C’était arrêté, Golo allait partir. Il ne se souciait pas de finir comme
Cluet, les pieds à un mètre au-dessus du plancher. Après tout, lorsque
cinq ans auparavant il avait quitté l’atelier pour le service, il aimait
déjà Cendrine, il l’aimait autant qu’à présent, peut-être même davantage
et néanmoins, bien que la vie de la caserne ne fût pas faite pour le
distraire, est-ce qu’au bout de trois mois il n’était pas arrivé à se
passer d’elle, à l’oublier presque? Non, rien ne valait le déplacement
pour calmer le chagrin.
Sans doute, c’était pénible au début, mais on se faisait à tout. Il
partirait donc, et, dans les jours qui suivirent l’enterrement du vieux,
il se renseigna près des menuisiers de Mécringes, désireux de connaître
les pays où il pourrait facilement trouver à se faire embaucher.
Carrouge avait un camarade dans la partie, à Coulommiers: Golo l’obligea
à écrire en demandant une réponse immédiate; même, il songea à Paris,
où, bien sûr, les divertissements ne devaient pas faire défaut.
Les renseignements des menuisiers manquèrent de précision et Carrouge ne
reçut pas de réponse.
Des journées s’écoulèrent; de nouveau, Golo sentait une accablante
lassitude envahir sa triste cervelle; il redevenait lâche et préférait
la souffrance quotidienne à l’effort douloureux d’une détermination
ferme. Il s’accorda des délais, et tout son courage sombra.
Le retour à la vie ancienne, à l’atelier, ne le calma point; il se
trouvait, au contraire, plus malheureux. Avec Cluet, du moins, il
pouvait parler de Cendrine et son cœur s’engourdissait dans ces
conversations stériles. Maintenant, il s’agitait dans sa solitude et il
éprouvait bientôt des malaises mystérieux et troublants, comme si
l’obsession de l’idée fixe eût éveillé en lui une âme nouvelle, en
affinant ses nerfs et en aiguisant sa sensibilité.
Une angoisse indéterminée et sans cause serrait continuellement sa
poitrine, contractait sa gorge, interrompait les battements de son cœur
de brusques arrêts, emperlait sa face de sueur ou faisait passer devant
ses yeux vagues la terreur d’une mort immédiate.
La mort, oui, car plus rien actuellement ne le faisait vivre. Parler de
Cendrine devant un être animé, c’était exister encore, comme si ce qu’on
disait d’elle l’eût rendue présente et presque tangible; Cluet disparu
et finis les entretiens, Cendrine sombrait dans l’impossible; et son
absence, c’était la mort.
Comme pourtant elle ne venait pas et qu’il fallait trouver un moyen
quelconque de subsister, instinctivement Golo chercha autre chose.
Pourquoi partir? Il était fou d’y avoir songé. Est-ce que loin de
Villebard, il pourrait rencontrer Cendrine? et l’apercevoir, même de
loin, n’était-ce pas posséder quelque chose d’elle? Et dès lors, il
essaya de s’en rapprocher.
La maison de Champion l’attira. Il se donna à lui-même des prétextes
pour passer devant, liant conversation avec les gens qui remontaient la
grand’rue et s’accrochant à eux, les suivant jusque-là.
Or, ces occasions n’étant pas assez fréquentes à son gré, il se risqua
bientôt à s’aventurer seul vers le haut du village.
Les premières fois, il marchait vite, sifflant d’un air délibéré,
affectant l’insouciance, mais, en longeant la maison, il louchait un
peu, juste le temps de remarquer si Cendrine ne cousait pas derrière les
carreaux: elle n’y était presque jamais. Il revenait sur ses pas et
regardait fixement la croisée, sans se gêner, puisqu’on ne l’avait pas
vu d’abord; déçu de nouveau, il recommençait l’expérience.
Un soir que Cendrine, à la brune, avait relevé le rideau pour profiter
d’un reste de jour, il l’aperçut de profil, trempant la soupe sur un
coin de la table. Le lendemain, la fenêtre était grande ouverte: il n’y
avait personne dans la pièce; une heure après, Golo repassait juste au
moment où deux mains assujétissaient l’espagnolette. L’avait-on fait à
dessein? Était-ce Cendrine ou son mari qui avait fermé la fenêtre à sa
venue? Il rumina cette alternative durant toute la nuit.
Mais bientôt il redouta la curiosité des voisins, que ses allées et
venues perpétuelles devaient intriguer singulièrement. On le guettait, à
coup sûr, et son arrivée excitait les cancans; on se moquait de lui,
sans doute, et déjà il se voyait la fable du village. Par prudence,
alors, il ne bougea plus de quelques jours et ne se hasarda de nouveau
que nanti d’excuses professionnelles, apparaissant à tout moment, avec
son sac à outils, «sa pratique» en bandoulière ou son pot à colle à la
main.
Et, de fait, les voisins s’étonnaient quelque peu de le voir si souvent,
dans le matin ou dans le crépuscule, passer et repasser, promenant sur
son épaule une planche inutile.
L’un d’eux surtout l’inquiétait, M. Polot, un ancien régisseur qui
habitait, rentier à son tour, la maison d’en face. Impossible de
l’éviter: il ne sortait jamais. A travers les vitres sans rideaux, et se
découpant sur la lueur du feu qui éclairait la pièce, seul, à la nuit
tombante, Golo l’apercevait éternellement assis au coin de sa cheminée.
Comme vêtement d’intérieur, il portait un habit noir, qu’il n’arrivait
pas à user, et la tête couverte, en manière de calotte, d’un ancien
chapeau de soie à haute-forme, enfoncé à l’arrière, il demeurait là, les
mains écartées sur les cuisses, immobilisé dans la dignité de ne rien
faire et scrutant la rue sans relâche, avec la vigilance d’un policier
et la curiosité d’un oisif. Et la solennité de son habit noir, autant
que l’acuité présumée de ses yeux troublaient le jeune homme.
La veuve d’un fermier, Mme Flavie, alarmait, elle aussi, le menuisier
qui la soupçonnait de l’espionner derrière ses persiennes toujours
closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait des réparations et il
imaginait la vieille femme sans cesse aux aguets dans une certaine
chambre du premier étage d’où l’on apercevait toute la rue: une vaste
chambre où l’on n’entrait guère et que meublaient seulement un ciel de
lit vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires et coings, étalés
par terre sur la paille, se conservant ainsi dans le demi-jour et
fleurant bon. Cette présence invisible, mais certaine, achevait de
décontenancer Golo et le faisait raser les murs.
Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il cessa de paraître dans la
rue: il gagnait les champs tout d’abord et, se glissant derrière le
village, il arrivait à la hauteur de la maison de Cendrine et tournait
autour du jardin aux heures où il espérait la voir sortir pour donner à
manger aux poules et porter la soupe au cochon, dans un seau. Ayant
avisé, non loin de la haie, une vieille meule de paille, il s’y creusa
une sorte de cache et il y restait blotti durant des heures entières,
écoutant les grignotements des souris et mâchonnant des fétus, tout cela
pour apercevoir à de grands intervalles la couleur d’une jupe ou d’une
marmotte entre les branches des sureaux sans feuilles, près de la pompe.
Les pluies avaient repris; il se saoula d’ennui au fond de la paille
mouillée: Cendrine ne bougeait plus que pour les besognes
indispensables, traversant vite la cour sous un grand parapluie qui la
couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait quand même, moins
anxieux dans la rue noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout
près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité humide, il avançait,
doucement, toujours plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de voir
par le trou de la serrure: la clef rendait la chose impossible. Alors,
il prêtait l’oreille; le ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo
ne percevait que le bruit d’un couteau frappant le bord d’une assiette,
ou le choc d’un verre retombant sur la table. Quelquefois, pourtant, le
souper terminé, le charron rouvrait la porte, et Golo, qui avait eu tout
juste le temps de gagner le coin du mur, l’entendait dire que les
étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain de pluie pour le
lendemain.
Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait dans la serrure, et la
lumière se retirait de la fente du volet pour reparaître à la fenêtre du
premier étage, dans la chambre des mariés. Des ombres énormes
s’ébauchaient derrière les rideaux; puis, brusquement, tout rentrait
dans l’ombre, et Golo souffrait plus encore... La rage au cœur, pleurant
quelquefois à chaudes larmes, il regagnait enfin le Chep, les jambes
molles et ayant l’envie de mourir.
Un matin qu’il passait devant la maison, Cendrine en sortait. Il reçut
un coup dans la poitrine; cependant il continuait son chemin, feignant
de ne pas la voir, quand, à sa grande surprise, ce fut elle qui vint
droit à lui. Il se troubla davantage; devenu très pâle et les yeux à
terre, il pressa le pas comme s’il eût craint d’affronter la rencontre.
Mais déjà Cendrine l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais
nullement fâchée:
--Dis donc, Golo, puisque te voilà encore par ici, il faut que je te
parle une bonne fois.
Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement devant lui et
continua:
--C’est pour savoir ce que tu as à tourner comme ça autour de notre
maison. Si c’est pour me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis
n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là! Tu sais que je
suis mariée, n’est-ce pas? Alors, qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce
que tu espères? Tu ne crois peut-être pas que je vais laisser mon homme
en plan pour m’en aller avec toi, dis?
Un reste de fierté monta au cœur de Golo:
--Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te cherche pas non plus.
Qu’est-ce qui te prend? En voilà des histoires, parce que je passe dans
la rue! Faut que tu sois joliment glorieuse pour te figurer que je viens
par ici pour tes beaux yeux!
--Ne fais donc pas la bête, mon pauvre Golo. Pardi! moi je ne t’en veux
pas; si je te dis cela, c’est par rapport à mon homme. Il n’est pas
endurant tous les jours, tu le connais bien. Je ne sais pas ce qu’il a,
mais les gens d’ici lui ont monté la tête à cause de toi, pour sûr, car
voilà maintenant qu’il se figure que nous sommes d’accord ensemble.
L’autre jour, il n’y a que ça s’il ne m’a pas battue. Ne te fâche pas,
mon Golo, mais il faut bien que je te le dise: que veux-tu qu’il croie?
tu es ici tout le temps!... Rien qu’hier, tu as passé trois fois, et
avant-hier, après souper, tu es resté un grand moment à écouter à la
fenêtre... Voyons, sois raisonnable: puisque c’est terminé entre nous,
laisse-moi donc tranquille, et, si tu as de l’amitié pour moi, ne me
fais pas avoir de désagrément. Allons, est-ce convenu? Fais ça pour me
faire plaisir, je t’en prie.
--Ton mari est un rude imbécile, répondait, Golo, voilà ce qu’il est!
Qu’est-ce qui lui prend, à cette espèce de rembelli, de marque-mal? Ah!
je n’ai pas peur de lui, mais puisque c’est à toi que ça causerait des
misères, eh bien, je m’arrangerai, je prendrai un autre chemin pour
aller à mes affaires.
--Allons, je te remercie, je vois que tu es toujours un brave garçon...
Au revoir, mon Golo!
--Au revoir?... au revoir dans l’autre monde, alors?
Il lui envoyait cela en partant, pour plaisanter, l’air très crâne et il
s’en allait sans se retourner, cette fois.
Il tint parole pendant huit jours. L’obéissance, d’ailleurs, lui
plaisait: il y avait eu une entente avec Cendrine, un accord qu’ils
étaient seuls à connaître et dont le mystère lui semblait créer entre
eux comme une intimité nouvelle. Toutefois, en y réfléchissant, des
soupçons lui vinrent: qui sait si son ancienne ne s’était pas moquée de
lui, si elle n’avait pas comploté avec son mari pour se débarrasser de
sa présence, en faisant appel à ses bons sentiments?... Plus de doute, à
cette heure, ils se moquaient de lui tous les deux. Ah! c’était comme
ça? Eh bien, ils ne s’en moqueraient pas longtemps!--Et Golo recommença
à rôder autour de la maison, ouvertement, se montrant à toute heure, en
plein jour.
Arrivé au droit du clos, il ralentissait le pas, la tête haute, les yeux
insolemment plantés sur les allées du jardin, sur les fenêtres. Il
cherchait Cendrine, mais ce fut le charron qui s’offrit.
Un jour qu’Albert emplissait un seau à la pompe, il aperçut le galant.
Tout de suite, il lâcha le balancier, descendit rapidement le tertre de
la cour et se campa devant Golo. Blême, les dents serrées, le front
grimaçant, il apostropha son rival:
--Te voilà donc encore, toi! Combien de fois as-tu passé depuis ce
matin? Si tu crois que j’ai les yeux dans ma poche, tu te trompes. Tu
commences à m’embêter, tu sais!
--Eh bien, après? est-ce que ça te regarde?... Qu’est-ce qui lui arrive,
à cet artiste-là? Est-ce que je te parle, moi?... Je t’embête? tant
mieux!
--Faudrait voir, mon petit! Si tu crois que je vais te laisser promener
continuellement ta figure d’imbécile par ici!... Oh! ce n’est pas que
j’aie peur que tu tournes les idées à Cendrine: ma femme se fiche de
toi, tu peux en être sûr et ce n’est pas encore un dégourdi de ton
espèce qui va me la débaucher. Seulement, voilà, il y a les voisins; on
jase de nous, et il faut que ça finisse.
--Ça finira si je veux, repartit Golo, qui trouvait dans cette dispute
une détente délicieuse pour ses nerfs crispés, ça finira quand je
voudrai et ce n’est pas toi qui me feras la leçon! Ta femme et toi et
les autres, je m’en moque, tu m’entends? Mais sois tranquille, tu as
beau faire le malin, que ce soit moi ou un autre, ça ne t’empêchera pas
d’être cornard, mon fiston!
--Et moi, je te dis que je vais te casser la figure, à la fin du
compte!... J’en ai eu de la patience avec toi, quand tu allais faire des
menteries chez le beau-père, cafarder, essayer de nous brouiller
ensemble. Il t’a mis à la porte comme une crapule que tu es, et
maintenant tu viens me relancer ici? Ah! si on n’avait pas peur de se
salir les mains, ce qu’on aurait du plaisir à se colleter avec toi!
--Essaie donc, grand lâche, essaie donc! dit Golo, le bras ramassé en
arrière, prêt à cogner.
Toute sa crânerie de petit soldat, sa flamme de combattant revenu des
embuscades tonkinoises, sa bravoure d’amoureux aussi, le faisaient se
redresser, la crête haute, le geste menaçant.
--Essaie donc de m’empêcher de passer! répétait-il; le chemin est à tout
le monde: mets-toi un peu en travers, pour voir!...
Le charron n’en menait pas large. Un peu effrayé par la colère qui
brillait dans les yeux de Golo et redoutant un mauvais coup, il se
retirait prudemment, se contentait de menaces inoffensives.
--N’y reviens plus, ou gare! je te briserai les reins, la prochaine
fois!
Des gens s’étaient arrêtés pour voir la dispute. Golo, maître du champ
de bataille, s’adressait à eux, maintenant:
--Regardez-le, ce grand fainéant! le voilà qui jappe, à cette heure
qu’il est rentré dans son chenil. Il a bien fait de se dépêcher pendant
qu’il peut encore passer sous la porte!
Mais Albert avait disparu; on se moquait de lui, et le menuisier s’en
allait en sifflant, gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car il
s’imaginait bien que Cendrine, derrière la croisée, avait vu comment il
avait mouché son homme.