Golo l’avait promis, et, sans avoir grande envie ni grand espoir de
s’amuser à cette Saint-Firmin où Carrouge l’obligeait à rendre le gâteau
avec lui, il prit le chemin de l’église, quand la cloche sonna le
dernier coup de la messe.
Des paysans stationnaient déjà dans l’ancien cimetière, devant le vieil
édifice dont le clocher d’ardoises chatoyait sous le jaune soleil
d’automne. Un peu allumés déjà par les «gouttes» d’eau-de-vie blanche,
ils attendaient l’office, le seul qu’ils entendissent de l’année.
Quelques-uns parlaient bien de la vendange qui ne s’annonçait vraiment
pas mal, mais la plupart regardaient les femmes ou les filles qui
arrivaient, coquettes et sérieuses, en des tenues de circonstance. Il y
avait des appels à mi-voix, des remarques égrillardes ou malignes
qu’arrêta un bruit grêle de sonnette venu du fond de l’église à travers
les vitraux disjoints.
Toutes les mains se plongeaient à la fois dans le bénitier et l’on se
poussait pour prendre les meilleures places. Celle de Golo était
marquée, au beau milieu du chœur, devant l’harmonium, avec les jeunes
gens qui rendaient le gâteau. Il s’y installait, lui quatrième, non sans
un sentiment de fierté, et il regardait l’église, superbe ce jour-là.
Des guirlandes de papier bleu vif ou rose tendre, comme des chaînes
légères, reliaient les piliers de la nef et festonnaient les autels de
la Vierge et de saint Nicolas qu’encombraient des arbustes en pots et
des plantes exotiques prêtées par les serres du château. Mais le
maître-autel surtout disparaissait sous un amoncellement de fleurs
artificielles où éclataient des lys énormes, plus grands que nature,
dardant, du fond de leurs blancheurs, des pistils d’or et d’argent,
pareils à des flammes. Le long des murs, devant chaque statue de pierre
peinte, un cierge brûlait avec une longue lumière jaune, et saint
Vincent, le patron des vignerons, tenait à la main une grappe de raisin
noir, véritable.
Mais toutes ces splendeurs n’enlevaient pas à Golo quelque complaisance
vis-à-vis de sa propre personne. Il portait pour la circonstance un
habillement en drap gris tourterelle, presque neuf. Il l’avait acheté à
Mécringes, quelques jours après son arrivée, et il l’oubliait dans
l’armoire depuis que la déroute de son existence le rendait indifférent
à la toilette. Il s’était fait couper les cheveux et raser de frais: sur
sa poitrine, à gauche, la médaille du Tonkin étalait son ruban jaune et
vert et, sans ses yeux creusés par les insomnies, il eût paru tout à
fait gaillard. Malheureusement, à part le curé et les enfants de chœur,
il n’y avait personne pour l’admirer, puisque les quatre porteurs
tournaient le dos aux assistants. Au milieu d’eux, les brioches
s’étageaient en pyramide sur une civière recouverte de serviettes
piquées de bouquets et, par moments, une bonne odeur de pâtisserie
rustique se mêlait à l’arome entêtant de l’encens.
L’office n’avançait pas: les chantres de Villebard renforcés au lutrin
par leurs collègues des paroisses voisines soutenaient longuement la
note à gorge déployée en ralentissant encore le rythme du plain-chant.
L’harmonium geignait de toutes ses voix, le grand jeu lâché sans
réserve, et M. le curé lui-même, devant cette assistance inaccoutumée,
devant cette foule de paroissiens se pressant dans le saint lieu déserté
d’habitude, enflait sa voix dans les _Kyrie_ et prolongeait les _Dominus
vobiscum_, démesurément.
On le vit enfin traverser le chœur et la nef pour gagner la chaire; son
pas lourd résonna sur les marches de bois de l’escalier tournant et,
sous le dôme où plane, les ailes ouvertes et le bec rose, la colombe
symbolique, sa face apparut souriante et congestionnée.
Les gardiens du gâteau retournèrent leurs chaises vers les assistants
pendant que s’élevait une discrète rumeur, et, beaucoup s’étant mouchés
avec force, le sermon commença.
Le curé remercia d’abord les fidèles accourus en masse pour rendre
hommage aux vertus et aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr,
patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot, phrase pour phrase, le
panégyrique annuel. Golo le connaissait par cœur pour l’avoir entendu
débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait les périodes et
attendait les gestes. D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin
fût né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été catéchisé dans les
vallées pyrénéennes par l’archevêque de Toulouse, saint Saturnin
lui-même: il venait de découvrir Cendrine, assise au premier rang, à
gauche, près de son mari. Un trouble lui venait, où sombraient ses
prétentions de tout à l’heure: elle aussi s’était faite belle, malgré
son deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu échancrée du corsage, à
la parisienne, elle avait une allure de fête, et sa figure, ouverte et
insouciante, semblait heureuse. Elle avait aperçu Golo, à coup sûr, mais
elle ne le regardait pas; et jamais son indifférence n’était apparue
aussi manifeste au jeune homme, jamais il n’avait senti aussi
cruellement le peu qu’il était pour elle, alors qu’elle était tout pour
lui. Les moindres traits de son visage, les plus menus détails de sa
toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans une extase imbécile,
les mains sur les cuisses, il demeurait pétrifié, contemplant les
frisettes des cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait ressembler
à une dame, et les boucles d’oreilles que le jour de la rosace rendait
lumineuses.
Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du patron de Villebard: saint
Firmin était maintenant évêque d’Amiens, il convertissait au
catholicisme des peuples sans nombre, prononçait dans les champs des
homélies simples et tendres jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien
faisait tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du Seigneur 287.
Saint Firmin mort, le sermon allait finir et aussi la messe. A la
sortie, Golo pourrait frôler Cendrine; l’après-midi encore, il la
reverrait aux vêpres, à la procession, puis sur la place, devant la
marchande de pains d’épices. Il lui parlerait. Le charron ne devait plus
être fâché, puisqu’il était réconcilié avec son beau-père. Il ne devait
pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi l’eût-il été? On se
connaissait, on pouvait bien causer ensemble; et déjà Golo se promettait
de renouer avec le ménage, de se faire leur ami.
Mais le curé ne se pressait pas de descendre, ajoutant cette fois au
sermon ancien une conclusion nouvelle. Saint Firmin était mort, mais
voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait de retrouver ses
reliques et les transférait en grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul
dans la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et admirable à voir,
pendant toute la durée de la cérémonie qui se fit en plein cœur de
janvier, partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea subitement
en un printemps agréable, les arbres se couvrirent de fleurs, les prés
reverdirent et les oiseaux firent entendre leur plus doux ramage.
«Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse, l’église rurale,
placée sous l’invocation d’un saint qui disposait à son gré des éléments
et des saisons! Et qui sait si, à l’occasion, les paroissiens montrant
plus de générosité, plus de ferveur, la véritable relique, un fémur
presque entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel les champs et les
jardins de Villebard!...»
Sur cette péroraison du genre insinuant, M. le curé quittait la chaire.
Revenu à l’autel, il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes
gens; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun baisa la patène. La messe
dès lors se précipita, et, après un _Domine salvam fac rempublicam_, que
les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent vigoureusement,--histoire
de faire «endêver» le prêtre, suspect de malveillance pour le
gouvernement,--on sortit enfin en se précipitant par la porte en ogive,
trop étroite pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la curiosité des
gens tassés sur le seuil. Golo se hâtait, mais entre Cendrine et lui
s’interposa en rangs serrés la compacte tribu des Belges, tous vêtus de
blouses pareilles, et, quand il fut dehors, il était trop tard: Cendrine
était loin, il ne la reverrait pas avant les vêpres.
Allons! il ne lui restait plus qu’à se consoler en faisant avec les
camarades un copieux déjeuner largement arrosé de vin blanc, en
«redisant la messe», suivant l’expression de Carrouge. Et, la soupe
avalée, les plats torchés, les bouteilles vides, on sortait en troupe
pour aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez les richards
du pays.
Les gens étaient encore à table, on trinquait avec eux sans s’asseoir,
on portait leurs santés, et le maître répondait par une pièce blanche,
quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la tournée finie, on
partageait l’argent: on le boirait le soir.
Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute la commune avait déjà son
compte, ceux du gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en famille, et
cela se reconnut dès le début de l’office à la façon dont on menait les
cantiques et les psaumes. Les chantres expédiaient les versets,
gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même, débordant de sa stalle,
la face enluminée, accélérait le mouvement des antiennes. On attendait
la procession, la sortie de la châsse. Qui la porterait? Un honneur très
prisé autrefois, mais singulièrement dédaigné aujourd’hui! au point que,
l’année précédente, des vieux, contre l’usage, avaient dû se dévouer et
promener le fémur sacré.
Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient entendus pour passer la
corvée au menuisier, et, innocemment, M. le curé s’associa au complot.
Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se mettre au brancard, et
Golo accepta sans se faire autrement prier. Au fond, il n’était pas
fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au premier rang, à côté du
prêtre, dans cette cérémonie solennelle: Cendrine serait bien forcée de
le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir son contentement,
feignait d’y aller par obéissance et politesse, souriant d’un air
détaché.
Par contre le choix de son compagnon de brancard ne le flattait que
médiocrement. C’était le nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses
trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa mère. Même on
racontait qu’elle le faisait coucher dans sa chambre afin qu’il n’eût
pas peur la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses
habillements, et Golo se consolait un peu à l’idée qu’on avait pris cet
imbécile pour ses écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu honorer
la bravoure de l’armée française.
Cependant la procession sortait de l’église. Les petites filles
s’avançaient d’abord, en robes blanches et les cheveux frisés,
quelques-unes, les plus sages, portant inclinées les oriflammes de la
Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient, chantant des cantiques; quatre
d’entre elles, les bras rouges sous la mousseline transparente, tenaient
les cordons de la bannière portée par une rousse à la face pâle, qui,
disait-on, voulait se faire religieuse. C’était une bannière ancienne en
soie blanche, lamée d’argent. Au centre se voyait une Vierge en relief,
brochée de couleurs tendres, dont la tête peinte se levait vers trois
nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient des rayons vermeils.
Venaient ensuite les gamins de l’école, les cheveux en broussaille,
l’œil en dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse, imbriquée
d’or et percée de lucarnes; dans l’intérieur, tout rouge, brillait le
cristal du reliquaire où l’on devinait un fragment d’os. Et la boîte
sacrée tanguait entre ses deux porteurs, de taille et d’allure
différentes, Mignot, qui marchait le second, étant incapable de se
mettre au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus et
moustachus, chantaient à livres ouverts, et, sous leurs surplis blancs
très empesés, dépassaient des pantalons jaunes ou bruns; les enfants de
chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient le curé paré de la
chasuble des grandes fêtes, et le cortège était fermé par les
paroissiens, marchant sans ordre, avec un piétinement de troupeau.
Ils allaient, descendant la côte entre les acacias aux cimes
jaunissantes; la rivière, au loin, apparaissait en coulées lumineuses,
et au delà s’étendait la plaine grise et endormie sous les sonneries de
vêpres lointaines. Dans la vallée, des clochers se profilaient, noyés
parmi les vapeurs automnales.
La procession atteignait le cimetière neuf, faisait le tour de la croix
qui le domine, et rentrait à l’église dans une volée de cloches sans que
Golo eût pu découvrir Cendrine.
La châsse réinstallée à sa place habituelle, au-dessus du maître-autel,
le curé donnait la bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du
catéchisme chantaient un dernier cantique, et la cérémonie était
terminée.
A la sortie de l’église, Golo ne rencontrait toujours pas Cendrine et,
mélancolique, il s’en allait voir la fête. Il y avait, cette année-là,
deux boutiques: le tourniquet de la «mère Guignon», un éventaire de
pains d’épices et de sucres de pomme, et un manège, tout en glaces, où
se poursuivaient des lions, des léopards et des sirènes, aux sons
obsédants d’un orgue de barbarie lequel, jusqu’au soir, joua le même
air: tous les enfants faisaient le cercle, hébétés de voir repasser les
mêmes couples étalés dans les gondoles, les mêmes filles cramponnées à
la barre, riant aux éclats et poussant des cris de joie niaise.
Golo les regardait tourner un moment, avec le vague espoir que Cendrine,
elle aussi, viendrait là, attirée par le spectacle: personne! De guerre
lasse, il allait à la loterie, et il restait une heure à écouter appeler
les numéros derrière les filles qui tentaient la chance. Pour tuer le
temps, lui-même risqua ses deux sous; il gagna.
--Pour vous, le joli garçon! s’écria la mère Guignon, une ancienne belle
de village, avec des accroche-cœur énormes écrasés sur le front.
Et elle fit passer à Golo une assiette bariolée au centre de laquelle il
lut:
Les beaux serments d’amour
Ne durent pas toujours.
Cependant, derrière les maisons, dominant le bruit des pétards allumés
par les enfants dans l’ancien cimetière, une détonation plus forte fit
dresser l’oreille à Golo: le tir au poulet commençait. Dans un chaume
ras, sans un arbre, sans une haie, un pieu était fiché en terre, sur
lequel debout et vacillant, les pattes attachées à une planchette, un
poulet servait de cible. A quarante pas se tenait le groupe des tireurs.
Ils se passaient, chacun à son tour, un antique Lefaucheux dont les
batteries sans timbre hésitaient au départ, une arme de rebut qui
reculait en crachant. Chacun avait sa façon de se piéter, d’épauler,
d’allonger ou de rapprocher la main gauche; et tous, très sérieux,
inquiets de leurs dix sous et jaloux de leur réputation de tireurs,
visaient lentement. C’était, sans une femme, une réunion muette où de
grands cris, tout à coup, s’élevaient, quand le poulet, touché
peut-être, fléchissait sur les pattes. La malheureuse bête, immobile,
l’estomac tendu en carène, l’œil clignotant, attendait. Des balles
passaient loin d’elle, qui s’en allaient trouer le chaume en soulevant
de la poussière; d’autres frôlaient la planchette, et leur trajet se
reconnaissait au mouvement effrayé du volatile qui se jetait à droite ou
à gauche; d’autres enfin touchaient le but: des plumes volaient et une
aile pendait, fracassée. Puis une patte était fauchée et la bête
chavirait alors, se débattait, pendue à la planchette.
Des contestations se produisaient entre le tireur et l’industriel:
--Je vous dis qu’il n’est pas mort.
--Je vous dis que si.
Tous couraient, allaient vérifier le coup, et les discussions
recommençaient autour de l’agonie du poulet, qui, la tête en bas,
perdait son sang, goutte à goutte, par le bec.
Carrouge avait gagné: il brandissait en l’air sa victime, et les jeunes
gens de la commune, rejoints par Golo, l’escortaient vers le cabaret.
La nouvelle salle du _Puits 120_ était déjà pleine de monde, de fumée et
de bruit. L’entrée du poulet fit sensation; des applaudissements
éclatèrent et l’on battit aux champs:
--Ohé! la coterie! salua le père Farcette, montez, on vous a gardé la
chambre.
Et, au milieu des blagues de toute l’assemblée, ils gravirent
l’escalier, derrière le comptoir.
La chambre, récemment plafonnée, était humide et sentait le plâtre
frais. Des illustrations coupées dans les journaux, des affiches
annonçant des feuilletons, des réclames coloriées pour des machines
agricoles ornaient les murs. Pas de meubles, un lit seulement, sans
traversin ni oreillers. Des tables avaient été dressées sur des tréteaux
et la cheminée était décorée par une belle rangée de bouteilles, portant
toutes la même étiquette: «Apéritif Meldois», en lettres d’or.
--C’est-il des canettes que vous voulez, les enfants? interrogeait
l’aubergiste.
--Donnez-nous-en toujours pour commencer, on verra après.
Les chapeaux jetés sur le matelas, on s’assit et les bouchons des
canettes partirent. Immédiatement, les plaisanteries commencèrent.
Un certain Chandelle surtout en débitait de raides. C’était un garçon
tout en longueur, comme le disait son sobriquet, blême avec des cheveux
roux et de gros yeux, l’air rosse avec sa figure glabre et sa bouche
fendue en tirelire: le loustic de la bande. Tout de suite, il entreprit
Golo à propos de la procession.
--Eh bien! mon pauvre vieux, ce que tu avais l’air d’une andouille,
tantôt, à balader la boîte à Saint-Firmin! Toi et Mignot, vous faisiez
la paire!... Tu es donc devenu calotin, chez les Annamites? Et moi qui
croyais que tu t’étais fait Chinois!... Grand Nicodème, va! c’est-il que
t’attends pour être bedeau?
Des rires bruyants éclataient: Golo riait aussi, mais riait jaune, un
peu vexé de voir qu’au fond aucun des amis n’était fâché qu’on raillât
l’homme revenu de loin, le médaillé du Tonkin; et il se demandait si
réellement on ne s’était pas moqué de lui, tout à l’heure, et si, à
promener la châsse, il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la
considération espérée. Il s’excusait naïvement, mais Chandelle
reprenait:
--Tu étais plus chouette que ça dans le temps, mon garçon. Tu es donc
devenu bête en voyageant, toi? Tu ne te rappelles donc pas, il y a dix
ans, quand tu avais fait la traînée de poudre depuis le cimetière
jusqu’à l’autel, un soir du mois de Marie? C’était ça, une riche idée!
Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne perdais pas ton temps:
tu embrassais Cendrine Rutel dans un coin durant que la mère prenait ses
jambes à son cou... Et maintenant, voilà que tu fais la pige à Mignot?
Heureusement pour Golo, le nom de Mignot détourna la verve de Chandelle,
et ce furent, durant une heure, des histoires où cet imbécile était
bafoué, intarissablement. Une fois qu’il était allé à Meaux avec
quarante sous dans sa poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés,
sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin de la gare qui lui
avait ciré ses souliers à l’arrivée? Une telle stupidité scandalisait
l’avarice de tous ces paysans.
Quand leurs invectives contre Mignot furent un peu calmées, Golo, pour
se faire pardonner sa conduite de tantôt, essaya de raconter des farces
de chambrée, des histoires de bord apprises pendant ses traversées.
L’effet fut nul. Le milieu ne valait rien; et bientôt il se tut, voyant
qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même, du reste, que
son temps de boute-en-train était fini, qu’il n’était même pas capable
de s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus propre qu’à une chose:
penser à Cendrine. Qui donc le délivrerait de cela, vingt dieux? Qui
donc lui ferait passer cette sacrée maladie?
Le père Farcette entra, avec des bouteilles sous les bras et aux mains
deux bougies dans des chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à
boire; l’absinthe succéda au vermouth, l’«Apéritif Meldois» à
l’absinthe. Maintenant, il ne savait plus. Il entendait rire autour de
lui, des chansons s’étaient élevées, des chansons d’une solide obscénité
qu’on chantait déjà dans sa jeunesse; il se mit à reprendre les refrains
comme les autres, à faire du bruit avec tout le monde. Il lui semblait
que sa douleur chancelait, tombait dans un grand trou.
Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient troubles: la
lumière des bougies projetait sur le mur blanchi à la chaux des ombres
énormes qui s’agitaient confusément; dans l’air alourdi passaient des
mots qui avaient perdu leur sens, des cris de bêtes. Cependant il
s’aperçut qu’il n’était plus à côté de Carrouge; quand donc avait-il
changé de place? Il lui sembla aussi qu’on apportait des assiettes et
des plats qui fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même garde à ne
pas se tacher. Il buvait encore et, quand les pipes s’allumèrent, il se
trouvait très heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la table, il
regardait devant lui, l’œil un peu rond et ressentant un grand
bien-être. Tout lui paraissait facile; toujours amoureux, mais sans
souffrance aucune, il se passait très bien de Cendrine, l’idée seule de
son amour le contentait. Il avait aussi de l’amitié pour tout le monde,
il n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué tout à l’heure;
même, si Champion avait été là, il aurait trinqué avec lui. Quant à
Carrouge, il l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de
cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout de même.
En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait ce soir-là, le bal
commençait: un piston et un violon juchés sur une table attaquaient le
quadrille. La «coterie» descendit dans la pièce démeublée et parée de
branches de sapin symétriquement clouées au mur. Des danseurs
s’agitaient. Il y avait là des jeunes gens en condition à Paris, venus
pour la fête, trop bien mis et l’air méprisant, des garçons et des
filles des villages environnants. Mais celles qui avaient le plus de
succès, c’étaient les femmes de chambre des châteaux voisins: des vraies
dames, avec des robes claires, des gants jaunes et des cheveux en
boucles sur le front. On se les arrachait, et Golo eut toutes les peines
du monde à obtenir que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand il
lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils partirent à peu près en
mesure, il perdit toute notion de la vie réelle; il trouva seulement que
sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut l’embrasser dans
le cou. Il lui sembla aussi qu’il buvait encore une canette avec elle
dans la salle contiguë; puis, plus rien...
Et quand, vers trois heures du matin, il sortit avec les derniers, avec
ceux qui n’avaient pas eu de filles à reconduire, très saouls, dans la
nuit déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient à tue-tête:
Vers les rives de France,
Voguons en chantant...
X
Un vent d’ivrognerie passa sur Villebard.
Les betteraves arrachées, les labours touchant à leur fin, les gens
avaient du loisir et le mettaient à profit. Le dimanche, le cabaret ne
désemplissait pas. Farcette, un peu avant la fête, avait agrandi son
établissement; il avait loué la maison voisine, percé une porte dans le
mur; et c’était à côté de l’ancien cabaret,--tout ensemble buvette,
cuisine et bureau de tabac,--une grande salle blanche où l’on avait
dansé le jour de la Saint-Firmin. Des chaises remplaçant les escabeaux
et les bancs y entouraient de petites tables séparées, et le comptoir en
faux marbre, un comptoir comme on n’en avait jamais vu à Villebard,
était orné de vases en métal où l’on serrait les cuillers. Deux lampes à
pétrole éclairaient un billard neuf, et, au mur, vis-à-vis de la loi sur
l’ivresse, on voyait la règle du jeu, encadrée de bois noir, où un
amateur en manches de chemise, allongé dans une pose tourmentée, mais
élégante semblait exécuter un «trois bandes». Aussi, tous avaient-ils la
curiosité d’aller admirer cette installation et de goûter aux apéritifs,
car le bruit s’était répandu que l’aubergiste s’approvisionnait de
liqueurs de premier choix.
Dès le matin, pendant que les femmes habillaient les mioches ou
assistaient à la messe, les gens, sous prétexte de se faire
raser,--Farcette joignant à ses nombreuses professions celle de
coiffeur,--se rendaient au cabaret. Ils consommaient, et revenaient
l’après-midi. Le patron n’avait plus alors une minute de repos, était
obligé, pour servir la clientèle, d’appeler à la rescousse ses fils, sa
femme et sa belle-mère.
Le dimanche qui suivait la fête, Carrouge et Golo étaient au _Puits
120_, fêtant avec leurs camarades le retour d’un ami qui rentrait du
service. Et c’était, durant toute la journée, dans la salle comble, un
bruit de bouchons, un cahotement de billes, un fracas de jurons, au
milieu d’une atmosphère irrespirable.
Tout le monde autour d’eux parlait à la fois. Ici, le piquet sévissait,
et là, le matador. Des buveurs trinquaient avec une véhémence de
cordialité qui s’exprimait dans la vibration des verres. A certaines
tables, c’étaient des sociétés de gens posés causant d’affaires avec des
gestes sobres et des rires contenus, tandis que plus loin on cancanait,
on remuait toutes les histoires scandaleuses du pays, les plus récentes
ignominies et les turpitudes anciennes.
L’avarice des uns comme la luxure des autres s’allumait avec la brûlure
des alcools: les voix montaient, le bruit redoublait et l’on appelait le
patron à coups de chaise sur le parquet. Les plus ivres vantaient leur
capacité de buveurs, la résistance de leurs muscles; ils s’entraînaient
à des paris: celui-ci proposait d’enlever le comptoir sur son dos,
celui-là de grimper au clocher monté sur des échasses; trois jeunes gens
s’offraient pour boire une feuillette sans s’interrompre. Les joueurs de
billard eux-mêmes, excités, se hasardaient aux «massés» les plus
présomptueux et, pour ne pas se donner la peine de frotter de craie
leurs procédés, ils allaient chercher le blanc au plafond, au plafond
tout neuf, qu’ils vrillaient de leurs queues.
A la table de Carrouge, tous racontaient ce qu’ils avaient fait au
régiment, leurs déceptions et leurs plaisirs, leurs dimanches de ribotes
et leurs nuits de salle de police. Le libéré avait tenu garnison à
Reims: il énumérait ses aventures galantes dans une brasserie du
faubourg de Neuchâtel, affirmait effrontément avoir bu du champagne
presque tous les jours. Un autre avait été envoyé à Abbeville, non loin
de la mer, qu’il n’avait pas vue d’ailleurs: tout ce qu’il se rappelait,
c’était un café où une excellente bière ne coûtait que deux sous le
bock. Mais le garde-champêtre en avait vu bien d’autres, lui qui avait
fait sept ans sous l’Empire, qui avait été tambour au Mexique. Sa
mémoire se refusait à restituer les noms du pays; il confondait les
sierras avec les contreguerillas et il s’égarait une heure entière dans
les rues de Puebla, qu’il assiégeait, maison par maison impitoyablement.
Golo seul l’écoutait, impatient de raconter Hanoï, le fleuve Rouge et
les Pavillons-Noirs. Depuis six mois, il n’avait pas encore trouvé
l’occasion de placer ses souvenirs du Tonkin: ils lui pesaient. A peine
Puebla s’était-elle rendue, qu’il entrait à son tour en campagne; et il
n’omettait aucune étape de Rochefort à la baie d’Along, de la baie
d’Along à Bat-Cat. Bientôt, l’attention de ses camarades s’étant
assoupie, il ne craignait pas, pour la secouer, d’offrir une tournée de
vermouth. Mais on en avait assez du Tonkin: le garde-champêtre
sommeillait sur ses lauriers du Mexique. Carrouge entamait un bésigue
avec Chandelle, et les autres bâillaient à se décrocher la mâchoire.
Pour en finir, le libéré de Reims proposa de chanter une chanson de
marche, et tous acceptèrent avec enthousiasme. Bientôt on les imitait
aux tables voisines et ils durent brailler très fort pour ne pas
entendre des vieux qui, tout à côté, attaquaient un air du pays, tandis
que plus loin on célébrait la gaudriole et «les Blés d’or».
Mais, profitant du premier silence, Golo brusquement se levait; se
souvenant des années où il entraînait par sa gaieté la jeunesse de
Villebard, il entonnait la chanson du Rémouleur. Elle ne lui avait pas
été enseignée, celle-là, par les marins à bord des grands navires, par
les «marsouins» dans les bivouacs des rizières; elle lui avait valu
jadis des applaudissements dans les cafés de Mécringes, aux fêtes où il
accompagnait Cendrine: cette chanson-là, c’était la tante Louvet qui la
lui avait apprise. Et Golo étonné, ravi, retrouvait ses succès
d’autrefois. Au second couplet, on le fit monter sur une table, et, un
eustache à la main, il imitait au refrain, de manière à s’y méprendre,
le sifflement de la pierre mangeant l’acier. Encouragé par l’assistance
il montrait ensuite tous ses talents anciens; il fit le chien, le chat,
la poule qui vient de pondre, la mouche qu’on écrase au carreau. La
salle se tordait, on l’acclamait, et son triomphe le grisait à ce point
qu’il en oubliait son chagrin et ceux qui en étaient la cause, le
charron, Rutel, Cendrine elle-même.
Le soir, après la soupe, les consommateurs revenaient presque tous. Mais
ils ne riaient plus, ne chantaient plus; ils buvaient, taciturnes. Ils
dormaient, le nez sur leurs verres; et dans la salle pleine,
silencieuse, on n’entendait qu’une seule conversation, une dispute entre
deux ivrognes, interminable, et cette affirmation renouvelée par l’un
d’eux, toutes les cinq minutes, d’une voix empâtée, pleurarde:
--Je te dis que son frère est artilleur!
Le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, Golo retourna chez
Farcette. Désormais, il consacra au cabaret sa vie fainéante, et le
_Puits 120_ remplaça les champs et les routes, les bois et la rivière.
Non content de descendre régulièrement à l’heure de l’apéritif, il
saisissait tous les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge: la
présence à Villebard des ouvriers de Mécringes, le passage du revendeur
et des gendarmes, du boucher et du tueur de cochons. Il devenait l’ami
de tous les corps de métier, s’attablait avec tous les clients
d’occasion. Un camarade traversait le Chep, criait par-dessus le mur:
--Viens-tu par en bas boire un verre?
Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait, assurait-il,
sérieusement.
--Bah! tu as bien un moment... On ne s’assoiera même pas. Nous en avons
pour cinq minutes.
Golo finissait par accepter: les cinq minutes devaient durer jusqu’à la
fin de la journée.
Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps déjà, il ne payait plus ses
semaines à Golo, l’avait mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté
d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il arriverait à
s’amender. Au début, quand il désertait l’atelier pour s’en aller au
Roc, plus tard, alors qu’il avait complètement abandonné sa besogne pour
courir les champs, le patron lui avait bien adressé des remontrances et
des menaces. Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait même
plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la fainéantise, la traînerie et
la bamboche.
Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on ne le payait plus, il ne
devait rien à personne; et, d’accord avec son patron, lui semblait-il,
en paix avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.
La bande à Carrouge, dont il faisait partie maintenant, avait choisi sa
table du côté du jardin, dans un angle où l’on était toujours
tranquille. Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums rangés entre
les rideaux et les vitres, on apercevait l’enclos délaissé par les
anciens propriétaires, de vieux pommiers argentés de lichens et dorés de
mousse, des vignes non taillées qui rougeoyaient au-dessus des allées,
des massifs de rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes blancs, qui
tremblaient dans le soir, au vent d’octobre. Vers cinq heures, les
camarades venaient s’asseoir là; et le premier arrivé--c’était
généralement Golo ou Carrouge--s’emparait du journal, histoire de lire
les faits divers et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait
les nouveaux venus au courant des crimes du jour et des péripéties du
roman. Jamais on ne parlait politique: sur ce sujet ils étaient tous
d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en nombre, ils réclamaient
les cartes et attaquaient le rams. On jouait l’absinthe, puis le
vermouth, quelquefois encore le bitter-curaçao: ils jugeaient sage de ne
jamais consommer plus de trois apéritifs: ils se ménageaient pour le
soir.
La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets allumés. Il y
avait là des vieux, plusieurs sociétés de veufs et de célibataires,
toute la bohème paysanne de Villebard. On était en famille: la mère
Farcette tricotait derrière le comptoir, et le patron, devenu plus
sociable depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait avec l’un
ou avec l’autre, faisait un quatrième à la manille, enseignait un
carambolage.
Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des alcools frelatés, enfermés
dans des litres aux étiquettes bariolées portant des noms étranges,
pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant des bustes
d’hommes hier célèbres, ou représentant des monuments connus, des tours,
des colonnes ou des statues. Quant au vin du pays, au vin de France, les
jeunes hommes en avaient perdu le goût. Si par hasard ils en
demandaient, au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans espéré, c’était
une vinasse algérienne qu’on leur servait, une vinasse épaisse et âcre,
résine liquide bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse,
tandis que les vieux protestaient: eux savaient ce que c’était que le
vin et ils parlaient des anciens vignobles de la vallée de la Marne,
citaient des crus, nommaient des propriétaires, vantaient des années de
récoltes. La bière ne leur plaisait pas davantage, et, un jour que
Carrouge la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques, un
septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait:
--Ah! mon garçon, tu n’y connais rien!... La bière, la bière!... Mais
c’est parce qu’on la paie qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne
la boirait pas!
Tous cependant demeuraient fidèles au marc, et plus encore aux
eaux-de-vie de fruits! Mais la crainte des agents du fisc empêchait
Farcette d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait bien disposé:
--Allons, patron, servez-nous du marc, mais du vrai, du bon, du marc de
Champagne.
Le cabaretier se récusait: il y avait beau temps qu’il n’en avait plus.
--De l’eau-de-vie de prunes, alors!
De l’eau-de-vie de prunes, parbleu! il savait bien où en trouver, et de
la fameuse! Un homme de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la
semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui prendre, rapport aux
rats-de-caves. Ah! ils n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là!
Tout dernièrement encore, ils avaient cherché des raisons au père
Gollard pour un vieil alambic déniché dans son fournil; et le cabaretier
de Chivres, un novice, s’était laissé pincer bêtement et en avait eu, à
Meaux, pour ses soixante francs d’amende... Bien sûr que non, il ne se
souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement, le père Farcette!
Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui, d’ailleurs, avaient la
confiance du patron, qui, pour eux seuls, sortait les précieuses
bouteilles de son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte le
matin afin de se remonter l’estomac.
--Et puis, si vous en voulez, du marc et de la prunelle, poursuivait
Farcette, vous n’avez qu’à en faire chez vous... du moment que vous n’en
vendez pas...
--Oui, ripostait un vieux, jusqu’au jour où nos députés auront supprimé
les bouilleurs, pour nous faire avaler à tous l’alcool de betteraves.
--Ma parole! concluait Carrouge, ils veulent donc avoir notre peau,
qu’ils s’entendent seulement pour nous empoisonner!...
Ceci n’empêchait pas le fils de la veuve de s’empoisonner dès maintenant
en lampant avec délices les sophistications du _Puits 120_. Et, bien
qu’ils fussent de son avis, jeunes et vieux l’imitaient, si bien qu’au
bout d’une heure, tous avaient leur compte, tous étaient gris.
Chaque soir, à la minute réglementaire, l’aubergiste déclarait qu’il
allait fermer; il éteignait les lampes, ne laissait allumé qu’un
lumignon dont la lueur jaune tremblait au milieu du billard, sur la
housse. Puis, avec affectation, de manière à être entendu des voisins,
il fixait les volets, laissait la porte ouverte un moment:
--Allons, les enfants, il est l’heure d’aller se coucher!
Il attendait, debout sur le seuil. Personne ne démarrait.
--Mais il fait froid ici! proférait régulièrement une voix, après un
long silence.
Le patron ne se faisait pas autrement prier.
--Allons! si c’étant!...
Et il repoussait la porte, enlevait le loquet, et l’on recommençait à
boire. L’autorité n’était pas à craindre: le garde-champêtre était là et
si, par hasard, les gendarmes de Mécringes passaient en tournée
nocturne, tous les clients auraient vite fait de se sauver par la
fenêtre du jardin.
On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était le triomphe de Chandelle.
Il chambolait autour des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié
désorbité, inventant des histoires drôles, ridiculisant tour à tour
chaque consommateur. Pour le compléter, ses voisins ne cessaient de
remplir son verre, et, quand il avait bu, ivre absolument:
--Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on, si tu continues, tu vas te
saouler!...
Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries, jusqu’au moment
où l’un des habitués, moins patient, parlait de lui casser les reins.
Ils s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais Farcette
s’interposait, les obligeait à faire la paix. On buvait à leur
réconciliation, et c’étaient de nouvelles tournées de canettes et de
«chasse-bière.»
La soirée finissait dans un abrutissement silencieux, les voix cassées,
les pipes éteintes. Et Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses
poches, ouvrait la bouche de temps en temps, comme un poisson hors de
l’eau, incapable d’articuler autre chose qu’un «Ouais! Ouais!», un
acquiescement à des paroles qui n’avaient pas été dites.
Vers minuit enfin, Farcette réclamait son argent. Tous se réveillaient,
et c’était un effort pour établir le compte des parties gagnées, des
tournées offertes, un travail pour aligner sur le comptoir les gros sous
tirés des bourses en cuir.
Le menuisier, lui, payait généreusement, sans discuter, s’attribuait
avec désinvolture les canettes et les rhums en litige. L’argent ne
l’inquiétait guère: comme il ne touchait plus sa paie chez Hénocque, il
s’était décidé à vendre un morceau de l’héritage de la tante, de la
bonne terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix, au cultivateur
de Montcouvert. Personne, d’ailleurs, ne s’amusait autant que lui chez
Farcette: il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait ferme. Cette
fois, le bon remède était trouvé. Il n’avait qu’à se laisser vivre ainsi
quelque temps encore, et sûrement il guérirait.
Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les camarades, mais d’une
bonne ivresse toujours souriante, toujours cordiale.