VIII

La nuit, la nuit clémente et bonne, Golo chaque jour l’attendait

impatiemment. La tombée du soir le faisait déjà moins malheureux: le

rouge du couchant sur les vitres de l’atelier quand il quittait la

varlope et aussi, un peu plus tard, venue des terres blanches, plus

blanches dans les cendres du crépuscule, la plainte grinçante et

monotone des courlis; et peu après, le chuchotement mystérieux des bêtes

nocturnes. Les bruits du silence, les teintes de l’ombre, apaisaient

Golo comme une promesse de délivrance.

Plus de pipe après le souper, plus de causeries avec les passants: tout

de suite dans les draps, tout de suite le sommeil.

Bientôt, hélas! les insomnies du printemps reparurent: au lieu de cet

anéantissement heureux où il se plongeait comme une brute, ce furent des

nuits agitées, fiévreuses, des réveils de cauchemar dans cette

atmosphère de fournaise, sous le toit de tuiles encore surchauffé, dans

l’odeur des haricots et des oignons pendus aux solives. Il chassait la

couverture, s’étalait sur le ventre, les membres écartés, se retournait,

toujours en moiteur, jusqu’au moment où, agacé, énervé, il se levait et

ouvrait la fenêtre. Des bouffées chaudes entraient, s’exhalant des

feuillages immobiles. Il restait là, regardant la poussière lumineuse

des étoiles, redoutant de les voir pâlir, attristé à la pensée du jour

qui approchait. Il regagnait son lit, mais il n’arrivait pas à

s’endormir et l’idée de son malheur lui revenait. C’était comme un

sentiment de solitude extrême, douloureuse, de dépareillement, un dégoût

des autres et de soi-même, un détachement de tout. Pas moyen d’arrêter

son esprit sur un projet possible, un travail ou un plaisir.

Il demeurait inerte, ahuri, les yeux ouverts sur le noir de la chambre

et sur le noir du lendemain. Cependant l’activité des autres déjà

s’éveillait. Trois heures: les charrettes pleines de moissonneurs s’en

allaient dans le gris perle de l’aube avec des cahots que le silence

rendait plus sonores.

--En voilà qui sont bien pressés! Ah! bon sang! disait Golo en retombant

sur le traversin.

Dès qu’il commençait à s’assoupir, c’étaient sur le toit, au-dessus de

lui, des grattements secs, des batteries de pattes sur les tuiles: les

pigeons, matineux, avec des roucoulements de bataille, regardaient venir

le soleil qui rougissait déjà le haut des cheminées de ses rayons

obliques, et bientôt les moineaux piaillaient à leur tour, furieusement.

Et, moineaux et pigeons envolés, c’étaient les poules, en bas,

verrouillées dans le poulailler qui caquetaient toutes à la fois,

impatientes de sortir.

--Ces sales bêtes ne me laisseront donc pas la paix!

Et pieds nus, trébuchant aux marches, il descendait lâcher toute cette

volaille.

Or, le soleil montait déjà: plus la peine de se recoucher. Que faire?

Habillé, il allait machinalement jusqu’à l’atelier, où le travail depuis

quelque temps ne pressait guère, il tournait et retournait un ciseau,

mastiquait une planche du bout du pouce; mais le moindre détail le

rebutait aussitôt, et laissant l’ouvrage en plan, il roulait une

cigarette: décidément, il ne travaillerait pas encore ce jour-là. Il

partait, gagnait les champs en se glissant derrière les maisons. Et sa

marche, d’abord prompte, bientôt s’alentissait; il s’engageait dans les

étroits sentiers qui serpentent, invisibles, au milieu des moissons

jaunes. Puis, quand il était hors de vue, tout à coup, il trouait la

muraille des récoltes, se jetant au hasard, à plein corps, dans ces

ondes d’épis qui bruissaient en s’écartant devant lui et, brusquement,

parmi le seigle, le blé ou l’avoine, il s’abattait comme une bête

malade, comme un mouton pris du «sang de rate». Des menaces du

garde-champêtre, des colères des cultivateurs, il s’en souciait peu.

Cependant il choisissait ses gîtes. Pas de danger qu’il allât s’étaler

autour des fermes dans ces bauges déjà tassées par d’autres: elles lui

eussent conté les brèves amours d’été aux heures du goûter et des repas,

et ces images, Golo les redoutait, les évitait. Il fuyait les places

chauves, les poussées débiles: deux doigts de ciel au-dessus de la tête

et, autour du corps, le bercement des belles récoltes, voilà ce qu’il

aimait. L’endroit trouvé, il restait là, invisible à deux pas, aplati,

contemplant tout près l’égrènement d’une famille de mulots, tressaillant

à la surprise d’une nichée de perdreaux, guettant la montée d’une

taupinière; puis il considérait la forêt des épis, se prenait de

curiosité pour les routes minces qui s’enfonçaient à l’ombre des tiges,

vers des lointains si proches, et où sans cesse cheminaient,

travaillaient, se battaient des insectes dont il ne connaissait pas les

noms: toute une vie réduite en des paysages mystérieux et minuscules,

qui le distrayait, occupait ses rêves.

Et le blé ou le seigle ou l’avoine montaient en l’air, et leur maturité

s’égayait des coquelicots, vite fripés, des bleuets tendres comme des

yeux, des pieds-d’alouettes semblables à de sveltes mouches, du

compagnon blanc, du miroir de Vénus, de la nielle, de la scabieuse

enfin, la fleur des veuves.

Couché sur le dos, Golo s’étirait, projetait violemment ses bras en

croix comme pour écarter au loin, bien loin, les êtres mauvais et

taquins, les malfaisants souvenirs. La bouche ouverte, prête au

bâillement, il regardait, entre les cils, les nuages blancs qui

passaient comme des fumées, aussi frêles que des écheveaux de fils de la

Vierge.

Bientôt une équipe de moissonneurs survenait; on entendait le marteau

battre les faux, les pierres à repasser qui retombaient dans les

«gommiers»; des voix approchaient, il fallait décamper.

Golo ne pouvait songer à se réfugier dans les bois: il savait que, sous

l’emmêlement des cépées jeunes, des ronces et des clématites, il fallait

subir les démangeaisons des araignées que l’on écrase sur la joue, les

piqûres des moustiques, les morsures des fourmis.

Dans la prairie, on serait mieux, au bord de la Marne: les vaches y

avaient l’air si heureuses!... Il s’en approchait. Elles le regardaient

venir, s’éventant de leurs queues et détournant des têtes de blondes

imbéciles ou de brunes malveillantes. Beaucoup portaient au coin de

leurs grands yeux vides des plaques de mouches; quelques-unes joutaient

entre elles de la corne, insouciantes.

La rivière était là. L’eau tremblait fraîche, entre les saulaies

mouvantes; sur les pentes de la berge les iris s’érigeaient en trophées,

l’origan sauvage aux fleurs d’un violet rose embaumait l’air, la

tanaisie enfin, comme un soleil jaune au milieu de fines dentelles

vertes, répandait une griserie d’éther ou d’absinthe.

Plus volontiers, Golo s’allongeait à l’ombre et là, accoudé, la tête

seule dépassant le talus en muraille, il regardait. Sous lui, une anse

s’arrondissait, obstruée de souches vaseuses; roulés par les dernières

crues, des paquets d’herbe restaient accrochés à des branchages, y

séchaient, pareils à de vieux nids. Des racines plongeaient et se

brisaient dans l’eau,--une eau très verte, très claire, immobile,--et,

au delà, la grande rivière étincelait de soleil, avec des flammes qui

dansaient sur les courants.

Ébloui, Golo reposait ses yeux à épier les poissons qui manœuvraient là,

tout près de lui, sans méfiance. Il se rasait davantage, retenant son

souffle, curieux de les voir. C’étaient, à fleur d’eau, le museau courbe

prêt à saisir un moucheron ou une graine, les chevesnes, pirates à

nageoires rouges, en arrêt; l’insecte imprudent frôlait l’onde, la

graine mûre tombait de l’arbre: d’un brusque élan, la gueule crevait la

vitre, la mâchoire se refermait, Golo en percevait le happement, et

déjà, le coup fait ou manqué, le poisson avait disparu.

Plus loin, dans un remous, les ablettes apparaissaient en troupes, des

vertes et des bleues. Avec un frétillement continu de leur dos sombre,

elles faisaient tête au courant sans avancer. L’une d’elles, parfois, se

détachant des autres, se lançait dans une poursuite aussitôt abandonnée:

un éclair d’argent, et elle avait repris sa place dans la file.

Le fond de la rivière s’animait aussi: goulus, ventrus, moustachus, les

barbeaux, comme un troupeau de porcs noirs, fouillaient l’ordure de

l’eau, laissant derrière eux un sillon blanchâtre, parmi le sable

déplacé. La bande a plongé au fond d’un trou, sous la berge, puis plus

rien. Un moment s’écoule, et tout à coup une oscillation dans les

profondeurs, puis une ombre qui glisse, une apparition qui se précise en

montant vers la lumière. Une gueule démesurée et plate, un dos carré et

glauque, brusquement coupé près de la queue, c’est le brochet. Il s’est

arrêté tout d’une pièce et il reste là, dans une raideur féroce, tendu

comme un ressort. Un imperceptible geste de Golo, et le ressort s’est

détendu, un long trait a filé loin du bord, plus rien!

D’autres existences se jouaient à la surface, plus délicates, plus

légères. Les araignées d’eau voyageaient à secousses régulières le long

des nénuphars aux larges feuilles étalées, où, près d’une fleur aux

pétales blancs, une grenouille sommeillait, aplatie. Sous les branches

des saules, des libellules bleu pâle ou vert tendre voletaient avec des

vibrations métalliques, des «demoiselles» qui n’ont rien que des yeux et

des ailes, des yeux d’émeraude, des ailes de tulle. Avec leur vol

hésitant, enivré, les papillons blancs se poursuivaient au-dessus des

consoudes et des centaurées. L’eau verte semblait les attirer comme une

autre prairie, et ils se balançaient au-dessus, si près qu’ils

semblaient y boire et que leurs reflets et leurs êtres finissaient par

se confondre.

Les heures passent et le soleil tourne, déplaçant l’ombre des peupliers

sur le pré. La chaleur augmente; dans l’air accablant, un grincement de

poulies, un claquement de fouet: la tête caparaçonnée de bleu, deux

percherons apparaissent au tournant de la berge et, derrière, la proue

massive du chaland. Le lourd bateau s’avance: au milieu, la cabine,

comme une maison, peinte de couleurs claires, avec ses persiennes

ouvertes laissant voir la symétrie des rideaux blancs, ses pots de

géraniums, son chien jappant, et la ménagère assise épluchant une

salade. La vision, comme une image passagère de bonheur, s’en allait

lentement, et Golo la suivait longtemps du regard, perdu dans le rêve

douloureux d’une autre existence.

Mais tout à coup, le fil d’une ligne tombe devant lui; Golo se retourne

et reconnaît un vieux pêcheur de Fromentières qui n’avait pas son pareil

pour soulever le barbeau. Et, à mi-voix l’inévitable question:--«Ça

mord-il?» suivie de réponses prévues:--«Non, point en tout, le vent

n’est pas bien placé, et puis l’eau est trop chaude; le poisson

mordaille, pas moyen de le ferrer. Bien sûr ils sont muselés, ces

bougres-là!...» Et l’ancien s’éloigne, comme il est arrivé, sans qu’on

l’entende.

Maintenant ce sont des gens qui viennent botteler les peupliers:

impossible d’être un peu tranquille... Golo repartait alors, musant au

hasard, tuant le temps jusqu’à l’heure de la soupe. Le lendemain la même

vie recommençait, la même fainéantise promenée dans tous les coins et

recoins du pays.

La moisson finissait, et aux murs des fermes, sous le cadran solaire, à

côté du rosier blanc, séchaient les «mais» enrubannés. Les moyettes dans

les champs, alignées à perte de vue, en long, en large, évoquaient les

tentes d’un immense campement. Dans la plaine mangée de soleil, il ne

restait d’autre verdure que les carrés de betteraves et de regains, les

files de peupliers au bord des routes, les bouquets de saules qui

ombragent les mares, et, de loin en loin, les quatre ormeaux

traditionnels encadrant une croix de Mission. On commençait à conduire

les moutons dans les éteules, où déjà se plantaient les barrières des

parcs, autour de la cabane bleue du berger.

Golo continuait à vaguer dans la plaine élargie fuyant la compagnie des

habitants du pays, charretiers ou moissonneurs, de plus en plus absorbé

par ses idées.

--En voilà un, disaient les gens, quand ils le rencontraient assis au

bord de quelque fossé, la tête dans les mains, cuvant sa tristesse, en

voilà un auquel le cœur fait mal à la tête.

Ses amis maintenant, ceux avec qui il causait, quand les orages de la

saison les réunissaient sous les mêmes abris, dans le vieux moulin de

Salzarde, dans la ferme abandonnée du clos Barreau, c’étaient les

trimardeurs, les propres à rien, ceux qui errent sur les grandes routes,

vêtus de costumes insolites, usant des loques militaires. Indifférent,

Golo supportait sans dégoût le contact de ces méprisés. D’ailleurs, il

finissait par vivre à leur manière, emportant son manger dans sa poche,

vagabondant du matin au soir, souvent même, par les nuits encore

chaudes, du soir au matin.

Il trouvait de la douceur à ces traîneries où il n’avait plus que la

société des ombres. Son chagrin s’en trouvait allégé, prenait

l’inconsistance des choses environnantes. Il descendait la rue déserte

où s’enfonçaient, à droite et à gauche, des cours pleines d’obscurité.

Çà et là, projetant sa lueur sur le chemin, une fenêtre demeurait

éclairée où s’ébauchait le geste professionnel du bourrelier, du

«poisseux», où se penchait la figure de la couturière actionnant sa

machine. Parfois, au pied de l’échelle qui monte à un grenier, un chien,

le nez en l’air, assiégeait patiemment quelque chat réfugié sur le

dernier échelon. Au bout du village, encore un bruit; la musique grêle

d’un accordéon sortant d’une maison isolée, où campaient les Belges

venus pour la moisson.

Plus loin, dans quelque hameau, en plein mystère de la nuit, c’était le

long d’un mur, un couple qui détalait surpris, une escalade par-dessus

la haie d’un jardin, ou la promenade silencieuse de deux amoureux qui se

tenaient par la taille, s’embrassaient. Golo poursuivait, sans même la

curiosité de reconnaître les coupables; il hâtait le pas seulement,

fuyant ces images un peu troublantes pour sa chair sevrée de plaisirs.

Toute habitation avait disparu, c’était la solitude.

Près de lui, des deux côtés de la route ou du sentier, il devinait des

choses indistinctes, des champs d’avoine semblables à des brouillards

étalés à terre, des meules qui s’arrondissaient pareilles à des huttes

de bûcherons. Deux étoiles rouges, tout à coup, au ras du sol, deux

étoiles qui marchaient: les lanternes d’une carriole attardée; elles

semblaient très loin encore, quand, dans un bruit de ferrailles

secouées, l’attelage passait au trot, laissant tout juste à Golo le

temps de se ranger sur le talus que mouillait la rosée.

Dans le silence des heures, les bruits même se dénaturaient, amplifiés

ou atténués: à peine perceptible le jour, la voix du barrage emplissait

la vallée d’un grondement continu; insensiblement croissait et

décroissait le roulement des trains en marche, des trains empressés dont

on n’apercevait même pas la lueur. Et la vaste tranquillité après leur

passage n’était plus coupée que par un aboiement lointain.

Une nuit, le menuisier faisait une rencontre inquiétante: au ru de la

Couarde, devant un feu de branches mortes, une créature décoiffée, à

moitié nue, qui se chauffait, une folle. Tout de suite elle s’offrait à

Golo, chantait pour l’attirer des airs du pays, avec une voix de cristal

très pure, entrecoupée de rires convulsifs, de hurlements sauvages. Golo

l’écoutait un moment, et quand il s’éloigna, très troublé, le fantôme

subitement en colère, courut après lui, avec des insultes, et le

poursuivit de mottes de terre.

Cette vie de hasard, le menuisier la traîna jusqu’à la mi-septembre;

subitement alors le temps changea et les pluies arrivèrent. Une fois,

surpris en plaine par une ondée intarissable et froide, transi jusqu’aux

os, il revenait à l’aube au moment où le père Farcette, ses bretelles

rouges sur sa chemise de flanelle, ouvrait la porte du _Puits 120_.

Il entra, voulant boire quelque chose de raide, histoire de se

réchauffer. Carrouge arriva bientôt, et après lui plusieurs habitués du

matin, en blouse bleue et la barbe sale. Et tout de suite, sans un mot,

les tournées d’eau-de-vie blanche commencèrent dans le petit jour de la

salle aux volets encore clos, où pendant la nuit s’était refroidie

l’odeur des litres et des culots de pipes.

Un bien-être venait à Golo de la rude chaleur de l’alcool et aussi de la

société de tous les camarades qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il

y avait là des têtes qui le réjouissaient, celle de Carrouge surtout.

Les autres partirent, sous prétexte qu’il fallait se mettre à l’ouvrage;

ils demeuraient seuls, le menuisier interdit un peu et craignant les

questions, l’autre, au contraire, loquace et voulant savoir la cause

d’une absence aussi longue. A un mouvement de Golo pour se lever,

Carrouge l’avait saisi par la boucle de son pantalon, l’avait contraint

à se rasseoir sur le banc:

--Père Farcette, cria-t-il, des œufs durs et du vin blanc!... Vous

savez, du vrai, du bouché!

Et tout de suite:

--Qu’est-ce que tu fabriques donc depuis qu’on ne t’a vu? Ce n’est pas

pour dire, mais tu as l’air malade, vrai, tu deviens à rien. C’est donc

ça que tu laisses tout en plan, tes champs et ton ouvrage? Tu sais, tu

es joliment veinard d’avoir un patron comme le père Hénocque! Toute la

sainte journée tu cours dans la plaine: à quoi fricoter? je te le

demande: à guigner aux mouches, à écouter s’il pleut. Ah! tu fais un

joli «bêtet»; tu deviens fou! ma parole, va falloir te vouer à sainte

Berthe, comme dit l’autre.

Carrouge s’arrêtait pour trinquer, faisait claquer sa langue et

déclarait le vin bien plaisant, tandis que Golo, silencieux, se laissait

apostropher, réfugié dans une docilité très humble, très lassée. La tête

penchée, la casquette sur les yeux, les coudes aplatis sur la table, il

épluchait les œufs rouges avec des gestes courts, en mangeait sans faim

les tranches après les avoir plongées dans la salière.

--Oh! je sais bien que ce n’est pas à moi de t’en remontrer, continuait

Carrouge, à moi qui ne travaille pas souvent; mais ce qui me fiche

malheur, c’est que tu aies l’air en train comme un lundi de Pâques! Ce

n’est pas une vie que tu mènes là: tu ne parles plus à personne, et

quand tu aperçois les copains, tu décampes. Mais viens donc avec nous,

grand hurluberlu! nous nous la coulons douce, nous autres, et on nous

trouve plus souvent ici qu’ailleurs, aussi bien avant qu’après la soupe;

nous rigolons, nous jouons au billard, nous jouons aux cartes, nous

disons des blagues!...

Et le sermon continue et les litres se succèdent: deux litres, trois

litres, d’autres litres encore.

Il est midi, et Carrouge, dont les idées se troublent, rabâche encore

ses conseils du matin. Il se lève cependant et déclare qu’il est

engourdi, que les fourmis lui montent dans les jambes.

--Est-ce que tu as faim, toi? Moi pas, j’ai mon compte. Dis donc, ce

serait vraiment trop bête de se quitter comme ça, maintenant qu’on s’est

retrouvés. Seulement, on se fait vieux ici, depuis cinq heures qu’on

boit. Allons, viens faire une partie de boules à Fromentières, ça nous

fera prendre l’air. On ira chez Avalard; on s’y amuse chouettement, tu

sais! Il y a de la bière de Châlons, de la fameuse, et c’est la patronne

qui verse: une gaillarde, mon vieux Golo!... Hein, ça te dit quelque

chose, pas vrai? En route!

--En route, fait le menuisier.

A Fromentières, l’auberge, presque un hôtel, avec des salles réservées,

était au centre du pays. Dans le jardin, le jeu de boules allongeait son

allée, entre des carrés de choux et des plates-bandes de géraniums

estropiés, sans feuilles.

Mme Avalard était malade et ce fut le mari, figure ronchonnante et

bilieuse de débitant mal dans ses affaires, qui servit les canettes sous

un sapin où pourrissaient, épaves d’anciennes fêtes, de vieilles

lanternes vénitiennes.

Un peu déçu, car, en vérité, l’endroit n’était pas aussi charmant que

Carrouge l’avait affirmé, Golo se mit à faire rouler les boules, sans

nul succès. Il n’y avait plus la main, et sa maladresse s’aggravait

encore de la présence, agaçante à la longue, d’un couple parisien, ahuri

par le désœuvrement de sa villégiature.

Pourtant, on tua ainsi deux heures en allées et venues, rebutantes, que

n’égayait aucun coup bien envoyé, car la bière, qui n’était pas du tout

fameuse, les faisait viser de plus en plus mal.

Ils partirent enfin. Carrouge, fouetté par le grand air, avait entonné

un chant patriotique, avec une voix courte et de grands gestes. Golo

appuyait mollement au refrain. La chanson se prolongea tant qu’ils

furent dans les rues de Fromentières, que bordent des maisons

bourgeoises, de petites maisons très propres, égayées de glycines. Mais

une fois dans la campagne, comme si ce n’était plus la peine de

s’égosiller pour les arbres, Carrouge s’arrêta brusquement, sans même

finir le couplet.

Autour d’eux, tout était très calme: à droite, la Marne silencieuse, à

gauche, de grands espaces verts, piqués de lilas tendre, par les

colchiques d’automne, les «veillottes» aux calices raides, qui sortent

des prés quand jaunissent les feuilles. Au delà, s’étendaient les

cultures: des betteraves et des pommes de terre que l’on arrachait.

Malgré le soir qui venait on distinguait les sacs alignés, debout en des

attitudes gauches; enlisés, dans les terres molles, des tombereaux

chargés à pleins bords se traînaient lourdement vers la fabrique de

sucre. Des perdreaux rappelaient.

Était-ce la bière de l’après-midi ajoutée au vin blanc du matin,

l’attendrissement de l’heure ou l’amitié retrouvée de Carrouge? toujours

est-il que Golo ressentait maintenant la nécessité de parler, de se

confier à quelqu’un, de vider enfin son cœur. Carrouge, après tout,

était son meilleur ami, et depuis tant d’années! Bien sûr, ils n’avaient

pas absolument les mêmes idées dans la vie, mais ils s’aimaient bien

quand même. Et Golo, au fond, avait toujours eu une sorte d’admiration

pour cet animal-là, sans cesse d’attaque, qui connaissait les femmes et

savait la manière de s’y prendre avec elles. Oui, Carrouge, était homme

à donner un bon conseil, mais le difficile, c’était de le mettre sur la

voie.

Et Golo hésitait, cherchant un joint pour amener la conversation sur

Cendrine. Par prudence, il feignit de plaisanter, en rappelant au

camarade ses bonnes amies d’autrefois. Il ne voyait donc plus Marthe

Noizet, qu’il n’en disait plus rien? Et Catherine Merlin, c’était donc

fini aussi?

Mais Carrouge se moquait bien des femelles, ce jour-là. Marthe Noizet ou

Catherine Merlin, il ne savait plus. Avec ça que, finalement, ce n’était

pas toutes les mêmes!

Il continuait d’avancer d’une marche de braconnier, le col de sa veste

relevé, à cause du brouillard qui s’élevait très blanc, au ras de la

prairie, s’arrêtant seulement, de temps à autre, pour rallumer sa pipe,

une courte pipe de bruyère, toute noire, et qui ne quittait pas le coin

de ses lèvres.

Golo ne se décourageait pas et, brusquement, d’un ton qu’il voulait

rendre indifférent:

--Et Cendrine, qu’en dis-tu, de celle-là?

Crois-tu qu’il en a de la veine, le charron!

--De la veine, de la veine... Il le sera comme les camarades, va, et

plus tôt qu’à son tour.

--Eh bien, il ne s’ennuiera pas, celui qui la lui débauchera, pas vrai?

Tu te rappelles comme elle était gentille dans le temps, c’était la

mieux de toutes. Ah! ce que j’en ai pincé, moi!... Et maintenant encore,

je te le dis à toi, parce que je suis sûr que tu ne le répéteras pas...

Pense donc, il y avait si longtemps que je la connaissais!...

Les premiers mots lâchés, les premiers aveux partis, Golo continuait,

intarissable. C’était toute son histoire qui se dévidait, les jeux de

leur enfance, les premières atteintes du désir, le développement de leur

amour, tout y passait, accentué çà et là par des souvenirs plus

distincts: une promenade sur la Marne, un dimanche matin très doux, des

rentrées de bal dans le silence de la nuit, les adieux qu’ils s’étaient

faits au ru de la Couarde, le départ, l’ennui de la caserne à Rochefort,

les longs mois au Tonkin, sans lettres, sans nouvelles...

Il parlait toujours, s’étonnant lui-même de trouver tant à dire,

épanchant tout le trop-plein amassé en son cœur pendant les mois de

tristesse. Il parlait, et, à mesure qu’il exprimait ses peines, ses

peines, en se précisant, le faisaient souffrir davantage. Sa douleur

finissait par s’exaspérer au point qu’il éprouvait comme un besoin

immédiat de vengeance et qu’il lui venait des paroles haineuses.

«Dire qu’après ce qui était convenu, elle ne lui avait pas seulement

écrit un mot là-bas, pour lui demander si elle pouvait toujours compter

sur lui! et, depuis qu’il était revenu, pas un semblant d’explication,

pas un regret, pas un mot d’amitié! Ah! la rosse! s’était-elle assez

moquée de lui. Fallait-il que les hommes soient bêtes!...»

Et, frappant sur l’épaule de Carrouge, silencieux comme une carpe:

--Au moins, toi, tu n’es pas si abruti que moi; tu as rudement raison

d’envoyer dinguer tout ce monde-là!... Tu devrais m’enseigner la

manière, mon pauvre vieux.

--La manière? répondait Carrouge, il n’y a pas de manière, il n’y a qu’à

s’amuser de tout cela et à bambocher avec les camarades. Les femmes!

voilà-t-il pas une affaire!... Comme s’il en manquait!... Faut pas te

monter tant que ça, mon Golo, ça ne te vaut rien. Faut pas non plus

rester tout seul. Tiens, c’est après-demain la Saint-Firmin, et c’est

moi, l’ami Flambier et Ledoux, le nouveau maréchal, qui rendons le

gâteau; rends-le avec nous. Comme ça tu seras bien forcé de venir à la

fête, ce sera une occasion pour toi de revoir tous les copains. Sois

tranquille, ils te feront rire comme tu les faisais rire dans le temps.

C’est vrai, tout de même, tu étais le loustic de notre bande, sacré bon

sang! mais c’était dans ce temps-là, parce qu’à présent... Hein! c’est

convenu?

Golo acceptait d’un mot la proposition, ne voulant pas faire de la peine

à Carrouge qui l’avait écouté tout à l’heure et à qui il avait encore

quelque chose à confier. Car, maintenant, il regrettait ses dernières

paroles. Pourquoi dire du mal de Cendrine, puisqu’il l’aimait toujours?

Déjà, ils touchaient à Villebard; le chemin finissait en ruelle entre

des murs de jardins, des murs de pierres plates, maçonnés de terre

rouge, chaperonnés d’iris et d’orpins. Il fallait se quitter, et Golo,

mal soulagé de son chagrin toujours pesant, malgré ses confidences,

s’exaltait subitement:

--Tout ça, mon pauvre Carrouge, c’est bon à dire, mais vois-tu, quand on

a cela dans le sang, il n’y a rien à faire. Tu ne le raconteras pas,

mais cette Cendrine, rosse ou pas rosse, je ne peux pas me faire à

l’idée qu’elle ne sera jamais à moi. Pourquoi celle-là plutôt qu’une

autre, je n’en sais rien; mais il m’est impossible de vivre sans la

voir, et, quand je la vois, je suis encore plus malheureux. Tiens, il y

a des moments où j’ai envie de lui sauter dessus et de la tuer pour

qu’un autre ne l’ait plus! Il me la faut, je te dis, il me la faut, de

gré ou de force. Et si je ne l’ai pas, je suis un homme perdu, à moins

que je m’en aille au tonnerre de Dieu, et bientôt encore, car sinon, ma

parole, il y aura un malheur!

Il avait dit cela tout d’une haleine, hors de lui, comme poussé par une

force étrangère, et maintenant, il restait haletant, les yeux fixés sur

son ami, attendant une réponse.

La réponse n’arrivait pas vite. Les menaces du menuisier, l’idée qu’il

pourrait commettre le malheur dont il parlait, décidément tout cela, ce

n’était pas des choses à faire, tout cela dépassait les idées de

Carrouge sur la vie. Et pourtant, devant cette rage soudaine, devant ce

Golo inconnu aux yeux étincelants dans les derniers rais du soleil

mourant, il n’osait plus plaisanter. Il sentait cependant qu’il fallait

répondre quelque chose, émettre un son; il chercha encore et ne put

trouver que ceci:

--Ma garce de pipe qui est encore bouchée!

Golo · 第 12 / 22 题