IV

Rochefort, la caserne, l’immatriculation, l’habillement. Tondu, rasé, à

l’ordonnance, Golo inaugurait la tunique bleue à épaulettes jaunes dans

une promenade mal orientée à travers la ville inconnue. C’étaient,

devant lui, des rues droites, coupées à angles droits par d’autres rues

droites, toutes pareilles, et au bout de la perspective s’offrait tantôt

le talus d’herbe des remparts, tantôt la voûte d’une porte qui s’ouvrait

sur la campagne, et tantôt le geste mystérieux du sémaphore. Les pavés

blancs filaient entre les maisons blanches, très basses, silencieuses,

et sur cette monotonie éclatait en discord le verbiage d’un peuple de

perroquets, emplissant de leur tumulte les couloirs et les chaussées.

Golo les admirait en passant, s’amusait à leurs monologues!

Curieux, il s’arrêtait devant les étalages de naturalistes, qui lui

enseignaient des mondes ignorés, et complétaient, en les lui rappelant,

les révélations anciennes de la collection Chautain, à Mécringes.

Et la mer, où était-elle?

Loin, à près de trois heures de marche, il la verrait plus tard. En

attendant, il se contentait de contempler la Charente, le port,

l’arsenal et les chantiers, s’extasiait devant les énormes vaisseaux de

guerre, à l’ancre dans le fleuve, s’étonnait des navires en

construction, colosses ébauchés dont les formes imprévues se découpaient

sur le ciel, plus hautes que les maisons.

Mais dès le lendemain les classes l’absorbaient, le gymnase, l’exercice.

La fatigue des muscles, l’obéissance craintive de la mémoire épuisaient

son énergie. A peine avait-il assez d’heures de sommeil pour réparer ses

forces; il perdit l’appétit, ne pensa plus. Il ne fut pendant des

semaines que le domestique de la consigne, l’esclave des appels.

Puis, après quelque temps, l’entraînement le secourut, il se rompit au

métier. Peu à peu le conscrit devenait soldat, l’être ahuri et bousculé

des premiers jours se défendait, se ressaisissait. Le menuisier de

Villebard reparaissait sous le marsouin; mais à la joie de s’être

reconquis se mêlait quelque souffrance: le dépaysement, la solitude. A

la caserne il y avait des gens de partout et personne de chez lui; son

nom même, il lui semblait que ce ne fût pas le sien: Golo ne s’habituait

pas à s’appeler Louvet, le fusilier Louvet. A l’exercice, à la manœuvre,

les heures passaient encore; mais sa liberté de chaque soir, il ne

savait qu’en faire. Dans les premiers jours, il l’employait à dormir, à

cuver sa fatigue, sur son lit, à la chambrée. Mais l’endurance était

venue, et, moins las, écœuré d’ailleurs de la caserne, il se décidait à

sortir. Il flânait, errait le long des bassins, dans le froid du soir:

des bateaux passaient, un pêcheur relevait ses lignes, la plainte d’une

sirène déchirait la brume; et il ne parvenait pas à s’intéresser à ces

choses. Villebard le hantait, et Cendrine.

La ville alors lui semblait hostile; il franchissait les portes,

promenait sa nostalgie dans les campagnes crépusculaires. Le long de la

route, des prairies noyées d’eau morte se reculaient jusqu’à l’horizon,

et, par les barrières blanches, des troupeaux se pressaient vers les

fermes. Et ces rappels de vie champêtre aggravaient sa mélancolie. Sa

seule joie était de recevoir les lettres de Cendrine, et elles étaient

rares; lues et relues, il les portait sur lui, moins seul de les sentir

dans sa poche. Il lui répondait. C’étaient des écritures interrompues et

reprises, où la tendresse ne s’exprimait que par le nombre des pages, un

journal minutieux de ses ennuis, complété d’interrogations et d’enquêtes

sur les gens de Villebard.

Mais bientôt la bienfaisante camaraderie intervenait, changeait

brusquement sa vie. La familiarité d’un voisinage à la chambrée, à

l’exercice, le faisait se lier avec quelques bons garçons de son

escouade. Ils se retrouvaient à la cantine, s’offraient des tournées,

sortaient en bande. Le dimanche apporta ses distractions. On s’en allait

écouter la musique militaire au jardin public, les mains gantées et

lourdes, les yeux en admiration vers le kiosque d’où les cuivres

envoyaient des polkas au ciel d’hiver; on flânait sur le cours d’Ablois,

les jours de foire devant les baraques; la soirée, parfois, se terminait

au théâtre, puits de lumières, au fond duquel on s’évertuait à suivre,

rapetissés par la distance, les gestes des ingénues et des traîtres.

Dans la semaine, ils se contentaient, le matin, du vin blanc de la

cantine, et, l’exercice terminé, de l’absinthe à la brasserie versée par

de petites serveuses. Et, les nuits de permission, après les traîneries

de cafés en cafés, c’était l’échouage, tout près de la caserne, sous les

remparts, la brève hospitalité d’un éden vulgaire, où les invitait le

tambourinement de quelque danse exotique.

Le gai compagnon qu’était le Briard s’était vite accommodé de cette

existence nouvelle. C’était lui le plus bavard, le plus entreprenant de

la bande: on l’écoutait, on le suivait, et sa réputation de «lascar»

dominait l’escouade, s’imposait à la compagnie. Quelques-uns

l’appelaient «le Parisien», et il en était fier. Des mois passaient, les

classes étaient terminées, puis les marches et les manœuvres: Golo

n’était plus un bleu. Il savait maintenant tous les trucs et toutes les

ficelles du métier, comment on chipe les permissions et l’endroit où il

faut sauter le mur. Rien qu’à sa dégaine, à l’enfoncement de son képi

sur les oreilles, au balancement de ses bras rythmant la marche, on

reconnaissait le soldat, le troupier fini. C’était le vainqueur, celui

qui fait tourner les têtes, celui qui n’a qu’à choisir. Il avait choisi:

sa bonne amie était une jolie blonde, une apprentie, plus délicate,

moins hasardeuse que les bonnes de café, que les filles de la rue; ils

avaient des rendez-vous d’un moment le soir, dans l’herbe des glacis, et

d’autres, plus longs dans une auberge du faubourg. Le dimanche, il

abandonnait ses camarades pour se promener avec elle; il l’accompagnait

sur les routes, dans les champs, et quelquefois, quand un orchestre les

appelait de loin, jusqu’à une fête de village.

Il n’oubliait pourtant pas Cendrine: ses grands projets tenaient

toujours. Il était en règle avec elle, continuait à lui écrire, lui

avait envoyé sa photographie, et au jour de l’an, une bague achetée sur

le quai à un matelot, une bague algérienne en filigrane.

Le souvenir restait; mais, avec la vie de régiment, la brasserie et les

femmes, le chagrin de la séparation s’était adouci. Sans trop

d’impatience, il attendait le grand congé de trois mois qui allait

bientôt le réunir à sa promise. Or, au lieu de congé, ce fut un ordre de

départ qui arriva brusquement. Les choses allaient mal au Tonkin, on

parlait même d’une défaite; des renforts partaient, et le bataillon de

Golo devait s’embarquer la semaine suivante à Toulon. On allait donc

voir du pays, en découdre avec ces magots dont les journaux illustrés

lui avaient révélé la grimace! Il dit adieu à l’apprentie, prit sa part

de plusieurs punchs offerts par les camarades du dépôt, écrivit à

Cendrine une lettre orgueilleuse et attendrie. On partit enfin, et,

après deux jours de wagon, abrutis par les litres achetés ou offerts de

station en station, rauques de _Marseillaise_ et de chansons d’étape,

ils arrivaient à Toulon.

Golo n’eut pas le temps de voir la ville. Son détachement gagna

l’arsenal, monta sur un chaland, accosta le _Mytho_, un grand transport,

semblant une caserne blanche, plus blanche dans l’éblouissement de la

rade criblée de soleil. Tout de suite on appareillait; une autre rade

succédait à la première, puis, à droite, lentement, l’horizon s’ouvrait

libre, sur un large espace, et là le ciel et l’eau se joignaient. Golo

détournait la tête, regardait vers la terre déjà lointaine, vers les

claires montagnes qui frangeaient la côte.

--Tout de même, c’était cela, le pays!

Mais le soldat n’eut pas le temps de réfléchir; son service le prit

aussitôt, le garda. On halait sur le filin, on nettoyait le pont, on

vidait les escarbilles, corvées monotones. La mer y ajoutait son

imprévu; à de certains jours elle se faisait mauvaise, le transport

roulait, tanguait, et Golo était malade. D’autres, à côté, l’étaient

plus que lui; des camarades vautrés sur le pont, anéantis, livides,

suppliaient les matelots de les jeter à la mer. Puis le Briard

s’accoutumait, et c’était la morne traversée, l’abrutissement des

journées pareilles occupées à considérer des ciels et des mers

identiques, à se remémorer des choses anciennes, à chanter en chœur avec

les marins de nostalgiques romances. Les escales faisaient diversion. La

terre demeurait lointaine; un pic, quelques cimes d’arbres la

désignaient vaguement, mais elle venait vers eux dans des barques

indigènes, avec des couleurs nouvelles de chiffons, des sonorités de

langues ignorées, des fruits étranges auxquels ils n’osaient pas

toucher. Puis ce fut la torpeur des jours équatoriaux, des jours et des

nuits immobiles, sans une ride de l’Océan, sans une palpitation de la

tente sous laquelle ils somnolaient, hébétés. Quarante jours

s’écoulèrent ainsi, et, un matin, Golo se réveillait en baie d’Along. Un

lac, semé de rochers aux formes gesticulantes, aux attitudes de menace,

qui escortaient le navire. Quelques heures après ils quittaient le

_Mytho_, montaient en chaloupe, l’eau changeait de teinte, se faisait

limoneuse et grasse: c’était le fleuve.

Des bateaux de formes inconnues, plats et portant au milieu un abri en

bambou, des _sampans_, nageaient autour des embarcations, rasaient les

bordages. Vêtus de blouses noires, avec des chignons sous leurs chapeaux

et des faces glabres, blafardes, au sexe douteux, des mariniers les

conduisaient. Sampaniers ou sampanières. Golo n’arrivait pas à les

discerner, surpris, révolté un peu de leur complète ressemblance. Sur le

soir, on arrivait à Haïphong; et l’étonnement du soldat continuait,

entouré qu’il était d’une foule ambiguë et grimaçante, à l’odeur fauve,

première et brusque révélation de la race avec laquelle il allait vivre

et bientôt se battre. Il campa dans une pagode, ne put dormir, cherchant

malgré lui le bercement accoutumé de la mer.

A l’aube, le bataillon s’embarquait sur une canonnière et remontait le

fleuve. Le long des deux rives, à fleur d’eau, s’étalaient jusqu’à perte

de vue des pays de rizières, des damiers de verdure, semés çà et là de

boqueteaux de bambous dans lesquels se cachaient les villages. Des

buffles paissaient, la tête enguirlandée de leurs cornes; un laboureur,

enfoncé dans la boue jusqu’à mi-corps, conduisait une charrue; et çà et

là, observant le marais, de grandes troupes d’aigrettes blanches

posaient sur la plaine des fraîcheurs de neige.

Le fleuve s’animait, des jonques passaient avec de gros yeux peints à la

proue et des cordages de rotin; le long des levées, des coolies

défilaient, portant des paniers en balance sur leurs épaules; et sur les

bords, des baignades d’enfants s’éclaboussaient dans le soleil.

On arrivait à Hanoï, au milieu d’un fouillis de sampans et de jonques;

on accostait en face de la Douane. On gagnait la citadelle, dont les

remparts rappelaient ceux de Rochefort, et l’on campait dans l’humidité,

parmi les moisissures, sous des hangars couverts de paillotte. Et durant

quelques jours Golo se promenait dans la ville, suivait les rues toutes

bordées de magasins, chacune d’elles réservée à une profession unique:

la rue des Incrusteurs, la rue du Chanvre, la rue des Brodeurs. Il eut

la pensée d’acheter un souvenir pour Cendrine; mais dérouté par

l’indifférence silencieuse des marchands il ajourna ses acquisitions au

retour. De nouveau il se perdait dans la foule. Et de cette humanité, de

ces boutiques, des fruits et des denrées étalés ou charriés en plein

air, une odeur émanait, une odeur d’encens, d’opium, de musc et de

poisson gâté.

Un matin, l’on s’embarquait encore. Alors recommença le morne fleuve

Rouge; et, entre les rives boueuses, l’eau épaissie d’alluvions, fleurie

aux anses d’îlots blancs de nénuphars. Et, au-dessus des berges,

toujours la plaine, la monotonie de la rizière.

On débarquait enfin, pour rejoindre le corps expéditionnaire. Huit jours

d’étapes en files indiennes sur les levées, avec les haltes dans les

villages au milieu des cris des volailles et des porcs poursuivis dans

les jardins par les coolies et les soldats, et la popote en plein air,

dans les huttes, dans les pagodes. Puis un jour, Golo, qui ne savait

plus où il allait, apercevait, à plat ventre dans l’herbe, le cadavre

d’un pavillon noir, son large chapeau de paille chaviré près de lui, son

sarrau de soie bleu éclaboussé de sang. Presque aussitôt une musique

sauvage de tam-tam arrivait, lointaine, coupée par une explosion sourde:

le canon. Golo se raidit. Très pâles, les soldats se regardèrent,

attendant des ordres. La canonnade bientôt se rapprocha, des estafettes

passaient au galop, foulant la rizière, et le Briard continuait à ne

rien voir. Des camarades avaient commencé une chanson d’étape, d’autres

s’excitaient, lançaient des plaisanteries qui retombaient dans le

silence.

--Allons, zou! les marsouins! cria le capitaine, en levant son sabre.

C’est notre tour.

Le bataillon franchissait une levée, se déployait, marchait à l’ennemi,

tout là-bas. Golo le découvrait: comme une troupe d’oiseaux battant de

l’aile, d’innombrables pavillons triangulaires flottaient sur des

retranchements dans la poussière et la fumée. Il tira son premier coup

de fusil, rechargea, retira, ne pensa plus. Les clairons sonnèrent la

charge et il se lançait, excité par une ivresse lucide, plus léger, plus

libre, sous la mitraille. Les soldats tombaient auprès de lui, blessés,

morts, et il ne se retournait pas, il courait. Et ce fut l’assaut, la

bousculade, des cris de colère et de douleur. Golo tua, et, quand il eut

tué, il voulut tuer encore. Mais déjà c’était fini, les Chinois fuyaient

en pleine déroute, poursuivis par les obus. On cantonna, et l’on pointa

les noms des hommes absents; mais on avait si faim qu’on ne songeait à

eux qu’après avoir mangé. Alors seulement on enterrait les morts, on

portait les blessés à l’ambulance. Et Golo se familiarisait, dès ce

jour, avec les tristes corvées, avec les civières où crient les blessés,

avec les fosses creusées en hâte, où l’on enterre les amis.

La guerre continuait. Golo se battait encore et sa bravoure ne se

démentait pas. Ses chefs le notèrent, le proposèrent pour la médaille:

il fut nommé caporal.

La paix signée, les troupes furent disséminées dans les postes. La

compagnie de Golo s’en allait prendre garnison à Bat-Cat, dans les

terres fermes, au nord de la Rivière Claire. C’était un pays de

broussailles habitées par les paons et les tigres; des collines

ondulaient, couvertes de grandes herbes, dans un horizon de verdure

continue. Le ciel paraissait fumeux, lourd de buées et de brumes,

laissant tomber une chaleur grise d’orage en suspens et qui n’éclatait

jamais, car la saison des pluies n’était pas encore commencée.

Dans cette température affaissante, les soldats passaient leurs journées

étendus, évitant de remuer, avec la joie d’être servis, éventés pour

quelques centimes par de petits Annamites. Autour d’eux, les coolies

allaient et venaient, nu pieds, filaient comme des ombres sur la terre

douce. Golo souffrait de la soif, et il était impossible de boire de

l’eau fraîche, la gargoulette ne suintait pas. Et les nuits étaient

aussi suffocantes que les jours, des nuits de sueur sans sommeil,

anéanties et inquiètes. Seule, dans la torpeur nocturne, la vie des

bêtes s’exaspérait, fourmillait menaçante, multipliée par l’inconnu de

l’ombre. Sur la sourde rumeur qui faisait palpiter l’étendue, des bruits

plus proches se révélaient: cris de lézards, coassements de grenouilles,

meuglement du crapaud-buffle, et, à l’intérieur, sous la paillotte, les

reptiles grouillaient au milieu du frôlement des chauves-souris et de la

chanson lancinante des moustiques.

Entre les journées vides et les nuits mornes, le caporal s’ennuyait. Les

mauvais alcools absorbés, les tournées d’absinthes n’arrivaient pas à le

distraire. Puis, le désir étant revenu avec le bien-être relatif du

poste, il imita les camarades, eut recours à la _congaï_. Petites, avec

de grosses figures beurrées, sans nez ni sourcils, des faces d’énigme

encadrées de cheveux lourds, avec un regard de ténèbres, un sourire

laqué de noir dans des lèvres saignantes de bétel, toutes avaient les

mêmes hanches étroites, les mêmes formes grêles et garçonnières; toutes

gardaient aussi la même immobilité sous les caresses, la même docilité

indifférente et lasse. Et Golo resongeait à Cendrine; elle était depuis

des mois et des mois si loin de sa vie, si loin de sa pensée!

L’étonnement des pays nouveaux, les aventures et les batailles l’avaient

empêché de lui écrire; la guerre finie et le souci de la vie matérielle

disparu, la paresse, l’insouciance l’avaient encore séparé d’elle.

Insensiblement le lien se rompait. Deux fois, cependant, aussi bien pour

se mettre en paix avec sa conscience que par un dernier souvenir

affectueux, il s’était décidé à lui demander de ses nouvelles.

Avait-elle reçu ses lettres? La réponse, en tout cas, n’était pas venue.

Il l’avait espérée quelques mois, s’en était enquis les jours où le

vaguemestre distribuait le courrier de France. Puis il s’était fatigué

d’attendre; résigné, tranquille, il avait renoncé à tout, à l’amoureuse

et à ses lettres. Si elle l’avait oublié, tant pis! On était quitte. Le

sentiment ne le tracassait plus; seuls, l’intéressaient maintenant les

variations de la température, le commencement de dysenterie dont il

souffrait et, par instant, le plaisir médiocre qu’il pouvait prendre

avec sa passive _congaï_.

Les saisons se succédaient, la classe allait partir. Fiévreusement

espérée par tous, l’heure du retour sonna. Et Golo vit de nouveau la

boue du Fleuve Rouge, le grouillement commercial d’Hanoï, où il eut

l’émotion d’une lettre: le notaire de Mécringes lui apprenait la mort de

la tante Louvet. En baie d’Along, il s’embarquait sur le _Vinh-long_.

Mais, à peine à bord, sa dysenterie s’aggravait, le clouait à

l’infirmerie, où il vit mourir plusieurs de ses camarades. Il eut peur;

alors il lui sembla qu’il n’arriverait jamais et, la nuit, il rêvait aux

pauvres diables immergés par deux mille mètres de fond, parmi les herbes

et les bêtes...

Le transport approchait de France. Golo essaya de se ressaisir, retomba

et, quand on mouilla en vue de Toulon, une chaloupe le conduisit avec

les autres malades à l’hôpital de Saint-Mandrier. Il y demeurait trois

mois, dans une salle blanchie à la chaux, une salle où tout était blanc,

les murs, les lits, les sœurs, dont les cornettes blanches, comme des

oiseaux d’espoir, se penchaient sur la pâleur des malades.

V

--Rademont! Rademont!

A la portière d’un wagon de troisième, la tête de Golo apparaissait,

coiffée d’un képi bleu avachi, la face pâlie durant le séjour à

l’hôpital, et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée, les

traits avaient plus de caractère et d’expression, la moustache était

plus longue. D’un air très crâne, il descendait du train, avec la

musette en toile blanche pendue à l’épaule gauche. Il était d’ailleurs

le seul voyageur qui s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie,

l’homme d’équipe prenait la feuille de route du caporal. Golo le

regardait, il ne connaissait pas cette figure-là. Inconnu aussi le chef

de gare, qui passait un papier à la main: on avait donc changé tout le

monde depuis son départ?

Un instant après, il était sur la route blanche qui mène à Villebard,

faisant à rebours sa première étape de conscrit. Était-ce une illusion?

il ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin d’octobre où il

était parti avec Flambier. En vérité, ce retour si ardemment souhaité

là-bas, dans les buées accablantes des rizières, si désespérément

entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier, ce retour ne lui procurait

aucun plaisir. Il était si heureux pourtant, voici trois jours, lors de

la dernière visite, quand le major avait déclaré qu’il ne voulait plus

de lui dans la salle et que le «double» lui avait remis sa feuille de

route et son prêt! Sans un moment d’hésitation, il avait pris le train

de Paris; il ne s’était même pas arrêté dans la grande ville, traversée

le matin, et qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop hautes, sa

cohue, son bruit assourdissant. Oui, il était revenu à Villebard, car,

après tout, il n’avait jamais connu que Villebard; son père et sa mère y

étaient morts, il y avait grandi, appris un métier et, s’il était vrai

qu’il ne lui restât plus aucun parent, cette brave femme de tante Louvet

ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses champs? Ne fallait-il pas

s’occuper un peu de tout cela? Et puis, il avait des amis au village,

des garçons rigolos et bons vivants qui allaient fêter son retour, qu’il

étonnerait du récit de ses campagnes lointaines.

Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore, s’évanouissaient-elles

aujourd’hui, et d’où lui venait cette angoisse qui lui étreignait le

cœur, pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres de cailloux et

les bornes hectométriques?

Il marchait, et bientôt le chemin quittait la plaine, pour monter à

mi-côte et dominer la rivière. A gauche, le bois gardait encore son

aspect d’hiver; les arbres emmêlaient leurs branches noires et, dans les

clairières, de grandes herbes mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur

des coulées de sable. Mais, dans le gazon roussi, des primevères, en

bouquets espacés, attestaient la saison nouvelle, des anémones blanches

pointaient parmi les feuilles sèches, et des violettes tiédissaient dans

les creux, tandis qu’au bord des taillis, les fleurs des saules

marsaults retombaient en pluie de chenilles jaunes.

A droite, sur la pente très douce, un mince carré de seigle verdissait,

clairsemé, débile encore; et, au-dessous, entre les fûts des grisards,

se hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.

Devant Golo, toute la vallée se découvrait: des champs et des routes,

plusieurs clochers carrés, rappelant des villages connus et, dans

l’ombre d’un nuage, les maisons de Villebard, le château de Vauharlin,

la ferme de Montcouvert, le Chep et le Roc.

Le Chep où le père Hénocque avait son atelier, et le Roc habité par les

Rutel! Et l’idée seule de la maison des vieux, dont il devinait la place

là-bas, faisait passer en lui comme un frisson. Il se raidissait

cependant. Cendrine, oui bien sûr, il l’avait aimée, mais ma foi,

c’était dans ce temps-là! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et

vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des années sans lui écrire.

Non, non, il n’y pensait plus; il savait bien qu’elle devait être mariée

maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si par hasard elle

l’avait attendu? Si tout à l’heure?... Mais il n’osa pas continuer ce

rêve, comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.

Et, pour s’aguerrir davantage:

--Des bêtises, répétait-il à haute voix, des bêtises!

La route était solitaire: des piverts s’y poursuivaient de branche en

branche et, dans le gui d’un bouleau, un merle sifflait. La nuit

approchait; au bas du ciel violacé, le soleil déjà disparu laissait une

bande d’un jaune très pâle, une zone lumineuse sur laquelle des ramures

d’arbres se découpaient, distinctes.

Et le soir qui venait n’égayait point Golo; personne ne l’attendait à

Villebard, il y rentrait comme un étranger, ne sachant même pas où il

irait coucher. Aussi eut-il un moment de joie quand il s’entendit

appeler par son nom.

--Salut, Golo!

C’était le cantonnier, qui l’avait reconnu, derrière ses œillères de

toile métallique.

--Salut, mon père Boget! répondit le soldat.

Mais déjà le vieux avait rabaissé sur son ouvrage sa face

broussailleuse, et tranquillement, comme s’il l’avait vu la veille, il

continuait à casser son silex à petits coups secs.

Cette fois, c’était Villebard.

Les fumées du soir, dans l’air tranquille, montaient toutes droites

au-dessus des maisons. Des coups de fouet claquaient dans la brune; les

chevaux de labour rentraient, leurs bonnes têtes sages encadrées de

laine bleue, et derrière eux, dans la poussière, traînaient, avec un

bruit clair, les bouts des chaînes qui, toute la journée, les avaient

attelés à la charrue, laissée là-bas dans les champs, avec son soc poli,

brillant aux étoiles.

La cloche de l’église sonna l’Angélus. Sa voix paisible avait gardé son

timbre effacé et monotone, pareil aux campagnes qu’elle emplissait aux

heures grises. Qui la faisait tinter maintenant? Le vieil instituteur,

le père Brun, était mort peut-être; et Golo se souvenait de ses joies

anciennes, les jours où M. le Curé et M. le Maître lui abandonnaient, en

récompense de sa bonne conduite, le droit de se pendre à la corde.

C’était un prétexte pour grimper dans les charpentes où l’on troublait

les oiseaux nocturnes, et d’où les cheveux épars dans le vent qui

soufflait là-haut l’on regardait, au loin les champs à travers les lames

des abat-sons.

Il avait gagné la grand’rue. Des mères rappelaient les enfants qui

s’attardaient à jouer, les maisons s’éclairaient l’une après l’autre, et

sur le repas du soir, sur la quiétude de la vie de famille, les portes

se fermaient.

Comme il passait devant le cabaret de Farcette: _Au Puits 120_, pour la

deuxième fois, il s’entendit appeler par son nom.

--Ohé, Golo! Ohé! vieux Tonkin!

Il s’approchait, et il reconnaissait son ami Victor Carrouge. Ils

s’étaient liés dans les années qui avaient précédé le départ pour le

service, malgré une différence d’âge assez grande, attirés l’un vers

l’autre sans doute par la dissemblance de leurs natures.

Sans avoir mauvaise réputation précisément, Carrouge n’en était pas

moins considéré dans le village comme un véritable propre à rien. Sa

mère tenait, près de l’église, l’unique magasin de Villebard; et, malgré

le crédit qu’elle devait faire aux paysans qui prenaient chez elle la

chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade, elle passait pour

riche, grâce à sa nombreuse clientèle et à l’habileté avec laquelle elle

poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait épousé par amour, ne lui

avait causé que des ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous les

soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre à l’affût qu’à moudre le

café ou à mesurer le pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie

blanche, il était mort jeune, dans un accès d’alcoolisme resté

légendaire à Villebard.

Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère. Tout enfant, une

fainéantise incurable le tenait des journées entières sur le pas de la

porte, observant les gens qui passaient et notant, avec force

plaisanteries, les ridicules de chacun. A l’école, il n’avait rien voulu

apprendre, malgré sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se

décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par une défiance

instinctive des choses, il ne commettait pas de sottises graves, la

veuve s’était résignée. Avec une quarantaine de sous par jour, elle

avait la paix, et même Victor se montrait bon fils, donnant à l’occasion

un coup de main pour descendre un baril d’huile à la cave, ou pour clore

les volets, la nuit tombée. D’habitude, il se levait à neuf heures,

avalait deux ou trois gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes, puis

traînait son désœuvrement dans le village, s’arrêtant chez le

bourrelier, chez le maréchal-ferrant, chez le charron. Partout, il

trouvait bon accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des

histoires comiques qu’il débitait, intarissable, avec une verve

goguenarde et des expressions à lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le

père Hénocque recevait aussi sa visite, et, dès les premières fois,

Golo, qui débutait comme apprenti, avait été séduit par ce garçon si

drôle, avec lequel il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de son

côté, s’était pris d’affection pour Golo qui mieux que personne, lui

semblait-il, comprenait ses blagues et dont l’admiration, au fond, le

flattait.

Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main de Carrouge, qui l’avait

reconnu tout de suite, malgré la nuit. On entra dans le cabaret

vaguement éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour, posée sur la

table, et là, Carrouge s’attendrit complètement, au point qu’il embrassa

Golo. Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter aux yeux, pendant

qu’il répétait, sans pouvoir trouver autre chose, ces simples mots,

souvenir du régiment:

--Eh ben, mon vieux! Eh ben, mon vieux!

Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le garde-champêtre, qui

sommeillait avec des mouvements de tête rythmés, ses lunettes tombées

sur le _Petit Journal_.

--Dérange-toi donc un peu, hé! vieux machin, voilà Golo! Tu ne le remets

pas? fit Carrouge en le secouant par la manche.

--Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère Louvet?

--Bien sûr que c’est lui!

--Tiens, tu es donc caporal, mon homme? reprit Mexico, qui regardait

hébété les deux galons de laine.

--Probable! répondit Golo avec quelque suffisance.

--Allons! dit Carrouge, revenant à des choses plus immédiates, on va

trinquer ensemble, pas vrai? Un petit vermouth, hein? Tu dois avoir

soif. Trois lieues depuis Rademont, ça commence à compter.

La mère Farcette apporta des verres, où son mari versa le vermouth, et

Golo, en y ajoutant l’eau de la cruche en faïence, regarda Carrouge.

Il n’avait pas rajeuni. Son front barré de rides profondes s’était

presque dégarni, et, sur ses tempes fripées, des cheveux blancs se

plaquaient. Sa barbe rouge en buissons d’automne s’argentait fortement

sous les oreilles, et son nez mince tombait davantage sur une bouche

pincée, aux lèvres invisibles. Mais ses petits yeux durs, d’un gris

d’ardoise, de vrais yeux d’émouchet, vivaient toujours malicieux et

attentifs, en arrêt aux creux des orbites, au-dessous des sourcils usés.

Obéissant vraisemblablement à quelque impulsion héréditaire, maintenant

il ne démarrait plus du cabaret, au grand désespoir de la veuve qui

redoutait pour lui la fin de son père et la lui prédisait régulièrement,

les soirs où Victor rentrait très raide, les yeux rapetissés encore par

l’alcool.

Mais ce jour-là, la joie de revoir Golo l’avait dégrisé complètement.

--On te croyait mort, mon pauvre vieux, sais-tu bien? répétait-il, très

tendre. Vrai, cette idée-là me fichait malheur. Pense donc ce que c’est

loin, leur sacré Tonkin! C’en est, des inventions! Enfin, te voilà

revenu, c’est tout ce qu’il faut. Ça ne fait rien, tu n’es pas gras, tu

dois peser quatorze livres tout mouillé.

--Bah! fit Golo, le coffre est bon. Et puis, on n’est pas fâché d’avoir

vu du pays. Mais ici, quoi de neuf? Le père Hénocque, qu’est-ce qu’il

devient?

--Le père Hénocque il est toujours là, solide au poste. Justement, il

m’a parlé de toi, il n’y a pas huit jours. «C’est-il qu’il ne reviendra

jamais? qu’il me disait. Ce serait dommage, car c’était un bon ouvrier».

Oui, il m’a dit cela, le patron, et tu sais, si tu veux, il te

reprendra, car il n’a pas de compagnon pour l’instant.

--Ah! il t’a dit cela? eh bien! tant mieux! fit Golo, réconforté à

l’idée que peut-être il allait pouvoir gagner sa vie, à Villebard.

--Oui, reprit Carrouge, tu n’as qu’à te montrer et l’affaire est réglée.

Mais, dis donc, tu ne vas pas repincer de la varlope demain matin? Tu

vas te reposer un peu et revoir les anciens. Allons, père Farcette,

encore une tournée! Qu’est-ce que tu dis? Tu n’as plus soif? En voilà

une raison! Es-tu de la classe, oui ou non?

On trinqua de nouveau.

--Alors, tu as vu tout plein de pays? Tant mieux pour toi si cela t’a

amusé. Mais, tu sais, ces endroits-là, c’est trop loin pour moi, il doit

y faire trop chaud. Moi, vois-tu, été comme hiver, je ne démarre plus

d’ici; j’aime rester à couvert. Quand tu voudras me voir, tu n’auras

qu’à descendre, nous ferons un billard ensemble.

--Quoi de neuf à Villebard? répéta Golo, un peu étourdi par ce flux de

paroles.

--Quoi de neuf? Ma foi, pas grand’chose. Voyons... en fait de morts, il

y a le père Gollard, Mme Bablot, ta tante Louvet. Mais je suis bête, tu

dois le savoir puisque tu hérites! Poncet, tu sais bien, Poncet, eh

bien, il est en prison: il paraîtrait que c’est lui qui a mis le feu à

la ferme de Chambardy. Pas vrai, Mexico?... Tu dors donc toujours, vieux

pompon!

Le garde-champêtre ne répondit pas.

--Quelle andouille, hein! reprit Carrouge sans respect pour l’autorité.

Pendant une heure, ce fut un défilé de maladies, d’adultères, de

mariages, de procès et de successions. Les médailles obtenues par la

fanfare de Mécringes aux différents comices, les luttes des élections

municipales, tout y passait, pendant que les bitters, les absinthes

succédaient aux vermouths. A la fin, les langues s’embarrassèrent et les

cervelles s’obscurcirent.

Dehors, c’était la nuit serrée: ni passants, ni voitures, ni chansons.

Dans un coin du cabaret la famille Farcette se mettait à table, et

depuis que Carrouge avait fini de parler, le bruit des cuillers dans les

assiettes, les ronflements du garde-champêtre s’entendaient seuls dans

le silence.

Le temps passait, Golo ne se levait pas: il restait là, rivé à sa

chaise, fatiguant ses yeux à la lumière de la lampe. Et du fond de sa

torpeur montait une curiosité, une nécessité de savoir, impérieuse.

Carrouge avait connu, comme tout le monde, son amour pour Cendrine:

pourquoi ne parlait-il pas de la fille aux Rutel? Serait-elle morte,

elle aussi, et Carrouge l’aurait-il oubliée tout à l’heure dans sa liste

funèbre? Cette idée l’obsédait un instant; une autre la chassait: si ce

bavard n’avait rien dit de Cendrine, c’était peut-être qu’il n’avait

rien à en dire; peut-être était-elle toujours là, pas mariée. Pour la

seconde fois depuis son retour Golo se sentait traversé par un espoir

mal défini, amorti aussitôt par cette autre pensée que, si Carrouge

n’avait pas nommé Cendrine, c’était avec une attention amicale, pour ne

pas faire de la peine à son vieux Golo, et préférant laisser à un autre

le soin de lui apprendre la nouvelle.

Cette incertitude l’énervait, et pourtant, malgré l’heure avancée, il ne

se décidait pas à poser nettement la question, comme s’il redoutait la

réponse, comme s’il voulait conserver quelque temps encore le droit

d’espérer. Il était un peu gris, d’ailleurs, et il restait là, écoutant

cet animal qui ne s’inquiétait pas plus de ses voyages, de ses

campagnes, que s’il l’avait vu le matin. Cette indifférence le navrait

et l’humiliait et il le laissait quand même continuer son verbiage:

peut-être Carrouge dirait-il enfin, parmi tant de sottises, la chose que

Golo attendait, l’œil arrondi, la main arrêtée sur son verre plein.

A côté, Farcette avait fini de souper, et, d’un ton paternel:

--Allons, les enfants, vous n’êtes pas raisonnables. Voilà la demie de

huit heures et vous ne pensez pas à aller manger. Toi, Carrouge, tu te

feras attraper par ta mère quand tu rentreras, et toi, mon vieux Mexico,

prends garde que ta bourgeoise ne vienne te faire la conduite de l’autre

soir. On ne vous permettra pas de revenir demain.

--Je voudrais bien voir ça! dit Carrouge.

Mais le garde-champêtre, lui, se soumettait. Il avait sommeil, et

souhaitait fort de gagner son lit, où il serait mieux pour dormir. Il se

calait sur ses jambes écartées.

--Allons, encore une tournée, et l’on s’en va! déclara-t-il.

Sitôt apportée, sitôt bue; les verres se posaient bruyamment sur la

table, et les trois hommes sortaient, l’un derrière l’autre, dans

l’obscurité. Une poignée de main, Mexico s’enfonçait dans l’ombre d’une

ruelle et Carrouge se décidait à rentrer, quand, brusquement, Golo

s’avisait d’un stratagème:

--Eh bien, dis donc, sacré farceur, et mon ancienne, tu ne m’en parles

pas, tu ne me dis pas qu’elle est mariée?

--Dame! mon Golo, je pensais bien que tu le savais, et, ma parole, ce

n’était pas à moi...

--Mais tu crois que cela m’embête! répondit le caporal. Eh bien, mon

vieux, je m’en vas te dire une chose: des femmes comme ça, il n’en

manque pas, ni des plus chouettes non plus. Après cela, je ne lui en

veux pas, et, si elle fait l’affaire d’un autre, tant mieux pour lui!

--Ah! je t’en réponds qu’elle fait son affaire, à Champion! Depuis trois

mois, il en prend pour son argent, le charron. Dame! c’est que, vois-tu,

c’était un beau parti, Albert! Quand il l’a demandée, elle n’a dit ni

oui ni non, mais les parents, comme de juste, lui ont sauté dessus.

--Je comprends ça, dit Golo, je comprends ça! Et brusquement:--Allons,

bonsoir, il faut pourtant que j’aille voir si l’on peut me coucher, par

là!

Carrouge a disparu. Golo sait, maintenant, et vraiment, il est très

ferme. Il y a une minute, tandis que l’ivrogne parlait, il a bien senti

un choc sourd au fond de son être, et il lui a semblé qu’un grand froid

lui traversait le cœur. Dans l’espace d’une seconde, très loin, comme en

songe, il a revu le jardin du Roc où ils ont joué ensemble, très petits,

le long des massifs de seringas à l’odeur entêtante, et aussi les routes

sans arbres, où, par les nuits claires, plus tard ils ont marché seuls

au retour des fêtes; mais tout cela n’a pas duré: Cendrine est mariée,

eh bien après? Est-ce qu’il ne s’y attendait pas? Et qui sait,

d’ailleurs, si cela ne vaut pas mieux ainsi? car elle ne l’a jamais aimé

sérieusement, bien sûr: et lui, et lui...

Un revirement se fait brutalement:

--Sacrée garce, va!

Et c’est fini, le voilà d’aplomb, s’étonnant presque de se sentir aussi

peu touché. Le coup a peut-être porté, mais il n’y a pas de blessure

apparente.

--Avec tout cela, je n’ai pas mangé, moi!

La lune s’est levée. Maintenant il longe les grands murs d’une ferme;

par les lucarnes pleines d’ombre, on entend dans les écuries les chevaux

tirer sur leurs chaînes en mâchant la paille du râtelier, et dans les

bergeries on devine le souffle continu des moutons qui dorment,

entassés. Sous les portes charretières se coulent des museaux de chiens

qui reniflent dans la poussière, puis se reculent pour aboyer longuement

quand on passe. Au sommet du pays, dans une cour, une lanterne marche,

se balance, sans éclairer celui qui la porte.

Une par une, Golo reconnaît les maisons. Voici la demeure bourgeoise et

close de Mlle Agathe, puis l’auvent du maréchal. Chez les Vasseur, le

toit s’est effondré, et, à terre, les chevrons emmêlés pourrissent avec

le chaume; les fenêtres découpent un morceau du ciel: ceux-là ont donc

abandonné Villebard?... Vasseur! un camarade de l’école primaire, un peu

plus âgé que Golo, et comme lui orphelin. Les grands-parents ont dû

mourir, et le jeune homme a quitté le pays, ouvrier à Reims ou à Paris,

sans doute. Villebard ne nourrit donc plus son monde? S’il en est ainsi,

le caporal eût mieux fait...

Mais, pour éloigner ces idées tristes, il se met à siffler une marche

militaire, et bientôt il arrive au Chep.

Il n’y a plus de lumière chez les Hénocque, et Golo s’arrête devant

l’antique maison briarde, endormie sous les rayons bleus de la lune; il

retrouve dans la cour les planches adossées au mur, les tas de sciure

humide, la margelle du puits avec le treuil que lui-même a fabriqué

jadis, les pots à moineaux alignés sous la corniche et, à droite, les

vitres de l’atelier qui ruissellent, glacées d’argent.

Il se sent tout ému, tout ravi à la vue de la demeure de sa jeunesse:

elle est de mine accueillante, la vieille, et, ainsi éclairée, il lui

semble qu’elle lui sourit.

Pourtant, les Hénocque sont couchés, endormis sans doute, et le caporal

hésite à les arracher à leur premier sommeil. Mais où passer la nuit?

Tout à l’heure, à droite du chemin, il a bien retrouvé la silhouette

d’une vieille meule abandonnée, où déjà, de son temps, allaient nicher

tous les mendiants, tous les galvaudeux qui traversaient Villebard, et

il songe un instant à s’y blottir. Mais ce sera là un bien misérable

gîte, et il ne veut pas attrister encore son retour. Coucher à

l’auberge, chez Farcette? Ma foi non, il est trop fatigué, et il ne va

pas refaire, en sens inverse, le chemin qu’il vient de parcourir. Et

puis, il a hâte de savoir, si, oui ou non, il pourra rester à Villebard

et si son pain y est assuré. Les Hénocque sont de braves gens; et, après

tout, il n’est pas si tard, neuf heures viennent de sonner à l’église.

Il pousse la barrière et il frappe discrètement à la porte. D’abord, on

ne répond pas, et Golo, qui ne respire plus, perçoit simplement le

tic-tac de l’horloge, régulier. Il frappe de nouveau, un peu plus fort.

Un enfant appelle.

--Papa!... papa!... on cogne... j’ai peur.

Un grognement sourd, puis une grosse voix qui demande:

--Qui est là? Qui est là?

--C’est moi.

--Qui toi?

--Moi, Golo, votre Golo!

Un silence, puis un chuchotement, et des pieds lourds qui tombent sur le

plancher. La clef tourne dans la serrure, et Hénocque apparaît, titubant

de sommeil, la culotte mal boutonnée et la chemise ouverte montrant un

torse velu. Il met la chandelle sous le nez du voyageur, et, quand il

l’a reconnu:

--Eh! la femme! C’est lui, c’est vraiment lui!... En voilà une occasion

pour arriver! mais ça ne fait rien, entre tout de même.

La mère Hénocque s’est levée, elle aussi. C’est une gaillarde de

quarante ans, à la face rougeaude, aux cheveux pâles, et dont l’ample

poitrine fluctue dans une camisole entre-bâillée. Les poings campés sur

les hanches, elle regarde Golo, maternellement.

--Tu n’as pas l’air faraud, mon garçon! Tu es comme notre coq, tu as la

crête un peu basse.

--Dame! fait Hénocque, ça ne vous arrange pas un homme, ces brigands de

pays-là!... C’est vrai, tout de même, que tu n’as pas engraissé.

--Laissez donc, répond Golo, tout heureux de l’accueil: dans un mois,

avec l’air de Villebard il n’y paraîtra plus.

--En attendant, reprend la brave femme, je parie que tu n’as pas mangé.

Et vite, sans se préoccuper des enfants, qui de leurs couchettes,

roulent des yeux ahuris, elle ouvre une armoire à côté de la cheminée,

une armoire qui pue le vieux fromage, et en tire un morceau de bœuf figé

dans sa graisse, une miche entamée, une assiette, un couvert. Hénocque

descend un escalier noir qui s’enfonce en terre et, un instant après, il

reparaît, tenant à la main une cruche à fleurs, où s’apaise une mousse

légère.

--Tiens mon Golo, bois un coup, cela te remettra la gueule en place.

Et, bonhomme, il emplit les verres d’un petit vin gris qui pique et

fleure un peu le moisi.

--Ma récolte de l’an dernier, goûte-moi ça: du vin blanc de raisin

blanc. C’est de ma vigne de la Bisgauderie; tu la connais? En 65, j’y ai

fait cinq pièces de vin, et du crâne... C’est dommage que tous ces

temps-ci elle ne donne plus rien. Encore, cette année, tiens, il y avait

une préparation comme jamais tu n’as vu plus beau, et puis, le 22

d’avril, crac! voilà tout qui gèle; c’est-y pas fichant, hein?

Golo s’est assis, tout ravi de ces bonnes paroles, de cette cordialité

qui le ragaillardit. Si le menuisier pouvait le reprendre? Et, bien

vite:

--Avez-vous de l’ouvrage pour moi, patron?

Il réfléchit un instant le patron, trinque, fait claquer sa langue:

--Pas trop, mon petit, pas trop. Pourtant, on peut quasiment te garder,

si tu n’es pas exigeant. Tiens, aux mêmes conditions qu’il y a cinq ans:

nourri, logé et quarante-cinq sous par jour. Ça te va-t-il?

--Entendu! fait le soldat.

Et les deux hommes se tapent dans la main, un peu émus.

Golo mange lentement, installé à son ancienne place où ce soir,

instinctivement, il s’est attablé et il promène ses yeux sur toutes les

choses amies, sur la gaine de l’horloge, sur le mur où se découpent les

ombres des trois personnages, sur le dressoir où luisent, par rang de

taille, les pots d’étain.

Ils restent là sans rien dire, en vieux amis contents de se retrouver,

et, seul, le sourire des yeux exprime leur satisfaction. Golo,

cependant, en cassant, à la pointe du couteau, le fromage dur comme de

la pierre, s’inquiète de la santé des enfants, qui se sont rendormis.

--Ça pousse, ça pousse! et ça nous pousse aussi... Les deux que tu as

connus sont grands maintenant, ils vont à l’école, et il y en a un

surtout, Gustave, qui apprend tout ce qu’il veut. Alfred, lui, ne

manquerait pas de moyens, non plus, mais il aime trop à s’amuser. Pas

possible de le faire tenir en repos, ce mâtin-là! Enfin, c’est de son

âge. Et puis, tu ne sais pas, depuis que tu es parti, on en a eu un

troisième. Hein! Des vieux comme nous, qu’est-ce que tu en dis? Voilà ce

que c’est que d’être resté dix ans sans avoir de gamins: on se

rattrape!... Encore un garçon celui-là. Ernest qu’on l’appelle. Et un

gaillard qui nous coûte cher, plus cher que les deux autres, au même

âge. Quatre litres de lait qu’il lui faut par jour; quatre litres

penses-tu? Mais nous avons les trois pieds de la marmite, il s’agit de

ne pas les dépasser; pas vrai, la bourgeoise?

Elle rit, la bourgeoise, d’un gros rire honnête.

--Tu sais, mon Golo, fait-elle, faut prendre exemple sur nous. Je veux

être marraine de ton premier; car tu ne vas pas te croiser les bras,

maintenant que tu es revenu au pays tout à fait. Tu as du bien, puisque

tu as la succession de la tante; et, si tu veux, je me charge de

t’embaucher une gentille petite femme. C’est convenu, n’est-ce pas? Dans

deux mois, nous sommes de noce.

--Oui, oui, répond Golo un peu troublé; je vais voir à cela.

L’horloge sonne bruyamment, avec un grincement de rouages.

--Dix heures! fait Hénocque; allons, il faut aller se coucher. Tu dois

en avoir besoin mon garçon, il y a longtemps que tu es levé.

Golo accepte; il se sent fatigué, en effet, et tout courbatu par le

voyage en chemin de fer.

La patronne monte lui préparer son lit dans sa chambre d’apprenti, sa

chambre d’autrefois. Dès la porte, il reçoit au visage une bouffée de

senteurs rustiques: des nattes d’oignons sèchent aux poutres du plafond,

des fleurs de sureau jaunissent à un clou et sur une planche, les

dernières pommes de l’année précédente achèvent de pourrir. Un coin de

la pièce est occupé par un séminaire où trois poulets, jadis, ont essayé

d’engraisser, et une odeur ammoniacale de pâtée aigrie et de fiente

séchée pique les yeux et fait pleurer. Golo déménage ce meuble, le porte

à la buanderie; lorsqu’il remonte, les draps sont au lit et, sur la

huche servant de commode, la flamme de la chandelle oscille au vent doux

qui vient par la fenêtre entr’ouverte.

Les Hénocque descendus, Golo se déshabille machinalement, regarde autour

de lui. Il retrouve les murs blanchis à la chaux où se sont agrandies

les taches verdâtres du salpêtre. Près des naïves épures et des

multiplications crayonnées sur le plâtre, il reconnaît ses premiers

dessins: profils charbonnés que souligne un nom, soldats croisant la

baïonnette, femmes fumant des pipes. A une cheville, dans un angle, pend

une veste de travail anciennement portée, raidie maintenant par

l’humidité et veloutée de moisissures.

Un moment, il s’attriste en voyant traîner, sous la table en bois blanc,

la cage d’osier occupée jadis par la corneille, son amie. Mais la

lassitude l’emporte sur l’attendrissement, et une minute après, il est

assis, déshabillé, sur son vieux lit de frêne. Il reste là, une minute

encore, la pensée absente déjà, regardant de ses yeux fixes la lumière

qui rougeoie.

Brusquement, il la souffle, et d’un seul coup, il s’allonge dans les

draps frais, tandis que sort de sa bouche, presque à son insu, la phrase

unique où se résume toute sa pensée latente:

--Ah!... les femmes... les rosses de femmes!

Golo · 第 9 / 22 题