je le vois se tordre en d'atroces
douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l'aide!
Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous
comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprêtent de grands
combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les épées.
-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une émotion
indicible et arrêtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son
avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier.
René s'approcha de l'autel et répéta une prière cabalistique,
mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les
veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques
et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques
sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.
Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d'une main
le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle
de cheveux; puis commandant à Catherine d'ouvrir le livre au
hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il
versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier
tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée
de mots hébreux auxquels il n'entendait rien lui-même.
Aussitôt le duc d'Anjou et Catherine virent s'étendre sur cette
lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppé de son
suaire.
Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, était inclinée
sur la première.
En même temps les cheveux s'enflammèrent en donnant un seul jet de
feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge.
-- Un an! s'écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et
une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la
lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses
bras.
Catherine regarda son fils, et, toute mère qu'elle était, sembla
lui demander quelles étaient ces deux femmes.
Mais René achevait à peine, que la plaque d'acier redevint
blanche; tout s'y était graduellement effacé.
Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix
dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altération,
le distique suivant:
_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si
prudence n'étoit._
Un profond silence régna quelque temps autour du brasier.
-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les
signes de ce mois?
-- Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin
par une lutte de dieu à dieu, l'avenir est bien certainement à cet
homme. Cependant...
-- Cependant, quoi?
-- Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le
temps de mes observations couverte d'un nuage noir.
-- Ah! s'écria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc
quelque espérance?
-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine
emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix
basse. Pendant ce temps René s'agenouillait, et à la clarté de la
flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée
au fond de la fiole:
-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu
sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent
les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un médecin,
pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang
si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il
promet de longues années au corps dont il est sorti; et cependant
toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit
s'éteindre avant un an!
Catherine et Henri d'Anjou s'étaient retournés et écoutaient. Les
yeux du prince brillaient à travers son masque.
-- Ah! continua René, c'est qu'aux savants ordinaires le présent
seul appartient; tandis qu'à nous appartiennent le passé et
l'avenir.
-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu'il
mourra avant une année?
-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes
qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil.
-- Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous
disiez que ce sang promettait une longue vie?
-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il
pas possible qu'un accident...
-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident...
-- Hélas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.
-- Oh! quant à cela, n'y songez plus, c'est chose impossible.
Alors se retournant vers René:
-- Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix,
merci; prends cette bourse.
-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un
titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils
partirent.
-- Oh! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet
accident-là arrive, je ne serai point là; je serai à quatre cents
lieues de vous...
-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.
-- Oui; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir? Que ne
puis-je attendre, ma mère! ...
-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle René n'est-il
pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur?
Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant; moi, je vais passer
par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m'attend
dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter
votre frère, si vous le voyez.
XI
Les confidences
La première chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre,
c'est que l'entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au
cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le
prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le
roi avait commandés pour lui.
Pendant qu'il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux
de larmes, Henri de Navarre s'égayait fort d'un magnifique collier
d'émeraudes, d'une épée à poignée d'or et d'une bague précieuse
que Charles lui avait envoyés le matin même.
D'Alençon venait de recevoir une lettre et s'était renfermé dans
sa chambre pour la lire en toute liberté.
Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre.
En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de
ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans
la matinée à concevoir quelque inquiétude: il s'était en
conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son
investigation par l'hôtel de la Belle-Étoile, passant de l'hôtel
de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée
à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du
pont Saint-Michel au Louvre.
Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels
elle s'adressait, d'une façon tantôt si originale, tantôt si
exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le
caractère excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscité entre lui
et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à
la mode de l'époque, c'est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait
mis à ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire à ces
sortes de choses; il avait tué le premier et blessé les deux
autres, en disant:
-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!
C'était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey,
lui avait dit en tombant:
-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au
moins qu'il savait le grec.
Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpiré:
Coconnas s'en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru
que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et
l'avaient jeté dans quelque oubliette.
Il apprit que d'Alençon avait été de la partie, et passant par-
dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l'alla
trouver et lui demanda une explication comme il l'eût fait envers
un simple gentilhomme.
D'Alençon eut d'abord bonne envie de mettre à la porte
l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais
Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient
d'un tel éclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt-
quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu'il réfléchit,
et qu'au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à
son gentilhomme avec un charmant sourire:
-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reçu
sur l'épaule une aiguière d'argent, le duc d'Anjou mécontent
d'avoir été coiffé avec une compote d'oranges, et le duc de Guise
humilié d'avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont
fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a
détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma
parole de prince.
-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un
soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et
je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.
M. d'Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement
encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire à Coconnas que
cet ami n'était autre que le prince lui-même.
-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait
que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble à
vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne
l'a pas tué, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis
courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise
nouvelle. On l'a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce
pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais
écouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les
pierres ne sont pas dures pour tout le monde.
D'Alençon hocha la tête.
-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que
depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache où il
est passé.
-- Mordi! s'écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il
passé en enfer, je saurai où il est.
-- Écoute, dit d'Alençon qui avait, mais par des motifs bien
différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La
Mole, je te donnerai un conseil d'ami.
-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.
-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est
devenu celui que tu pleures.
-- S'il faut que je l'avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j'y
avais déjà pensé, mais je n'avais point osé; car, outre que madame
Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de
la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure
que La Mole n'est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il
est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.
-- Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des
nouvelles, donne-m'en à moi-même; car je suis en vérité aussi
inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas...
-- Laquelle?
-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette
imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.
-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me
recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche
ou comme la reine mère.
«Bon prince, excellent prince, prince magnanime», murmura Coconnas
en se rendant chez la reine de Navarre.
Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était
arrivé jusqu'à elle, et en apprenant par quels exploits ce
désespoir s'était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas
la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la
duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s'était point
adressé à cause d'une grosse brouille existant déjà depuis deux ou
trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine
aussitôt qu'annoncé.
Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il
avait parlé à d'Alençon qu'il éprouvait toujours en face de la
reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de
l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec
un sourire qui le rassura tout d'abord.
-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou
dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne
puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias,
ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur
d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je
vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.
Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à
Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu
de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais,
elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne
satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des
aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que
Marguerite vit clairement que le duc d'Alençon était de moitié
dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était
devenu La Mole.
-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque
chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri
de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi,
tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez
est vivant: croyez-en ma parole.
-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit
Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleuré.
Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui
avait le double avantage de rendre sa pensée et d'exprimer la
haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira
en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour
elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu
savoir de Marguerite.
Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit
secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idée de
quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et
c'était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour
préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir.
Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir
Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une
voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé
toute la soirée à sa fenêtre; il en résulta que tous deux
s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les
jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et
romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps.
Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un
moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre
pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir
Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui
devait la lui rendre, c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre.
Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au
bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s'en
voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet
esprit viril, méprisant les pauvretés de l'amour vulgaire,
insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus
doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs,
elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins
heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son
balcon vêtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai,
dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres,
sur son coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à
l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était quelquefois aussi un
billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait
quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir
appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière qui lui
donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques
pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur
cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie,
et Marguerite ne quittait son balcon qu'après avoir entendu se
perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour
venir, et qui, pour s'éloigner, semblait d'une matière aussi
inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.
Voilà pourquoi la reine n'était pas inquiète du sort de La Mole,
auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle
refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à
l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans
la soirée de chacun des jours qui s'écoulaient dans l'attente de
la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours,
comme on l'a vu, par les ordres exprès d'Ambroise Paré.
La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout
le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain,
Marguerite ouvrit sa fenêtre et s'avança sur le balcon; mais à
peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La
Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec
son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse.
Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose
de particulier, elle rentra pour la lire.
Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots:
«Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est
urgente. J'attends.»
Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des
premiers en séparant les deux feuilles:
«Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces
baisers que je vous envoie. J'attends.»
Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre,
qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve
habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne
s'il pouvait entrer.
La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son
corset, l'autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu'elle ferma,
et s'élançant vers la porte:
-- Entrez, Sire, dit-elle.
Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût
fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu'à Henri,
dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société
dont il se défiait si fort, presque acquis l'exquise délicatesse
où ils sont portés chez l'homme vivant dans l'état sauvage. Mais
le roi de Navarre n'était pas un de ces tyrans qui veulent
empêcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les
étoiles.
Henri était souriant et gracieux comme d'habitude.
-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs
habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques
mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les
vôtres, n'est-ce pas?
-- Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne
sont-ils pas toujours les mêmes?
-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce
que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alençon met
depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier
il s'est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un
moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de
ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plaît, madame? il
sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien.
-- Votre Majesté a raison de s'inquiéter du silence de mon frère.
J'y ai songé aujourd'hui toute la journée, et mon avis est que,
les circonstances ayant changé, il a changé avec elles.
-- C'est-à-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade,
le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer
à Paris pour garder à vue la couronne de France?
-- Justement.
-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste;
seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir
seul, trois fois les garanties que j'aurais demandées pour partir
avec votre frère, dont le nom et la présence dans l'entreprise me
sauvegardaient. Ce qui m'étonne seulement, c'est de ne pas
entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de
demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des
nouvelles, madame?
-- Moi, Sire! dit Marguerite étonnée; et comment voulez-vous?...
-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez
bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La
Mole... Ce garçon a dû aller à Mantes... et quand on y va, on en
peut bien revenir...
-- Ah! voilà qui me donne la clef d'une énigme dont je cherchais
vainement le mot, répondit Marguerite. J'avais laissé la fenêtre
ouverte, et j'ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de
billet.
-- Voyez-vous cela! dit Henri.
-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je
n'ai attaché aucune importance, continua Marguerite; peut-être
avais-je tort et vient-il de ce côté-là.
-- C'est possible, dit Henri; j'oserais même dire que c'est
probable. Peut-on voir ce billet?
-- Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi
celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa
poche.
Le roi jeta les yeux dessus.
-- N'est-ce point l'écriture de M. de La Mole? dit-il.
-- Je ne sais, répondit Marguerite; le caractère m'en a paru
contrefait.
-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: «Madame, il faut que
je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.»
-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il
attend!
-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez-
vous?
-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne.
-- Qu'il vienne! s'écria Marguerite en fixant sur son mari ses
beaux yeux étonnés; comment pouvez-vous dire une chose pareille,
Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signalé,
menacé... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?...
Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été...
-- Obligés de fuir par la fenêtre... vous voulez dire?
-- Justement, et vous achevez ma pensée.
-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenêtre,
qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas
entrer par la porte. C'est tout simple, cela.
-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir à l'idée de
se rapprocher de La Mole.
-- J'en suis sûr.
-- Mais comment monter? demanda la reine.
-- N'avez-vous donc pas conservé l'échelle de corde que je vous
avais envoyée? Ah! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance
habituelle.
-- Si fait, Sire, dit Marguerite.
-- Alors, c'est parfait, dit Henri.
-- Qu'ordonne donc Votre Majesté?
-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon
et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais
tenté de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille
monter, il montera, ce digne ami.
Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer
Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprêtait à faire de
l'échelle; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée
dans une armoire du fameux cabinet.
-- Là, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas
trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette
échelle au balcon.
-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.
-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents.
La vue d'un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous
comprenez.
Marguerite sourit et attacha l'échelle.
-- Là, dit Henri en restant caché dans l'angle de l'appartement,
montrez-vous bien; maintenant faites voir l'échelle. À merveille;
je suis sûr que de Mouy va monter.
En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le
balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui,
demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite,
Henri s'avança:
-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est
M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous
prie.
La Mole demeura un instant stupéfait.
Peut-être, s'il eût été encore suspendu à son échelle au lieu
d'être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière.
-- Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires
urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prévenir, et le voilà.
Henri alla fermer la fenêtre.
-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune
homme.
-- Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La
Mole, que disons-nous?
-- Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j'ai quitté
M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et
si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue.
-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hâter.
-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la
soirée, M. d'Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte
Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous
attendront à Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulême
et Bordeaux.
-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour
mon compte, je serai prêt, le serez-vous?
Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une
profonde anxiété.
-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je
vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alençon parte en
même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il
nous trahit; s'il hésite, ne bougeons pas.
-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole?
demanda Henri.
-- Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de
M. de Mouy.
-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parlé de rien!
-- Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous.
-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir
une réponse à M. de Mouy?
-- Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre
Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des
ambassadeurs, il sera là: un mot dans le discours de la reine qui
lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou
vous attendre. Si le duc d'Alençon refuse, il ne demande que
quinze jours pour tout réorganiser en votre nom.
-- En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez-
vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?
-- Rien de plus facile, répondit Marguerite.
-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alençon; que de Mouy
soit à son poste et comprenne à demi-mot.
-- Il y sera, Sire.
-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma
réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un
serviteur?
-- Orthon est là qui m'attend sur le quai.
-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la
fenêtre; c'est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être
vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous
exposez ainsi, vous compromettriez la reine.
-- Mais par où, Sire?
-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez
sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau,
j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous
traverserons le guichet sans difficulté. D'ailleurs, je serai aise
de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je
vais voir s'il n'y a personne dans les corridors.
Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller
explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.
-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.
-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de
la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas.
-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir,
il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la
reine.
-- Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri; monsieur de
La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit.
-- À propos, dit Henri, serrez l'échelle de corde avec soin; c'est
un meuble précieux pour des conspirateurs; et, au moment où l'on
s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez,
monsieur de la Mole, venez.
XII
Les ambassadeurs
Le lendemain toute la population de Paris s'était portée vers le
faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les
ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses
contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient
la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se
portaient au-devant du cortège.
Bientôt parut, à la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe
de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des
manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et
recourbés comme les cimeterres des Turcs.
Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.
Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec
un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs,
qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus
mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle.
L'un de ces ambassadeurs était l'évêque de Cracovie. Il portait un
costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d'or et
de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas
relevé semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait
pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues
chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus
presque impraticables.
Près de l'évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si
rapproché de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il
en avait l'orgueil.
Après les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux
autres palatins de haute naissance, venait une quantité de
seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d'or et de
pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En
effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs
équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus,
qu'ils appelaient dédaigneusement des barbares.
Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception
serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa
faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu,
lorsqu'elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le
splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en
apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire
que le plus sûr parti pour Henri d'Anjou était l'exil magnifique
auquel il était condamné.
Charles, à part les quelques mots qu'il avait prononcés lorsqu'il
avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet,
n'avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la
crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le
Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux
sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis
tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent
les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l'orage.
Cependant tout s'était préparé au Louvre, non pas comme pour une
fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie.
L'obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que
Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait.
La grande salle de réception du palais avait été préparée, et
comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les
gardes et les sentinelles avaient reçu l'ordre de laisser entrer,
avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours
pourraient contenir de populaire.
Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la
grande ville en pareille circonstance: c'est-à-dire empressement
et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la
population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés
de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre
d'hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns
aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils
étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots
rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient.
Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le
suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un
vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré
sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte
activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens,
soit qu'il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à
se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la
complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu
catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer
derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri
de Navarre.
Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement
quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés.
Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le
quittèrent plus: un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du
roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui-
même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même
que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six
jours auparavant, une si rude défense.
Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les
regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux
s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La
Mole, mais inutilement.
La Mole n'y était pas.
Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui
demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la
couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de
France.
Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le
duc d'Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge
aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète
traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que
l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher
de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint
de sang.
Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le
duc d'Anjou, s'inclina et commença un discours latin dans lequel
il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.
Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il
cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il acceptait avec
reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le
temps qu'il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées,
l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle.
Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des
Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que
deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau
royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles.
Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint
s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui
posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un
des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères.
Aussitôt un héraut cria:
«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être
couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!»
Toute l'assemblée répéta d'un seul cri:
-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite.
Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or,
comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire
briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une
grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous
avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même.
Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait
cédé, tout Sarmate qu'il était, à l'admiration qu'inspirait à tous
la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais
le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la
plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons,
comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils
n'avaient eu deux étoiles pour les guider; étoiles qui devenaient
de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la
France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose
que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de
l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à
La Mecque, il termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce
que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois
qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se
crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir joui d'une si belle vue
rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré.
Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui
parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur;
de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils
voulaient avoir l'air de l'entendre.
Marguerite fit d'abord une gracieuse révérence au galant Sarmate;
puis, tout en répondant à l'ambassadeur, fixant les yeux sur de
Mouy, elle commença en ces termes:
«_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et
conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris
sed etiam amici orbitas.__[4]_«
Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant à de Mouy,
pouvaient s'adresser à Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il
en signe de reconnaissance.
Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours
qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant; mais il
n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite,
qu'il savait être un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il
comprenait fort mal le latin.
Marguerite continua:
«_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed
idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in
urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice;
proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et
desideria nostra_.[5]«
On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention
profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient
prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois
tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre
au jeune huguenot que d'Alençon avait refusé; mais ce geste, qui
pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy,
si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or,
tandis qu'il regardait Marguerite et l'écoutait de toute son âme,
ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris,
frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion
électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la
salle.
-- Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de
composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet
homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur
côté Marguerite et Henri regardent si attentivement?
Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à
partir de ce moment, répondait aux politesses de l'envoyé
polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel
pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des
cérémonies, s'approchant d'elle par derrière, lui remit un sachet
de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit
le sachet, tira le papier, et lut ces mots:
«Maurevel, à l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a
enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de
l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet
homme, c'est M. de Mouy.»
-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment.
Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est...
Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant
à l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté:
-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans
affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce
moment. Derrière lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard à
barbe blanche, en habit de velours noir?
-- Oui, madame, répondit le capitaine.
-- Bon, ne le perdez pas de vue.
-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?
-- Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes,
et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S'il
vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez
prisonnier. S'il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez!
allez!
Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite,
avait l'oeil arrêté sur Catherine, et n'avait point perdu une
seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine
mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il
s'inquiéta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes,
il comprit tout.
Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris
M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:
Vous êtes découvert, sauvez-vous à l'instant même.
De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du
discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas
dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.
Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey
revenir à Catherine, et qu'il eut compris à la contraction du
visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu'il était
arrivé trop tard. L'audience était finie. Marguerite échangeait
encore quelques paroles non officielles avec Lasco.
Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l'épaule
d'Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui
était arrivé.
Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le
suivirent.
Quant au duc d'Alençon, il s'était complètement effacé pendant la
cérémonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'était pas
écarté un instant du duc d'Anjou, ne s'était fixé sur lui.
Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère,
enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce
fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras
d'Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d'Anjou se
regardait comme à tout jamais exclu du trône de France.
Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu'il se
retira.
Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui-
même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu'elle
n'avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais
auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui
les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.
En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son
manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication,
ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla à
lui.
-- Oh! ma mère, s'écria le roi de Pologne, me voilà condamné à
mourir dans l'exil!
-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction
de René? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps.
-- Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier
bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être
vacante, prévenez-moi...
-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que
nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un
cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir
pour la Pologne.
XIII
Oreste et Pylade
Henri d'Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient
revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille
d'Atrides.
Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé,
chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il
ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie
pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait
s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets
comme il savait dresser braques et courants.
Catherine était redevenue bonne mère: douce à Charles et à
d'Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame
de Nevers et à madame de Sauve; et, sous prétexte que c'était en
accomplissant un ordre d'elle qu'il avait été blessé, elle avait
poussé la bonté d'âme jusqu'à aller voir deux fois Maurevel
convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.
Marguerite continuait ses amours à l'espagnole.
Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La
Mole par gestes et par écrit; et dans chacune de ses lettres le
jeune homme rappelait à sa belle reine qu'elle lui avait promis
quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée.
Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le
Louvre redevenu si calme et si paisible.
Cette personne, c'était notre ami le comte Annibal de Coconnas.
Certes, c'était quelque chose que de savoir La Mole vivant;
c'était beaucoup que d'être toujours le préféré de madame de
Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes.
Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui
accordait, tout le repos d'esprit donné par Marguerite à Coconnas
sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du
Piémontais une heure passée avec La Mole chez l'ami La Hurière
devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées
faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme
pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son
habit.
Madame de Nevers, il faut l'avouer à la honte de l'humanité,
supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n'est point
qu'elle détestât le Provençal, au contraire: entraînée par cet
instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré
elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est
son amie, elle n'avait point épargné à La Mole les éclairs de ses
yeux d'émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées
de main et les frais d'amabilité faits par la duchesse en faveur
de son ami pendant ces jours de caprice, où l'astre du Piémontais
semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse; mais Coconnas,
qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa
dame, était si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait
à l'oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse,
certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal.
Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l'absence de
La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la
compagnie de Coconnas, c'est-à-dire de son intarissable gaieté et
de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver
Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans
lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'évaporant de
jour en jour.
Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressée par les
prières de La Mole et les désirs de son propre coeur, donna
rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux
portes, afin d'y traiter à fond ces matières dans une conversation
que personne ne pourrait interrompre.
Coconnas reçut d'assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui
le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en
achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva
Henriette déjà courroucée d'être arrivée la première.
-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre
ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme!
-- Oh! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par
exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.
-- Moi, oui.
-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.
-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.
-- Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de
service près de M. le duc d'Alençon, soit dit en passant; ce qui
fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure.
-- Ce qui vous enchante?
-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alençon est un maître fort
maussade et fort quinteux; et, que pour être querellé, j'aime
mieux l'être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une
bouche de travers comme la sienne.
-- Allons! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux
cependant... Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures
du Louvre?
-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand,
au coin de la rue de Grenelle, j'aperçois un homme qui ressemble à
La Mole.
-- Bon! encore La Mole.
-- Toujours, avec ou sans permission.
-- Brutal!
-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.
-- Non, mais finissez-en avec vos récits.
-- Ce n'est pas moi qui demande à les faire, c'est vous qui me
demandez pourquoi je suis en retard.
-- Sans doute; est-ce à moi d'arriver la première?
-- Eh! vous n'avez personne à chercher, vous.
-- Vous êtes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin
de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La
Mole... Mais qu'avez-vous donc à votre pourpoint? du sang!
-- Bon! en voilà encore un qui m'aura éclaboussé en tombant.
-- Vous vous êtes battu?
-- Je le crois bien.
-- Pour votre La Mole?
-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?
-- Merci!
-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter
des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le
devance, je le regarde sous le nez à la lueur d'une boutique. Ce
n'était pas lui.
-- Bon! c'était bien fait.
-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes
un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La
Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit
bien que vous n'êtes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'épée à la
main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris! il
est tombé en m'éclaboussant.
-- Et lui avez-vous porté secours, au moins?
-- J'allais le faire quand est passé un cavalier. Ah! cette fois,
duchesse, je suis sûr que c'était La Mole. Malheureusement le
cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval,
et les gens qui s'étaient rassemblés pour me voir battre, à courir
derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi
que j'étais de toute cette canaille qui hurlait après mes
chausses, j'ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite,
ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le
cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis
informé, j'ai demandé, donné la couleur du cheval; mais, baste!
inutile: personne ne l'avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je
suis venu ici.
-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant!
-- Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant
nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persécuter à
l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car
enfin, l'amitié, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa
science, à ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui
vous ferait palper ma pensée... L'amitié, voyez-vous, c'est une
étoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la
comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y
en a de plusieurs espèces...
-- D'amours?
-- Non! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de
préférables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la
meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis
que l'étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand
la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau.
-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat.
-- Là!
-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent.
-- Là! là!
-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle.
-- Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter
trois fois plus La Mole.
-- Vous ne m'aimez plus.
-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous
idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer,
et, dans mes moments perdus, faire l'éloge de mon ami.
-- Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi,
alors?
-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à
ma pensée.
-- Vous me le préférez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous
déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez.
Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au
monde...
-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre
tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions
indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime
La Mole plus que tous les hommes.
-- Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie
de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans
l'épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les
deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette
porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée.
-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et
sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui
avait ménagée; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!
Et il s'élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil
sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son
chemin.
La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les
lui rendant:
-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant à la duchesse de
Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler
votre charmant ménage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard
d'indicible tendresse à Marguerite, il n'a pas tenu à moi que je
vous revisse plus tôt.
-- Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai
tenu parole: le voici.
-- Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je
dois ce bonheur? demanda La Mole.
-- À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant
vers La Mole:
-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un
mot de ce que je dis.
Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami
contre son coeur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui
avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à
son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de
sa robe.
-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me
trouver supportable à présent.
-- Mordi! s'écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours,
adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puissé-
je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres
barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la
reine des belles.
-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame
Marguerite donc?...
-- Oh! je ne m'en dédis pas, s'écria Coconnas avec cet accent
demi-bouffon qui n'appartenait qu'à lui, madame Henriette est la
reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.
Mais, quoi qu'il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au
bonheur d'avoir retrouvé son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour
lui.
-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et
laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont
mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de
notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remède
qui puisse, je vous en préviens, rendre l'entière santé à
M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la
sottise d'aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole.
Marguerite glissa quelques mots à l'oreille de La Mole, qui, si
désireux qu'il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la
tendresse de Coconnas fût moins exigeante... Pendant ce temps
Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc
sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat
auquel il arriva facilement.
Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les
attendait le souper.
Les deux amis demeurèrent seuls.
Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à
son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui
coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le
Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'était pas
facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres.
-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs
comme tu l'as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m'as
données, ne t'es-tu point réfugié près de notre maître? Le duc,
qui t'avait défendu, t'aurait caché. J'eusse vécu près de toi, et
ma tristesse, quoique feinte, n'en eût pas moins abusé les niais
de la cour.
-- Notre maître! dit La Mole à voix basse, le duc d'Alençon?
-- Oui. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai dû croire que c'est à lui
que tu dois la vie.
-- Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole.
-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sûr?
-- À n'en point douter.
-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alençon, que
faisait-il, lui, dans tout cela?
-- Il tenait la corde pour m'étrangler.
-- Mordi! s'écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole?
Comment! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami!
Ah! mordi! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cette
action.
-- Es-tu fou?
-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se
passera point ainsi.
-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier
que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de
service ce soir.
-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte là-
dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ...
Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je
devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.
-- Mais malheureux, réfléchis donc, tu n'es pas ivre.
-- Heureusement; car si je l'étais, je mettrais le feu au Louvre.
-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là-
bas. Le service est chose sacrée.
-- Retournes-tu avec moi?
-- Impossible.
-- Penserait-on encore à te tuer?
-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait
contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un
moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes
étaient en gaieté ce soir-là.
-- Que fais-tu, alors?
-- Moi, rien: j'erre, je me promène.
-- Eh bien, je me promènerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est
un charmant état. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et
nous leur donnerons du fil à retordre. Ah! qu'il vienne, ton
insecte de duc! je le cloue comme un papillon à la muraille!
-- Mais demande-lui un congé, au moins!
-- Oui, définitif.
-- Préviens-le que tu le quittes, en ce cas.
-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui écrire.
-- Lui écrire, c'est bien leste, Coconnas, à un prince du sang!
-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria
Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je
m'amuse aux choses de l'étiquette!
-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus
besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous,
nous l'emmènerons.
Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son
ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va
lire.
«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les
auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire
touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par
leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins
malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que
Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui
réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de
lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je
prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa
fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre
Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son
service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son
pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre
Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant
«ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.»
Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole
qui haussa les épaules.
-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le
mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.
-- Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de
nous.
-- De nous?
-- Conjointement.
-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler
séparément.
-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empêchera peut-être point
l'autre.
-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain
matin. Où allons-nous coucher en sortant d'ici?
-- Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où
tu voulais me daguer quand nous n'étions pas encore Oreste et
Pylade?
-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce
moment le panneau s'ouvrit.
-- Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sont
Oreste et Pylade?
-- Mordi! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de
faim et d'amour.
Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf
heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître
Annibal de Coconnas.
XIV
Orthon
Henri, même après le refus du duc d'Alençon qui remettait tout en
question, jusqu'à son existence, était devenu, s'il était
possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'était
auparavant.
Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non
seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle
interrogea là-dessus Marguerite; mais Marguerite était sa digne
fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était
d'éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions
de sa mère, qu'après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus
embarrassée qu'auparavant.
La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct
intrigant qu'elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant
des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu'elle
avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée
d'intérêts et d'opinions de ce temps.
Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Béarnais lui
venait de son alliance avec le duc d'Alençon, et elle résolut de
l'isoler.
Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils
avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu'il a laissé
tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement
jusqu'à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie.
Le duc François s'aperçut de ce redoublement de caresses, et de
son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne
rien voir, et surveilla son allié de plus près qu'il ne l'avait
fait encore.
Chacun attendait un événement.
Or, tandis que chacun était dans l'attente de cet événement,
certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le
soleil s'était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce
doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un
bâton et marchant péniblement, sortit d'une petite maison sise
derrière l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc.
Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade
qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la
Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans
le jardin de l'Arbalète, dont le concierge le reçut avec de
grandes salutations.
Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son
nom, appartenait à une société particulière: celle des
arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l'homme pâle eût
été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas
qui conservait une allure militaire, bien qu'il fût ralenti par la
souffrance, indiquaient assez que c'était quelque officier blessé
dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice
modéré et reprenait la vie au soleil.
Cependant, chose étrange! lorsque le manteau dont, malgré la
chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était
enveloppé s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant
aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un
large poignard et soutenait une longue épée qu'il semblait ne
pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet
arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et
tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le
promeneur, tout solitaire qu'il était, lançait à chaque pas un
regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d'allée,
chaque buisson, chaque fossé.
Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna
paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les
boulevards, dont il n'était séparé que par une haie épaisse et un
petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s'étendit sur
un banc de gazon à portée d'une table où le gardien de
l'établissement, qui joignait à son titre de concierge l'industrie
de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espèce de
cordial.
Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs
reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait
le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit,
malgré l'intéressante pâleur qui le couvrait, une expression
effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par
un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier
enveloppé d'un grand manteau, lequel s'arrêta proche du bastion et
attendit.
Il y était depuis cinq minutes, et l'homme au visage pâle, que le
lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu
le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée sa
présence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serré comme celui
d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés-
Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.
Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et
même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier
était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on
jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés.
L'un et l'autre regardèrent autour d'eux avec la plus minutieuse
attention; Maurevel retenait son souffle.
-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant
le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne
nous écoute.
-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu
remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle; si
elle n'y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi
avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le
Louvre. Si l'on te donne une réponse, tu l'apporteras où tu sais;
si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un
poitrinal à l'endroit que je t'ai désigné et d'où je sors.
-- Bien, dit Orthon; je sais.
-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journée.
Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin
d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il
_prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi
hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des
bontés qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va,
enfant, va.
Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur
sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un
pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui
avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une
cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la
balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans
quelque endroit du corps où la blessure qu'elle ferait ne serait
pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien
armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l'était, et, avec
un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le
huguenot.
-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans
autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si
bien!
Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon,
et qu'Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être
plus important que la vie même du chef huguenot.
-- Ah! dit-il, tu m'échappes encore ce matin; soit. Éloigne-toi
sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dussé-je te suivre
jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te
perds.
En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et
s'éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple.
Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la
rivière.
Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilité
qu'il n'osait l'espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra
chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il était, au
risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-
Antoine, gagna les quais et s'enfonça dans le Louvre.
Cinq minutes après qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine
savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les
mille écus d'or qui lui avaient été promis pour l'arrestation du
roi de Navarre.
-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy
sera la tache noire que René a trouvée dans l'horoscope de ce
Béarnais maudit.
Un quart d'heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se
faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait
l'appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs
commensaux du palais.
Dariole seule était chez sa maîtresse; Catherine venait de faire
demander cette dernière pour transcrire certaines lettres
importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine.
-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa
familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à
coucher de la baronne, et après s'être bien assuré qu'il était
seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il
éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car
il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère
s'était tout d'abord porté sur le miroir.
-- Que fais-tu là, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point
madame de Sauve?
-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en
tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un
ingrat.
-- Tu l'aimes donc bien, cette chère Charlotte?
-- De toute mon âme, madame.
-- Et tu es fidèle, à ce qu'on dit?
-- Votre Majesté comprendra que c'est une chose bien naturelle
quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je
ne méritais pas, n'étant qu'un simple serviteur.
-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda
Catherine, feignant d'ignorer l'événement arrivé au jeune garçon.
-- Madame, lorsque je fus blessé.
-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as été blessé?
-- Oui, madame.
-- Et quand cela?
-- Le soir où l'on vint pour arrêter le roi de Navarre. J'eus si
grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un
d'eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui.
-- Pauvre garçon! Et te voilà bien rétabli, maintenant?
-- Oui, madame.
-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez
lui?
-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais osé
résisté aux ordres de Votre Majesté, m'a chassé sans miséricorde.
-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intérêt.
Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame
de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupée au-dessus
d'ici, chez moi, dans mon cabinet.
Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-être pas eu le temps
de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de
madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme.
Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée
inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne
cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper
trois petits coups au plafond; c'était le signal qu'il devait lui-
même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître
était chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui.
Ces trois coups le firent tressaillir; une révélation mystérieuse
l'éclaira, et il pensa que cette fois l'avis était donné à lui-
même; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y
avait déjà posé.
Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous
les mouvements de l'enfant; elle le vit s'élancer vers le miroir,
mais elle ne sut si c'était pour y cacher le billet ou pour l'en
retirer.
-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il
donc maintenant à partir? Et elle rentra aussitôt dans la chambre
le visage souriant.
-- Encore ici, petit garçon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu
donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta
petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?
-- Oh! madame, Dieu m'en garde! répondit Orthon. Et l'enfant,
s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de
sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre
le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'était
pas faite pour éloigner ses soupçons; aussi ne fit-elle que les
redoubler. De son côté Catherine n'eut pas plus tôt vu la
tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu'elle
s'élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea
derrière lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun
billet. Et cependant elle était sûre d'avoir vu l'enfant
s'approcher du miroir. C'était donc pour reprendre et non pour
déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un
enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle
remua, regarda, sonda: rien! ...
-- Oh! le malheureux! s'écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant
pas de mal, et voilà qu'en retirant le billet il va au-devant de
sa destinée. Holà! monsieur de Nancey, holà!
La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra
jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le
capitaine des gardes.