I
De son vrai nom il s’appelait Constant Louvet. Il avait dix ans déjà
quand ses camarades de Villebard lui donnèrent le surnom de Golo.
C’était le jour de la foire de Mécringes, qui se tient le premier jeudi
d’octobre. On était parti en troupe, profitant du congé de l’après-midi,
une de ces après-midi d’automne, où le ciel paraît plus limpide et le
soleil plus clair. Ensemble, on avait parcouru le champ de foire, dans
le brouhaha des voix, le mugissement des vaches et les grognements des
porcs; ensemble, on avait envié les merveilles de la boutique à treize,
on s’était longtemps intéressé au hasard des tourniquets et enfin, pour
emporter de la fête un souvenir durable, on était entré dans une baraque
en toile où des marionnettes jouaient _Geneviève de Brabant_.
Patiemment Louvet et ses compagnons attendirent, le regard fixé sur le
rideau. Le soleil, par les trous de la bâche, jetait des taches
lumineuses. La toile se leva enfin, découvrant des personnages. Ils
paraissaient presque aussi grands que nature, étaient grimés, articulés
à la perfection: les têtes tournaient, les bras et les jambes partaient,
tout d’une pièce, avec des gestes violents qui revenaient, identiques.
Les décors étaient merveilleux: un palais élevait ses portiques
lambrissés d’or où des boucliers sur les murailles alternaient avec des
glaces. Plus loin, dans un parc aux lointains mystérieux, des jets d’eau
s’alignaient les uns derrière les autres et, sous les vertes arcades,
décroissaient jusqu’à l’horizon. Et parmi les édifices, devant les
perspectives, Geneviève allait toute blanche, douce comme une brebis.
Syffrid, son mari, partait à la guerre, dans une armure d’acier, avec
des éperons retentissants, une belle plume blanche à son casque. Le bon
seigneur s’éloignait, et aussitôt le serviteur félon terrifiait
l’assistance par sa barbe rouge et le rude accent dont il molestait
l’infortunée comtesse. Sa perfidie révoltait tout le monde, quand la
scène changea: une forêt, dont la moitié tombait du cintre et l’autre
montait du plancher, épandait ses ramures; à l’entrée d’une caverne, une
femme apparaissait vêtue de peaux de bêtes, et à ses pieds un enfant
demi-nu jouait avec une biche apprivoisée. Syffrid revenait et
découvrait l’infamie de son intendant; la punition ne se faisait pas
attendre et une satisfaction véritable se mêla pour les enfants au
chagrin de voir finir la pièce, quand le traître Golo fut conduit au
supplice.
On reprit le chemin de Villebard. Constant marchait seul en avant,
l’esprit tout aux marionnettes. A la dernière côte, il n’y tint plus et,
se retournant vers ses compagnons, il se mit à déclamer la tirade où
Golo dépeint son amour à Geneviève. L’imitation sembla si parfaite que
la bande, pour mieux écouter, fit halte au long de la montée. Des
lumières au loin brillaient, un chien aboyait, et le fil télégraphique,
au vent du soir, faisait sur la tête des enfants une musique vague et
continue. Constant, encouragé, aborda l’autre rôle et répéta les prières
de la malheureuse châtelaine. Les intonations, les gestes, il avait tout
retenu et son succès fut si vif qu’aux premières maisons de Villebard,
quelqu’un, par facétie, par enthousiasme peut-être, lui cria: «Bonsoir,
Golo!--Bonsoir, Golo!» répétèrent les autres. C’est de ce jour que
Constant ne fut plus connu au village que sous le nom de Golo.
Malgré sa signification légendaire de traîtrise, ce sobriquet à
l’assonance plaisante et joviale ne messeyait pas à la figure ni au
caractère du petit paysan. Un peu menu, mais bien découplé, Golo avait
le visage blême, la bouche large et goguenarde, les yeux très noirs,
espiègles et câlins. Avec ses cheveux embroussaillés, son costume de
velours à côtes, il avait une jolie allure d’enfant aimable et résolu.
Sans effronterie ni timidité, il ignorait les rancunes et les colères.
Ses parents étant morts de bonne heure, une sœur de son père l’avait
recueilli. Tous deux habitaient au Chep, un hameau à mi-côte, à droite
de Villebard. Sa tante, vieille fille portant marmotte, possédait
quelque bien; dans sa jeunesse, elle avait été en service à
Château-Thierry; une renommée de cuisinière lui en était restée, si bien
qu’aux jours fériés, aux anniversaires, aux premières communions, on la
mandait: elle n’avait pas sa pareille pour la matelotte, le civet, les
rabotes de pommes. L’enfant l’adorait non seulement à cause de ses
tartes et de ses crèmes, mais surtout pour les histoires qu’elle lui
disait, des légendes fleuries, des contes de fées et de sorciers, des
malices paysannes, tout cela très ancien, s’enfonçant bien loin dans le
passé. En de petits albums pieusement serrés, Golo avait lu des récits
merveilleux, et, chaque fois qu’on les lui demandait, il racontait les
aventures de l’_Oiseau Bleu_ et de _Friquet l’Écureuil_; il avait aussi
retenu par cœur des couplets de romances, des chansons du _Tour de
France_ qu’il chantait à pleine voix en courant les chemins. Écolier
intelligent et attentif, il était cité en exemple par l’instituteur, le
père Brun, et le maire avait dit en parlant de lui: «Ce garçon-là fera
honneur à la commune.» Golo irait peut-être dans une grande école, aux
Arts et Métiers de Châlons, par exemple; il reviendrait un jour coiffé
d’une casquette où s’entrecroisent deux marteaux. Déjà, pour s’amuser,
il fabriquait des machines en miniature: une petite scierie mécanique,
entre autres, qui pouvait couper des tranches de bois mince. D’instinct,
il en avait réussi l’engrenage.
Les garçons de son âge admiraient Golo, et les fillettes aimaient à
jouer avec lui, sûres de sa belle humeur et confiantes en sa
gentillesse. Parmi elles, pourtant, il avait sa préférée, Alexandrine
Rutel, Cendrine, comme on l’appelait au village. C’était la fille
d’anciens jardiniers du château de Moussy, retirés à Villebard, où ils
faisaient valoir leur «petit bien». Ils vivaient dans une maison
entourée d’un grand jardin. L’endroit s’appelait le Roc, et le Roc était
voisin du Chep.
Tous les matins, Golo et Cendrine partaient ensemble pour l’école;
ensemble ils en revenaient, et presque chaque jour ils jouaient jusqu’à
l’heure du souper. Quand ils s’amusaient avec les enfants du village,
ils restaient un peu à l’écart, et, dans les parties de cligne-musette
et de cinquante-et-un, ils avaient la même cachette. En réalité, un seul
jeu les enchantait: le jeu du mariage, où ils faisaient toujours les
mariés. Cela se passait dans un bois, dans un fournil, dans une grange;
il y avait la mairie avec M. le Maire, l’église avec M. le Curé, et
après la bénédiction venait le repas: une longue dînette cérémonieuse,
avec des pommes et des poires ramassées dans les clos, des mûres et des
cornouilles dressées sur des feuilles et des gommes de cerisier pour
dessert. Tout de suite, pour les nouveaux époux, commençaient les
habitudes de ménage: le mari faisait le geste d’un métier, la femme
lavait la lessive, discutait les prix avec l’épicier ou la mercière. Et
ces imitations de la vie des grandes personnes les séduisaient davantage
quand ils n’étaient que tous les deux.
Souvent ils s’égaraient très loin jusqu’aux bois. Là, dans un fourré
d’aubépines et de viornes, Golo avait taillé à coups de serpe une
chambre de verdure où l’on parvenait en rampant par des méandres
secrets. C’était leur résidence d’été. Une ombre opaque, un peu
effrayante, les enveloppait, et ils restaient là durant des heures;
autour d’eux, allaient et venaient les bêtes sans méfiance, les mulots
et les insectes, et, au-dessus de leurs têtes, voletaient de branche en
branche les mésanges et les roitelets. Et quand des gens, tout près
d’eux, passaient sur la route, ils les écoutaient venir, reconnaissaient
les voix, retenaient leur souffle pour ne pas être découverts. Des
brindilles fichées en terre divisaient leur maison en deux pièces; dans
celle où l’on couchait, ils avaient disposé un lit de fougères et de
mousse où ils s’allongeaient côte à côte pour faire semblant de dormir;
mais, avant de fermer les yeux, ils soufflaient sur une fleur de
pissenlit, qui s’évanouissait dans l’air: la chandelle était éteinte.
L’hiver, ils habitaient sous un hangar du Roc, perchés entre les poutres
et les tuiles, et, dans une soupente close, avec des loques et de vieux
paillassons d’espaliers ils s’étaient aménagé une case tiède où ils
serraient leurs ustensiles et leurs provisions. D’ailleurs, ils aimaient
les constructions; ils perçaient de longs tunnels dans les sablières,
creusaient un four dans le talus de la route, bâtissaient un moulin sur
le ruisseau: on allumait le four, et Golo avait inventé une roue pour le
moulin.
Ils aimaient aussi jouer avec les bêtes. Cendrine prenait sur ses genoux
les «gourils» de la tante Louvet, les berçait dans ses bras, les
dorlotait longuement comme des enfants; Golo, lui, avait pour ami le
chien du Roc, un Médor chocolat, à oreilles plates, au regard naïf et
bon enfant: il l’habillait en femme, l’exerçait à monter sur une
échelle.
D’autres fois, ils se contentaient de bavarder. Ils se racontaient alors
les menus événements de leur existence, des riens qui les intéressaient,
des projets d’amusement, des histoires que Golo ne pouvait s’empêcher
d’embellir.
Ils s’embrassaient quelquefois aussi, mais uniquement pour faire comme
les grands. Cependant, ils savaient qu’ils étaient des amoureux et, sans
être bien sûr de ce que le mot voulait dire, chacun rougissait jusqu’aux
oreilles quand les gens d’âge, par plaisanterie, lui demandaient comment
allait l’autre.
La première communion arriva. Elle se fit le jour de la Pentecôte. Golo,
qui avait toujours été le premier au catéchisme, récita l’acte de Foi
d’une voix claire et sans une hésitation; et, quittant à regret le beau
cierge semé d’étoiles d’argent que ses parents avaient rapporté de
Meaux, Cendrine quêta. Après les vêpres, portant sous leurs bras l’image
commémorative, signée par le curé, ils promenèrent gravement, dans la
grand’rue, l’un son brassard frangé d’or, l’autre sa robe de mousseline
empesée. Ils marchaient les yeux au ciel, les doigts écartés dans leurs
gants de filoselle, à la fois inquiets de commettre une faute en un si
heureux jour et de salir leurs beaux habits. Ce fut le premier dimanche
où les deux enfants ne jouèrent pas ensemble. Golo, qui aurait voulu
rester toujours frisé, était surtout préoccupé de sa chevelure, et
Cendrine craignait de froisser son voile: elle devait le remettre le
lendemain pour aller se faire photographier à Mécringes.
Jusqu’aux vacances, ils retournèrent à l’école, puis une vie nouvelle
commença. Cendrine resta avec sa mère, sarclant le jardin, écrémant les
pots de lait, s’essayant à des reprises laborieuses. Golo hésita
quelques mois, tenta même de revenir chez le père Brun. Mais
l’instituteur, au bout de sa science, finit par lui déclarer qu’il
perdrait son temps. D’ailleurs la tante Louvet n’était pas femme à
encourager les espérances lointaines; son bon sens de paysanne la
poussait à lui recommander les profits immédiats: l’état de menuisier
avait du bon, un état à couvert, pas salissant et où les journées
étaient bien payées. Hénocque, son voisin, un brave homme et un bon
ouvrier, bien marié, ne demanderait pas mieux que de prendre Golo comme
apprenti et de le confier, pour le reste, aux soins maternels de sa
ménagère qui achèverait de l’élever avec ses enfants. De son côté, le
gamin avait le cœur gros à l’idée de quitter Villebard et de se séparer
de Cendrine: il renonça sans peine à l’avenir glorieux prédit par le
maire et, dès le 1er janvier, il s’en alla loger chez son patron.
Rapidement, il y prit de l’habileté, et le père Hénocque ne dissimulait
pas son contentement. Golo s’appliquait de bon cœur, et se plaisait à la
maison, et les journées qu’il passait à l’atelier lui semblaient
courtes. Elle était très gaie d’ailleurs, la boutique, avec ses larges
baies vitrées par où l’on découvrait tout le village de Villebard.
Là-haut, à la lisière du plateau qui étale comme une mer ses plaines
silencieuses et fertiles, deux vieilles fermes se font vis-à-vis, toutes
grises. Leurs couvertures hautes, un peu fléchies par l’âge, sont
habillées de joubarbe et de lichen. Mêlés aux bâtiments, on retrouve des
pans de murs féodaux, des portes en arcs d’ogive, des fenêtres à
linteaux et des tours décapitées. Une demeure de l’autre siècle s’accote
à la ferme de droite: à travers la futaie qui l’entoure, elle apparaît
gracieuse et déjà fanée. C’est le château de Vauharlin.
Puis, suivant la pente du coteau, le village descend vers la rivière,
entre les prés, les vergers, les bouquets argentés des grisards et des
bouleaux. Sur les deux côtés du chemin qui le traverse s’ouvrent les
cours communes. Des maisons basses les bordent, avec des auvents
abritant des pots à moineaux, une vigne et des rosiers en espalier. Dans
un coin s’élève la haute margelle du puits et, au fond, auprès de la
grange, un sureau abrite les poules de son ombre amère. De pâles
jardinets plantés d’arbres fruitiers s’étendent du côté des champs; ils
sont, en automne, parés de balsamines et de dahlias, et, par-dessus
leurs clôtures de pierres plates, rougissent les feuilles de vigne et se
penchent les larges figures des tournesols. Vers le milieu du pays, se
dressent les aiguilles noires de deux énormes épicéas; c’est une
propriété bourgeoise. Derrière les clos, un double alignement de piliers
en maçonnerie, chaperonnés de lierres, évoque le souvenir déjà disparu
de la Compagnie des Tireurs à l’Arc.
Sans quitter l’atelier, Golo pouvait observer la vie journalière à
Villebard. Il connaissait l’homme en tablier bleu qui, là-bas, tournait
autour de ses ruches, cette femme en bonnet qui accrochait le long d’un
mur ses claies à fromages, et cette jeune fille qui remontait la côte en
poussant une brouette. Il savait aussi à qui appartenaient les poules
éparses dans un chaume et le linge étendu sur des cordes et que l’air
soulevait. A une fumée qui montait d’un toit, il devinait chez qui l’on
cuisait ce jour-là. Le vent lui apportait un cri, un juron, un refrain
de chanson familiers; et, quand en été la pluie prochaine rendait les
objets nets dans l’atmosphère plus limpide, il distinguait l’angle des
aiguilles, voyait presque l’heure au cadran de la fine église dont le
clocher carré vient se refléter dans la rivière.
C’est la Marne. On l’aperçoit par endroits, à travers les peupliers et
les trembles; elle est semée d’îlots couverts de joncs et de saulaies,
d’où le martin-pêcheur fuit à vol pressé en jetant son cri aigu. Le
bruit des battoirs est une des seules rumeurs du village, et, le soir,
se répercutent jusqu’au sommet de la grand’rue les coups de fouet des
haleurs appelant à l’écluse. Villebard est un petit pays calme: le
départ pour le travail, le retour des champs et la sortie de l’école lui
donnent à heures fixes une animation prévue.
Lorsque Golo était las de regarder le paysage, la vue de l’atelier
l’amusait à son tour. Des copeaux jaunes frisaient au pied des établis.
L’acier des scies pendues au mur, la veinure des madriers, les mailles
et les fleurs des bois, tout était riant à l’œil, d’une jolie couleur de
choses rustiques. Recluse dans une cage d’osier qui figurait une
cathédrale, une corneille s’ennuyait au plafond. Quand le père Hénocque
était absent, Golo recevait de petits visiteurs: des enfants, qui
connaissaient sa douceur et sa patience, venaient, l’école finie, lui
demander la permission de jouer auprès de lui. Ils voulaient manier la
varlope, risquaient d’ébrécher les ciseaux, touchaient aux pots à colle
forte. Pour les faire tenir tranquilles, l’apprenti consentait à leur
montrer son diamant de vitrier. Avec une gravité professionnelle, il le
tirait d’un étui de bois, découpait devant eux quelques lamelles de
verre. Et, pour les congédier, il devait leur promettre des jouets
ingénieux, des boîtes et des chariots.