Décidément, la noce n’avait point réussi à Golo. La Titite et Cendrine
se confondaient maintenant dans ses regrets: il les avait perdues toutes
les deux, elles et aussi les autres, car il sentait bien que de l’amour,
que de la femme, il n’aurait plus rien dans sa vie, rivé qu’il était à
une passion unique et sans remède. Et la pensée que tout était fini,
qu’il était condamné au noir pour toujours, le rejetait dans un
abattement absolu. Puis, une révolte le prenait, une révolte où les sens
avaient leur part. Des rêves d’homme chaste, tels qu’il en avait connu
sur le pont des transports, encombraient ses nuits: une idée à la longue
s’en dégageait, l’idée de la femme sans l’amour, le besoin de la
possession brutale et l’espoir de l’anéantissement qui suit les
satisfactions excessives.
Et dès lors, il prit plus d’intérêt aux conversations ordurières du
_Puits 120_. Elles le troublaient maintenant et il en arrivait à envier
les garçons disant leurs amours, dans les champs de luzerne, les soirs
de fêtes, et les hommes mariés détaillant avec cynisme leurs habitudes
légitimes. Au fond, Carrouge était dans le vrai: ce brigand-là, en
reconduisant sa danseuse à Chamery, la nuit de la noce, n’avait-il pas
trouvé le moyen, pour faire un trajet aussi court, de rester quatre
heures en route? Dans le vrai aussi, Chandelle, qui, à minuit sonné,
après avoir épuisé la série des rincettes et des chasse-bière, était
allé finir sa nuit à Mécringes chez une connaissance qu’il nommait
devant tous, sans discrétion.
Et à propos de celle-là, on énumérait les filles accueillantes du
canton: la Testard à Videgrange, une jeunesse plutôt rance, la Gredelu à
Chivres, une vilaine bête d’ailleurs, d’autres encore, toutes bien
connues.
Une chose vraiment fâcheuse, c’est qu’à Villebard il ne restait plus de
ce gibier-là, personne, depuis que cette pauvre Lettré était partie à
l’hospice. Quel dommage! une si belle fille, pas exigeante quant à
l’argent, et la peau si fraîche! On s’informa de sa santé. Quelqu’un
avait-il des nouvelles? Farcette en donna: elle n’allait pas bien du
tout. Le père Lettré était venu l’autre soir en rentrant de Meaux et, en
buvant une chope, avait raconté sa visite. Il n’avait pas vu sa fille
depuis la moisson et c’était à peine s’il l’avait reconnue. Elle était
très bas, la Jeanne: plus de joues, plus de bras, plus rien, et ce
qu’elle toussait!... Vrai, ce n’était pas l’envie de faire la noce qui
la tenait; elle n’avait pas seulement regardé les deux oranges qu’il lui
apportait. Alors, histoire de l’amuser un peu, le vieux lui avait dit:
«Penses-tu encore à l’homme?» Elle avait fait non, de la tête. «Quand
j’ai vu ça, concluait le père Lettré, j’ai bien compris qu’elle était
foutue.»
Pourtant, à défaut de Jeanne Lettré, Ledoux, le nouveau maréchal, en
connaissait une autre qui recevait les hommes chez elle, la veuve
Préteux.
Quelques-uns s’étonnèrent: on ne la croyait pas si pauvre. A son âge,
bien sûr, ce ne devait pas être les idées qui la pressaient. Et sa
petite, alors, que devenait-elle durant ce temps-là? Cependant personne
ne la blâmait: il fallait bien vivre. Et l’on but une dernière
«blanche», debout, sur le comptoir, avant de sortir.
Golo remonta seul au Chep. Mais il ne s’arrêta pas à l’atelier, relancé
par ses hantises charnelles, qui hâtaient sa marche le long des grands
chemins.
C’était une journée de fin d’octobre, avec un ciel pommelé, paisible. Il
y avait encore de la douceur dans l’air, quelque chose de vaporeux qui
enveloppait la nudité des bois sans feuilles, qui planait sur les champs
dépouillés de leurs récoltes. Des attelages de labour sillonnaient la
plaine d’une marche insensible, et déjà, annonçant l’hiver, des corbeaux
tourbillonnaient par bandes autour des meules nouvelles. La petite pluie
du matin avait développé les odeurs et, accrochés aux éteules, les fils
de la Vierge, humides, prenaient des tons roses dans la lumière du soir.
Golo revenait à Villebard, alangui par la nuit tombante, et, comme il
suivait une ruelle située derrière l’école, il arriva bientôt non loin
de la maison qu’habitait la veuve Préteux.
Ce voisinage le tenta: s’il entrait un instant, rien que pour causer? Il
hésitait pourtant, peu habitué à ce genre de galanteries, intimidé en
somme par la misère de l’aventure et retenu malgré tout par l’idée de
Cendrine. Il allait passer, quand, brusquement et par un revirement
inexplicable, il s’engagea dans la sente et traversa le jardin: de
pauvres carrés de légumes, quelques arbres en plein vent et une seule
fleur près du seuil: un tournesol, dont la grosse tête fatiguée,
alourdie par les pluies, saluait piteusement. Des cicatrices noires se
voyaient sur sa face, les alvéoles des graines absentes, que la petite
avait dû enlever, une par une, pour les manger comme dessert tandis
qu’elle s’en allait en classe.
Le visiteur n’eut pas la peine de frapper à la porte, elle s’ouvrait
devant lui: la Préteux l’avait vu venir. La chambre ressemblait aux
autres chambres du pays, un peu plus vide. L’armoire à linge bâillait,
creuse, la courtepointe du lit était en loques et des restes de
nourriture traînaient sur la huche. Un intérieur de misère, où régnaient
la malpropreté, l’abandon.
Golo regardait la veuve: une figure terne avec des cheveux d’un blond
fade qui s’échappaient de la marmotte, des yeux soumis, et, sur la
bouche édentée, un sourire qui essayait de promettre, un sourire où il y
avait de la luxure feinte et de la confusion dissimulée. Elle n’avait
jamais été jolie, jamais personne n’en avait été amoureux alors qu’elle
était jeune, et ce n’était pas les sens qui la livraient aux hommes
depuis que son mari était mort. Son métier maintenant, elle l’acceptait
comme une besogne, avec la résignation des pauvres.
Ils se contemplaient niaisement.
--Tiens, Golo! par quel hasard?
--Il n’y a pas de hasard... Je suis venu comme ça, pour vous voir...
pour vous dire bonjour...
Et il continuait ces propos insignifiants, toute sa hardiesse réfugiée
dans des grimaces qu’il essayait de rendre significatives et qui
n’attestaient que sa parfaite gaucherie.
La veuve n’osait pas l’encourager, n’étant pas suffisamment sûre de ses
intentions.
--C’est Ledoux qui m’a parlé de vous, l’autre jour, chez Farcette...
alors, je suis venu...
--Ledoux, c’est un brave garçon.
Il y eut un silence embarrassant. La veuve le rompit:
--Eh bien, puisque vous êtes là, asseyez-vous donc une minute, vous
allez goûter mon cassis.
Elle atteignit une bouteille, rinça deux verres sur l’évier, derrière la
porte; et pendant qu’elle tournait dans la chambre, Golo la suivait du
coin de l’œil. L’audace lui venait, mais en même temps décroissait son
désir devant la simplicité de la chose et la tristesse de l’endroit, et
il restait là, bêtement, avec une vague envie de sortir.
--A votre santé, mon Golo!
--A la vôtre, à la vôtre!
Et on trinqua. Ils buvaient tranquillement, à petits coups, en parlant
de questions indifférentes: du temps qu’il faisait, des noix qui étaient
abondantes cette année, des semailles qui se faisaient convenablement.
Mais leur gêne persistait, lui, hésitant toujours à la demander, elle,
n’osant pas s’offrir.
Pourtant il avait vidé son verre et il se levait pour s’en aller. Elle
se levait aussi, le reconduisait à la porte.
--Allons, à nous revoir! disait Golo, un de ces jours je reviendrai.
--C’est cela, quand vous voudrez; je suis toujours là.
Et, comme elle s’effaçait pour le laisser sortir, elle le frôla
légèrement. A ce contact imprévu, il tressaillit, les sens subitement
remués. Le fichu lâche de la veuve s’était ouvert et, par l’échancrure
de la robe mal agrafée, l’on voyait la naissance du cou, un peu de peau
nue où le hâle cessait, un peu de chair débile... Elle ne se défendit
pas, riant seulement d’un rire niais de gamine chatouillée.
--Laisse donc! laisse donc! répétait-elle.
Mais il l’avait étreinte, il l’enlevait de terre et la reportait dans le
fond de la chambre... Elle riait toujours, la tête renversée en arrière,
la main sur les yeux...
Ils retournèrent au cassis, elle, très gaie, caressante, lui, assombri,
un peu humilié.
--Faudra revenir, mon petit Golo!
Et le menuisier l’ayant vaguement assurée de ses visites, elle
insistait, donnait des indications précises, des heures de rendez-vous:
le soir, par exemple, avant neuf heures, quand il verrait la bougie
allumée derrière la fenêtre, il pouvait frapper, il serait le bienvenu.
Décidément, cette fois, il partait; mais comme, après avoir remis sa
casquette, il ébauchait le geste paresseux de la main au gousset, la
veuve refusait d’avance. «Non, pas aujourd’hui: elle avait des sous pour
le quart d’heure. Elle le tiendrait quitte s’il pouvait seulement venir,
un jour qu’il aurait le temps, réparer un volet qui ne tenait plus:
seule avec sa petite fille, elle avait peur la nuit.»
Il promit et, scrupuleux, reparut dès le lendemain avec sa boîte à
outils, en plein jour, sans se cacher. Tout de suite, laissant de côté
la gaudriole, il se mit au travail comme un ouvrier à la tâche.
Le contrevent à réparer s’ouvrait derrière la maison sur l’enclos, un
coin humide livré aux orties et aux ronces, avec des groseilliers
assauvagis dans l’herbe haute et des cerisiers malades aux troncs
englués de gommes rouges.
La journée était encore plus triste que la veille, l’air plus sonore, la
lumière plus délicate. On entendait distinctement, comme si on y eût
été, les voix chantantes des petites filles qui épelaient à l’école; et
la Préteux, debout derrière Golo, lui faisait admirer la vue que l’on
avait de son jardin, d’où l’on distinguait très loin, au-dessus de la
colline fermant la vallée, une forme svelte qui était le clocher de
Jouarre. Il le reconnaissait, car c’était une distraction à Villebard de
le découvrir par les temps clairs, mêlé aux cimes des peupliers.
Comme il enfonçait la dernière pointe, des pas résonnèrent dans la
maison: un habitué, sans doute, car on n’avait pas frappé. Un habitué,
en effet, le père Cluet, un paysan riche qui, sage et rangé tant qu’il
avait vécu avec sa femme, s’était mis à courir la soixantaine sonnée,
dès qu’il s’était trouvé veuf.
Un grand vieillard, une carcasse voûtée, solide encore, mais que
surmontait une face aux muscles détendus. De rares cheveux blancs se
plaquaient aux tempes creuses, et sous des sourcils tombés clignotaient
des yeux pâles. Sur la bouche mince errait un sourire piteux; et tout le
personnage croulait, accablé par une fatalité obscure, dans une attitude
où il y avait de la honte et de l’abdication.
Naguère, son idée fixe était l’accroissement du patrimoine, l’amour de
la terre; maintenant, c’était le regret de sa femme qui le hantait, le
possédait tout entier, qui l’enrageait comme une injustice et le
précipitait dans la crapule. Trop vieux et trop triste pour se remarier,
il avait rompu avec la morale et s’était brouillé avec l’opinion,
poursuivant les filles, sans choisir. D’abord, il avait accueilli chez
lui toutes les mendiantes, toutes les traînées des routes, bohémiennes
et arracheuses de betteraves. Il les congédiait au jour, en leur mettant
une pièce blanche dans la main, un peu dégoûté, mais incapable de
résister à une nouvelle occasion, si forte s’imposait la nécessité de se
démontrer à soi-même qu’il n’était pas complètement fini, si grande
était l’accoutumance d’avoir de la femme à son foyer, dans son lit.
Ces expédients l’écœuraient à la fin, et il essayait de vivre en
«camelote» avec une de ses bonnes; mais, comme la donzelle le pillait
effrontément, la famille était intervenue, l’avait obligé à la chasser.
Depuis, on l’accusait de payer la note du boulanger à tous les ménages
pauvres de Villebard et l’on avait tenté de mettre à son compte l’enfant
d’une voisine; mais, pour l’instant, ses conquêtes se bornaient à la
veuve Préteux chez laquelle il se rendait presque chaque jour, lassé
qu’il était des promiscuités de hasard et revenant, malgré tout, à la
régularité d’une habitude.
En apercevant le jeune homme, il eut une minute d’embarras, pendant que,
de son côté, Golo discrètement ramassait ses outils, prêt à partir. Mais
le vieux était sans jalousie, résigné à partager avec tous les bonnes
grâces de la veuve, et, comme s’il eût flairé chez l’autre quelque
détresse, il le retint: «Puisqu’on se trouvait ensemble, on pouvait bien
causer un moment.»
Et il commandait une tournée, avec la tranquillité d’un client qu’on
ménage. Et Golo, qui ne tenait pas autrement à sembler être chez lui,
acceptait sans trop de cérémonie.
Comme la veille, la Préteux emplissait les verres, rassurée par la
tournure que prenait la rencontre. Après tout, le père Cluet était sa
meilleure pratique et, pour un blanc-bec d’occasion, elle n’avait pas
envie de se fâcher avec le vieillard. Debout devant eux, les bras
croisés, elle était fort convenable, écoutant les deux hommes qui,
maintenant, causaient attablés sans plus se préoccuper d’elle.
Cédant à un besoin d’expansion, Cluet racontait ses affaires. Il venait
de louer son bien pour la Saint-Michel prochaine, ne se réservant que
son jardin et son clos, deux hectares en tout. Il avait assez trimé
toute sa vie et se souciait peu de s’esquinter pour ses nièces.
Golo l’approuvait: il aurait fait de même à sa place. Cet assentiment
ravissait le vieux, depuis longtemps sevré de sympathies; et, tout à
fait séduit par la figure bon enfant du menuisier, bientôt il se
déboutonnait complètement, lâchait ce qu’il avait sur le cœur.
Non, à cette heure, il n’avait plus le goût à la culture. Et pourtant il
s’y entendait mieux que tout autre, il pouvait le dire sans se flatter.
On le savait bien dans le pays, et ailleurs aussi, quand on le
consultait sur les acquisitions de bétail, l’élevage des abeilles et la
fumure des prairies; mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne.
Décidément, il ne voulait plus s’occuper de rien, ni voir personne: on
avait été trop méchant pour lui. Il en avait assez des gens de
Villebard: durant des années, il avait tout fait pour leur rendre
service, en qualité de conseiller municipal d’abord, d’adjoint ensuite,
perdant son temps à s’occuper des affaires des autres qui aujourd’hui le
remerciaient en le calomniant, en le traitant comme le dernier des
derniers.
Et, douloureusement, il racontait, une par une, les «menteries», les
vilaines histoires que l’on faisait courir sur son compte; tout le monde
s’était acharné contre lui, tout le monde sans exception, les vieux amis
même. Ah! de ceux-là, pas un ne l’avait soutenu, pas un ne lui restait,
et cela, parce que, sa pauvre femme morte, il lui était arrivé de
prendre, de temps en temps, son plaisir avec d’autres. Comme si les
camarades se gênaient, même ceux qui étaient mariés!
--Des salauds, mon cher garçon, des salauds, entends-tu?
--Oui, des salauds! insistait la veuve.
Et Golo hochait la tête, pris de commisération pour ce pauvre homme.
Ainsi encouragé, le père Cluet laissait couler tout son chagrin.
--Ah! mon Golo, tu ne sais pas toi ce que c’est que d’être veuf,--et il
renouvelait le cassis dans les verres,--non, tu ne sais pas! Vois-tu,
lorsque pendant quarante ans un ménage est resté sans se disputer une
fois, sans se quitter d’un jour et que l’un des deux se trouve seul,
tout d’un coup, quand il a perdu sa compagnie, il est fini, il est
nettoyé, je te dis!... Et une si bonne femme, la mienne, et vaillante,
et économe! Et ce qu’elle était belle dans son temps!... Quel malheur!
Une larme dégringolait de ses yeux, s’en allait vers le cassis, dans son
verre, sous son nez.
«Oui, c’était un rude malheur, appuyait la Préteux, d’avoir perdu une
femme pareille. Oh! elle se la rappelait, elle l’avait bien connue!...
Seulement, quoi dire à cela? C’était comme son mari, à elle... on ne
pouvait pas ressusciter les morts. Il fallait se faire une raison et ne
pas se manger les sangs, surtout quand on avait de la monnaie...»
Mais le vieux n’était pas consolable. Il recommençait à gémir avec les
mêmes mots, les mêmes phrases.
--Ah! quand on a perdu sa compagnie!...
C’était le commencement et la fin de toutes ses plaintes.
La nuit était venue qu’il les exhalait encore, et quand Golo, se
décidant, prit congé, Cluet l’accompagna jusqu’au Chep, l’invita à venir
manger avec lui, et, sur son refus, tenace, l’obligea à accepter pour le
lendemain matin.
Ils se quittèrent très bons amis, le vieillard enchanté d’avoir trouvé
une âme compatissante à ses misères, quelqu’un devant qui il pût pleurer
et geindre à son aise, Golo troublé instinctivement par la lamentable
histoire de cette existence en déroute. Une sympathie venait au jeune
homme pour cette «vieille bête», comme on disait à Villebard, une
sympathie où il entrait de la commisération pour lui-même. Cluet avait
perdu sa défunte, et sa vie était terminée; lui, n’avait pas eu
Cendrine, et sa vie aussi était finie: leur malheur, au fond, était
pareil.