II

Quelques années passèrent, toutes pareilles, douces et sereines. Fier de

sa réputation d’apprenti modèle, encouragé par le patron qui promettait

de le gager bientôt, Golo prenait goût chaque jour davantage au métier.

Le soir, pour lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui répéter

qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait bien gagné la soupe. A

regret, il quittait ses outils, l’esprit occupé encore des assemblages

et des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant sur le pas de

la porte avec la mère Hénocque et les enfants, ou il allait dire bonsoir

à sa tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à de plus longs

intervalles, cependant. Elle était entrée, elle aussi, en apprentissage

et suivait en journées sa patronne, Mlle Céline, une repasseuse dont on

vantait l’habileté. Le soir, le père Rutel ne la laissait plus sortir;

il se couchait de bonne heure et voulait que tout le monde en fît

autant: «C’était le moyen d’avoir de beaux yeux à Pâques.» Quelquefois

pourtant, lorsque la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait

devant l’atelier; elle entrait une minute, admirait le travail de Golo,

et se sauvait bien vite, de peur d’être en retard. Par contre, le

dimanche, suivant une habitude ancienne, ils revenaient ensemble de la

messe, tandis que la tante Louvet et la mère Rutel, qui marchaient

derrière eux en grands costumes, faisaient halte tous les dix pas au

milieu de la route pour prolonger leurs bavardages. Certes, ils étaient

toujours contents de se revoir; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien

compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se trouver avec elle: leur

conversation languissait si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui

disait adieu sans trop de regret.

Du reste, les distractions ne lui manquaient pas; comme il n’était plus

enfant de chœur et qu’il s’était affranchi du catéchisme de

persévérance, son après-midi était libre et il en profitait pour

rejoindre ses camarades. Il se promenait de préférence avec l’apprenti

maréchal et l’apprenti bourrelier, tous trois contant au hasard les

difficultés, les satisfactions et les surprises de leurs métiers. Et

cependant, Golo n’hésitait pas à se détacher d’eux lorsque le père

Hénocque, comme récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie

des artisans du village. A l’auberge, il restait muet, ouvrait de grands

yeux, les bras croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en homme,

préoccupé surtout du désir d’être vu par les camarades. Il en oubliait

Cendrine, et d’ailleurs qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle?

Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle, aux osselets? Le temps

était passé de tout cela.

L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables, le patron donnait

à Golo des livres du métier, de vieux manuels de la «Collection Roret»

et de la «Bibliothèque des Professions et des Ménages». Il lui confiait

aussi deux albums de planches où la construction des escaliers était

décrite, ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on n’en

exécutait jamais à Villebard. Golo lut et feuilleta, essayant de

comprendre les notions de géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à

tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret des trois menuiseries:

dormante, mobile, en meubles. Il posait au père Hénocque des questions

embarrassantes sur les embrèvements et les assemblages à clefs. Mais

l’ancien, étonné de tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait

dans ses explications et, finalement, déclarait que seule la pratique

faisait les ouvriers modèles. Golo, au fond, était de son avis, surtout

depuis le jour où, dans la confection d’une main-courante d’escalier, il

n’avait pu réussir une épure par les projections. La science le rebutait

si bien qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au père Hénocque

s’il n’avait pas quelques livres à lui prêter.

--Ça se pourrait bien, mon garçon, nous allons voir dans la malle,

là-haut.

Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de vieux haricots, à des

graines potagères, une cinquantaine de volumes emplissaient le fond d’un

coffre. Presque tous faisaient partie de la «Bibliothèque des Villes et

des Campagnes», de la «Collection Sentimentale, Joyeuse et Grivoise»;

les couvertures maculées portaient sous leur poussière l’estampille

bleue du colportage, et les vignettes, produit de planches fatiguées,

demeuraient mystérieuses. Golo descendit les livres dans sa chambre et,

pendant de longs mois, les dévora l’un après l’autre.

Tout d’abord, il suivit à travers des continents inconnus les trappeurs,

les chercheurs d’or et les orphelines enlevées par les pirates; il

naufragea avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec Selico et les

Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du moyen âge, la vie des manoirs et

les combats singuliers lui furent révélés par les _Quatre Fils Aymon_,

_Hélène de Constantinople_, _Pierre de Provence_, _Robert le Diable_,

d’autres récits encore. Les héroïnes y réunissaient toutes les

perfections, elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence, et

les paladins à genoux baisaient leurs mains d’albâtre, trop heureux

lorsqu’à travers la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner des

charmes adorables. Deux romans de Mme Cottin initiaient l’apprenti aux

violences de la passion. Il cherchait à retenir les touchantes

déclamations d’_Élisabeth_ et de _Mathilde_. Dès la première rencontre,

ces amoureuses s’étaient enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles

chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient les épreuves et

les joies des cœurs fidèles. L’effet produit par Ducray Duminil fut

considérable. _Victor ou l’Enfant de la Forêt_ devint le livre préféré

de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne, l’infortunée Mme Wolff et la

douce Clémence dans les terreurs des ruines enchantées, des abbayes

visitées par les morts.

Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres contemporaines.

Trois ou quatre fois l’an, une grande affiche, fixée par des clous aux

murs de l’auberge, annonçait la publication d’un roman nouveau; tantôt

une grande dame y était représentée déposant un enfant au seuil d’une

église, tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était une jeune

fille évanouie au fond d’une barque, que des hommes masqués enlevaient;

des coups de revolver étaient tirés par des vierges en robes nuptiales

sur des messieurs en habits noirs et, d’autres fois, des gens de justice

découvraient parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu mis avec

recherche et tenant une photographie dans sa main crispée. Golo achetait

le journal et, quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans son

impatience de connaître le dénouement de péripéties savamment calculées,

il confiait ponctuellement chaque samedi ses deux sous à un cultivateur

qui allait au marché.

Mais de toutes ces amours et de toutes ces trahisons, de toutes ces

langueurs et de tous ces meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de

tant de choses tragiques, se mit à hanter la cervelle de Golo. Souvent

il n’achevait pas la page commencée et de longues songeries

l’envahissaient. L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se demandait s’il

n’éprouverait jamais les délicieuses souffrances qu’il voyait exprimées,

s’il ne ressentirait jamais d’aussi complètes voluptés. Il se remémorait

l’une après l’autre toutes les amantes dont il avait lu l’histoire,

évoquait leurs beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce

cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais toutes lui semblaient

également adorables, et se fondaient en un être unique dont la pensée

l’obsédait. Puisqu’il existait quelque part de telles créatures, un jour

viendrait sans doute où l’une d’elles se donnerait à lui pour lui

apporter sa part de bonheur. En attendant, il restait à Villebard: là

certainement ne s’accomplirait jamais son rêve. La pensée de Cendrine

traversait bien son esprit quelquefois, mais comment comparer Cendrine

aux héroïnes des romans? Toujours, elle lui apparaissait telle qu’il

l’avait connue au temps de leur enfance; était-ce une femme pour lui,

cette gamine aux joues trop pleines, au corps trop fluet, sans contours,

aux gestes brusques et à la voix traînante?

D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo à l’atelier, et il ne

retrouvait sa gaieté qu’aux jours où il lui arrivait de travailler dans

les châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. Ceux-ci ne se

gênaient pas devant l’adolescent; ils avaient vu du pays, possédaient,

disaient-ils, des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés à

d’incroyables ribotes, et la perspective d’une existence aussi

désordonnée aiguisait l’amour-propre de Golo. Ces gens qui connaissaient

si bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions immédiates:

que ne suivait-il leurs conseils? Il était un homme maintenant, et

devait-il attendre pour se payer du bon temps les années lointaines

encore, où voyageant à son tour il découvrirait l’amante espérée?

Les garçons de son âge montraient plus de résolution. Coiffés de hautes

casquettes qu’ils portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches

dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher tout fiers de leur

duvet au menton et du premier costume acquis avec l’argent gagné. Ils

fumaient des cigares et crachaient très loin, devant eux. Et durant

toute la semaine, ils racontaient à Golo des noces dont les détails

étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs récits, l’apprenti se

laissa entraîner. Les grandes orgies consistaient en des stations

prolongées dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant aux cartes,

en discutant bruyamment, chacun louant à son tour la force de ses biceps

ou son habileté au culottage des pipes. On s’en allait ensuite danser à

l’Ile d’Amour, au bord de la rivière, sous une tente, et le soir, la

tête lourde et les idées vagues, on regagnait le village endormi.

Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec les camarades, et

s’attardaient à des rendez-vous avec les jeunes couturières ou les

petites servantes de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément de pareilles

amours. Rapidement, il était devenu le boute-en-train de la bande, et on

croyait qu’un garçon aussi avisé et aussi «farce» se montrerait bientôt

à hauteur et serait courtisé par les plus enviées. Les filles, en effet,

le recherchèrent; mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait la

parole, la belle humeur et l’aplomb du menuisier faiblissaient; et,

rougissant jusqu’aux oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu

étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, les amis

encouragèrent Golo, s’ingénièrent à faciliter ses entreprises. On lui

désigna des vertus indulgentes, des jeunesses peu farouches: il résolut

de profiter de ces indications, n’en fit rien et rentra toujours seul.

Intrigués, les gars de Villebard résolurent d’en finir; ils cherchèrent

une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse de Chivres,

Mélanie Guyard, qui revenait d’ordinaire en leur compagnie. Ils

décidèrent de la faire escorter un soir par Golo: comme le menuisier

était gentil et que l’aventure l’amusait, elle accepta. Le dimanche

suivant, à la sortie du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris à

l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna la blanchisseuse,

laquelle d’ailleurs était plus âgée que lui et laide. Ils suivirent la

route qui longe la Marne, ils traversèrent les bois; l’apprenti, qui

s’était senti pris au départ d’un grand mal de tête, répondait mal aux

avenants propos de la fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il

marchait vite, les mains dans ses poches, en regardant le ciel. Quand il

la laissa, dépitée, à la porte de ses parents, il n’avait pas proféré

dix paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà l’amoureux était

étendu dans son petit lit, chez Hénocque.

Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui attirait les plaisanteries

et les quolibets de ses camarades.

--Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui savait toutes les farces des

chantiers et vous débitait des pages entières du _Bréviaire des

Blagueurs_, il n’était pas plus brave avec les filles! Était-il donc si

dégoûté et lui fallait-il des princesses?

Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer sa conduite. Confiant

dans ses façons de beau parleur, il eut la franchise de confesser ses

lectures et de proclamer ses préférences. Devant ces paysans ahuris, il

évoqua les plus belles histoires qu’il avait retenues. Avec les phrases

enflammées qui étaient demeurées dans sa mémoire, il peignit les vertus

des amants légendaires, vanta la religion de leurs serments et leur

courage dans les épreuves. L’amour, c’était cela; lui, du moins, ne le

comprenait pas autrement. Son éloquence ne fut point goûtée; il comptait

sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie:

--Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti bourrelier, nullement ébloui

par tant de romanesque,--jamais tu ne nous avais fait autant rigoler! Si

tu crois à tout ce que tu nous as conté là, eh bien! mon vieux, celui

qui t’a vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas volé!

Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, il se demandait qui

pouvait avoir raison, de ses camarades ou de ses livres, ne concluait

pas et demeurait perplexe: son besoin d’aimer était infini, et son cœur,

hélas! restait vide.

Peu de temps après, un soir d’automne, il rencontra, par hasard,

Cendrine, dans la plaine. Il l’accompagnait, et tout en causant, comme

il la regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de marjolaine, il se

prit à la trouver belle. Grande, un peu fluette, elle marchait droit,

avec un air de fierté presque dédaigneux; tout son orgueil de jeune

paysanne dont les parents ont un peu de terre au soleil, s’épanouissait

en crânerie. Ses cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un front

luisant et volontaire; la bouche était mince, les joues fraîches, le cou

d’une blancheur insolite chez une fille de campagne. Et, sous des

sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, tendres et

sournois.

Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement surprise des

compliments qu’il lui adressait, et l’apprenti s’étonnait de ne pas les

lui avoir adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la peine d’avoir

été chercher si loin dans les livres des fantômes d’amoureuses, alors

qu’il avait près de lui cette Cendrine qui avait été son amie autrefois,

son amie d’aujourd’hui peut-être encore. Où avait-il eu les yeux pour ne

pas s’être aperçu qu’elle était devenue belle? Et voici que, presque

subitement, au choc de la réalité, toute la sentimentalité acquise,

héroïque et guindée, défaillait chez Golo. L’intérêt des passions

factices se reculait, lui devenait étranger. Le petit monde d’illusions

qui l’avait amusé un moment, auquel il avait cru, lui faussait

compagnie. La vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu que le

hasard d’une rencontre pour le ramener à l’instinct.

Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un bon moment, et ce moment

leur parut court. Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant

prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils se quittèrent enfin; mais,

en se quittant, tous deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas

longtemps sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, et l’autre

lendemain encore, et sans qu’il y eût d’explications ni de promesses,

ils reprirent leur ancienne habitude d’être ensemble.

Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo se rendait endimanché à la

maison du Roc. Il allait solliciter des Rutel la permission

d’accompagner Cendrine aux bals des villages voisins. Les parents

réfléchissaient quelques instants, pour la forme, accordaient enfin ce

qu’on leur demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui peut-être

ferait, plus tard, un bon épouseur pour la petite. Eux, les anciens, ne

pouvaient conduire leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était pas

une raison pour la priver de ce plaisir durant qu’elle était jeune.

Alors, mieux valait la confier à Golo que la laisser emmener par le

premier venu.

--Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, nous nous en rapportons à

toi. Pas de mauvaises histoires!

Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut lui faire jurer. Ils

allèrent le soir à Chivres, et au bal ne se séparèrent pas. Golo paya

plus de quarante sous de danses de caractère et, dans les quadrilles,

ses entrechats lui valurent un succès: d’ailleurs, il n’avait pas son

pareil pour frapper le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent

fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et claire, silencieuse.

Loin, très loin, sur le pont de Fromentières, on entendait à de grands

intervalles, les pas des chevaux et les roulements des voitures. Et,

tout près, c’était comme un soupir de ruisseau, plus léger, le

grésillement heureux des insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre

sereine, gardait un souvenir bleu de la journée, et, dans les fossés, au

ras de la route, se levait la douce blancheur des marguerites, couvertes

de rosée. En passant devant la masse plus noire d’une meule, Cendrine

eut peur et, pour la rassurer, Golo la serrait contre lui, l’embrassait.

Ils ne riaient plus, continuaient à marcher, muets maintenant jusqu’au

Roc. Ils se disaient adieu, quand l’aube pâlissait l’horizon.

Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On les rencontra à Chamery

où ils montèrent sur les chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya

de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures durant ils se

balancèrent sur des escarpolettes. A Villebard, ils se voyaient au Roc,

ils se voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous au puits du

Vivier, au clos de Montcouvert, sur la route de Mécringes, sous les

frênes du vieux parc de Vauharlin.

Mais leur asile préféré, c’était le ru de la Couarde, une gorge étroite

qui descend à la Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession de

peupliers coule au fond, caché par les ronces; des acacias grêles

croissent sur les pentes, entremêlés de broussailles et, sous la forêt

des herbes pâles, on devine les petits chemins obscurs, les coulées

sinueuses des lapins dont les terriers bordent les crêtes. L’été, les

moissonneurs viennent y manger la soupe et, à l’automne quand les

premiers vents aigres commencent à souffler, c’est là que se reposent

les chasseurs; on y est alors comme au creux d’un grand berceau; les

cimes des arbres chantent, et cette musique fait la tranquillité

meilleure. Le soir, c’est le domaine solitaire et tendre des amants.

Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, et d’amour encore moins.

Entre deux baisers, l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la

séparation, ils tenaient des propos vagues et disaient au hasard des

choses sans importance. Tantôt l’apprenti racontait les vieilles fables

naïves de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses lectures,

répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait les bons mots et

les calembours d’un livre favori: _le Bon farceur, comme il y en a peu_,

par un Ami de la Gaieté.

Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser comme elle se laissait

embrasser, sans entraînement. Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion

et parfois, ému par un contact involontaire, il essayait de lui prendre

la taille, de la baiser au cou. Mais elle, en paysanne des plaines

grises, prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, sans passion ni

colère, combattait ces tentatives.

Décontenancé, les bras ballants, le menuisier reprenait alors ses

histoires merveilleuses et de temps à autre, s’interrompant au hasard,

il demandait à Cendrine:

--M’aimes-tu?

Elle se taisait, heureuse de la question et cependant bien empêchée d’y

répondre. L’aimait-elle? Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement

les façons de ses amies; toutes avaient un galant, docile à leurs

caprices, et Golo était le sien. Quel autre aurait-elle pu choisir? La

belle humeur du compagnon lui plaisait; intarissable en ses récits,

jamais il ne montrait de mélancolie ou d’humeur, bien différent en cela

des laboureurs ou des «calvaniés» qu’elle aurait pu fréquenter.

Individus silencieux comme des bêtes et grossiers comme du pain de

seigle, ceux-là, pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire au

visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils serraient de près les

filles, il n’était pas toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les

rabattre. D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier solide à la besogne,

et les gens du village, volontiers, le citaient comme le type du beau

garçon. Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie de ses

compagnes, Cendrine, à la fois par sentiment et par calcul, accueillait

les assiduités du jeune homme.

A tous, leur mariage semblait certain. Ils étaient bien assortis de

caractère et de taille; la dot de Cendrine était assurément plus forte

que les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté du menuisier

rétablirait l’équilibre. Le père et la mère Rutel écoutaient, laissaient

dire, et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo allait

fréquemment leur rendre visite; on lui offrait à boire, et bien qu’il

n’eût point encore parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence au

Roc pouvait passer pour une acceptation tacite. Il leur faisait des

cadeaux, fabriquait dans du hêtre donné par son patron une brouette pour

Rutel et un banc de lessiveuse pour la vieille. Les camarades

plaisantaient Golo: «Quand commencerait-il son lit de noces?...»

--Après, il ne te restera plus qu’à faire la boîte des vieux, et tu en

auras, de la monnaie, mon homme!

Le menuisier s’égayait du propos, mais au fond, il n’était nullement

rassuré sur le prompt accomplissement de leurs prédictions et de son

rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient d’oublier quel était

son âge. Il avait vingt ans, et l’époque approchait où il devait tirer

au sort. Dans quelques mois, un matin de février, il suivrait la grande

route où naguère il avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes,

il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet déplierait un numéro

extrait d’une enveloppe, et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce

papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait de son bonheur.

Golo · 第 7 / 22 题