L’été triomphait, incendiant la plaine. Des journées qui ne finissaient
pas, des journées où tardait le soir charmant, se succédaient
décolorées, écrasantes. Tout était brûlé, les herbes et les feuilles, et
l’on n’entendait plus chanter les oiseaux. C’était sur la plaine
attendant la moisson comme un recueillement, une stupeur. Ni piétons, ni
voitures le long des routes qui se déroulaient à perte de vue, toutes
droites, bordées d’arbres malingres; les paysans vivaient à l’ombre chez
eux, muets, anxieux des orages et de la grêle.
De temps à autre pourtant un bruit d’enclume parti de la forge s’en
allait sur les récoltes; puis, durant toute l’après-midi, pendant des
semaines, un petit bugle se fit entendre au sommet du village. Quel
pouvait être le paysan désœuvré qui s’époumonnait à cette musique? Golo
se renseigna: c’était le fils du garde-champêtre, élève de l’École
normale primaire, qui employait un congé de convalescence à étudier un
pas redoublé que la fanfare de l’École devait jouer à la distribution
des prix. Une note, malheureusement, l’arrêtait chaque fois presque au
début, un passage du naturel au dièse qui se refusait à sortir,
obstinément. Mais lui s’acharnait, recommençant pendant des heures et
Golo finissait par prendre intérêt à cette lutte jusqu’à se féliciter le
jour où le dièse rebelle s’échappa enfin, victorieux, et se prolongea
sur la campagne.
Le menuisier avait d’autres distractions; tous les deux jours le
boulanger de Chivres traversait le village dans son char à bancs,
sonnant sur le clairon des marches régimentaires; puis c’étaient,
au-dessus des terres blanches qui bordent l’autre rive de la Marne, très
loin, dans un retrait plus bleu de la vallée, brusques avec une petite
fumée lente, les trains vomis, avalés par le tunnel. Par eux, Golo
connaissait les heures: le train omnibus de Château-Thierry annonçait le
déjeuner, le rapide des Ardennes passait vers le goûter et, un peu avant
le repas du soir, fuyait l’express d’Orient. Par eux se mesurait, se
détaillait son ennui au long de ces interminables journées, que ne
remplissait plus le travail.
Car, peu à peu, il avait pris son métier en dégoût. Parti, son
amour-propre de bon ouvrier! Et, comme l’idée de se rendre libre à six
heures pour aller au Roc ne suffisait plus à le stimuler, à chaque
moment il interrompait sa besogne sous prétexte d’affûter la scie au
tiers-point, de donner du fil à son rabot, de souffler le feu pour faire
chauffer la colle.
Le nez en l’air, il musait autour des établis, sans plus regarder,
épinglés au mur, les scènes de la guerre, le panorama de l’Exposition,
les vues des grands magasins, et tous les portraits des hommes
successivement illustres: Napoléon III, Rochefort, Monsieur Thiers,
Victor Hugo, le maréchal de Mac-Mahon, Gambetta, Chanzy, d’autres encore
distancés maintenant, dans l’admiration des foules, par un général à
barbe blonde monté sur un cheval noir.
Dans la cour, il s’intéressait aux poules, aux canards, aux pigeons,
dont les vols enlaçaient le toit de la maison. Il étudiait l’immobilité
ruminante des «gourils», ou bien, à travers la porte en treillage
métallique, il offrait des trognons de choux à une vieille lapine
blanche, qu’il se flattait d’apprivoiser. C’était autant de pris sur sa
journée qu’il prolongeait mollement, jusqu’à la soupe, ayant saboté
juste assez d’ouvrage pour ne pas se fâcher avec le père Hénocque,
lequel, après deux mois d’absence, avait réintégré l’atelier.
Le repas fini, il se levait de table et comme d’habitude, reprenait le
chemin du Roc, le chemin coutumier, sans hâte maintenant; et il ne se
pressait pas non plus de donner un coup de main aux Rutel, pas davantage
d’entamer la conversation avec eux. Sitôt arrivé, sitôt installé sur le
banc devant la porte, seul ou en compagnie, ça lui était égal. Plié en
deux, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, il s’abrutissait à
songer, les yeux sur la vallée indistincte comme ses songes, et, au bout
d’un moment, il se prenait à pleurer: des larmes paisibles, des larmes
l’une après l’autre, aujourd’hui comme hier.
A ses côtés, la vieille allait et venait sans faire attention à lui,
tandis que Rutel assis, le dos au mur, les mains à plat sur les cuisses,
s’endormait, la pipe aux dents. Et chaque soir ainsi, durant des
semaines.
Le dimanche, au lieu d’aller arroser le jardin de la tante Louvet, un
pauvre clos où l’herbe poussait drue, étouffant les cultures, il passait
encore la journée chez les Rutel, sans leur parler davantage. Il jouait
mélancoliquement avec Griton, un chat tortillard et rancunier, estropié
jadis par un piège, traînant sous les tables, dans les angles, sa vie
hargneuse, son âme inquiète d’infirme. Ou bien il faisait rapporter sa
belle casquette par Castillo, un épagneul manqué, moitié barbet, moitié
autre chose, un naïf, un étonné, dont on ne pouvait rien tirer, mais
qu’on avait gardé à cause de son bon caractère. Des dimanches pleins de
bâillements à se décrocher la mâchoire, et Rutel qui le regardait faire
bâillait aussi malgré lui, et le soir venu, il était toujours là, et
recommençait à pleurer.
Le vieux, à la fin, s’impatienta. A plusieurs reprises déjà,
amicalement, il avait gourmandé le jeune homme, l’avait secoué à sa
façon, en lui tenant des discours goguenards accompagnés de tapes dans
le dos et de blagues pour rire. Et cela ne servait à rien, impossible de
le faire rigoler un brin, ce paroissien si rigolard dans le temps!
«Mais qu’est-ce qu’il avait donc, cet animal-là?... Se mettre dans des
états pareils pour une femelle!...» Et cette femelle-là avait beau être
sa fille, il ne s’expliquait pas que pour un mariage manqué, on pût se
rendre si malheureux.
--Grand bête! elle s’est bien consolée, elle! Est-ce que tu vas
continuer longtemps à pleurnicher comme un veau? Tu finiras par te
tourner les esprits: un de ces jours, on t’enverra à Melun avec tous les
mange-lunes du département. Regardez-moi ça, un gaillard de vingt-cinq
ans qui est allé au Tonkin, qui s’est battu avec les Chinois, avec les
Pavillons-Noirs, avec le diable et son train, un Briard qui a voyagé sur
mer, qui a tout vu, qui a tout fait, et qui est là à geindre comme un
enfant de six mois parce que sa belle en a épousé un autre!... Eh!
marie-toi donc, abruti! prends-en une, prends-en deux plutôt, puisque tu
ne peux pas t’en passer... N’en manque pas dans le pays, n’est-ce pas,
Françoise?
Pour de vrai, qu’elle en connaissait, la mère Rutel!... Et,
complaisamment, sa vieille âme réjouie à l’idée de noces possibles, elle
les énumérait.--«Il y avait la Phrasie de chez les Coulon, sans doute un
peu vieille pour Golo, bonne fille tout de même et qui aurait du bien,
plus tard. S’il en voulait des plus jeunes, alors, il fallait prendre la
Titite, une belle personne, celle-là!...»
Golo haussait les épaules.
--«Et la nièce au boulanger! en voilà une qui aurait du pain sur la
planche. Ce n’était pas tout: après celles-là, il y en avait d’autres à
Fromentières, à Chivres, à Mécringes. Ah! il n’en manquait pas, de ce
gibier-là: il pouvait taper dans le tas; celle-là ou une autre,
qu’est-ce que ça faisait?...» Et la vieille femme finissait par offrir
son aide: si ça l’ennuyait trop de chercher lui-même, il n’avait qu’à le
dire, on chercherait pour lui.
Golo ne voulait pas les déranger: quand le moment serait venu, il se
débrouillerait bien. Les Rutel insistaient alors, le poussaient à se
décider sur-le-champ, et le menuisier, autant pour se débarrasser d’eux
que dans le vague espoir de se guérir, cherchait avec les vieux, citant
des noms, discutant les probabilités des successions. Il finissait par
s’arrêter à la Titite, la plus gentille d’abord, la plus vaillante
aussi, et il promettait de s’en informer sérieusement; peut-être même
irait-il dans huit jours à la fête des Essarts où il était sûr de la
rencontrer.
De fait, les jours suivants, Golo pensa bien cinq ou six fois à la
Titite. Il s’essayait même à se la représenter plus belle que Cendrine,
et certainement plus jeune. L’idée d’épouser cette bonne petite femme
lui allait assez. Il imaginait la vie qu’ils mèneraient ensemble: on
habiterait la maison de la tante Louvet; il y aurait des réparations à
faire: elles seraient peu coûteuses. Peut-être Hénocque consentirait-il
à s’associer avec lui, sinon, tant pis, il se mettrait à son compte; et
il passait en revue les clients possibles. Mais le dimanche venu, Golo
avait déjà changé d’idée: la Titite ne lui disait plus rien, ni elle ni
une autre, et quant à s’établir, merci! Avec ses quarante-cinq sous par
jour, nourri, logé, il était bien comme cela: il s’y tenait.
D’ailleurs, on ne le tourmenta plus longtemps; la mère Rutel était
tombée malade,--un chaud et froid pris en lavant au bord de la
Marne,--et le médecin n’était pas trop rassuré.
Tout de suite, Rutel avait perdu la tête: «Si elle allait passer, à
cette heure, la bourgeoise, on serait dans de jolis draps, ici!...» Sans
plus tarder, il courut prévenir Cendrine et, non sans difficultés de la
part du charron qui n’oubliait pas l’histoire du champ, le jardinier
ramena sa fille au Roc.
Quand Golo arriva à la brune, il trouva Cendrine installée au chevet de
sa mère; elle versait de la tisane dans un bol et tout en lui disant
bonsoir, il lui passa le sucre. Il l’aida à soulever la vieille pour la
faire boire; elle n’était pas bien et, silencieusement, elle les
regardait, les yeux allumés par la fièvre, le souffle haletant,
cherchant à voir s’ils ne la croyaient pas perdue. Les deux
gardes-malades--car le père Rutel somnolait dans un coin, sous prétexte
qu’il n’était bon qu’à embarrasser--échangèrent à peine quelques mots,
cette nuit-là. Il ne fut question que de la mère et de son état. Au
petit jour, Cendrine partit, laissant la surveillance à Golo: elle avait
promis à son mari de revenir de bonne heure.
Ils se retrouvèrent le soir au Roc, au moment de la visite du docteur,
un jeune, pas tendre, très pressé, qui les tranquillisa un peu, après
une auscultation sommaire et les quitta non sans leur avoir adressé
quelques recommandations impérieuses.
Très satisfait de cette consultation, le père Rutel ne tarda pas à
monter au galetas, où, pour ne pas déranger sa femme, il s’était dressé
un lit. Cendrine et Golo étaient seuls.
La mère, sa tête moite enfoncée dans l’oreiller, sommeillait. Vraiment
elle allait mieux, la respiration était moins courte. Eux causaient à
voix basse, sous le manteau de la cheminée; ils parlèrent d’abord, comme
la veille, de la façon dont elle avait pris mal, des remèdes qu’on lui
avait ordonnés; sur ce point ils ne se trouvaient pas tout à fait
d’accord: Golo, plus au courant, et qui avait passé d’ailleurs par des
fièvres autrement dangereuses, attribuait le mieux à la quinine, tandis
que Cendrine, confiante dans la vertu des simples, se fiait davantage à
une certaine tisane où entraient les mille-pertuis, le tilleul, la
bourrache et les quatre-fleurs, remède souverain qu’elle avait
clandestinement administré à sa mère.
Ils en vinrent à parler de leur santé personnelle, de leur tempérament.
Cendrine était sujette à des migraines; Golo, lui, s’estimait heureux
d’avoir échappé aux suites de la dysenterie. Ils s’interrompaient,
tantôt l’un, tantôt l’autre, pour voir où en était la malade; et le
menuisier marchait sur la pointe du pied, exagérait les précautions,
faisait du zèle pour se donner de l’importance, se rendre nécessaire.
Les heures passaient, la conversation languit, puis tomba. Comme
Cendrine s’endormait, Golo l’engagea à se reposer sur son ancien lit,
dans la chambre voisine; elle pouvait compter sur lui, il veillerait
bien tout seul, administrerait les remèdes aux heures dites; et si la
fièvre revenait, il promettait de l’avertir. Elle accepta, très lasse,
pour une minute seulement, disait-elle, et, le corset dégrafé, s’étendit
sur le matelas, laissant la porte ouverte. Bientôt, sa respiration
devint régulière. Golo comprit qu’elle dormait.
Lui ne dormait pas: des souvenirs l’occupaient, éclairant le passé,
l’attendrissant peu à peu. Toute sa pensée était pour Cendrine, pour la
Cendrine d’autrefois, pour celle qu’il avait vue jadis allant et venant
dans cette même maison. Un matin, il était venu la prendre pour la
conduire au marché de Mécringes; dans un coin de la cour, le père
étrillait le Blanc, tandis que la mère cueillait des légumes au bout du
jardin. Elle était seule, occupée à se peigner devant son miroir, dans
sa chambre, le corsage ouvert, les cheveux sur les épaules. Un désir
l’avait saisi, et subitement il s’était jeté sur elle. Mais elle avait
glissé entre ses bras, et il n’avait baisé que ses cheveux. Oh! cette
Cendrine avec son linge frais, sa chair tiède, sa poitrine grêle alors,
plus désirable: ce soir, comme autrefois, elle est encore là, sa bonne
amie, sa petite Cendrine, et, comme autrefois encore, un désir le fait
se lever, un désir invincible. A petits pas, doucement, plus doucement,
il avance dans la chambre où se glisse un dernier rayon de la lune
déclinante.
Et c’est d’abord tout ce que voit Golo parmi le vague de l’ombre: une
poitrine blanche dans l’entre-bâillement du corsage et un bras qui pend,
immobile, hors de la manche relevée. Mais tandis que, penché sur elle
avec un gros battement de cœur, il reste là, à la respirer lentement,
mesurant son souffle par peur de l’éveiller, voilà que le bras, la
poitrine, le visage s’éclairent insensiblement: l’indienne de la robe
prend sa couleur, le bras devient plus blanc, les rayures de la marmotte
se précisent, bleues, orangées, grises. Une pâleur fraîche monte sur la
plaine, et presque aussitôt le bruit de la vie, le frisson des choses
qui s’éveillent. Vers la ferme de Montcouvert, un coq a chanté et des
hirondelles gazouillent très haut, avant de raser les luzernes trempées
de rosée.
Golo se repent de ne pas s’être enhardi plus tôt; le jour l’effraie, et
d’ailleurs il n’est plus temps.
Un gros soupir tout à coup, qui s’arrête net, finit en hoquet, un cri à
peine humain le fait se redresser, courir à la malade. A demi relevée
sur son lit, la tête en avant, cherchant l’air, elle demeure figée dans
une immobilité terrifiante, comme si chaque effort précipitait
l’étouffement.
--Rutel! Cendrine! Cendrine!... appelle Golo.
Ils arrivent tout de suite, effarés, et tout de suite ils sont en
désaccord sur ce qu’il y aurait à faire pour assister la mourante. Rutel
voudrait ouvrir la fenêtre, puisque c’est l’air qui lui fait défaut;
tandis que Cendrine, voyant mieux la gravité du cas, se déclare pour les
remèdes énergiques, parle d’appliquer des ventouses.
--Des ventouses, des ventouses... laisse donc, je m’en vais atteler le
Blanc pour aller chercher le médecin à Mécringes.
--Passe donc plutôt prévenir le curé!
La malade, elle, profère des mots sans suite; puis, c’est dans sa
poitrine un bruit de souffle, une musique rauque qui s’éteint en petits
râles, tout légers, tout menus. Ils décroissent encore et elle retombe
sur l’oreiller.
Pas la peine d’atteler le cheval, mon vieux Rutel, ni d’aller réveiller
le curé, ma pauvre Cendrine!... C’est fini. Plus qu’un mouvement, le
dernier, un allongement du bras qui cherche à saisir... quoi? les
courtines du lit, la main de ceux qui restent, quelque chose dans ce
monde ou dans l’autre, et le bras s’abat, les doigts se détendent,
laissent échapper le vide.
Une minute de stupeur, une lueur d’espoir encore, disparue bientôt sur
des signes trop certains: le cœur arrêté, la bouche béante, les yeux
grands ouverts. Cendrine a fait un signe de croix, très vite, devant la
mort qui passe, et ils restent là, tous les trois, pendant longtemps
sans rien dire, sans pleurer même, dans la stupéfaction où jette le
spectacle des choses irrémédiables.
Puis une détente, Cendrine sanglote, Rutel essaie de trouver une larme,
tandis que Golo cherche des mots pour consoler l’un et l’autre,
s’embarrasse dans des phrases et finit par aider à la toilette
funéraire.
Dehors, c’est le jour blanc, le grand soleil, la plaine brillante; la
rosée s’évapore et fume au-dessus des champs diamantés, les alouettes
chantent, invisibles, et les hirondelles sont descendues en chasse sur
les sainfoins.
Cendrine sortit un instant: il fallait prévenir les voisins. Durant son
absence, Golo et Rutel n’échangèrent pas deux paroles. Machinalement le
vieux atteignit sa pipe sur le manteau de la cheminée, la bourra avec
lenteur, le regard pensif, ennuyé; mais au moment de l’allumer, il eut
honte et la posa sur le rebord de la fenêtre, par respect pour la morte.
Sa fille rentra accompagnée de la veuve Houzin et de la femme à
Demaison, le bedeau, deux vieilles qui se détestaient, mais qu’un goût
naturel pour les accouchements et les décès réunissait toujours;
sages-femmes et pleureuses par distraction, acceptant volontiers
néanmoins la pièce de vingt sous et les petits verres.
Golo s’absenta à son tour, emmenant le vieux pour déclarer la mort;
puis, l’acte rédigé par l’instituteur, il regagna le Chep où il allait
fabriquer le cercueil.
Il ne revint pas le soir; il y aurait assez de monde, et d’ailleurs, les
deux nuits qu’il venait de passer l’avaient exténué. Il s’abstenait
aussi pour un autre motif: Albert Champion serait là sûrement avec sa
femme, et depuis quelque temps il ne cachait pas sa colère de voir Golo
toujours installé chez ses beaux-parents.
Ce fut d’ailleurs une veillée fort simple: la chambre du Roc s’éclaira
de deux cierges; M. le curé parut un instant et, passé minuit, quatre
femmes demeurèrent seules, qui s’entretinrent de la figure de la
défunte, laquelle se pinçait d’heure en heure, émirent sur les morts les
propos habituels, marmottèrent des oraisons, sirotèrent du vin chaud.
Au matin, Golo, tout en noir, un chapeau haute-forme sur la tête,
arriva, brouettant le cercueil. Il aida à la mise en bière, vissa le
couvercle et, la besogne terminée, il attendit avec les autres, dans la
grande allée, l’heure de partir. La mère Rutel eut l’enterrement de tout
le monde: la boîte dressée sur des chevalets noirs dans l’église nue, la
messe expédiée rapidement,--et en route pour le cimetière!... Une
procession traînante de châles et de redingotes qui émergeait des blés,
des conversations à voix basse au rythme des versets latins. Et
l’inhumation faite, un égrènement de paroissiens dans l’enclos funèbre,
chacun, à cette occasion, se remémorant quelque peu ses morts.
Le lendemain, à son heure accoutumée, Golo était au Roc, disposé à
reprendre sa place sur le banc, devant la porte, plus affectueux
toutefois à cause du deuil récent et du chagrin qu’il supposait au père
Rutel, bien seul à cette heure, le pauvre homme.
Mais l’accueil ne fut pas aussi cordial qu’il eût pu l’attendre. Le
vieux répondait à peine aux consolations de Golo, plus loquace que de
coutume; et la soirée s’acheva dans une sorte de contrainte.
Il en fut de même les jours suivants, et le jeune homme commençait à se
demander si par hasard il n’avait pas blessé le veuf, quand, le
cinquième soir, un samedi, au moment de se quitter, Rutel le retint et,
lui frappant sur l’épaule:
--Écoute, mon Golo, j’aime autant te le dire maintenant... demain tu
ferais aussi bien de ne pas revenir. Ce n’est pas censément rapport à
toi qui es un bon garçon, mais voilà, tu comprends, à présent que ma
défunte est partie, je ne pouvais pas rester brouillé avec les miens;
alors il a bien fallu que je m’arrange avec Albert; d’ailleurs, Cendrine
avait ses droits, et moi, j’avais encore intérêt à faire la paix avec
mon gendre... Ce n’est pas qu’il me revienne beaucoup ce particulier-là:
tu sais bien ce que j’en pense, mais à quoi ça m’aurait servi de faire
le difficile? Champion aurait empêché ma fille de venir au Roc et, si
j’étais tombé malade, sans personne pour me soigner, je serais crevé
dans mon coin, et puis voilà tout... Enfin, quoi! dorénavant ils
viendront ici tous les jours et ça vous gênerait de vous rencontrer. Ça
amènerait des histoires; le plus court, c’est de rester chacun chez soi.
Faut plus revenir, mon Golo. Tu sais, ça m’ennuie de te servir ça, à toi
qui étais quasiment de la famille, à toi qui as toujours été si gentil
avec nous, mais vois-tu, il faut ce qu’il faut... Allons, une poignée de
main, et puis, ce n’est pas parce qu’on ne se verra plus si souvent que
ça empêchera de rester une paire d’amis. Tiens, marie-toi, comme disait
notre pauvre défunte, c’est encore ça que tu as de mieux à faire.
Golo écoutait, les mains dans les poches, les yeux à terre, creusant du
talon le sable de l’allée.
Très étonné tout d’abord, il lui venait ensuite une brusque révolte
contre l’ingratitude et l’égoïsme du vieillard qui lui enlevait si
durement sa consolation dernière. Il fallait donc n’y plus revenir dans
cette maison où il restait un peu du passé, de ce passé qui lui
permettait de vivre encore, maintenant que tout était fini, que Cendrine
était morte pour lui, aussi morte que la vieille emportée, l’autre jour,
au cimetière.
Et puis vraiment, on le jetait dehors comme un chien, comme un voleur.
Pourtant, on aurait pu le ménager, car, après tout, il lui avait rendu
des services, à cette vieille bête de père Rutel! Qui donc arrosait le
jardin, par les soirs étouffants de juin, pendant que cet empoté restait
là sur le banc à fumer sa pipe? Et tous leurs sales meubles qui ne
tenaient plus, qui donc les avait revernis et retapés? qui donc, aussi,
avait rafistolé la charrette, au temps où l’on était fâché avec le
charron, ce charron de malheur qui, sans l’aimer seulement, possédait
Cendrine?... Un autre, qui n’en faisait rien, lui avait volé son
bonheur!... Cette idée le torturait si violemment qu’il brusqua l’adieu,
avec des sanglots plein la gorge:
--Allons, c’étant, on fera comme vous voudrez; adieu, mon père Rutel!
Il regagnait le Chep, à petits pas, mais, à mesure qu’il avançait dans
la solitude assoupie des champs, sa rancune parlait; le vieux était dans
le vrai après tout; il avait besoin de sa fille et ne pouvait pas se
priver d’elle simplement pour faire plaisir à un pleurnicheur dont les
larmes n’avaient rien d’amusant... Et Golo finissait par trouver qu’on
avait eu bien de la patience de le supporter si longtemps. Il était
malheureux, sans doute: ce n’était pas une raison pour ennuyer les
autres. Eh bien! Il ne reviendrait plus, voilà tout. D’ailleurs, l’idée
de voir Albert Champion dans la maison lui eût gâté ses souvenirs.
Il rentrait. Maintenant, il n’accusait plus personne. Une lassitude
immense l’hébétait, et courbé sous la fatalité, il marchait, la tête
vide et les yeux tout grands ouverts dans la nuit, la nuit consolatrice,
clémente et bonne.