III

C’était le tirage au sort dans la grande salle de la Mairie de

Mécringes, une pièce humide qui servait aux audiences de la justice de

paix et aux adjudications notariales. Golo reconnaissait l’endroit pour

y être venu autrefois passer l’examen du certificat d’études. Le long

des murs, il retrouvait les vitrines tapissées de papiers à ramages qui

enfermaient la collection zoologique, léguée un demi-siècle auparavant

par M. Chautain, naturaliste bien connu dans le canton. Les bêtes

étaient là, empaillées, couvertes de poussière et raidies dans des

attitudes conformes à leurs caractères: un renard charbonnier surprenait

une poule de Houdan; un écureuil croquait une noisette; la patte levée,

un héron pêchait, tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert,

semblaient vocaliser autour d’une fontaine de cristal. Et tous ces

animaux regardaient devant eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre

qui bombaient hors des têtes. La plupart des sujets avaient souffert par

le temps et la vermine; des plaques chauves se voyaient aux robes des

quadrupèdes, et souvent de larges ouvertures bâillaient sur le ventre

râpé des volatiles sans queues.

Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait ces pauvres choses.

Il lisait les étiquettes, épelait les noms latins pour s’étonner ensuite

que le chat pût s’appeler _felis_ et le lapin _cuniculus_. Autour de

lui, une centaine de paysans attendaient, anxieux. Certains, afin de

paraître crânes, affectaient de parler très haut, se campaient les

poings sur les hanches, remontaient leurs casquettes au sommet de

chevelures débordantes, où la pommade luisait, et croyaient se donner de

la sorte le genre des villes où ils seraient envoyés en garnison. Des

facétieux affirmaient que la guerre était imminente; on allait

s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là en ce moment, dans

cinq ans ne danserait pas à l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne

dissimulaient pas, étaient attirés les uns vers les autres: dans un

angle, près du poêle, à l’écart, ils formaient un groupe où l’on se

chuchotait des cas de dispense et de réforme.

Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il s’était décidé à

entretenir les Rutel, et de son projet d’épouser Cendrine, et de son

prochain départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait pas rassuré.

--Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire est dans le sac, nous vous

marions à ton retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller pour

cinq ans, tu comprends bien que nous ne pouvons pas te donner notre

parole. Nous devons même défendre à Cendrine de s’engager avec toi.

Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu parais lui convenir;

mais, dans notre intérêt à tous, il est plus prudent de rester libres.

Cinq ans, c’est long, sais-tu? bien long, surtout pour une grande fille

déjà en âge d’être mariée. D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup

près, mis ce temps-là pour changer d’idée; elle peut en aimer un

autre... toi, tu peux ne plus revenir... alors elle coifferait sainte

Catherine, et nous voilà avec une vieille fille à la maison; ça n’est

pas gai, et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.

En vain, Golo jura ses grands dieux: on pouvait compter sur lui, jamais

il n’aurait d’autre promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le

vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait bien que son bonheur

était menacé: le nombre des bons numéros était restreint; puis, il ne

croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant son absence, les

Rutel donneraient Cendrine au plus riche qui se présenterait, et elle,

si insouciante, si passive, ne manquerait pas de leur céder. Oui, le

rêve de sa jeunesse allait prendre fin.

Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. Les maires du

canton se levaient pour saluer le sous-préfet. Il faisait son entrée, et

sous le buste de la République, auréolé de drapeaux, les présentations

se succédèrent, interminables. Pour se distraire, Golo essayait de

contempler dans une vitrine des grenouilles qui se battaient en duel.

L’appel commença enfin, fut mené promptement, tandis que les conscrits

qui n’avaient pas encore tiré supputaient leurs chances d’après les

numéros sortis.

--Constant Louvet! cria un gendarme.

Golo s’avança très tranquille; presque inconscient, il mit la main dans

la boîte, prit un billet, le tendit au président, lequel le déplia avec

lenteur.

--Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.

Le chiffre et le nom furent répétés plus loin à une autre table.

Numéro 3, c’était la marine: Golo le savait. Et, tandis que, très pâle,

il se dirigeait vers la porte, il entendit un grand gaillard de Chamery

qui gouaillait dans son dos:

--Tiens donc, le bon ami à la Rutel! ce n’est pas encore demain que nous

irons à sa noce!

Dehors, on se pressait autour de trois marchandes: elles vendaient des

cocardes, des images enrubannées qui représentaient un dragon lancé au

galop entre deux nuages, un chasseur en vedette, un artilleur pointant

sa pièce, ou bien encore une allégorie: la France, la République et

l’Alsace-Lorraine en marche vers les glorieuses revanches.

Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et fit tamponner au-dessous de

la vignette son numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se détacha

sur la partie blanche de la feuille, et, avec un gros soupir, le

menuisier orna sa casquette de cet emblème.

Les conscrits de Villebard se rendirent au café, chez Lemoine.

L’établissement était plein de consommateurs. Groupés par village, ils

s’étaient fait apporter des litres: on buvait dans la salle à manger,

sur le billard et jusque dans la cuisine. A chaque table,

successivement, des chanteurs se levaient et entonnaient des couplets

patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. Les uns

s’efforçaient de mettre dans l’expression et le geste l’autorité des

vieux troupiers, les autres affectaient la gravité des barytons en

habits noirs applaudis par eux dans les cafés-concerts des villes, les

soirs de marché. L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, et,

sur les longues tables de bois, battait la charge avec les bouteilles.

Un boulanger attaqua _le Vaisseau le Vengeur_; puis vinrent _les

Cuirassiers de Reichshoffen_, _le Drapeau de la France_, des récits

chantés où il n’était question que de lettres dernières à des promises,

d’imprécations maternelles, de décorations accrochées à des tuniques

d’agonisants, au coucher du soleil, sur des champs de bataille. Beaucoup

pleuraient de les entendre.

Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool peu à peu lui faisait

oublier sa tristesse. Les bras croisés, la bouche ouverte et les yeux

mi-fermés, devant son verre, il se laissait aller à des rêves de gloire:

il savait par cœur sa théorie, conquérait des galons, la médaille,

revenait, était nommé gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à

lui-même, il allait commencer une complainte que lui avaient enseignée

les compagnons menuisiers, une complainte dramatique où des

francs-tireurs faits prisonniers déconcertaient leurs bourreaux par de

mâles réponses, quand ses amis l’entraînèrent: il était l’heure de

regagner Villebard.

Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine de jeunes gens,

paisibles à leur habitude, mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants,

drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là surtout qui, en raison du

numéro de leur tirage, pouvaient se croire sûrs d’échapper au long

service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient à marcher

au pas. Les conscrits de Villebard s’en allaient à leur tour avec moins

d’appareil; ils étaient huit en tout dans le cortège. Parmi eux, seul

Pierre Mélin avait eu de la chance; Létinois avait bien amené le 14,

mais peu lui importait, car il était fils de veuve.

La neige qui tombait depuis la veille avait cessé, mais le ciel restait

plein, laineux, d’un gris uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase,

les champs et les arbres se déformaient sous la blancheur accumulée. La

neige, çà et là, comme vivante, remuait; le vent la chassait, la

poussait dans les fonds où elle s’amassait par couches, avec des

ondulations régulières et harmonieuses. Sur les arbres, au bord de la

route, les petits oiseaux roulés en boule se tenaient immobiles; seules,

les pies sautillaient, et au bruit des passants, des nuées de corbeaux

qui cernaient les meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage

déblayé au milieu du chemin, les conscrits marchaient l’un derrière

l’autre; ils se taisaient. Létinois et Mélin par délicatesse, les autres

parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les fanfarons avec des

«pays». A la montée où jadis il avait déclamé les scènes de _Geneviève

de Brabant_, Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant de chanter,

dans la nuit qui venait:

Nous partons pour l’Amérique,

Nous mettons la voile au vent,

Eugénie, les larmes aux yeux,

Je viens te faire mes adieux.

Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les larmes.

Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez son patron. Au Roc, ils

le sauraient assez tôt, qu’il avait tiré le 3: ils le savaient déjà, du

reste, ayant appris la nouvelle par le facteur.

--Pas de chance, mon pauvre Golo! lui cria le lendemain le père Rutel.

Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit son ami et parut

sincèrement attristée.

--Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais pour cinq ans. Et si

encore tu avais dû aller en garnison tout près d’ici, tu aurais eu des

permissions, et on t’aurait vu de temps en temps. Mais le

garde-champêtre m’a dit comme ça que, si tu n’étais pas réformé, on

allait t’envoyer bien loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages

seront trop longs et trop coûteux. Ah! j’ai bien peur, vois-tu, que

jamais tu ne puisses venir l’an prochain à la fête de Villebard!...

Les mois passèrent... Lors de la revision, Golo avait été déclaré bon

pour le service. Ses rendez-vous avec Cendrine continuaient, comme s’il

ne devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs, évitait de

parler de son départ, et la liberté que lui laissaient les Rutel de se

retrouver à toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance. Il

espérait. Cendrine l’attendrait peut-être, et peut-être aussi quelque

événement imprévu, une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait

bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa jeunesse. L’insouciance

de son âge et de son caractère avait aussi pris le dessus.

Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes apportèrent une

feuille de route chez le père Hénocque: Golo était incorporé dans

l’infanterie de marine, à Rochefort, et il devait se mettre en route le

27, un jeudi.

La veille du départ, la tante Louvet invita les Hénocque et les Rutel à

venir souper et manger des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient

à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo sortirent, se

promenèrent ensemble une dernière fois. Ils voulurent faire le

pèlerinage du ru de la Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant

d’heures charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière l’autre, dans

l’étroit sentier où leurs pieds foulaient la litière nouvelle des

feuilles mortes. Celles qui restaient aux branches frissonnaient sous la

lune avec un bruit d’agonie; par instants, le vent les cueillait; elles

tombaient lentes en tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une

dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement à terre.

A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous le taillis la nuit devenait

plus épaisse. Un arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la

route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la main dans la main, ils

demeurèrent sans parole, et dans la paix de l’ombre ils entendaient au

loin les bruits de la Marne, la chanson monotone du barrage, et le

roulement des voitures passant sur le pont de Fromentières. De grands

oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus de leurs têtes, tandis

que, se rapprochant, s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard

en chasse jappait aux flancs du coteau.

Cendrine, la première, osa parler du lendemain.

--C’est loin, Rochefort? dit-elle. Combien y a-t-il de lieues d’ici?

--Je n’en ai pas idée. Mais on dit que, passé Paris, on en a encore pour

plus de vingt heures en chemin de fer.

--Tu nous écriras comment c’est, le pays où tu vas: si la ville est plus

grande que Meaux ou Château-Thierry, et si c’est aussi curieux à voir

qu’on le dit, la mer. Tu vas en visiter des pays, mon homme!

--Possible, on aimerait pourtant mieux n’en pas voir d’autres que

celui-ci.

--Tu nous diras si tu t’ennuies et si le métier est dur. Et puis, tu

n’oublieras pas de nous envoyer ta photographie, en soldat. Comme il me

tarde de la voir, et comme tu auras l’air drôle là-dessus!

Mais Golo, se glissant plus près de Cendrine, chercha ses yeux dans

l’ombre.

--Dis, c’est-y vrai que tu m’attendras?

Elle eut un petit rire sec, chevrotant; puis, sérieuse et presque

triste:

--Mais, oui...

Golo tremblait d’angoisse.

--... Puisqu’on te dit que oui; tu sais bien que je t’aime tout plein,

que je t’aime plus que tout. Ce n’est pas gentil de n’avoir pas

confiance en moi. Va, je penserai à toi sans arrêter, je te le promets,

et même il m’arrivera plus d’une fois de revenir seule ici, là où nous

sommes, pour me rappeler le bon temps.

--C’est bien sûr, tout ça?

Elle ne répondit pas, et de nouveau ce fut le silence. Le ruisseau, tout

près d’eux, coulait avec un bruit de mystère. Brusquement Golo embrassa

son amie à pleine bouche, puis l’étreignant:

--Ma Cendrine!

Il l’implorait avec une voix câline et troublée, une voix qui n’était

plus sa voix. Il la serrait si étroitement que ses paroles passaient sur

elle comme des caresses.

--Ma Cendrine... Je t’en prie, avant que je m’en aille... laisse-moi, je

serai si content, je partirai si sûr de toi...

Elle défaillait sous les baisers, et lui, essayait de l’entraîner à

terre; mais vite elle se leva.

--En voilà assez, n’est-ce pas?

Il se recula.

--Rentrons...

Et ils rentrèrent.

* * * * *

Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée, tendit la joue à son

amoureux.

--Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour du temps.

Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de mois? il regagna le Chep.

Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade Flambier, lequel était

envoyé à Versailles, étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à

ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se tenaient dans la fraîcheur

de l’aube, adossés le long de la route, au mur du menuisier. La vieille

pleurait en regardant son neveu: «Ah! elle ne le reverrait jamais, le

petit homme à défunt son frère! Elle était si vieille qu’elle ne le

recevrait plus que dans le cimetière, au matin de son retour.» Le

patron, demeurait grave, avec une figure que Golo ne lui avait jamais

vue, et pour se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes:

«En avant, la Marine! Hardi, les enfants!» ou bien: «Je crois que nous

allons avoir de l’eau aujourd’hui.»

Les embrassements terminés, le conscrit se souvint qu’il avait oublié

son couteau. Il rentra à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses

yeux se promenèrent sur les choses de son métier, sur les établis, sur

les outils, sur les bois travaillés d’une couleur si joyeuse. Le bruit

de la corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa cage, lui

rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à son élève: pour la flatter, il

passa son doigt entre les barreaux d’osier. Après des battements d’ailes

pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement son col bleu, aux reflets

de métal, puis, de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son maître

un regard oblique, où Golo crut lire des prophéties lointaines et

moqueuses. Il sortit. Flambier et lui descendirent la grand’route. On

les appelait pour leur serrer la main et, arrivés au cabaret, tout en

bas du village, ils burent la double tournée de «blanche» offerte par

les camarades. Deux heures après, à la gare de Rademont, ils eurent un

instant d’orgueil en présentant au guichet, pour la première fois, une

feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment, bondé de

conscrits, qui venaient de plus loin, on les accueillait en leur tendant

fraternellement des litres et des verres. Champenois et Briards, tous

chantaient _le Conscrit de 1810_:

Dites à ma tante que son neveu

Vient d’amener le numéro deux.

Le train était reparti. Un moment il traversait des pays habituels, des

villages dont le clocher se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux

où Golo connaissait du monde, des maisons et des fermes où il n’était

jamais venu et dans lesquelles sa tristesse croyait laisser des

sympathies. Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent: c’était

l’inconnu.

Golo · 第 8 / 22 题