Dans le jardin du vieux, un jardin négligé dont l’herbe emplissait les
allées, ils se promenaient le long d’un mur en ruine où les dernières
guêpes achevaient d’évider les grains des raisins trop mûrs. Ils avaient
allumé leurs pipes et, tournés au sentiment par la chaleur des vins, ils
recommençaient à se raconter leur histoire, chacun écoutant l’autre avec
distraction, absorbé par l’unique souci de son propre chagrin.
Le père Cluet parlait de sa femme, insatiablement: c’était des détails
de la vie commune, des événements sans importance qui étaient arrivés
autrefois, des propos qu’elle avait tenus et qu’il narrait très
simplement, sans tristesse apparente. D’ailleurs il ne résultait pas de
ces confidences qu’il eût jamais été amoureux de la défunte: ils avaient
fait bon ménage et c’était tout, mais, à force de vivre ensemble, ils
s’étaient rendus indispensables l’un à l’autre, si bien que le survivant
demeurait tout désemparé de cette perte. Il s’était mis à aimer la morte
et cette affection rétrospective devenait pour lui un supplice: quand il
rentrait le soir dans sa maison en désordre, au lieu de sa femme, ce
n’était plus que le souvenir de sa femme, et l’absence de la réalité le
tuait.
D’abord, il s’était mis à courailler, espérant par là s’empêcher de
souffrir. Mais, quand on a des cheveux blancs, des marguerites de
cimetière sur la tête, on se lasse vite des tendrons et des coucheries
de hasard. Non, il ne réussissait pas à oublier sa défunte, et, il le
voyait bien à présent, il n’avait plus qu’à la rejoindre: du reste, il
se trouvait assez vieux pour faire un mort.
Golo, vaguement apitoyé, s’épanchait à son tour. Il parlait de Cendrine,
disait combien il était malheureux de ne pas l’avoir. Depuis près d’un
an il souffrait à en crever. Et pourtant, une fille qui après avoir aimé
un garçon en épouse un autre, cela se voit tous les jours. Le malheur,
c’était qu’au lieu d’oublier très vite, comme les camarades, lui,
n’oubliait rien. Il avait bien essayé de se raisonner, de penser à un
mariage: vainement. Et en même temps que son courage, son ardeur au
travail était partie... Il contait alors sa vie d’imbécile, l’atelier
abandonné pour courir les champs, tout seul, de jour, de nuit, comme une
bête qui a peur. Par-dessus le marché, il s’était mis à boire. Et rien
ne servait à rien; après huit mois, il n’était pas plus avancé que le
premier jour, au contraire. Il en avait eu la preuve l’autre soir chez
la Préteux, chez la Préteux, où, chose triste pour un homme de son âge,
il n’avait eu aucun agrément. A coup sûr, il ne recommencerait pas, une
fois suffisait. Mais que faire et comment sortir de là? Ça marchait mal
pour lui de toutes les façons: le père Hénocque, fatigué de sa paresse,
allait le flanquer à la porte, et alors il n’en aurait pas pour
longtemps à manger l’héritage de la tante, déjà fortement écorné.
--Si j’étais que de toi, mon pauvre garçon, conseillait le père Cluet,
je filerais sans tarder et je planterais là Villebard. Tu as un métier,
tu trouveras toujours de l’ouvrage ailleurs et, au bout d’un an, deux
ans si tu veux, le temps de secouer ta peine sur les chemins, quoi! il
faudra bien que cela se passe et cela se passera, va, parce que toi,
vois-tu bien, on ne peut pas dire que tu aies perdu ta compagnie, tandis
que moi...
Et les rabâchages reprenaient.
S’en aller, loin, bien loin, et pour toujours, Golo y avait souvent
songé, à ce moyen-là; seulement, il n’avait jamais eu la force de s’y
résoudre. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de ne pas chercher les
occasions de rencontrer Cendrine... Mais il la savait là, voyait la
fumée de sa maison, pouvait sans le vouloir la croiser sur la route, et
cette dernière espérance le retenait encore un peu. D’ailleurs, il
aurait beau partir, sa maladie le suivrait, il en était sûr, elle se
cramponnerait à lui. Sans doute, le père Cluet était à plaindre, mais,
au moins, il avait eu quelque chose dans la vie, il avait passé des
années et encore des années avec sa femme; lui, Golo, au contraire...
Il s’arrêtait, par crainte de fâcher l’ancien, persuadé malgré tout que
son propre malheur était le plus grand.
La journée s’acheva et Golo voulut partir; reconduit par Cluet jusqu’au
Chep, il le ramena à la grand’rue, comme s’ils ne pouvaient plus se
quitter, chacun goûtant l’adoucissement qu’il éprouvait à ces doléances
mutuelles, à cette tristesse mise en commun. Ils s’en rendirent si bien
compte qu’après cette première journée ils sentirent la nécessité de se
retrouver dès le lendemain, et bientôt leurs réunions devinrent une
habitude.
Chaque jour, sur le coup de midi, Golo arrivait chez le père Cluet qui
terminait son repas; on prenait le café dans de vieilles tasses
qu’entouraient des restes de dorure, un café bien chaud débordant dans
les soucoupes et corsé par de copieuses «gouttes» d’eau-de-vie de marc.
Puis, les pipes allumées, les deux hommes ne parlaient guère, éprouvant
seulement la satisfaction douce de se trouver ensemble, chacun devinant
chez l’autre le prolongement de sa propre pensée.
Cependant, sous un prétexte ou sous un autre, pour voir si les nèfles
mûrissaient dans les enclos, ou pour surveiller les semailles de son
fermier, bientôt le veuf entraînait le jeune homme.
Les arbres et les champs visités, ils flânaient. Ils allaient sous le
ciel bas et doux de novembre, tantôt longeant des terres fraîchement
remuées, travaillées finement, unies et planes comme des aires de
granges, tantôt suivant des chemins de traverse à la lisière des bois
estompés de vapeurs bleues. Puis c’était, au hasard, une sente qui les
menait en plein taillis: les branches frêles et compliquées se
ramifiaient à l’infini, toutes grises, les tiges des noisetiers
pleuraient, trempées par des brumes matinales, et de l’humidité montait
de la jonchée des feuilles tassées sous leurs pieds en pourriture
violette, Souvent, ils s’arrêtaient au bord des flaques où verdissent
des mousses et ils restaient un instant penchés au-dessus, à regarder
dans le cristal de l’eau reposée la fuite gauche des gros coléoptères.
Autour d’eux flottait un parfum de mort végétale, doux et refroidi. Le
père Cluet qui avait braconné jadis, s’attardait de ci, de là, pour
observer les griffées des lapins à l’entrée des terriers et les coups de
bec de la bécasse qui pioche les bouses, séchées dans les clairières.
Le sentier quittait le bois. Devant eux s’étendait la plaine, des pièces
de terre à perte de vue, coupées par les lignes blanchâtres des routes
où cheminaient les tombereaux chargés de fumier. Parfois, dans les
labours, tout près d’eux, des lièvres, chassés du taillis par le bruit
des feuilles tombantes, détalaient, énormes, avec leur fourrure d’hiver.
Les deux hommes continuant à marcher, le spectacle des choses finissait
par les intéresser: le père Cluet devenait verbeux, expliquait au jeune
homme la théorie des semailles, vantait des systèmes de fumure, parlait
des rendements probables, jusqu’au moment où le cri grêle des grues,
filant par triangles au-dessus de la Marne, les amenait à pronostiquer
en même temps la rigueur probable de l’hiver qui venait.
Bientôt le soir tombait tout d’un coup et les promeneurs regagnaient le
village dans la lueur jaune d’un crépuscule qui annonçait la pluie pour
le lendemain. Ils arrivaient aux premières maisons et, dans les haies
des clos, où les guirlandes flétries des clématites laissaient une
blancheur confuse, des moineaux se rassemblaient pour la nuit: ils
arrivaient en bandes brutales et piaillantes, portant sur l’aile le
dernier reflet du couchant.
Un grand calme descendait, mais, dans le silence grandissant, les deux
amis se sentaient envahis par un malaise, chacun saisi d’angoisse à
l’idée de se replonger dans la solitude douloureuse, si bien que Golo ne
se faisait pas trop prier pour entrer un instant, histoire de voir s’il
ne restait pas quelque chose du déjeuner. Au petit salé froid on
ajoutait une omelette qu’on retournait dans une poêle tenue à la main,
au-dessus d’une flambée de fagots; Cluet allait tirer deux litres à la
cave et, le grand air aidant, les amis mangeaient avec quelque appétit.
Cependant le repas traînait dans l’engourdissement de la fatigue et de
la chaleur; à la fin seulement, au moment où l’on ouvrait les noix à la
pointe du couteau, la conversation reprenait. Golo, pour être agréable
au vieux, remettait l’entretien sur la défunte. «Il se la rappelait
bien: il n’y avait pas si longtemps qu’elle était morte et, d’ailleurs,
la tante Louvet lui en avait souvent parlé: une brave femme, la mère
Cluet, et joliment conservée pour son âge!...» Le vieux approuvait de la
tête, heureux de ces compliments, et il écoutait avec plus d’indulgence
les récits du Tonkin que Golo recommençait une fois encore, évoquant
toujours la chaleur de là-bas, les embuscades et les marches forcées, et
la soif.
Puis, quand le père Cluet était las de Son-Tay et de Bat-Cat, pour faire
taire le jeune homme, il se mettait à parler de Cendrine. «Qu’elle eût
mal agi avec Golo, il était bien obligé de le reconnaître, mais, cela ne
l’empêchait pas d’être une belle fille: d’aussi bien conditionnées, il
n’en connaissait pas dans le pays. Elle n’avait pas l’air méchant, du
reste, et, si elle avait trompé son prétendu, c’était pour ne pas causer
de la peine à ses parents. Tout le mal était venu de ce vieux grigou de
Rutel; il en avait bien su quelque chose, lui Cluet, qui était à
Villebard, pendant que le mariage se manigançait...»
Golo l’écoutait, ravi malgré sa tristesse croissante. C’était la
première fois qu’on vantait Cendrine devant lui, et, de l’entendre
louanger par un autre, cela l’encourageait davantage à le regretter.
Les jours diminuaient, et bientôt le froid, plus vif à la nuit tombante,
raccourcissait leurs promenades. Les pluies survinrent, noyant la
campagne, puis il venta très fort, et ils furent condamnés à rester à la
maison.
Ils demeuraient des heures entières, acagnardés sous le manteau de la
cheminée, les pieds sur les chenets. Pour tuer le temps, Cluet sortait
parfois de l’armoire un antique jeu de cartes, le même depuis dix ans,
et, comme autrefois avec sa défunte, il entamait avec Golo une partie
d’impériale. Ou bien ils feuilletaient ensemble un bouquin centenaire
qu’on tirait du bas de la boîte à horloge, un tome dépareillé d’une
naïve encyclopédie rurale, le _Dictionnaire économique, contenant divers
moyens d’augmenter son bien et de conserver sa santé, avec plusieurs
remèdes assurés et éprouvés, par M. Nicolas Chomel, prêtre, curé de
Saint-Vincent de Lyon_. Il y était question d’élevage, de chasse et de
pêche, de jardinage et d’anatomie, et ils admiraient l’érudition de
l’auteur. Mais le plus souvent, ils se contentaient de fumer des pipes,
chacun vantant des méthodes infaillibles pour déterminer
d’irréprochables culottages.
Au dehors, la pluie fouettait les vitres:
--Quel temps! quel temps! disait Golo.
--Le temps de la saison, répondait Cluet.
Et ils se remettaient à cracher dans les cendres.
Les journées passaient ainsi, monotones dans la lumière grise. Le
menuisier descendait bien au Chep de temps à autre, attrapait un sermon
d’Hénocque, rabotait une planche, commençait un ajustement, mais, dès
qu’il avait soupé, il revenait s’enfermer avec le vieux.
Avant de s’installer, ils allaient ensemble jusqu’à l’écurie, donner au
cheval Bibichet sa botte de paille pour la nuit. Golo marchait le
premier, portant «le globe»,--la lanterne briarde,--et quand ils
ouvraient la porte, le vieil animal les saluait d’un ébrouement, heureux
de cette visite tardive. Ils tiraient le verrou et rentraient bien vite,
secouant le froid de leurs épaules, ajoutaient une bûche au feu et la
veillée commençait.
Les parties d’impériale se succédaient, les vieux almanachs étaient
feuilletés à nouveau, puis on laissait les cartes et on fermait le
livre, pour reprendre les conversations vaines. Ce qu’ils disaient
n’avait aucune importance, la seule cordialité donnait du prix à leurs
paroles et ils la trouvaient meilleure encore dans l’isolement profond
de la nuit. La grande paix des campagnes les enveloppait, coupée
seulement par de furieux coups de vent qui apportaient comme une
plainte, une voix venue de très loin et qui avait parcouru, d’une
traite, l’immensité des plaines champenoises.
Le feu leur donnait un peu de joie et ils l’attisaient, l’alimentaient
avec une prodigalité qui eût fait frémir dans sa tombe la bourgeoise, si
elle avait pu les voir jeter dans l’âtre les puissants rondins de chêne
et les souches d’ormeau moussues. Il était bien loin le temps où deux
tisons chétifs s’embrassaient à regret au milieu des landiers. Quel
changement! la chandelle, allumée jadis juste pour le souper et soufflée
en hâte dès que le ménage avait fait l’ascension de son lit, brûlait
maintenant des heures entières.
Souvent, comme si la flamme les eût mal défendus de la bise,
«colporteuse de nouvelles», qui sifflait sous la porte et se lamentait
aux fenêtres, le vieillard descendait à la cave et bientôt fumaient sur
la table des saladiers de vin chaud où s’engloutissaient des livres de
sucre. Un vrai pillage, un sac ininterrompu de toutes les provisions
jusque-là vénérées; et lorsque Golo, par discrétion, voulait s’opposer
au débouchage d’une nouvelle bouteille, Cluet haussait les épaules, avec
un air de s’en moquer complètement, répétant qu’il en aurait toujours
assez pour aller jusqu’à la fin. Il ne s’expliquait pas davantage, et la
bouteille y passait. Quand elle était vide, elle allait rejoindre les
autres qui s’alignaient en rangs serrés, le long du mur, entre la
cheminée et la huche à pain. Préférant, chez lui, la solitude à la
société d’une femme qui n’était pas la sienne, Cluet avait depuis peu
renoncé à avoir une bonne: alors, dans ce ménage en déroute, on ne
prenait plus la peine de rien mettre en ordre, et chaque matin éclairait
une table où les débris de nourriture et les fourchettes sales
trempaient dans des mares de vinasse, qui avait séché sur les bords,
pendant la nuit.
Cette existence se prolongea durant un grand mois. Leur amitié était
toujours la même, et aussi leur tristesse; seulement le chagrin, plus
expansif chez Golo, devenait de plus en plus silencieux chez le
vieillard.
Maintenant, le vin même ne réveillait plus le père Cluet, qui chaque
jour semblait s’affaler davantage. Il restait des heures entières à
regarder le feu d’un œil fixe, sans même le courage de rallumer sa pipe
qu’il gardait entre ses dents serrées. Il y avait des jours où Golo n’en
pouvait rien tirer, sinon un mot de lassitude ou un geste implorant la
tranquillité: même il se demandait parfois si cette contenance n’était
pas voulue et si l’ancien n’était pas désireux, à la fin, d’éconduire un
parasite.
Un samedi, sur les dix heures, Golo arrivait avec une blouse propre et
sa casquette neuve. La veille, voyant son ami plus abattu que de
coutume, il avait eu l’idée, pour l’égayer un peu, de lui proposer
d’aller ensemble faire un tour au marché de Mécringes, et l’autre
n’avait dit ni tout à fait oui, ni tout à fait non.
La maison était close; aucun bruit n’en venait. Sur les contrevents
tirés s’étalaient les rayons tièdes d’un soleil d’hiver tout jaune; et
Golo s’étonnait, ne s’expliquant pas que Cluet fût parti seul sans
l’avertir. «Sans doute, hier, il se sera formalisé de quelque chose: à
cet âge-là, on est si pointilleux!...»
Il cognait quand même à la porte, attendait un instant, cognait de
nouveau, et, n’obtenant aucune réponse, il partait, un peu fâché de ce
sans-gêne, quand une réflexion l’arrêta: le vieux était peut-être
malade, qui sait s’il n’avait pas eu une attaque?
Le menuisier a roulé une brouette devant une fenêtre et il se hausse sur
la pointe des pieds jusqu’à l’as de cœur découpé dans le volet. Ébloui
par la lumière du dehors, il ne distingue rien d’abord; pourtant, son
œil s’habitue peu à peu à la demi-obscurité et les formes des objets se
précisent, la table au milieu, une chaise renversée, le lit au fond.
Est-ce une illusion? il semble qu’il est vide. Mais d’où vient cette
ombre qui descend sur le carrelage, à droite? Est-ce que...?
Défaillant Golo court à l’autre fenêtre... Le père Cluet n’est pas
sorti, il n’est pas couché non plus: il a le soleil sur la figure et il
regarde devant lui, pendu au plafond.
Le jeune homme se laisse glisser à terre et, les jambes fauchées par
l’émotion, il court à la recherche du maire, d’un voisin, de quelqu’un
pour l’assister, car ce qu’il vient de voir l’a terrifié, et c’est à
peine s’il peut parler quand il entre au cabaret où il est sûr de
trouver le garde-champêtre. En effet, Mexico est là qui fait une partie
de billard avec Carrouge et Chandelle. Une tournée de rhum n’est pas de
trop pour les remonter et ils partent, un peu troublés, à l’idée du
spectacle qui les attend. Ils prennent le maire en passant et ils
arrivent à la maison du mort devant laquelle stationnent déjà les
voisins, qui ont vu Golo courir et devinent un malheur. Ledoux, le
maréchal ferrant, force la serrure et on entre à la file, hormis
toutefois le garde-champêtre, qui n’a pas peur, c’est vrai, mais qui ne
peut pas voir ces choses-là de près.
Et, de fait, il n’a pas tort, Mexico, le pauvre père Cluet n’est pas
beau à voir d’en bas. De son pantalon tiré par les bretelles, les pieds
nus sortent lamentablement et, au-dessus du genou, ses mains se
contractent, semblables à des araignées jaunes. Mais c’est la figure,
surtout, qui est horrible, sous le bonnet de coton chaviré, avec ces
yeux fixes, ces joues violettes, et ce bout de langue arrêté au coin des
lèvres et qui semble une limace échouée dans sa bave.
Ce fut le maréchal, un homme solide, qui dépendit le vieux et le
recoucha sur le lit où--on le constata--il avait commencé la nuit.
Avait-il dormi? L’idée l’avait-elle pris subitement ou la couvait-il
depuis la veille? Toujours était-il que, pour se donner du courage, il
avait fortement entamé la bouteille d’eau-de-vie, qu’on trouva sur la
table, près d’un verre à moitié plein. Dans le chandelier de cuivre, la
bougie, qui avait éclairé l’agonie et veillé le cadavre, était consumée
jusqu’au bout.
Le menuisier tint à rendre les derniers devoirs à son ami, et il passa
la nuit près de son lit, assisté de deux nièces qui héritaient. Les
bonnes dames, des fermières de Chivres, célébrèrent les qualités du
défunt, en déplorant toutefois le déshonneur qu’une pareille mort jetait
sur la famille, et finirent par s’endormir sur leur chaise.
Golo, le regard arrêté sur les lignes raides du drap qui recouvrait le
corps, songeait. Plus personne ne lui restait maintenant: la solitude
allait le reprendre. Et la solitude, lorsqu’on y vit avec le regret
d’une femme, il voyait où cela pouvait conduire. Une terreur vague
l’envahissait, et l’avenir devenait plus obscur encore. Décidément il
n’était que temps de filer, comme le lui avait conseillé le vieux: oui,
il fallait quitter Villebard.