C’était le tirage au sort dans la grande salle de la Mairie de
Mécringes, une pièce humide qui servait aux audiences de la justice de
paix et aux adjudications notariales. Golo reconnaissait l’endroit pour
y être venu autrefois passer l’examen du certificat d’études. Le long
des murs, il retrouvait les vitrines tapissées de papiers à ramages qui
enfermaient la collection zoologique, léguée un demi-siècle auparavant
par M. Chautain, naturaliste bien connu dans le canton. Les bêtes
étaient là, empaillées, couvertes de poussière et raidies dans des
attitudes conformes à leurs caractères: un renard charbonnier surprenait
une poule de Houdan; un écureuil croquait une noisette; la patte levée,
un héron pêchait, tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert,
semblaient vocaliser autour d’une fontaine de cristal. Et tous ces
animaux regardaient devant eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre
qui bombaient hors des têtes. La plupart des sujets avaient souffert par
le temps et la vermine; des plaques chauves se voyaient aux robes des
quadrupèdes, et souvent de larges ouvertures bâillaient sur le ventre
râpé des volatiles sans queues.
Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait ces pauvres choses.
Il lisait les étiquettes, épelait les noms latins pour s’étonner ensuite
que le chat pût s’appeler _felis_ et le lapin _cuniculus_. Autour de
lui, une centaine de paysans attendaient, anxieux. Certains, afin de
paraître crânes, affectaient de parler très haut, se campaient les
poings sur les hanches, remontaient leurs casquettes au sommet de
chevelures débordantes, où la pommade luisait, et croyaient se donner de
la sorte le genre des villes où ils seraient envoyés en garnison. Des
facétieux affirmaient que la guerre était imminente; on allait
s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là en ce moment, dans
cinq ans ne danserait pas à l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne
dissimulaient pas, étaient attirés les uns vers les autres: dans un
angle, près du poêle, à l’écart, ils formaient un groupe où l’on se
chuchotait des cas de dispense et de réforme.
Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il s’était décidé à
entretenir les Rutel, et de son projet d’épouser Cendrine, et de son
prochain départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait pas rassuré.
--Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire est dans le sac, nous vous
marions à ton retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller pour
cinq ans, tu comprends bien que nous ne pouvons pas te donner notre
parole. Nous devons même défendre à Cendrine de s’engager avec toi.
Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu parais lui convenir;
mais, dans notre intérêt à tous, il est plus prudent de rester libres.
Cinq ans, c’est long, sais-tu? bien long, surtout pour une grande fille
déjà en âge d’être mariée. D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup
près, mis ce temps-là pour changer d’idée; elle peut en aimer un
autre... toi, tu peux ne plus revenir... alors elle coifferait sainte
Catherine, et nous voilà avec une vieille fille à la maison; ça n’est
pas gai, et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.
En vain, Golo jura ses grands dieux: on pouvait compter sur lui, jamais
il n’aurait d’autre promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le
vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait bien que son bonheur
était menacé: le nombre des bons numéros était restreint; puis, il ne
croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant son absence, les
Rutel donneraient Cendrine au plus riche qui se présenterait, et elle,
si insouciante, si passive, ne manquerait pas de leur céder. Oui, le
rêve de sa jeunesse allait prendre fin.
Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. Les maires du
canton se levaient pour saluer le sous-préfet. Il faisait son entrée, et
sous le buste de la République, auréolé de drapeaux, les présentations
se succédèrent, interminables. Pour se distraire, Golo essayait de
contempler dans une vitrine des grenouilles qui se battaient en duel.
L’appel commença enfin, fut mené promptement, tandis que les conscrits
qui n’avaient pas encore tiré supputaient leurs chances d’après les
numéros sortis.
--Constant Louvet! cria un gendarme.
Golo s’avança très tranquille; presque inconscient, il mit la main dans
la boîte, prit un billet, le tendit au président, lequel le déplia avec
lenteur.
--Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.
Le chiffre et le nom furent répétés plus loin à une autre table.
Numéro 3, c’était la marine: Golo le savait. Et, tandis que, très pâle,
il se dirigeait vers la porte, il entendit un grand gaillard de Chamery
qui gouaillait dans son dos:
--Tiens donc, le bon ami à la Rutel! ce n’est pas encore demain que nous
irons à sa noce!
Dehors, on se pressait autour de trois marchandes: elles vendaient des
cocardes, des images enrubannées qui représentaient un dragon lancé au
galop entre deux nuages, un chasseur en vedette, un artilleur pointant
sa pièce, ou bien encore une allégorie: la France, la République et
l’Alsace-Lorraine en marche vers les glorieuses revanches.
Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et fit tamponner au-dessous de
la vignette son numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se détacha
sur la partie blanche de la feuille, et, avec un gros soupir, le
menuisier orna sa casquette de cet emblème.
Les conscrits de Villebard se rendirent au café, chez Lemoine.
L’établissement était plein de consommateurs. Groupés par village, ils
s’étaient fait apporter des litres: on buvait dans la salle à manger,
sur le billard et jusque dans la cuisine. A chaque table,
successivement, des chanteurs se levaient et entonnaient des couplets
patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. Les uns
s’efforçaient de mettre dans l’expression et le geste l’autorité des
vieux troupiers, les autres affectaient la gravité des barytons en
habits noirs applaudis par eux dans les cafés-concerts des villes, les
soirs de marché. L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, et,
sur les longues tables de bois, battait la charge avec les bouteilles.
Un boulanger attaqua _le Vaisseau le Vengeur_; puis vinrent _les
Cuirassiers de Reichshoffen_, _le Drapeau de la France_, des récits
chantés où il n’était question que de lettres dernières à des promises,
d’imprécations maternelles, de décorations accrochées à des tuniques
d’agonisants, au coucher du soleil, sur des champs de bataille. Beaucoup
pleuraient de les entendre.
Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool peu à peu lui faisait
oublier sa tristesse. Les bras croisés, la bouche ouverte et les yeux
mi-fermés, devant son verre, il se laissait aller à des rêves de gloire:
il savait par cœur sa théorie, conquérait des galons, la médaille,
revenait, était nommé gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à
lui-même, il allait commencer une complainte que lui avaient enseignée
les compagnons menuisiers, une complainte dramatique où des
francs-tireurs faits prisonniers déconcertaient leurs bourreaux par de
mâles réponses, quand ses amis l’entraînèrent: il était l’heure de
regagner Villebard.
Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine de jeunes gens,
paisibles à leur habitude, mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants,
drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là surtout qui, en raison du
numéro de leur tirage, pouvaient se croire sûrs d’échapper au long
service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient à marcher
au pas. Les conscrits de Villebard s’en allaient à leur tour avec moins
d’appareil; ils étaient huit en tout dans le cortège. Parmi eux, seul
Pierre Mélin avait eu de la chance; Létinois avait bien amené le 14,
mais peu lui importait, car il était fils de veuve.
La neige qui tombait depuis la veille avait cessé, mais le ciel restait
plein, laineux, d’un gris uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase,
les champs et les arbres se déformaient sous la blancheur accumulée. La
neige, çà et là, comme vivante, remuait; le vent la chassait, la
poussait dans les fonds où elle s’amassait par couches, avec des
ondulations régulières et harmonieuses. Sur les arbres, au bord de la
route, les petits oiseaux roulés en boule se tenaient immobiles; seules,
les pies sautillaient, et au bruit des passants, des nuées de corbeaux
qui cernaient les meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage
déblayé au milieu du chemin, les conscrits marchaient l’un derrière
l’autre; ils se taisaient. Létinois et Mélin par délicatesse, les autres
parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les fanfarons avec des
«pays». A la montée où jadis il avait déclamé les scènes de _Geneviève
de Brabant_, Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant de chanter,
dans la nuit qui venait:
Nous partons pour l’Amérique,
Nous mettons la voile au vent,
Eugénie, les larmes aux yeux,
Je viens te faire mes adieux.
Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les larmes.
Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez son patron. Au Roc, ils
le sauraient assez tôt, qu’il avait tiré le 3: ils le savaient déjà, du
reste, ayant appris la nouvelle par le facteur.
--Pas de chance, mon pauvre Golo! lui cria le lendemain le père Rutel.
Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit son ami et parut
sincèrement attristée.
--Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais pour cinq ans. Et si
encore tu avais dû aller en garnison tout près d’ici, tu aurais eu des
permissions, et on t’aurait vu de temps en temps. Mais le
garde-champêtre m’a dit comme ça que, si tu n’étais pas réformé, on
allait t’envoyer bien loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages
seront trop longs et trop coûteux. Ah! j’ai bien peur, vois-tu, que
jamais tu ne puisses venir l’an prochain à la fête de Villebard!...
Les mois passèrent... Lors de la revision, Golo avait été déclaré bon
pour le service. Ses rendez-vous avec Cendrine continuaient, comme s’il
ne devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs, évitait de
parler de son départ, et la liberté que lui laissaient les Rutel de se
retrouver à toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance. Il
espérait. Cendrine l’attendrait peut-être, et peut-être aussi quelque
événement imprévu, une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait
bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa jeunesse. L’insouciance
de son âge et de son caractère avait aussi pris le dessus.
Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes apportèrent une
feuille de route chez le père Hénocque: Golo était incorporé dans
l’infanterie de marine, à Rochefort, et il devait se mettre en route le
27, un jeudi.
La veille du départ, la tante Louvet invita les Hénocque et les Rutel à
venir souper et manger des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient
à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo sortirent, se
promenèrent ensemble une dernière fois. Ils voulurent faire le
pèlerinage du ru de la Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant
d’heures charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière l’autre, dans
l’étroit sentier où leurs pieds foulaient la litière nouvelle des
feuilles mortes. Celles qui restaient aux branches frissonnaient sous la
lune avec un bruit d’agonie; par instants, le vent les cueillait; elles
tombaient lentes en tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une
dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement à terre.
A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous le taillis la nuit devenait
plus épaisse. Un arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la
route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la main dans la main, ils
demeurèrent sans parole, et dans la paix de l’ombre ils entendaient au
loin les bruits de la Marne, la chanson monotone du barrage, et le
roulement des voitures passant sur le pont de Fromentières. De grands
oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus de leurs têtes, tandis
que, se rapprochant, s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard
en chasse jappait aux flancs du coteau.
Cendrine, la première, osa parler du lendemain.
--C’est loin, Rochefort? dit-elle. Combien y a-t-il de lieues d’ici?
--Je n’en ai pas idée. Mais on dit que, passé Paris, on en a encore pour
plus de vingt heures en chemin de fer.
--Tu nous écriras comment c’est, le pays où tu vas: si la ville est plus
grande que Meaux ou Château-Thierry, et si c’est aussi curieux à voir
qu’on le dit, la mer. Tu vas en visiter des pays, mon homme!
--Possible, on aimerait pourtant mieux n’en pas voir d’autres que
celui-ci.
--Tu nous diras si tu t’ennuies et si le métier est dur. Et puis, tu
n’oublieras pas de nous envoyer ta photographie, en soldat. Comme il me
tarde de la voir, et comme tu auras l’air drôle là-dessus!
Mais Golo, se glissant plus près de Cendrine, chercha ses yeux dans
l’ombre.
--Dis, c’est-y vrai que tu m’attendras?
Elle eut un petit rire sec, chevrotant; puis, sérieuse et presque
triste:
--Mais, oui...
Golo tremblait d’angoisse.
--... Puisqu’on te dit que oui; tu sais bien que je t’aime tout plein,
que je t’aime plus que tout. Ce n’est pas gentil de n’avoir pas
confiance en moi. Va, je penserai à toi sans arrêter, je te le promets,
et même il m’arrivera plus d’une fois de revenir seule ici, là où nous
sommes, pour me rappeler le bon temps.
--C’est bien sûr, tout ça?
Elle ne répondit pas, et de nouveau ce fut le silence. Le ruisseau, tout
près d’eux, coulait avec un bruit de mystère. Brusquement Golo embrassa
son amie à pleine bouche, puis l’étreignant:
--Ma Cendrine!
Il l’implorait avec une voix câline et troublée, une voix qui n’était
plus sa voix. Il la serrait si étroitement que ses paroles passaient sur
elle comme des caresses.
--Ma Cendrine... Je t’en prie, avant que je m’en aille... laisse-moi, je
serai si content, je partirai si sûr de toi...
Elle défaillait sous les baisers, et lui, essayait de l’entraîner à
terre; mais vite elle se leva.
--En voilà assez, n’est-ce pas?
Il se recula.
--Rentrons...
Et ils rentrèrent.
* * * * *
Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée, tendit la joue à son
amoureux.
--Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour du temps.
Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de mois? il regagna le Chep.
Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade Flambier, lequel était
envoyé à Versailles, étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à
ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se tenaient dans la fraîcheur
de l’aube, adossés le long de la route, au mur du menuisier. La vieille
pleurait en regardant son neveu: «Ah! elle ne le reverrait jamais, le
petit homme à défunt son frère! Elle était si vieille qu’elle ne le
recevrait plus que dans le cimetière, au matin de son retour.» Le
patron, demeurait grave, avec une figure que Golo ne lui avait jamais
vue, et pour se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes:
«En avant, la Marine! Hardi, les enfants!» ou bien: «Je crois que nous
allons avoir de l’eau aujourd’hui.»
Les embrassements terminés, le conscrit se souvint qu’il avait oublié
son couteau. Il rentra à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses
yeux se promenèrent sur les choses de son métier, sur les établis, sur
les outils, sur les bois travaillés d’une couleur si joyeuse. Le bruit
de la corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa cage, lui
rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à son élève: pour la flatter, il
passa son doigt entre les barreaux d’osier. Après des battements d’ailes
pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement son col bleu, aux reflets
de métal, puis, de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son maître
un regard oblique, où Golo crut lire des prophéties lointaines et
moqueuses. Il sortit. Flambier et lui descendirent la grand’route. On
les appelait pour leur serrer la main et, arrivés au cabaret, tout en
bas du village, ils burent la double tournée de «blanche» offerte par
les camarades. Deux heures après, à la gare de Rademont, ils eurent un
instant d’orgueil en présentant au guichet, pour la première fois, une
feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment, bondé de
conscrits, qui venaient de plus loin, on les accueillait en leur tendant
fraternellement des litres et des verres. Champenois et Briards, tous
chantaient _le Conscrit de 1810_:
Dites à ma tante que son neveu
Vient d’amener le numéro deux.
Le train était reparti. Un moment il traversait des pays habituels, des
villages dont le clocher se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux
où Golo connaissait du monde, des maisons et des fermes où il n’était
jamais venu et dans lesquelles sa tristesse croyait laisser des
sympathies. Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent: c’était
l’inconnu.