-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-
frère, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y échapper, le plus tôt est
le mieux.
-- Je vous laisse, Sire, dit Henri.
-- Oui, oui, laisse-nous, répondit Charles; et puisque tu es
catholique, Henriot, va entendre la messe à mon intention, moi je
reste au prêche.
Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que
venait lui adresser sa mère.
-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au
rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai
fait manquer irréligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un
diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrêter et conduire à
la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais
pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis,
ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se
querellent avec leur mère, témoin mon frère François II.
Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la
plaisanterie était bonne.
-- Sire, dit Catherine, Votre majesté se trompe; il ne s'agit pas
d'une plaisanterie.
-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le
diable m'emporte!
-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui
devait nous amener à une grande découverte.
-- Bah! un plan... Est-ce que vous êtes embarrassée pour un plan
avorté, vous, ma mère? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-
là, eh bien, je vous promets de vous seconder.
-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est
averti et il se tiendra sur ses gardes.
-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot?
-- J'ai contre lui qu'il conspire.
-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation éternelle; mais
tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette
charmante résidence royale qu'on appelle le Louvre?
-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus
dangereux que personne ne s'en doute.
-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles.
-- Écoutez, dit Catherine s'assombrissant à ce nom qui lui
rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire
florentine; écoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort.
-- Et lequel, ma mère?
-- Demandez à Henri qui était cette nuit dans sa chambre.
-- Dans sa chambre... cette nuit?
-- Oui. Et s'il vous le dit...
-- Eh bien?
-- Eh bien, je suis prête à avouer que je me trompais.
-- Mais si c'était une femme cependant, nous ne pouvons pas
exiger...
-- Une femme?
-- Oui.
-- Une femme qui a tué deux de vos gardes et qui a blessé
mortellement peut-être M. de Maurevel!
-- Oh! oh! dit le roi, cela devient sérieux. Il y a eu du sang
répandu?
-- Trois hommes sont restés couchés sur le plancher.
-- Et celui qui les a mis dans cet état?
-- S'est sauvé sain et sauf.
-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'était un brave, et vous avez
raison, ma mère, je veux le connaître.
-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaîtrez pas, du
moins par Henri.
-- Mais par vous, ma mère? Cet homme n'a pas fui ainsi sans
laisser quelque indice, sans qu'on ait remarqué quelque partie de
son habillement?
-- On n'a remarqué que le manteau cerise fort élégant dans lequel
il était enveloppé.
-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un à
la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux.
-- Justement, dit Catherine.
-- Eh bien? demanda Charles.
-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je
vais voir si mes ordres ont été exécutés.
Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en
large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans
son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que léchait son
lévrier chaque fois qu'il s'arrêtait.
Quant à Henri, il était sorti de chez son beau-frère fort inquiet,
et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le
petit escalier dérobé dont plus d'une fois déjà il a été question
et qui conduisait au second étage. Mais à peine avait-il monté
quatre marches, qu'au premier tournant il aperçut une ombre. Il
s'arrêta en portant la main à son poignard. Aussitôt il reconnut
une femme, et une charmante voix dont le timbre lui était familier
lui dit en lui saisissant la main:
-- Dieu soit loué, Sire, vous voilà sain et sauf. J'ai eu bien
peur pour vous; mais sans doute Dieu a exaucé ma prière.
-- Qu'est-il donc arrivé? dit Henri.
-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquiétez point
d'Orthon, je l'ai recueilli.
Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si
c'était par hasard qu'elle l'eût rencontré sur l'escalier.
-- Voilà qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passé?
qu'est-il arrivé à Orthon? La question malheureusement ne pouvait
être entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve était déjà
loin.
Au haut de l'escalier Henri vit tout à coup apparaître une autre
ombre; mais celle-là c'était celle d'un homme.
-- Chut! dit cet homme.
-- Ah! ah! c'est vous, François!
-- Ne m'appelez point par mon nom.
-- Que s'est-il donc passé?
-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous
dans le corridor, regardez bien de tous côtés si personne ne vous
épie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussée.
Et il disparut à son tour par l'escalier comme ces fantômes qui au
théâtre s'abîment dans une trappe.
-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, l'énigme se continue;
mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.
Cependant ce ne fut pas sans émotion que Henri continua son
chemin; il avait la sensibilité, cette superstition de la
jeunesse. Tout se reflétait nettement sur cette âme à la surface
unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui
présageait un malheur.
Il arriva à la porte de son appartement et écouta. Aucun bruit ne
s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit
de rentrer chez lui, il était évident qu'il n'avait rien à
craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de
l'antichambre; elle était solitaire, mais rien ne lui indiquait
encore quelle chose s'était passée.
-- En effet, dit-il, Orthon n'est point là. Et il passa dans la
seconde chambre. Là tout fut expliqué. Malgré l'eau qu'on avait
jetée à flots, de larges taches rougeâtres marbraient le plancher;
un meuble était brisé, les tentures du lit déchiquetées à coups
d'épée, un miroir de Venise était brisé par le choc d'une balle;
et une main sanglante appuyée contre la muraille, et qui avait
laissé sa terrible empreinte, annonçait que cette chambre muette
alors avait été témoin d'une lutte mortelle.
Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces différents détails,
passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura:
-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu
pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De
Mouy! Les misérables! ils l'auront tué!
Et, aussi pressé d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alençon
l'était de lui en donner, Henri, après avoir jeté une dernière
fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'élança
hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il était bien
solitaire, et poussant la porte entrebâillée, qu'il referma avec
soin derrière lui, il se précipita chez le duc d'Alençon.
Le duc l'attendait dans la première pièce. Il prit vivement la
main de Henri, l'entraîna en mettant un doigt sur sa bouche, dans
un petit cabinet en tourelle, complètement isolé, et par
conséquent échappant par sa disposition à tout espionnage.
-- Ah! mon frère, lui dit-il, quelle horrible nuit!
-- Que s'est-il donc passé? demanda Henri.
-- On a voulu vous arrêter.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- Et à quel propos?
-- Je ne sais. Où étiez-vous?
-- Le roi m'avait emmené hier soir avec lui par la ville.
-- Alors il le savait, dit d'Alençon. Mais puisque vous n'étiez
pas chez vous, qui donc y était?
-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il
l'eût ignoré.
-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour
vous porter secours; mais il était trop tard.
-- L'homme était arrêté? demanda Henri avec anxiété.
-- Non, il s'était sauvé après avoir blessé dangereusement
Maurevel et tué deux gardes.
-- Ah! brave de Mouy! s'écria Henri.
-- C'était donc de Mouy? dit vivement d'Alençon. Henri vit qu'il
avait fait une faute.
-- Du moins, je le présume, dit-il, car je lui avais donné rendez-
vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je
vous avais concédé tous mes droits au trône de Navarre.
-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alençon en pâlissant, nous
sommes perdus.
-- Oui, car Maurevel parlera.
-- Maurevel a reçu un coup d'épée dans la gorge; et je m'en suis
informé au chirurgien qui l'a pansé, de plus de huit jours il ne
pourra prononcer une seule parole.
-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra à de Mouy pour se
mettre en sûreté.
-- Après cela, dit d'Alençon, ça peut être un autre que
M. de Mouy.
-- Vous croyez? dit Henri.
-- Oui, cet homme a disparu très vite, et l'on n'a vu que son
manteau cerise.
-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret
et non pour un soldat. Jamais on ne soupçonnera de Mouy sous un
manteau cerise.
-- Non. Si l'on soupçonnait quelqu'un, dit d'Alençon, ce serait
plutôt...
Il s'arrêta.
-- Ce serait plutôt M. de La Mole, dit Henri.
-- Certainement, puisque moi-même, qui ai vu fuir cet homme, j'ai
douté un instant.
-- Vous avez douté! En effet, ce pourrait bien être M. de La Mole.
-- Ne sait-il rien? demanda d'Alençon.
-- Rien absolument, du moins rien d'important.
-- Mon frère, dit le duc, maintenant je crois véritablement que
c'était lui.
-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine à la
reine, qui lui porte intérêt.
-- Intérêt, dites-vous? demanda d'Alençon interdit.
-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, François, que c'est
votre soeur qui vous l'a recommandé?
-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui
être agréable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau
rouge ne le compromît, je suis monté chez lui et je l'ai rapporté
chez moi.
-- Oh! oh! dit Henri, voilà qui est doublement prudent; et
maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'était lui.
-- Même en justice? demanda François.
-- Ma foi, oui, répondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque
message de la part de Marguerite.
-- Si j'étais sûr d'être appuyé par votre témoignage, dit
d'Alençon, moi je l'accuserais presque.
-- Si vous accusiez, répondit Henri, vous comprenez, mon frère,
que je ne vous démentirais pas.
-- Mais la reine? dit d'Alençon.
-- Ah! oui, la reine.
-- Il faut savoir ce qu'elle fera.
-- Je me charge de la commission.
-- Peste, mon frère! elle aurait tort de nous démentir, car voilà
une flambante réputation de vaillant faite à ce jeune homme, et
qui ne lui aura pas coûté cher, car il l'aura achetée à crédit. Il
est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble intérêt et capital.
-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien
pour rien!
Et saluant d'Alençon de la main et du sourire, il passa avec
précaution sa tête dans le corridor; et s'étant assuré qu'il n'y
avait personne aux écoutes, il se glissa rapidement et disparut
dans l'escalier dérobé qui conduisait chez Marguerite.
De son côté, la reine de Navarre n'était guère plus tranquille que
son mari. L'expédition de la nuit dirigée contre elle et la
duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de
Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquiétait fort. Sans
doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le
concierge détaché de sa grille par La Mole et Coconnas avait
affirmé être resté muet. Mais quatre seigneurs de la taille de
ceux à qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas
avaient tenu tête, ne s'étaient pas dérangés de leur chemin au
hasard et sans savoir pour qui ils se dérangeaient. Marguerite
était donc rentrée au point du jour, après avoir passé le reste de
la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'était couchée aussitôt,
mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.
Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle entendit frapper à la
porte secrète, et qu'après avoir fait reconnaître le visiteur par
Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.
Henri s'arrêta à la porte: rien en lui n'annonçait le mari blessé.
Son sourire habituel errait sur ses lèvres fines, et aucun muscle
de son visage ne trahissait les terribles émotions à travers
lesquelles il venait de passer.
Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui
permettrait de rester en tête-à-tête avec elle. Marguerite comprit
le regard de son mari et fit signe à Gillonne de s'éloigner.
-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous êtes attachée à
vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une fâcheuse
nouvelle.
-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite.
-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort
compromis.
-- Lequel?
-- Ce cher comte de la Mole.
-- M. le comte de la Mole compromis! et à propos de quoi?
-- À propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgré sa
puissance sur elle-même, ne put s'empêcher de rougir. Enfin elle
fit un effort:
-- Quelle aventure? demanda-t-elle.
-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui
s'est fait cette nuit au Louvre?
-- Non, monsieur.
-- Oh! je vous en félicite, madame, dit Henri avec une naïveté
charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.
-- Eh bien, que s'est-il donc passé?
-- Il s'est passé que notre bonne mère avait donné l'ordre à
M. de Maurevel et à six de ses gardes de m'arrêter.
-- Vous, monsieur! vous?
-- Oui, moi.
-- Et pour quelle raison?
-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est
celui de notre mère? Je les respecte, mais je ne les sais pas.
-- Et vous n'étiez pas chez vous?
-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez deviné cela, madame,
non, je n'étais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invité à
l'accompagner, mais si je n'étais pas chez moi, un autre y était.
-- Et quel était cet autre?
-- Il paraît que c'était le comte de la Mole.
-- Le comte de la Mole! dit Marguerite étonnée.
-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provençal, continua Henri.
Comprenez-vous qu'il a blessé Maurevel et tué deux gardes?
-- Blessé M. de Maurevel et tué deux gardes... impossible!
-- Comment! vous doutez de son courage, madame?
-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas être chez
vous.
-- Comment ne pouvait-il pas être chez moi?
-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassée,
parce qu'il était ailleurs.
-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre
chose; il dira où il était, et tout sera fini.
-- Où il était? dit vivement Marguerite.
-- Sans doute... La journée ne se passera pas sans qu'il soit
arrêté et interrogé. Mais malheureusement, comme on a des
preuves...
-- Des preuves... lesquelles?...
-- L'homme qui a fait cette défense désespérée avait un manteau
rouge.
-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge...
je connais un autre homme encore.
-- Sans doute, et moi aussi... Mais voilà ce qui arrivera: si ce
n'est pas M. de La Mole qui était chez moi, ce sera cet autre
homme à manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez
qui?
-- ciel!
-- Voilà l'écueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre
émotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes
qui parlent de la chose la plus recherchée du monde... d'un
trône... du bien le plus précieux... de la vie... De Mouy arrêté
nous perd.
-- Oui, je comprends cela.
-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; à moins que
vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de
dire, par hasard, qu'il était en partie avec des dames... que
sais-je... moi?
-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez
tranquille... il ne le dira point.
-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dût-elle être le prix
de son silence?
-- Il se taira, monsieur.
-- Vous en êtes sûre?
-- J'en réponds.
-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.
-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite.
-- Oh! mon Dieu, oui. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.
-- Et vous allez?...
-- Tâcher de nous tirer tous du mauvais pas où ce diable d'homme
au manteau rouge nous a mis.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'écria
douloureusement Marguerite en se tordant les mains.
-- En vérité, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil
serviteur que ce cher M. de La Mole!
VII
La cordelière de la reine mère
Charles était entré riant et railleur chez lui; mais après une
conversation de dix minutes avec sa mère, on eût dit que celle-ci
lui avait cédé sa pâleur et sa colère, tandis qu'elle avait repris
la joyeuse humeur de son fils.
-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut
appeler Henri et le duc d'Alençon. Henri, parce que ce jeune homme
était huguenot; le duc d'Alençon, parce qu'il est à son service.
-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien.
Henri et François, j'en ai peur, son plus liés ensemble que ne
pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur
donner des soupçons: mieux vaudrait, je crois, l'épreuve lente et
sûre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables,
mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont échappé à votre
vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une
occasion meilleure de sévir; alors nous saurons tout.
Charles se promenait indécis, rongeant sa colère, comme un cheval
qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispée son coeur
mordu par le soupçon.
-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas
ce que c'est que d'attendre, escorté comme je le suis de fantômes.
D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents:
cette nuit même deux damoiseaux n'ont-ils pas osé nous tenir tête
et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent,
c'est bien; mais je ne suis pas fâché de savoir où était M. de La
Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et
qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percée. Qu'on m'aille donc
chercher le duc d'Alençon, puis Henri; je veux les interroger
séparément. Quant à vous, vous pouvez rester, ma mère.
Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout
incident pouvait, courbé par sa main puissante, la conduire à son
but, bien qu'il parût s'en écarter. De tout choc jaillit un bruit
ou une étincelle. Le bruit guide, l'étincelle éclaire.
Le duc d'Alençon entra: sa conversation avec Henri l'avait préparé
à l'entrevue, il était donc assez calme.
Ses réponses furent des plus précises. Prévenu par sa mère de
demeurer chez lui, il ignorait complètement les événements de la
nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le
même corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru
entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des
imprécations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'était
hasardé à entrebâiller sa porte, et avait vu fuir un homme en
manteau rouge.
Charles et sa mère échangèrent un regard.
-- En manteau rouge? dit le roi.
-- En manteau rouge, reprit d'Alençon.
-- Et ce manteau rouge ne vous a donné soupçon sur personne?
D'Alençon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement
possible.
-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer à Votre Majesté que
j'avais cru reconnaître le manteau incarnat d'un de mes
gentilshommes.
-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme?
-- M. de La Mole.
-- Pourquoi M. de La Mole n'était-il pas près de vous comme son
devoir l'exigeait?
-- Je lui avais donné congé, dit le duc.
-- C'est bien; allez, dit Charles.
Le duc d'Alençon s'avança vers la porte qui lui avait donné
passage pour entrer.
-- Non point par celle-là, dit Charles; par celle-ci. Et il lui
indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas
que François et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se
fussent vus un instant, que cet instant eût suffi pour que les
deux beaux-frères convinssent de leurs faits... Derrière
d'Alençon, et sur un signe de Charles, Henri entra à son tour.
Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeât.
-- Sire, dit-il. Votre Majesté a bien fait de m'envoyer chercher,
car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronça
le sourcil.
-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre
Majesté de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me
prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauvé la vie;
mais qu'avais-je fait pour qu'on tentât sur moi un assassinat?
-- Ce n'était point un assassinat, dit vivement Catherine, c'était
une arrestation.
-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour être
arrêté? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier
soir. Dites-moi mon crime, Sire.
Charles regarda sa mère assez embarrassé de la réponse qu'il avait
à faire.
-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.
-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est-
ce pas, madame?
-- Oui, Henri.
-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi
avec eux!
-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une
explication.
-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supériorité de
sa position, en voulait tirer parti; je la demande à mon frère
Charles, à ma bonne mère Catherine. Depuis mon mariage avec
Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon époux? qu'on le
demande à Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande à mon
confesseur; en bon parent? qu'on le demande à tous ceux qui
assistaient à la chasse d'hier.
-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on
prétend que tu conspires.
-- Contre qui?
-- Contre moi.
-- Sire, si j'eusse conspiré contre vous, je n'avais qu'à laisser
faire les événements, quand votre cheval ayant la cuisse cassée ne
pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre
Majesté.
-- Eh! mort-diable! ma mère, savez-vous qu'il a raison!
-- Mais enfin qui était chez vous cette nuit?
-- Madame, dit Henri, dans un temps où si peu osent répondre
d'eux-mêmes, je ne répondrai jamais des autres. J'ai quitté mon
appartement à sept heures du soir; à dix heures mon frère Charles
m'a emmené avec lui; je suis resté avec lui pendant toute la nuit.
Je ne pouvais pas à la fois être avec Sa Majesté et savoir ce qui
se passait chez moi.
-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme à
vous a tué deux gardes de Sa Majesté et blessé M. de Maurevel.
-- Un homme à moi? dit Henri. Quel était cet homme, madame? nommez
le...
-- Tout le monde accuse M. de La Mole.
-- M. de La Mole n'est point à moi, madame; M. de La Mole est à
M. d'Alençon, à qui il a été recommandé par votre fille.
-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui était chez
toi, Henriot?
-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui,
je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur,
tout dévoué à la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des
messages, soit de Marguerite à qui il est reconnaissant de l'avoir
recommandé à M. le duc d'Alençon, soit de M. le duc lui-même. Je
ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.
-- C'était lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge.
-- M. de La Mole a donc un manteau rouge?
-- Oui.
-- Et l'homme qui a si bien arrangé mes deux gardes et
M. de Maurevel...
-- Avait un manteau rouge? demanda Henri.
-- Justement, dit Charles.
-- Je n'ai rien à dire, reprit le Béarnais. Mais il me semble, en
ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'étais point chez
moi, c'était M. de La Mole, qui y était, dites-vous, qu'il fallait
interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose
à Votre Majesté.
-- Laquelle?
-- Si c'était moi qui, voyant un ordre signé de mon roi, me fusse
défendu au lieu d'obéir à cet ordre, je serais coupable et
mériterais toutes sortes de châtiments; mais ce n'est point moi,
c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu
l'arrêter injustement, il s'est défendu, trop bien défendu même,
mais il était dans son droit.
-- Cependant... murmura Catherine.
-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arrêter?
-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majesté elle-même qui l'avait
signé.
-- Mais portait-il en outre d'arrêter, si l'on ne me trouvait pas,
celui que l'on trouverait à ma place?
-- Non, dit Catherine.
-- Eh bien, reprit Henri, à moins qu'on ne prouve que je conspire
et que l'homme qui était dans ma chambre conspire avec moi, cet
homme est innocent.
Puis, se retournant vers Charles IX:
-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis même
prêt à me rendre, sur un simple mot de Votre Majesté, dans telle
prison d'État qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la
preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le
très fidèle serviteur, sujet et frère de Votre Majesté.
Et avec une dignité qu'on ne lui avait point vue encore, Henri
salua Charles et se retira.
-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.
-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine.
-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes
ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi?
Ma mère, vous avez tort de mépriser ce garçon-là comme vous le
faites.
-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne
le méprise pas, je le crains.
-- Eh bien, vous avez tort, ma mère. Henriot est mon ami, et,
comme il l'a dit, s'il eût conspiré contre moi, il n'eût eu qu'à
laisser faire le sanglier.
-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi
personnel, fût le roi de France?
-- Ma mère, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauvé la
vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvée, et, mort de
tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine.
Quant à M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frère
d'Alençon, auquel il appartient.
C'était un congé que Charles IX donnait à sa mère. Elle se retira
en essayant d'imprimer une certaine fixité à ses soupçons errants.
M. de La Mole, par son peu d'importance, ne répondait pas à ses
besoins.
En rentrant dans sa chambre, à son tour Catherine trouva
Marguerite qui l'attendait.
-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoyé
chercher hier soir.
-- Je le sais, madame; mais j'étais sortie.
-- Et ce matin?
-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire à Votre
Majesté qu'elle va commettre une grande injustice.
-- Laquelle?
-- Vous allez faire arrêter M. le comte de la Mole.
-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrêter personne, c'est
le roi qui fait arrêter, et non pas moi.
-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances
sont graves. On va arrêter M. de La Mole, n'est-ce pas?
-- C'est probable.
-- Comme accusé de s'être trouvé cette nuit dans la chambre du roi
de Navarre et d'avoir tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?
-- C'est en effet le crime qu'on lui impute.
-- On le lui impute à tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole
n'est pas coupable.
-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un
soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque
lueur de ce que Marguerite venait lui dire.
-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas
l'être, car il n'était pas chez le roi.
-- Et où était-il?
-- Chez moi, madame.
-- Chez vous!
-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant à cet aveu
d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains
sur sa ceinture.
-- Et... dit-elle après un moment de silence, si l'on arrête
M. de La Mole et qu'on l'interroge...
-- Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, répondit
Marguerite, quoiqu'elle fût sûre du contraire.
-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut
pas qu'on arrête M. de La Mole.
Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manière
dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et
terrible: mais elle n'avait rien à dire, car ce qu'elle venait
demander lui était accordé.
-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'était point M. de La Mole
qui était chez le roi, c'était un autre? Marguerite se tut.
-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.
-- Non, ma mère, dit Marguerite d'une voix mal assurée.
-- Voyons, ne soyez pas confiante à moitié.
-- Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une
seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle.
-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifférent, on s'informera.
Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre
honneur.
Marguerite sourit.
-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite
s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle.
Ah! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien
forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai
les uns après les autres. D'ailleurs un jour viendra où Maurevel
pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres,
et ce jour-là on saura tout...
-- Oui, mais d'ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce
qu'il y a de mieux, c'est de les désunir tout de suite.
Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des
appartements de son fils, qu'elle trouva en conférence avec
d'Alençon.
-- Ah! ah! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c'est vous, ma
mère?
-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot était dans votre
pensée, Charles.
-- Ce qui est dans ma pensée n'appartient qu'à moi, madame, dit le
roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, même pour parler à
Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.
-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles;
et vous, d'Alençon, vous aviez tort.
-- En quoi, madame? demandèrent les deux princes.
-- Ce n'est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre.
-- Ah! ah! dit François en pâlissant.
-- Et qui était-ce donc? demanda Charles.
-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand
Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne
peut tarder à s'éclaircir, et revenons à M. de La Mole.
-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu'il
n'était pas chez le roi de Navarre?
-- Non, dit Catherine, il n'était pas chez le roi, mais il était
chez... la reine.
-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un éclat de rire
nerveux.
-- Chez la reine! murmura d'Alençon en devenant pâle comme un
cadavre.
-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontré
la litière de Marguerite.
-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.
-- Rue Cloche-Percée! s'écria le roi.
-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alençon en enfonçant ses ongles
dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommandé à moi-
même!
-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrêtant tout à coup, c'est
lui alors qui s'est défendu cette nuit contre nous et qui m'a jeté
une aiguière d'argent sur la tête, le misérable!
-- Oh! oui, répéta François, le misérable!
-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air
de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux
fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce
gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de
France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela.
-- Ou de vanité, dit François.
-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons
cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne
consente à se porter plaignant.
-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'épaule de
Charles et en l'appuyant d'une façon assez significative pour
appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer,
écoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir
scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on
punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de
simples gentilshommes, je n'aurais rien à vous apprendre, car vous
êtes braves tous deux; mais vous êtes princes, vous ne pouvez
croiser votre épée contre celle d'un hobereau: avisez à vous
venger en princes.
-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma
mère, et j'y vais rêver.
-- Je vous y aiderai, mon frère, s'écria François.
-- Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire
qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout,
terminé par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire,
mais je vous laisse ceci pour me représenter.
Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes.
-- Ah! ah! dit Charles, je comprends.
-- Cette cordelière... fit d'Alençon en la ramassant.
-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse;
seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal à mettre Henri
dans tout cela.
Et elle sortit.
-- Pardieu! dit d'Alençon, rien de plus facile, et quand Henri
saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant
vers le roi, vous avez adopté l'avis de notre mère?
-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il
enfonçait mille poignards dans le coeur de d'Alençon. Cela
contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot.
Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fît
descendre Henri; mais se ravisant:
-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d'Alençon,
préviens d'Anjou et Guise.
Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant
par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de
Henri.
VIII
Projets de vengeance
Henri avait profité du moment de répit que lui donnait
l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame
de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son
évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce
n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le
chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui
l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété.
Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort.
Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la
reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer
la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve.
Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût
des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne
pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa
réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors
compter sur deux.
Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se
promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit
et le roi parut.
-- Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi.
-- Moi-même... En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et
je sens que je t'aime de plus en plus.
-- Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.
-- Tu n'as qu'un tort, Henriot.
-- Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs
fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au
vol?
-- Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un
autre.
-- Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de
Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me
corriger.
-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus
clair que tu ne vois.
-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope,
Sire?
-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.
-- Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je
ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive?
-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je
vais te les ouvrir, moi.
-- Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté
est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur
la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute.
-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer,
escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire!
-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté
commette une pareille imprudence?
-- Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu
n'as pas voulu le croire non plus!
-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque
publiquement sa réputation?
-- Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et
que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou
une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de
sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?
-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que
j'interrogeais le concierge.
-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi!
-- Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose.
-- C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je
sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes
était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole.
-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée,
il n'était pas ici.
-- Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus
question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet
imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que
Margot te trompe.
-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances.
-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle,
mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que
Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses
affections.
Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air
stupéfait.
-- Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va
bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je
ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé
par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi;
mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon
ami.
-- Mais, Sire...
-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te
berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces
godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et
courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y
reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à
tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante
satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il
paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit
il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.
-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien
arrêtée?
-- Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre.
Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise:
un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te
compter.
-- Comment, sans me compter?
-- Oui, tu en seras, toi.
-- Moi?
-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis
que nous l'étranglerons.
-- Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez-
vous?
-- Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il
va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font
des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là;
des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font
alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne
miséricorde, au moins!
-- Sire, dit Henri, en y réfléchissant...
-- Quoi?
-- Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une
pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me
semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon
intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge
l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma
femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens
innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis
de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de
justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est
un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable.
-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure
encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon.
Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina
pour répondre au compliment.
-- Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de
ce muguet?
-- Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi
de Navarre.
-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne;
sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite.
-- Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri.
-- Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?
-- Mais vers les neuf heures du soir.
-- Et il en sort?
-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais.
-- Vers...
-- Vers les onze heures.
-- Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles
ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé
ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse
favori.
-- Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux,
je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de
chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous
brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage!
Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le
voir ni l'entendre.
Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces
événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de
prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance,
fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du
Louvre.
À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre
jeune homme.
L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans
la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans
qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas.
En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il
eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les
éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché
jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant,
bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle
l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez
les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière,
et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire
sa visite ordinaire à la reine.
-- Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en
bâillant.
-- Ma foi, oui, et de grand appétit.
-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste?
-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller.
Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas
de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui
est arrivé ces jours-ci.
-- Il est bon?
-- Demandes-en, je ne te dis que cela.
-- Et toi, ou vas-tu?
-- Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette
question, où je vais? faire ma cour à la reine.
-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite
maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et
il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant.
-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est
passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre
parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon
manteau.
-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où
diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voilà.
-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande.
La reine m'aime mieux avec celui-là.
-- Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés,
cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.
-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est-
il?
-- Tu l'auras vendu...
-- Pour quoi faire? il me reste encore six écus.
-- Alors, mets le mien.
-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais
l'air d'un papegeai.
-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras,
alors.
En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La
Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui
se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon
parut avec le précieux manteau tant demandé.
-- Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin!
-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur
l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari
qu'il avait fait sur la nuance.
-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux
sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore...
-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole
agrafa son manteau.
-- Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu?
-- Je n'en sais rien.
-- Te retrouverai-je ici ce soir?
-- Comment veux-tu que je te dise cela?
-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?
-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me
fera faire.
-- La duchesse de Nevers?
-- Non, le duc d'Alençon.
-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il
te fait force amitiés.
-- Mais oui, dit Coconnas.
-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.
-- Peuh! fit Coconnas, un cadet!
-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le
ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas
où tu seras ce soir?
-- Non.
-- Au diable, alors... ou plutôt adieu!
-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours
qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je
crois que j'ai envie de dormir.
Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les
appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons,
il rencontra le duc d'Alençon.
-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.
-- Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.
-- Sortez-vous donc du Louvre?
-- Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté
la reine de Navarre.
-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la
Mole?
-- Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner?
-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir.
-- Vers quelle heure?
-- Mais de neuf à dix.
-- J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre
Altesse.
-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.
-- Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre;
c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne,
qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.
Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer
beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate
étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser
achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas
long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir
près d'elle.
La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai.
-- Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une
harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce
papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio!
_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?
-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas
français.
-- Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le
discours?
-- Une plus coquette que moi vous ferait croire à une
improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces
sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et
j'y réponds.
-- Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs?
-- Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin.
-- Mais personne ne le sait?
-- Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à
après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec
un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce
que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces
futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé.
-- À moi?
-- Oui.
-- Que m'est-il donc arrivé?
-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle.
-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien
humblement.
-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.
-- Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi
je ne sais rien.
-- Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine
mère?
-- La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler?
-- Comment! vous ne l'avez pas vue?
-- Non.
-- Et le roi Charles?
-- Non.
-- Et le roi de Navarre?
-- Non.
-- Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu?
-- Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor.
-- Que vous a-t-il dit?
-- Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix
heures du soir.
-- Et pas autre chose?
-- Pas autre chose.
-- C'est étrange.
-- Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi?
-- Que vous n'ayez entendu parler de rien.
-- Que s'est-il donc passé?
-- Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux,
vous avez été suspendu sur un abîme.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- À quel propos?
-- Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de
Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est
sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux
manteau rouge.
-- Eh bien?
-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a
trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce
triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui
sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous
n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas?
-- Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma
belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en
chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux.
-- Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux
eussent bien pleuré.
-- Mais comment s'est apaisé ce grand orage?
-- Devinez.
-- Que sais-je, moi?
-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans
la chambre du roi de Navarre.
-- Lequel?
-- C'était de dire où vous étiez.
-- Eh bien?
-- Eh bien, je l'ai dit!
-- Et à qui?
-- À ma mère.
-- Et la reine Catherine...
-- La reine Catherine sait que vous êtes mon amant.
-- Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout
exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand,
Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est
bien à vous!
-- Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient
prendre; mais à présent vous êtes sauvé.
-- Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée!
Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se
rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un
cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre.
Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait
d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour
le carreau cassé et reconnut la cause du bruit.
-- Quel est l'insolent?... s'écria-t-il. Et il s'élança vers la
fenêtre.
-- Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque
chose, ce me semble.
-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier.
Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la
mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le
caillou par le milieu.
Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par
l'ouverture de la vitre cassée.
Marguerite déplia la lettre et lut.
-- Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole
pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le
coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On
attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui
conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par
cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes...»
-- Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc
plus longues que la mienne?
-- Non, mais il y en a peut-être dix contre une.
-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.
Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un
regard ardent.
-- L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient,
c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui
vous en prie.
-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.
-- Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre?
-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous
obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant.
-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que
cette ficelle supporte un poids.
-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet
suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible
apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie.
-- Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite.
-- C'est un miracle du ciel!
-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre.
-- Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette
échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point
avoué aujourd'hui votre affection pour moi?
Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une
pâleur mortelle.
-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança
vers la porte.
-- Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole.
-- M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le
corridor.
-- Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous!
-- Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et
princesse du sang, je suis deux fois inviolable.
La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La
Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser
agir comme elle l'entendrait.
Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa
sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son
retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un
embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs
salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur
aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce
petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon
et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes
les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère
lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite
obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais
lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme
un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de
les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais
presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût
éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si
faible qu'elle fût, parut diminuer encore.
Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il
existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique
ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À
mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et
une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante
et incertaine lueur.
Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit
deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il
s'éclairait en s'écriant:
-- Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère
Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la
main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres
apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant
d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient
à la main.
Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un
effort suprême, et répondit en souriant à Charles:
-- Vous voulez dire: _La voilà, _Sire!
Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles.
-- Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure?
-- À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?
-- Je te demande où tu vas.
-- Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir
laissé chez notre mère.
-- Ainsi, sans lumière?
-- Je croyais le corridor éclairé.
-- Et tu viens de chez toi?
-- Oui.
-- Que fais-tu donc ce soir?
-- Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas
conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa
harangue à Votre Majesté?
-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite
rassembla toutes ses forces.
-- Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant.
-- Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il
aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me
donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force.
-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.
-- Oui, dit d'Alençon avec impatience.
-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère,
car nous avons fini.
-- Et votre livre? dit Charles.
-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent
un signe.
-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.
-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?
-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a
un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère
d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui.
-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un
regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor
les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une
seconde elle fut à la porte de son appartement.
-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite
s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait,
calme et résolu, mais l'épée à la main.
-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous
attendent dans le corridor pour vous assassiner.
-- Vous l'ordonnez? dit La Mole.
-- Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir.
Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle
à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le
pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la
reine.
-- Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous,
Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.
-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne
craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt
qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la
porte.
Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération,
et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses
pieds avaient touché la terre.
-- Madame, disait Gillonne, madame!
-- Eh bien? demanda Marguerite.
-- Le roi frappe à la porte.
-- Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute
impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil.
Charles entra.
Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres.
Le roi jeta un regard rapide autour de lui.
-- Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite.
-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de
boeuf! je cherche M. de La Mole.
-- M. de La Mole!
-- Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le
conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes
s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de
bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu
voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La
Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à
Charles.
-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?
-- Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon
peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise
leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera
pas cette nuit par le corridor.
IX
Les Atrides
Depuis son retour à Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu
librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le
fils bien-aimé.
C'était pour lui non pas la vaine satisfaction de l'étiquette, non
plus un cérémonial pénible à remplir, mais l'accomplissement d'un
devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mère,
était sûr du moins d'être tendrement aimé par elle.
En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa
bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la
mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant
quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait à la
Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours.
Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou à Paris, retour
que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l'eût point conduit en
face de l'hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait.
Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou espérait
lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d'un
jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves,
princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs
polonais.
C'est cette dernière démarche, sur l'intention de laquelle Charles
était incertain, que le duc d'Anjou avait à expliquer à sa mère;
et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement
dans l'erreur à l'endroit de cette démarche, profitera de
l'explication.
Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa
mère, Catherine, si froide, si compassée d'habitude, Catherine,
qui n'avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec
effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain,
ouvrit ses bras à l'enfant de son amour et le serra sur sa
poitrine avec un élan d'affection maternelle qu'on était étonné de
trouver encore dans ce coeur desséché.
Puis elle s'éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore
à l'embrasser.
-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette
satisfaction d'embrasser sans témoin ma mère, consolez l'homme le
plus malheureux du monde.
-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'écria Catherine, que vous est-
il donc arrivé?
-- Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis
aimé; mais c'est cet amour même qui fait mon malheur à moi.
-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.
-- Eh! ma mère... ces ambassadeurs, ce départ...
-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ
presse.
-- Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me
déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi.
Catherine sourit.
-- En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné!
-- Oh! n'importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux
pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des
moeurs polies, près de la meilleure mère, aimé d'une des plus
charmantes femmes de la terre, j'irais là-bas dans ces neiges, au
bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui
s'enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi
sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mère, je
ne veux point partir, j'en mourrais!
-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son
fils, voyons, est-ce là la véritable raison?
Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, à sa mère elle-même,
avouer ce qui se passait dans son coeur.
-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque,
plus raisonnable, plus politique!
-- Ma mère, ce n'est pas ma faute si cette idée m'est restée dans
l'esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu'elle n'en
devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-même que
l'horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait
à mourir jeune?
-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils.
Moi-même, j'en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes
ne soient pas vrais.
-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?
-- Son horoscope parlait d'un quart de siècle; mais il ne disait
pas si c'était pour sa vie ou pour son règne.
-- Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de
vingt-quatre ans: dans un an la question sera résolue. Catherine
réfléchit profondément.
-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait
ainsi.
-- Oh! jugez donc, ma mère, s'écria Henri, quel désespoir pour moi
si j'allais avoir troqué la couronne de France contre celle de
Pologne! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner
au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la
meilleure mère du monde, dont les conseils m'eussent épargné la
moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon
père une partie du fardeau de l'État, eût bien voulu le porter
encore avec moi! Ah! ma mère! j'eusse été un grand roi!
-- Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait
toujours été aussi la plus douce espérance; là, ne vous désolez
point. N'avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen
d'arranger la chose?
-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu
deux ou trois jours plus tôt qu'on ne m'attendait, tout en
laissant croire à mon frère Charles que c'était pour madame de
Condé; puis j'ai été au-devant de Lasco, le plus important des
envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette
première entrevue tout ce qu'il était possible pour me rendre
haïssable, et j'espère y être parvenu.
-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre
l'intérêt de la France avant vos petites répugnances.
-- Ma mère, l'intérêt de la France veut-il, en cas de malheur
arrivé à mon frère, que ce soit le duc d'Alençon ou le roi de
Navarre qui règne?
-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en
laissant l'inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui
s'y étendait chaque fois que cette question se représentait.
-- Ma foi, continua Henri, mon frère d'Alençon ne vaut guère mieux
et ne vous aime pas davantage.
-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco?
-- Lasco a hésité lui-même quand je l'ai pressé de demander
audience. Oh! s'il pouvait écrire en Pologne, casser cette
élection?
-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diète a consacré est sacré.
-- Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire
accepter mon frère à ma place?
-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, répondit
Catherine.
-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère; rejetez
tout sur mon amour pour madame de Condé; dites que j'en suis fou,
que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hôtel du
prince avec Guise, qui me rend là tous les services d'un bon ami.
-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je
le vois.
-- Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh!
ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?
-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant!
-- Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c'est-à-dire que
l'amour seul m'avait ramené à Paris.
-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte?
-- Si fait, ma mère; mais j'ai été au souper chez Nantouillet, où
j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se
répandît et que le roi ne doutât point que j'y étais.
-- Alors il ignore votre visite à Lasco?
-- Absolument.
-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher
enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune
influence n'est réelle.
-- Oh! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous
aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'était possible!
-- Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre.
-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France.
-- Vous vous ferez tuer.
-- Ma mère, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur,
d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me
déteste.
-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose
dite; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, à
vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre
et comme César? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne,
feignez d'être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd'hui
même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les
discours qui seront prononcés à la cérémonie; faites le roi de
Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre
expédition d'hier soir?
-- Elle a échoué, ma mère; le galant était prévenu, et il a pris
son vol par la fenêtre.
-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais
génie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je
m'en doute, et... malheur à lui!
-- Ainsi, ma mère?... dit le duc d'Anjou.
-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri
sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt
arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles
était en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait
plus réjoui qu'affecté; il n'en voulait pas autrement à La Mole,
et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce
que c'était une espèce de chasse à l'affût. D'Alençon, tout au
contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours
eue pour La Mole s'était changée en haine du moment où il avait su
que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble
l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se
souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le
texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui
l'on n'avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la
scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles,
chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite
répondre comme elle l'entendrait.
Il se montra très difficile sur le choix des termes pour
d'Alençon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta
plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à
reprendre.
Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement
envenimé les esprits.
Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque
entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui
n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui
lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre,
retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir.
D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère
d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d'intelligence,
se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale
naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever
un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta.
Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère
quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la regarda fixement:
-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?
-- Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et
cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour
la séance publique?
-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère.
Eh bien! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour?
-- Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de
Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose
de profondément calculé.
-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère?
-- Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas,
ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec
tant d'âpreté après cette couronne.
-- Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en
venant à marches forcées de Varsovie ici... Honneur pour honneur,
politesse pour politesse.
-- Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un
autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la
séance publique doit être hâtée?
-- Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard?
-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus
concourir à votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant
ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de
cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des
charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement,
il lui rend en gloire et en dévouement.
-- Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon
frère si richement que personne n'osera même penser ce que vous
craignez que l'on dise.
-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si
bonne réponse à chacune de mes objections... Mais, pour recevoir
ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les
signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de
troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquées
dans l'Île-de-France.
-- Pardonnez-moi, ma mère, car j'ai prévu l'événement, et je me
suis préparé. J'ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de
la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivée hier de la
Bretagne; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à
Paris dans le courant de la journée; et tandis qu'on croit que je
dispose à peine de quatre régiments, j'ai vingt mille hommes prêts
à paraître.
-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus
qu'une chose, mais on se la procurera.
-- Laquelle?
-- De l'argent. Je crois que vous n'en êtes pas fourni outre
mesure.
-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai
quatorze cent mille écus à la Bastille; mon épargne particulière
m'a remis ces jours passés huit cent mille écus que j'ai enfouis
dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient
trois cent mille autres écus à ma disposition.
Catherine frémit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et
emporté, mais jamais prévoyant.
-- Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c'est admirable,
et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se
hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six
semaines.
-- Six semaines! s'écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les
brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l'on a
appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait
être prêt pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans
trois ou quatre jours.
-- Oh! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne
le croyais, mon fils.
-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit.
-- Bien. C'est donc cet honneur fait à la maison de France qui
vous flatte, n'est-ce pas?
-- Assurément.
-- Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre
plus cher désir?
-- Vous dites vrai.
-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous
préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas...