Quelques années passèrent, toutes pareilles, douces et sereines. Fier de
sa réputation d’apprenti modèle, encouragé par le patron qui promettait
de le gager bientôt, Golo prenait goût chaque jour davantage au métier.
Le soir, pour lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui répéter
qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait bien gagné la soupe. A
regret, il quittait ses outils, l’esprit occupé encore des assemblages
et des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant sur le pas de
la porte avec la mère Hénocque et les enfants, ou il allait dire bonsoir
à sa tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à de plus longs
intervalles, cependant. Elle était entrée, elle aussi, en apprentissage
et suivait en journées sa patronne, Mlle Céline, une repasseuse dont on
vantait l’habileté. Le soir, le père Rutel ne la laissait plus sortir;
il se couchait de bonne heure et voulait que tout le monde en fît
autant: «C’était le moyen d’avoir de beaux yeux à Pâques.» Quelquefois
pourtant, lorsque la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait
devant l’atelier; elle entrait une minute, admirait le travail de Golo,
et se sauvait bien vite, de peur d’être en retard. Par contre, le
dimanche, suivant une habitude ancienne, ils revenaient ensemble de la
messe, tandis que la tante Louvet et la mère Rutel, qui marchaient
derrière eux en grands costumes, faisaient halte tous les dix pas au
milieu de la route pour prolonger leurs bavardages. Certes, ils étaient
toujours contents de se revoir; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien
compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se trouver avec elle: leur
conversation languissait si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui
disait adieu sans trop de regret.
Du reste, les distractions ne lui manquaient pas; comme il n’était plus
enfant de chœur et qu’il s’était affranchi du catéchisme de
persévérance, son après-midi était libre et il en profitait pour
rejoindre ses camarades. Il se promenait de préférence avec l’apprenti
maréchal et l’apprenti bourrelier, tous trois contant au hasard les
difficultés, les satisfactions et les surprises de leurs métiers. Et
cependant, Golo n’hésitait pas à se détacher d’eux lorsque le père
Hénocque, comme récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie
des artisans du village. A l’auberge, il restait muet, ouvrait de grands
yeux, les bras croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en homme,
préoccupé surtout du désir d’être vu par les camarades. Il en oubliait
Cendrine, et d’ailleurs qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle?
Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle, aux osselets? Le temps
était passé de tout cela.
L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables, le patron donnait
à Golo des livres du métier, de vieux manuels de la «Collection Roret»
et de la «Bibliothèque des Professions et des Ménages». Il lui confiait
aussi deux albums de planches où la construction des escaliers était
décrite, ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on n’en
exécutait jamais à Villebard. Golo lut et feuilleta, essayant de
comprendre les notions de géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à
tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret des trois menuiseries:
dormante, mobile, en meubles. Il posait au père Hénocque des questions
embarrassantes sur les embrèvements et les assemblages à clefs. Mais
l’ancien, étonné de tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait
dans ses explications et, finalement, déclarait que seule la pratique
faisait les ouvriers modèles. Golo, au fond, était de son avis, surtout
depuis le jour où, dans la confection d’une main-courante d’escalier, il
n’avait pu réussir une épure par les projections. La science le rebutait
si bien qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au père Hénocque
s’il n’avait pas quelques livres à lui prêter.
--Ça se pourrait bien, mon garçon, nous allons voir dans la malle,
là-haut.
Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de vieux haricots, à des
graines potagères, une cinquantaine de volumes emplissaient le fond d’un
coffre. Presque tous faisaient partie de la «Bibliothèque des Villes et
des Campagnes», de la «Collection Sentimentale, Joyeuse et Grivoise»;
les couvertures maculées portaient sous leur poussière l’estampille
bleue du colportage, et les vignettes, produit de planches fatiguées,
demeuraient mystérieuses. Golo descendit les livres dans sa chambre et,
pendant de longs mois, les dévora l’un après l’autre.
Tout d’abord, il suivit à travers des continents inconnus les trappeurs,
les chercheurs d’or et les orphelines enlevées par les pirates; il
naufragea avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec Selico et les
Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du moyen âge, la vie des manoirs et
les combats singuliers lui furent révélés par les _Quatre Fils Aymon_,
_Hélène de Constantinople_, _Pierre de Provence_, _Robert le Diable_,
d’autres récits encore. Les héroïnes y réunissaient toutes les
perfections, elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence, et
les paladins à genoux baisaient leurs mains d’albâtre, trop heureux
lorsqu’à travers la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner des
charmes adorables. Deux romans de Mme Cottin initiaient l’apprenti aux
violences de la passion. Il cherchait à retenir les touchantes
déclamations d’_Élisabeth_ et de _Mathilde_. Dès la première rencontre,
ces amoureuses s’étaient enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles
chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient les épreuves et
les joies des cœurs fidèles. L’effet produit par Ducray Duminil fut
considérable. _Victor ou l’Enfant de la Forêt_ devint le livre préféré
de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne, l’infortunée Mme Wolff et la
douce Clémence dans les terreurs des ruines enchantées, des abbayes
visitées par les morts.
Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres contemporaines.
Trois ou quatre fois l’an, une grande affiche, fixée par des clous aux
murs de l’auberge, annonçait la publication d’un roman nouveau; tantôt
une grande dame y était représentée déposant un enfant au seuil d’une
église, tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était une jeune
fille évanouie au fond d’une barque, que des hommes masqués enlevaient;
des coups de revolver étaient tirés par des vierges en robes nuptiales
sur des messieurs en habits noirs et, d’autres fois, des gens de justice
découvraient parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu mis avec
recherche et tenant une photographie dans sa main crispée. Golo achetait
le journal et, quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans son
impatience de connaître le dénouement de péripéties savamment calculées,
il confiait ponctuellement chaque samedi ses deux sous à un cultivateur
qui allait au marché.
Mais de toutes ces amours et de toutes ces trahisons, de toutes ces
langueurs et de tous ces meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de
tant de choses tragiques, se mit à hanter la cervelle de Golo. Souvent
il n’achevait pas la page commencée et de longues songeries
l’envahissaient. L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se demandait s’il
n’éprouverait jamais les délicieuses souffrances qu’il voyait exprimées,
s’il ne ressentirait jamais d’aussi complètes voluptés. Il se remémorait
l’une après l’autre toutes les amantes dont il avait lu l’histoire,
évoquait leurs beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce
cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais toutes lui semblaient
également adorables, et se fondaient en un être unique dont la pensée
l’obsédait. Puisqu’il existait quelque part de telles créatures, un jour
viendrait sans doute où l’une d’elles se donnerait à lui pour lui
apporter sa part de bonheur. En attendant, il restait à Villebard: là
certainement ne s’accomplirait jamais son rêve. La pensée de Cendrine
traversait bien son esprit quelquefois, mais comment comparer Cendrine
aux héroïnes des romans? Toujours, elle lui apparaissait telle qu’il
l’avait connue au temps de leur enfance; était-ce une femme pour lui,
cette gamine aux joues trop pleines, au corps trop fluet, sans contours,
aux gestes brusques et à la voix traînante?
D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo à l’atelier, et il ne
retrouvait sa gaieté qu’aux jours où il lui arrivait de travailler dans
les châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. Ceux-ci ne se
gênaient pas devant l’adolescent; ils avaient vu du pays, possédaient,
disaient-ils, des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés à
d’incroyables ribotes, et la perspective d’une existence aussi
désordonnée aiguisait l’amour-propre de Golo. Ces gens qui connaissaient
si bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions immédiates:
que ne suivait-il leurs conseils? Il était un homme maintenant, et
devait-il attendre pour se payer du bon temps les années lointaines
encore, où voyageant à son tour il découvrirait l’amante espérée?
Les garçons de son âge montraient plus de résolution. Coiffés de hautes
casquettes qu’ils portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches
dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher tout fiers de leur
duvet au menton et du premier costume acquis avec l’argent gagné. Ils
fumaient des cigares et crachaient très loin, devant eux. Et durant
toute la semaine, ils racontaient à Golo des noces dont les détails
étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs récits, l’apprenti se
laissa entraîner. Les grandes orgies consistaient en des stations
prolongées dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant aux cartes,
en discutant bruyamment, chacun louant à son tour la force de ses biceps
ou son habileté au culottage des pipes. On s’en allait ensuite danser à
l’Ile d’Amour, au bord de la rivière, sous une tente, et le soir, la
tête lourde et les idées vagues, on regagnait le village endormi.
Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec les camarades, et
s’attardaient à des rendez-vous avec les jeunes couturières ou les
petites servantes de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément de pareilles
amours. Rapidement, il était devenu le boute-en-train de la bande, et on
croyait qu’un garçon aussi avisé et aussi «farce» se montrerait bientôt
à hauteur et serait courtisé par les plus enviées. Les filles, en effet,
le recherchèrent; mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait la
parole, la belle humeur et l’aplomb du menuisier faiblissaient; et,
rougissant jusqu’aux oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu
étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, les amis
encouragèrent Golo, s’ingénièrent à faciliter ses entreprises. On lui
désigna des vertus indulgentes, des jeunesses peu farouches: il résolut
de profiter de ces indications, n’en fit rien et rentra toujours seul.
Intrigués, les gars de Villebard résolurent d’en finir; ils cherchèrent
une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse de Chivres,
Mélanie Guyard, qui revenait d’ordinaire en leur compagnie. Ils
décidèrent de la faire escorter un soir par Golo: comme le menuisier
était gentil et que l’aventure l’amusait, elle accepta. Le dimanche
suivant, à la sortie du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris à
l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna la blanchisseuse,
laquelle d’ailleurs était plus âgée que lui et laide. Ils suivirent la
route qui longe la Marne, ils traversèrent les bois; l’apprenti, qui
s’était senti pris au départ d’un grand mal de tête, répondait mal aux
avenants propos de la fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il
marchait vite, les mains dans ses poches, en regardant le ciel. Quand il
la laissa, dépitée, à la porte de ses parents, il n’avait pas proféré
dix paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà l’amoureux était
étendu dans son petit lit, chez Hénocque.
Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui attirait les plaisanteries
et les quolibets de ses camarades.
--Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui savait toutes les farces des
chantiers et vous débitait des pages entières du _Bréviaire des
Blagueurs_, il n’était pas plus brave avec les filles! Était-il donc si
dégoûté et lui fallait-il des princesses?
Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer sa conduite. Confiant
dans ses façons de beau parleur, il eut la franchise de confesser ses
lectures et de proclamer ses préférences. Devant ces paysans ahuris, il
évoqua les plus belles histoires qu’il avait retenues. Avec les phrases
enflammées qui étaient demeurées dans sa mémoire, il peignit les vertus
des amants légendaires, vanta la religion de leurs serments et leur
courage dans les épreuves. L’amour, c’était cela; lui, du moins, ne le
comprenait pas autrement. Son éloquence ne fut point goûtée; il comptait
sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie:
--Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti bourrelier, nullement ébloui
par tant de romanesque,--jamais tu ne nous avais fait autant rigoler! Si
tu crois à tout ce que tu nous as conté là, eh bien! mon vieux, celui
qui t’a vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas volé!
Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, il se demandait qui
pouvait avoir raison, de ses camarades ou de ses livres, ne concluait
pas et demeurait perplexe: son besoin d’aimer était infini, et son cœur,
hélas! restait vide.
Peu de temps après, un soir d’automne, il rencontra, par hasard,
Cendrine, dans la plaine. Il l’accompagnait, et tout en causant, comme
il la regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de marjolaine, il se
prit à la trouver belle. Grande, un peu fluette, elle marchait droit,
avec un air de fierté presque dédaigneux; tout son orgueil de jeune
paysanne dont les parents ont un peu de terre au soleil, s’épanouissait
en crânerie. Ses cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un front
luisant et volontaire; la bouche était mince, les joues fraîches, le cou
d’une blancheur insolite chez une fille de campagne. Et, sous des
sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, tendres et
sournois.
Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement surprise des
compliments qu’il lui adressait, et l’apprenti s’étonnait de ne pas les
lui avoir adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la peine d’avoir
été chercher si loin dans les livres des fantômes d’amoureuses, alors
qu’il avait près de lui cette Cendrine qui avait été son amie autrefois,
son amie d’aujourd’hui peut-être encore. Où avait-il eu les yeux pour ne
pas s’être aperçu qu’elle était devenue belle? Et voici que, presque
subitement, au choc de la réalité, toute la sentimentalité acquise,
héroïque et guindée, défaillait chez Golo. L’intérêt des passions
factices se reculait, lui devenait étranger. Le petit monde d’illusions
qui l’avait amusé un moment, auquel il avait cru, lui faussait
compagnie. La vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu que le
hasard d’une rencontre pour le ramener à l’instinct.
Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un bon moment, et ce moment
leur parut court. Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant
prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils se quittèrent enfin; mais,
en se quittant, tous deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas
longtemps sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, et l’autre
lendemain encore, et sans qu’il y eût d’explications ni de promesses,
ils reprirent leur ancienne habitude d’être ensemble.
Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo se rendait endimanché à la
maison du Roc. Il allait solliciter des Rutel la permission
d’accompagner Cendrine aux bals des villages voisins. Les parents
réfléchissaient quelques instants, pour la forme, accordaient enfin ce
qu’on leur demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui peut-être
ferait, plus tard, un bon épouseur pour la petite. Eux, les anciens, ne
pouvaient conduire leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était pas
une raison pour la priver de ce plaisir durant qu’elle était jeune.
Alors, mieux valait la confier à Golo que la laisser emmener par le
premier venu.
--Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, nous nous en rapportons à
toi. Pas de mauvaises histoires!
Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut lui faire jurer. Ils
allèrent le soir à Chivres, et au bal ne se séparèrent pas. Golo paya
plus de quarante sous de danses de caractère et, dans les quadrilles,
ses entrechats lui valurent un succès: d’ailleurs, il n’avait pas son
pareil pour frapper le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent
fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et claire, silencieuse.
Loin, très loin, sur le pont de Fromentières, on entendait à de grands
intervalles, les pas des chevaux et les roulements des voitures. Et,
tout près, c’était comme un soupir de ruisseau, plus léger, le
grésillement heureux des insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre
sereine, gardait un souvenir bleu de la journée, et, dans les fossés, au
ras de la route, se levait la douce blancheur des marguerites, couvertes
de rosée. En passant devant la masse plus noire d’une meule, Cendrine
eut peur et, pour la rassurer, Golo la serrait contre lui, l’embrassait.
Ils ne riaient plus, continuaient à marcher, muets maintenant jusqu’au
Roc. Ils se disaient adieu, quand l’aube pâlissait l’horizon.
Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On les rencontra à Chamery
où ils montèrent sur les chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya
de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures durant ils se
balancèrent sur des escarpolettes. A Villebard, ils se voyaient au Roc,
ils se voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous au puits du
Vivier, au clos de Montcouvert, sur la route de Mécringes, sous les
frênes du vieux parc de Vauharlin.
Mais leur asile préféré, c’était le ru de la Couarde, une gorge étroite
qui descend à la Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession de
peupliers coule au fond, caché par les ronces; des acacias grêles
croissent sur les pentes, entremêlés de broussailles et, sous la forêt
des herbes pâles, on devine les petits chemins obscurs, les coulées
sinueuses des lapins dont les terriers bordent les crêtes. L’été, les
moissonneurs viennent y manger la soupe et, à l’automne quand les
premiers vents aigres commencent à souffler, c’est là que se reposent
les chasseurs; on y est alors comme au creux d’un grand berceau; les
cimes des arbres chantent, et cette musique fait la tranquillité
meilleure. Le soir, c’est le domaine solitaire et tendre des amants.
Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, et d’amour encore moins.
Entre deux baisers, l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la
séparation, ils tenaient des propos vagues et disaient au hasard des
choses sans importance. Tantôt l’apprenti racontait les vieilles fables
naïves de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses lectures,
répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait les bons mots et
les calembours d’un livre favori: _le Bon farceur, comme il y en a peu_,
par un Ami de la Gaieté.
Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser comme elle se laissait
embrasser, sans entraînement. Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion
et parfois, ému par un contact involontaire, il essayait de lui prendre
la taille, de la baiser au cou. Mais elle, en paysanne des plaines
grises, prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, sans passion ni
colère, combattait ces tentatives.
Décontenancé, les bras ballants, le menuisier reprenait alors ses
histoires merveilleuses et de temps à autre, s’interrompant au hasard,
il demandait à Cendrine:
--M’aimes-tu?
Elle se taisait, heureuse de la question et cependant bien empêchée d’y
répondre. L’aimait-elle? Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement
les façons de ses amies; toutes avaient un galant, docile à leurs
caprices, et Golo était le sien. Quel autre aurait-elle pu choisir? La
belle humeur du compagnon lui plaisait; intarissable en ses récits,
jamais il ne montrait de mélancolie ou d’humeur, bien différent en cela
des laboureurs ou des «calvaniés» qu’elle aurait pu fréquenter.
Individus silencieux comme des bêtes et grossiers comme du pain de
seigle, ceux-là, pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire au
visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils serraient de près les
filles, il n’était pas toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les
rabattre. D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier solide à la besogne,
et les gens du village, volontiers, le citaient comme le type du beau
garçon. Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie de ses
compagnes, Cendrine, à la fois par sentiment et par calcul, accueillait
les assiduités du jeune homme.
A tous, leur mariage semblait certain. Ils étaient bien assortis de
caractère et de taille; la dot de Cendrine était assurément plus forte
que les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté du menuisier
rétablirait l’équilibre. Le père et la mère Rutel écoutaient, laissaient
dire, et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo allait
fréquemment leur rendre visite; on lui offrait à boire, et bien qu’il
n’eût point encore parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence au
Roc pouvait passer pour une acceptation tacite. Il leur faisait des
cadeaux, fabriquait dans du hêtre donné par son patron une brouette pour
Rutel et un banc de lessiveuse pour la vieille. Les camarades
plaisantaient Golo: «Quand commencerait-il son lit de noces?...»
--Après, il ne te restera plus qu’à faire la boîte des vieux, et tu en
auras, de la monnaie, mon homme!
Le menuisier s’égayait du propos, mais au fond, il n’était nullement
rassuré sur le prompt accomplissement de leurs prédictions et de son
rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient d’oublier quel était
son âge. Il avait vingt ans, et l’époque approchait où il devait tirer
au sort. Dans quelques mois, un matin de février, il suivrait la grande
route où naguère il avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes,
il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet déplierait un numéro
extrait d’une enveloppe, et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce
papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait de son bonheur.