XIV

C’était arrêté, Golo allait partir. Il ne se souciait pas de finir comme

Cluet, les pieds à un mètre au-dessus du plancher. Après tout, lorsque

cinq ans auparavant il avait quitté l’atelier pour le service, il aimait

déjà Cendrine, il l’aimait autant qu’à présent, peut-être même davantage

et néanmoins, bien que la vie de la caserne ne fût pas faite pour le

distraire, est-ce qu’au bout de trois mois il n’était pas arrivé à se

passer d’elle, à l’oublier presque? Non, rien ne valait le déplacement

pour calmer le chagrin.

Sans doute, c’était pénible au début, mais on se faisait à tout. Il

partirait donc, et, dans les jours qui suivirent l’enterrement du vieux,

il se renseigna près des menuisiers de Mécringes, désireux de connaître

les pays où il pourrait facilement trouver à se faire embaucher.

Carrouge avait un camarade dans la partie, à Coulommiers: Golo l’obligea

à écrire en demandant une réponse immédiate; même, il songea à Paris,

où, bien sûr, les divertissements ne devaient pas faire défaut.

Les renseignements des menuisiers manquèrent de précision et Carrouge ne

reçut pas de réponse.

Des journées s’écoulèrent; de nouveau, Golo sentait une accablante

lassitude envahir sa triste cervelle; il redevenait lâche et préférait

la souffrance quotidienne à l’effort douloureux d’une détermination

ferme. Il s’accorda des délais, et tout son courage sombra.

Le retour à la vie ancienne, à l’atelier, ne le calma point; il se

trouvait, au contraire, plus malheureux. Avec Cluet, du moins, il

pouvait parler de Cendrine et son cœur s’engourdissait dans ces

conversations stériles. Maintenant, il s’agitait dans sa solitude et il

éprouvait bientôt des malaises mystérieux et troublants, comme si

l’obsession de l’idée fixe eût éveillé en lui une âme nouvelle, en

affinant ses nerfs et en aiguisant sa sensibilité.

Une angoisse indéterminée et sans cause serrait continuellement sa

poitrine, contractait sa gorge, interrompait les battements de son cœur

de brusques arrêts, emperlait sa face de sueur ou faisait passer devant

ses yeux vagues la terreur d’une mort immédiate.

La mort, oui, car plus rien actuellement ne le faisait vivre. Parler de

Cendrine devant un être animé, c’était exister encore, comme si ce qu’on

disait d’elle l’eût rendue présente et presque tangible; Cluet disparu

et finis les entretiens, Cendrine sombrait dans l’impossible; et son

absence, c’était la mort.

Comme pourtant elle ne venait pas et qu’il fallait trouver un moyen

quelconque de subsister, instinctivement Golo chercha autre chose.

Pourquoi partir? Il était fou d’y avoir songé. Est-ce que loin de

Villebard, il pourrait rencontrer Cendrine? et l’apercevoir, même de

loin, n’était-ce pas posséder quelque chose d’elle? Et dès lors, il

essaya de s’en rapprocher.

La maison de Champion l’attira. Il se donna à lui-même des prétextes

pour passer devant, liant conversation avec les gens qui remontaient la

grand’rue et s’accrochant à eux, les suivant jusque-là.

Or, ces occasions n’étant pas assez fréquentes à son gré, il se risqua

bientôt à s’aventurer seul vers le haut du village.

Les premières fois, il marchait vite, sifflant d’un air délibéré,

affectant l’insouciance, mais, en longeant la maison, il louchait un

peu, juste le temps de remarquer si Cendrine ne cousait pas derrière les

carreaux: elle n’y était presque jamais. Il revenait sur ses pas et

regardait fixement la croisée, sans se gêner, puisqu’on ne l’avait pas

vu d’abord; déçu de nouveau, il recommençait l’expérience.

Un soir que Cendrine, à la brune, avait relevé le rideau pour profiter

d’un reste de jour, il l’aperçut de profil, trempant la soupe sur un

coin de la table. Le lendemain, la fenêtre était grande ouverte: il n’y

avait personne dans la pièce; une heure après, Golo repassait juste au

moment où deux mains assujétissaient l’espagnolette. L’avait-on fait à

dessein? Était-ce Cendrine ou son mari qui avait fermé la fenêtre à sa

venue? Il rumina cette alternative durant toute la nuit.

Mais bientôt il redouta la curiosité des voisins, que ses allées et

venues perpétuelles devaient intriguer singulièrement. On le guettait, à

coup sûr, et son arrivée excitait les cancans; on se moquait de lui,

sans doute, et déjà il se voyait la fable du village. Par prudence,

alors, il ne bougea plus de quelques jours et ne se hasarda de nouveau

que nanti d’excuses professionnelles, apparaissant à tout moment, avec

son sac à outils, «sa pratique» en bandoulière ou son pot à colle à la

main.

Et, de fait, les voisins s’étonnaient quelque peu de le voir si souvent,

dans le matin ou dans le crépuscule, passer et repasser, promenant sur

son épaule une planche inutile.

L’un d’eux surtout l’inquiétait, M. Polot, un ancien régisseur qui

habitait, rentier à son tour, la maison d’en face. Impossible de

l’éviter: il ne sortait jamais. A travers les vitres sans rideaux, et se

découpant sur la lueur du feu qui éclairait la pièce, seul, à la nuit

tombante, Golo l’apercevait éternellement assis au coin de sa cheminée.

Comme vêtement d’intérieur, il portait un habit noir, qu’il n’arrivait

pas à user, et la tête couverte, en manière de calotte, d’un ancien

chapeau de soie à haute-forme, enfoncé à l’arrière, il demeurait là, les

mains écartées sur les cuisses, immobilisé dans la dignité de ne rien

faire et scrutant la rue sans relâche, avec la vigilance d’un policier

et la curiosité d’un oisif. Et la solennité de son habit noir, autant

que l’acuité présumée de ses yeux troublaient le jeune homme.

La veuve d’un fermier, Mme Flavie, alarmait, elle aussi, le menuisier

qui la soupçonnait de l’espionner derrière ses persiennes toujours

closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait des réparations et il

imaginait la vieille femme sans cesse aux aguets dans une certaine

chambre du premier étage d’où l’on apercevait toute la rue: une vaste

chambre où l’on n’entrait guère et que meublaient seulement un ciel de

lit vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires et coings, étalés

par terre sur la paille, se conservant ainsi dans le demi-jour et

fleurant bon. Cette présence invisible, mais certaine, achevait de

décontenancer Golo et le faisait raser les murs.

Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il cessa de paraître dans la

rue: il gagnait les champs tout d’abord et, se glissant derrière le

village, il arrivait à la hauteur de la maison de Cendrine et tournait

autour du jardin aux heures où il espérait la voir sortir pour donner à

manger aux poules et porter la soupe au cochon, dans un seau. Ayant

avisé, non loin de la haie, une vieille meule de paille, il s’y creusa

une sorte de cache et il y restait blotti durant des heures entières,

écoutant les grignotements des souris et mâchonnant des fétus, tout cela

pour apercevoir à de grands intervalles la couleur d’une jupe ou d’une

marmotte entre les branches des sureaux sans feuilles, près de la pompe.

Les pluies avaient repris; il se saoula d’ennui au fond de la paille

mouillée: Cendrine ne bougeait plus que pour les besognes

indispensables, traversant vite la cour sous un grand parapluie qui la

couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait quand même, moins

anxieux dans la rue noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout

près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité humide, il avançait,

doucement, toujours plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de voir

par le trou de la serrure: la clef rendait la chose impossible. Alors,

il prêtait l’oreille; le ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo

ne percevait que le bruit d’un couteau frappant le bord d’une assiette,

ou le choc d’un verre retombant sur la table. Quelquefois, pourtant, le

souper terminé, le charron rouvrait la porte, et Golo, qui avait eu tout

juste le temps de gagner le coin du mur, l’entendait dire que les

étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain de pluie pour le

lendemain.

Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait dans la serrure, et la

lumière se retirait de la fente du volet pour reparaître à la fenêtre du

premier étage, dans la chambre des mariés. Des ombres énormes

s’ébauchaient derrière les rideaux; puis, brusquement, tout rentrait

dans l’ombre, et Golo souffrait plus encore... La rage au cœur, pleurant

quelquefois à chaudes larmes, il regagnait enfin le Chep, les jambes

molles et ayant l’envie de mourir.

Un matin qu’il passait devant la maison, Cendrine en sortait. Il reçut

un coup dans la poitrine; cependant il continuait son chemin, feignant

de ne pas la voir, quand, à sa grande surprise, ce fut elle qui vint

droit à lui. Il se troubla davantage; devenu très pâle et les yeux à

terre, il pressa le pas comme s’il eût craint d’affronter la rencontre.

Mais déjà Cendrine l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais

nullement fâchée:

--Dis donc, Golo, puisque te voilà encore par ici, il faut que je te

parle une bonne fois.

Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement devant lui et

continua:

--C’est pour savoir ce que tu as à tourner comme ça autour de notre

maison. Si c’est pour me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis

n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là! Tu sais que je

suis mariée, n’est-ce pas? Alors, qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce

que tu espères? Tu ne crois peut-être pas que je vais laisser mon homme

en plan pour m’en aller avec toi, dis?

Un reste de fierté monta au cœur de Golo:

--Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te cherche pas non plus.

Qu’est-ce qui te prend? En voilà des histoires, parce que je passe dans

la rue! Faut que tu sois joliment glorieuse pour te figurer que je viens

par ici pour tes beaux yeux!

--Ne fais donc pas la bête, mon pauvre Golo. Pardi! moi je ne t’en veux

pas; si je te dis cela, c’est par rapport à mon homme. Il n’est pas

endurant tous les jours, tu le connais bien. Je ne sais pas ce qu’il a,

mais les gens d’ici lui ont monté la tête à cause de toi, pour sûr, car

voilà maintenant qu’il se figure que nous sommes d’accord ensemble.

L’autre jour, il n’y a que ça s’il ne m’a pas battue. Ne te fâche pas,

mon Golo, mais il faut bien que je te le dise: que veux-tu qu’il croie?

tu es ici tout le temps!... Rien qu’hier, tu as passé trois fois, et

avant-hier, après souper, tu es resté un grand moment à écouter à la

fenêtre... Voyons, sois raisonnable: puisque c’est terminé entre nous,

laisse-moi donc tranquille, et, si tu as de l’amitié pour moi, ne me

fais pas avoir de désagrément. Allons, est-ce convenu? Fais ça pour me

faire plaisir, je t’en prie.

--Ton mari est un rude imbécile, répondait, Golo, voilà ce qu’il est!

Qu’est-ce qui lui prend, à cette espèce de rembelli, de marque-mal? Ah!

je n’ai pas peur de lui, mais puisque c’est à toi que ça causerait des

misères, eh bien, je m’arrangerai, je prendrai un autre chemin pour

aller à mes affaires.

--Allons, je te remercie, je vois que tu es toujours un brave garçon...

Au revoir, mon Golo!

--Au revoir?... au revoir dans l’autre monde, alors?

Il lui envoyait cela en partant, pour plaisanter, l’air très crâne et il

s’en allait sans se retourner, cette fois.

Il tint parole pendant huit jours. L’obéissance, d’ailleurs, lui

plaisait: il y avait eu une entente avec Cendrine, un accord qu’ils

étaient seuls à connaître et dont le mystère lui semblait créer entre

eux comme une intimité nouvelle. Toutefois, en y réfléchissant, des

soupçons lui vinrent: qui sait si son ancienne ne s’était pas moquée de

lui, si elle n’avait pas comploté avec son mari pour se débarrasser de

sa présence, en faisant appel à ses bons sentiments?... Plus de doute, à

cette heure, ils se moquaient de lui tous les deux. Ah! c’était comme

ça? Eh bien, ils ne s’en moqueraient pas longtemps!--Et Golo recommença

à rôder autour de la maison, ouvertement, se montrant à toute heure, en

plein jour.

Arrivé au droit du clos, il ralentissait le pas, la tête haute, les yeux

insolemment plantés sur les allées du jardin, sur les fenêtres. Il

cherchait Cendrine, mais ce fut le charron qui s’offrit.

Un jour qu’Albert emplissait un seau à la pompe, il aperçut le galant.

Tout de suite, il lâcha le balancier, descendit rapidement le tertre de

la cour et se campa devant Golo. Blême, les dents serrées, le front

grimaçant, il apostropha son rival:

--Te voilà donc encore, toi! Combien de fois as-tu passé depuis ce

matin? Si tu crois que j’ai les yeux dans ma poche, tu te trompes. Tu

commences à m’embêter, tu sais!

--Eh bien, après? est-ce que ça te regarde?... Qu’est-ce qui lui arrive,

à cet artiste-là? Est-ce que je te parle, moi?... Je t’embête? tant

mieux!

--Faudrait voir, mon petit! Si tu crois que je vais te laisser promener

continuellement ta figure d’imbécile par ici!... Oh! ce n’est pas que

j’aie peur que tu tournes les idées à Cendrine: ma femme se fiche de

toi, tu peux en être sûr et ce n’est pas encore un dégourdi de ton

espèce qui va me la débaucher. Seulement, voilà, il y a les voisins; on

jase de nous, et il faut que ça finisse.

--Ça finira si je veux, repartit Golo, qui trouvait dans cette dispute

une détente délicieuse pour ses nerfs crispés, ça finira quand je

voudrai et ce n’est pas toi qui me feras la leçon! Ta femme et toi et

les autres, je m’en moque, tu m’entends? Mais sois tranquille, tu as

beau faire le malin, que ce soit moi ou un autre, ça ne t’empêchera pas

d’être cornard, mon fiston!

--Et moi, je te dis que je vais te casser la figure, à la fin du

compte!... J’en ai eu de la patience avec toi, quand tu allais faire des

menteries chez le beau-père, cafarder, essayer de nous brouiller

ensemble. Il t’a mis à la porte comme une crapule que tu es, et

maintenant tu viens me relancer ici? Ah! si on n’avait pas peur de se

salir les mains, ce qu’on aurait du plaisir à se colleter avec toi!

--Essaie donc, grand lâche, essaie donc! dit Golo, le bras ramassé en

arrière, prêt à cogner.

Toute sa crânerie de petit soldat, sa flamme de combattant revenu des

embuscades tonkinoises, sa bravoure d’amoureux aussi, le faisaient se

redresser, la crête haute, le geste menaçant.

--Essaie donc de m’empêcher de passer! répétait-il; le chemin est à tout

le monde: mets-toi un peu en travers, pour voir!...

Le charron n’en menait pas large. Un peu effrayé par la colère qui

brillait dans les yeux de Golo et redoutant un mauvais coup, il se

retirait prudemment, se contentait de menaces inoffensives.

--N’y reviens plus, ou gare! je te briserai les reins, la prochaine

fois!

Des gens s’étaient arrêtés pour voir la dispute. Golo, maître du champ

de bataille, s’adressait à eux, maintenant:

--Regardez-le, ce grand fainéant! le voilà qui jappe, à cette heure

qu’il est rentré dans son chenil. Il a bien fait de se dépêcher pendant

qu’il peut encore passer sous la porte!

Mais Albert avait disparu; on se moquait de lui, et le menuisier s’en

allait en sifflant, gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car il

s’imaginait bien que Cendrine, derrière la croisée, avait vu comment il

avait mouché son homme.

Golo · 第 17 / 22 题